samedi 20 juin 2009

Le Coin des Conteurs : "L'Amour tragique" de Camille Mauclair (Calmann-Lévy, Paris; 1908), par Eric Vauthier

LES FEERIES INTERIEURES fêtent (avec deux jours de retard) leur deuxième anniversaire. Mais plutôt que de nous attarder à jeter de rétrospectives et autosatisfaites oeillades au passé - ce qui ne nous aurait pas déplu et que nous avons d'ailleurs déjà fait -, ouvrons une nouvelle rubrique, promise à un bel avenir. Voici donc "LE COIN DES CONTEURS", animé par l'excellent docteur ès-lettres Eric Vauthier, que les assidus lecteurs du blog connaissent et avec qui les autres peuvent faire un début de connaissance ici et . J'aime que ces pages deviennent avec le temps de plus en plus, de mieux en mieux, collaboratives et collectives. Eric Poindron, Stéphane Beau, Bernard Barral intervinrent - ponctuellement, il est vrai. "LE COIN DES CONTEURS" sera plus régulièrement fréquenté, trimestriellement sans doute. Mais qu'est-ce donc que "LE COIN DES CONTEURS" ? Ce que c'est : la fine présentation, par Eric Vauthier, d'un recueil de contes ou de nouvelles, issu des flancs cérébraux d'un contemporain de Saint-Pol-Roux, suivie d'un extrait dudit recueil. Le hasard a voulu que ce soit un des plus proches et des plus fidèles amis du Magnifique, qui inaugurât cette rubrique nouvelle. Je m'efface donc et souhaite aux visiteurs venus m'aider à souffler cette deuxième bougie, un agréable billet en compagnie d'Eric Vauthier & Camille Mauclair.
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A propos de L'Amour tragique de Camille Mauclair
Des conteurs de quelque importance du tournant du XXe siècle, Camille Mauclair (1872-1945) figure sans doute, aujourd’hui, parmi les plus méconnus. Tandis que Jean Lorrain, Remy de Gourmont et plus encore Marcel Schwob, régulièrement réédités, ont enfin accédé à une pleine reconnaissance en tant que nouvellistes, il en est malheureusement autrement de celui qui demeure avant tout comme l’auteur du Soleil des morts. Une injustice que Simoneta Valenti, dans son importante monographie, Camille Mauclair, homme de lettres fin-de-siècle (1), n’a su qu’imparfaitement réparer. Si l’universitaire reconnaît effectivement que c’est surtout dans ses fictions brèves que notre écrivain « révèle au mieux son habilité [sic] de narrateur (2) », on peut regretter qu’elle ne propose pas une étude spécifique des différents recueils de nouvelles de l’écrivain, indépendamment de celle des romans. Or, pour un lecteur assidu d’Edgar Poe tel que Camille Mauclair, qui lui consacra d’ailleurs un très bel ouvrage (3), le choix du récit court pour une part non négligeable de son œuvre fictionnelle (4) prend une valeur toute particulière. Et ce n’est certes pas un hasard s’il ancre clairement son premier livre de nouvelles, Les Clefs d’Or (1897), sous le signe du grand écrivain américain en inscrivant en exergue une citation extraite de « Bérénice » (5). Selon Mauclair, il ne fait aucun doute en effet que l’auteur des Histoires extraordinaires est, ainsi qu’il l’écrit en 1924 à André Fage, « le maître incomparable du conte (6) ». Un maître dont il convient bien sûr de suivre l’enseignement.

Cependant, rien apparemment de plus éloigné de l’univers de Poe que l’inspiration qui préside à un recueil plus tardif comme L’Amour tragique (7), si ce n’est peut-être un conte au titre et à l’atmosphère très baudelairienne intitulé « L’Amateur d’émotions (8) ». La dimension surnaturelle qui prévalait en des ouvrages tels que Les Clés d’Or ou Les Danaïdes tendrait plutôt ici à laisser place au réel le plus ordinaire. De fait, c’est essentiellement à la lecture de récits psychologiques à dominante sentimentale que semble nous convier le nouvelliste, des histoires d’amour vues sous l’angle de la souffrance et du sacrifice. Dans sa préface, Camille Mauclair expose clairement le sujet de son livre : mettre en scène « un [seul] héros abstrait qui s’appelle tantôt l’amour et tantôt la mort, tantôt le chagrin et tantôt la joie, et dont tous ces noms ne sont que les pseudonymes », et ce à travers la peinture d’« une série d’êtres violents ou résignés dont chacun a sa façon d’être conduit à la haine par l’amour, ou de se faire haïr pour avoir voulu aimer (9). »

Ces histoires de couples et d’adultères, qui pourraient n’être que d’énièmes vignettes sentimentales, se révèlent en fait, sous la plume sensible et pénétrante de Mauclair, autant de « drame[s] d’âmes (10) » aussi mystérieux et insondables que le sentiment amoureux. Le propos s’élève alors bien au-dessus de la simple étude psychologique, pour atteindre à une vision proprement Idéaliste héritée du Symbolisme. On en verra une preuve des plus convaincantes avec une nouvelle comme « L’Adieu nocturne (11) », sans doute une des meilleures réussites du recueil. On y découvre Ellen Méreuse, une célèbre cantatrice, interpréter sur la terrasse de sa villa, pour un petit cercle d’amis intimes, le Tristan et Iseult de Wagner. Mais à la surprise de tous, soudain émerge du fond de la nuit un autre piano, une autre voix, masculine celle-ci, qui vient répondre à la colère d’Iseult. Ce « chant […] surnaturel et terrible », qui semble surgir de la nature environnante, « parvenant dans l’épaisseur des feuillages comme si l’ombre elle-même se fût fait vivante (12) », est celui du compositeur Maxime Hersent, un ancien amant de la chanteuse, qui vient ainsi communier une dernière fois avec l’âme de la femme qui l’a jadis cruellement abandonné.

En quelques pages, le conteur réussit non seulement à installer une atmosphère d’étrangeté et de mystère proche du fantastique, mais surtout il rend parfaitement sensible le tragique de la scène. En cela, la référence au poème musical de Wagner dépasse largement l'ordinaire artifice d’esthète symboliste : la musique ici, à la fois exécutée et théâtralisée par les deux principaux interprètes, confère au contraire au récit sa pleine dimension dramatique (13). Sous les yeux du lecteur, tout comme face aux amis de la chanteuse, ces « rêveurs frémissants (14) », se joue une « scène sublime » –, le dialogue de deux âmes déchirées qui, en mêlant leurs deux voix, parviennent à atteindre à ce « degré où la beauté, l’amour et la douleur ne sont plus qu’un même ange (15) » – puis finissent par se perdre à jamais. Ce qui aurait pu n’être qu’un récit désincarné, devient grâce à la musique, que doublent les grondements menaçants d’un orage, une aventure à la fois spirituelle et sensuelle qui, telle une joute amoureuse, « s’achèv[e] dans un spasme », laissant la chanteuse complètement défaite, « les cheveux épars, le visage convulsé, épuisée (16) ».

Cette union des puissances de l’esprit et de celles des sens, on peut en voir une autre parfaite illustration dans « Le Poison des Pierreries (17) », long récit qui figure au centre du recueil. Si ce conte encore très marqué par l’esthétique décadente tranche avec ceux qui l’entourent, que ce soit par son étendue qui en fait presque un petit roman, ou par son cadre exotique et intemporel qui semble inspiré à la fois de l’Orient des Mille et une Nuits et de celui du Vatheck de Beckford, il en rejoint et prolonge néanmoins le propos. Ce qui se joue dans cette histoire dans laquelle une princesse initiée à la sorcellerie, Allilat, brise par ses charmes et ses maléfices l’amitié qui jusque-là unissait étroitement deux frères-princes, le guerrier Cimmérion et l’esthète Sparyanthis, c’est une fois encore la tragique aspiration à une forme d’Idéal, où se joignent étroitement l’amour, la haine et les savoirs occultes. Ainsi voit-on le jeune Sparyanthis, cet être épris de rêve, de beauté, de volupté et de magie, convoiter son étrange belle-sœur qui, en s’invitant dans ses songes érotiques, a su éveiller en lui « le vertige de l’absolu (18) » qui excède de loin le banal désir de possession charnelle, et qui le poussera d’abord à l’adultère puis à l’acceptation du meurtre de son frère.

Les fidèles lecteurs du Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux savent la sincère et fidèle amitié qui unissait Mauclair au Magnifique (19). Même si le conteur dans cet Amour tragique s’écarte déjà sensiblement des flamboiements du Symbolisme, il convient de voir dans ce recueil tardif une réussite indéniable dans l’art d’approcher en poète, mais par la prose, les splendeurs toujours inatteignables de l’Idéal.
(1) Simonetta Valenti, Camille Mauclair, homme de lettres fin-de-siècle. Critique littéraire, œuvre narrative, création poétique et théâtrale, Milano, Vita e Pensiero, Università, 2003.

(2) Ibid., p. 6.
(3) Voir Camille Mauclair, Le Génie d’Edgar Poe, Paris, Albin Michel, 1925.
(4) On doit à Camille Mauclair huit livres de contes – Les Clefs d’Or, 1897 ; Les Danaîdes, 1903 ; Le Poison des Pierreries, 1903 ; Le Mystère du visage, 1906 ; Âmes bretonnes, 1907 ; L’Amour tragique, 1908 ; Les Passionnés, 1911 ; Au pays des blondes, 1924 – pour seulement sept romans.
(5) On peut ainsi lire en page de titre ces lignes : « Les réalités du monde m’affectaient comme des visions, et seulement comme des visions, pendant que les idées folles du pays des songes devenaient, non seulement la pâture de mon existence quotidienne, mais positivement cette unique et entière existence elle-même. » (Camille Mauclair, Les Clefs d’Or, Paris, Paul Ollendorff, 1897, n. p.)
(6) Cité dans André Fage (sous la direction de), Anthologie des Conteurs d’aujourd’hui, textes choisis accompagnés de notices bio-bibliographiques par André Fage, Paris, Librairie Delagrave, collection « Pallias », 1924, p. 316.
(7) Camille Mauclair, L’Amour tragique, Paris, Calmann-Lévy, 1908.
(8) Camille Mauclair, « L’Amateur d’émotions », ibid., p. 171-180. Comment ne pas voir un hommage à la fois à Poe et à Baudelaire à travers ce personnage qui avoue au
narrateur : « j’adore la rue, j’y espère toujours quelque chose. Et puis je suis maniaque d’observations » ? (Ibid., p. 173.)
(9) Camille Mauclair, « Préface », ibid., p. II.
(10) Camille Mauclair, « Le Cœur illogique », ibid., p. 229.
(11) Camille Mauclair, « L’Adieu nocturne », L’Amour tragique, op. cit., p. 233-240.
(12) Ibid., p. 236.
(13) On ne saurait mettre en doute en effet la profonde sensibilité musicale de Mauclair, ni sa réelle admiration pour l’œuvre de Richard Wagner, comme peuvent en témoigner les différentes études et réflexions rassemblées dans : La Religion de la Musique, 19009 ; édition définitive : Paris, Librairie Fischbacher, 1928, 350 p. Dans sa préface, l’auteur se définit lui-même comme « un auditeur passionné », un poète pour qui « la musique est une passion ». (Camille Mauclair, « Préface », ibid., p. III.)
(14) Camille Mauclair, « L’Adieu nocturne », op. cit., p. 236.
(15) Ibid., p. 239.
(16) Ibid., p. 240.
(17) Camille Mauclair, « Le Poison des pierreries », ibid., p. 97-170. Ce conte fit d’abord l’objet, en 1903, d’une publication indépendante, sous forme d’un livre luxueusement illustré par Georges Rochegrosse.
(18) Ibid., p. 131.
(19) Cf. Mikaël Lugan (éd.), Les Reposoirs de la Procession (Deuxième série) et la critique, Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux, n° 3, 2009, p. IX-XII & LVIII.

Portrait de Camille Mauclair,
par Lucien Lévy-Dhurmer
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L'ADIEU NOCTURNE

(p. 233-240)

par Camille MAUCLAIR

Sur la terrasse de la villa, par les bougies, l’étincellement de l’argenterie, des broderies et des cristaux ; la table était une grande floraison de lumière jaillie et perdue au sein des feuillées ténébreuses. Le ciel pâle et presque indiscernable, après cette chaleureuse journée et cet ardent crépuscule, recélait un orage dont les rumeurs lointaines tressaillaient au fond de l’horizon avec une douloureuse beauté. Au delà de la balustrade, on distinguait vaguement l’amoncellement des bois qui descendaient jusqu’à la Seine, et une lueur à l’Est, immense et morne, évoquait Paris étendu derrière les collines. L’odeur et la saveur de la nuit pénétraient les âmes, et les convives ne parlaient presque plus.

Ils étaient là quelques-uns, écrivains ou artistes, groupés autour de la brune Ellen Méreuse, la cantatrice aux yeux tragiques qui venait de triompher une fois de plus, la veille, à l’Opéra, et dont l’étrange génie avivait leur goût de mélomanes. A demi renversée dans un fauteuil, Ellen, nue en des satins clairs, était admirable ; en silence ils la regardaient avec ferveur, sans troubler la songerie amère que révélait le pli de ses lèvres. L’oppression de l’atmosphère électrique était profonde, et avec l’or des vins dans les coupes fragiles, un peu de rêve, dédaigné, miroitait. La solennité de l’obscurité était si poignante, que nul des convives n’avait pensé à la profaner par des anecdotes ou des ironies : tous étaient rendus à la beauté, à eux-mêmes, par le spectacle de cette femme scintillante dans le mystère de la nature et de la nuit. L’un d’eux venait de dire quelques poèmes mélancoliques et subtils dont l’impression planait encore, lorsque Ellen Méreuse se redressa :

– Je veux chanter, dit-elle.

Certains protestèrent discrètement :

– Vous allez vous fatiguer, chère amie. Vous êtes surmenée. II était bien convenu que nous ne serions ici, ce soir, que pour vous seule, et non pour votre voix...

Elle sourit :

– Je sais, oui, mais je veux... Je sens qu’il faut... Bussère, accompagnez-moi Tristan. Je resterai ici, devant l’ombre, pour chanter...

Le jeune homme se dirigea vers la baie du hall qui s'ouvrait de plain-pied sur la terrasse. Les autres se reculèrent, laissant libre la cantatrice, statue de clarté aux yeux sombres, tournée vers les ténèbres, près de la balustrade qui dominait le paysage invisible. On entendit l'ardent et furieux prélude du piano, ou haletait la rumeur marine : Isolde jeta son cri de colère souveraine :

Qui me fait cette injure? Brangaine, est-ce toi?…

Et le magnétisme du chef-d’œuvre, s’accordant à celui de l’orage lointain, étreignit les cœurs, tandis qu'Ellen Méreuse s’abandonnait aux vertiges de la sauvage et grandiose harmonie. Oubliant tout, elle se mit à marcher sur la terrasse comme sur le pont du navire de Cornouailles, et le groupe des rêveurs frémissants regardait errer cette grande forme marbrée de tremblants reflets sur laquelle, selon les hasards et les sursauts de la marche, les bougeoirs jetaient des alternatives de ténèbres et d’or.

C’était à Tristan de parler et, après une pause, Bussère allait en transposer le récit, lorsqu'on entendit au loin, distinctement, la sonorité d’un autre piano qui préludait.

Tous frissonnèrent. C’était comme une réponse. Le son venait de quelque autre villa située dans les bois descendant jusqu’au fleuve. Les accords très nettement apportés par l'atmosphère surchargée d’effluves prononcèrent les premières notes qui soulignent les paroles de Tristan. Puis une voix d’homme chanta – et ce chant, parvenant dans l’épaisseur des feuillages comme si l’ombre elle-même se fut fait vivante, parut surnaturel et terrible. Tous les convives regardèrent devant eux dans l’opaque noirceur, puis reportèrent leurs yeux sur Ellen Méreuse. Elle s’était avancée jusqu’au balcon de pierre, et, les deux mains crispées, le buste penché, au moment où commence l’immortel dialogue, elle jeta au gouffre nocturne la réponse. Le duo extraordinaire commença entre Isolde et son invisible amant.

Un vent frais s’éleva tout à coup, si brusque qu'il souffla plusieurs bougies: d’autres se mouraient déjà, on n’y vit presque plus. Ellen, dans le bouleversement de ses draperies, sembla une reine farouche révoltée contre elle-même et sentant gronder en son âme le noroit qui pleurait sur la mer. Tristan, au fond de la nuit, parlait : le philtre versé les conviait à mourir, mais subitement c’était l’amour, plus effrayant, plus total que le néant, qui les enveloppait de sa vague où ils s’effondrèrent avec un grand cri !

Les amis d’Ellen, immobiles, glacés par l’émotion nerveuse, songeaient muettement. L’interprète inconnu était un maitre. Il ne chantait pas comme un professionnel, mais comme un compositeur doué d’une voix. Qui pouvait-il être ? Ils cherchaient à reconnaitre le timbre, ou a présumer, d’après la direction, l’artiste habitant dans les villas d’alentour. Mais peut-être n’était-il que de passage, pour ce seul soir où le caprice de leur amie, consentant à son audacieuse invite, lui donnait la réplique au delà des ombres. Soudain, comme elle venait de chanter à se briser la poitrine et se tournait vers eux, livide de sa fiévreuse frénésie, profitant d’une pause, plusieurs osèrent parler :

– Arrêtez-vous, amie, vous vous tuez. Cette belle fantaisie doit finir...

Elle les considérait, roidie, transfigurée. Avec un rire aigu elle répliqua :

– Mais non, je le suivrai tant qu’il voudra ! Il chante et s’accompagne admirablement, cet inconnu. Et puis cette aventure bizarre et belle me plait...

Le piano continuait au loin. Elle saisit le bras de Bussère et, penchée, dit très bas :

– Ils ne savent pas, mais à vous je puis dire... Vous ne reconnaissez donc pas cette voix, vous ne comprenez donc pas que c’est lui qui chante... lui, Maxime... Nul chanteur au monde ne serait un tel Tristan... Et je sais bien qu’il m’a reconnue, lui, qu’il me sait là...

Bussière recula, pensif, troublé. Des souvenirs en lui revécurent. Maxime Hersent, le grand musicien, avait été l’amant d’Ellen Méreuse. Quatre ans auparavant, ils s’étaient séparés. Ellen avait été cruelle : très jalouse, révoltée par une trahison passagère, elle avait rompu silencieusement, laissant une lettre brève et méprisante, sourde aux supplications d’Hersent. Jamais ils ne s’étaient revus, jamais elle n’avait aimé depuis, mais l’orgueil avait prévalu : l’infidèle repentant n’avait même pas eu la consolation déchirante d’un adieu. Bussère se rappelait maintenant les intonations spéciales de cette voix dont Hersent joignait le prestige à son génie de pianiste. Ellen l’avait tout de suite reconnue. Le hasard, ce soir, remettait en présence non leurs corps mais leurs âmes : elles se réconciliaient dans la beauté, la nuit les purifiait des anciennes rancunes...

Et la scène sublime ainsi continua. Les deux voix éperdument atteignirent au degré où la beauté, l’amour et la douleur ne sont plus qu’un même ange. Stupéfaits, les amis d’Ellen Méreuse la croyaient séduite par l’aventure romanesque, emportée par la passion du wagnérisme, énervée et exaltée par l’oppressante nuit. Mais elle ne soupçonnait plus leur présence, et seul Bussère savait la vraie raison de cette délirante volupté qui la jetait vers l’insondable néant de la forêt. Dans la splendeur de la passion, elle communiait avec Hersent, elle lui criait désespérément l’adieu qu’il avait mendié vainement jadis, au delà du temps, de l’espace et de leur vie mortelle.

Tous deux en vinrent enfin à l’inoubliable question : « Tristan, faut-il vivre ? » Sanglotée par Ellen, elle s’acheva dans un spasme, et ce fut un grondement de tonnerre qui répondit. L’orage s’était brusquement rapproché, les lumières moururent toutes, on s’empressa, dans la crainte de l’averse imminente, parmi le désordre des ténèbres et de minuit.

Comme tous, vibrants, courbés sous la compréhension d’une puissance insolite, rentraient dans le hall sans oser parler de l’artiste inconnu, ni féliciter ou blâmer leur amie, Ellen Méreuse, les cheveux épars, le visage convulsé, leur apparut, épuisée, farouche, avec sa tête baissée et ses bras minces et blancs qui tremblaient étendus et elle leur dit, d’une voix rauque et basse :

– Plus rien... ne parlez plus maintenant... Je ne puis plus, je ne sais plus... Allez-vous-en...

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Nota : Les contributions d'Eric Vauthier seront recueillies dans les prochaines livraisons du Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux.

lundi 15 juin 2009

Une dédicace et un clin d'oeil à Eric D.

L'excellent Préfet maritime nous donnait aujourd'hui des nouvelles de l'éditeur Jacques Povolozky en son Alamblog. C'est l'occasion pour moi de présenter en vitesse une de mes dernières acquisitions, qui, dans le même temps, augmentera notre série de dédicaces amusantes ou significatives (se reporter ici & ). Il s'agit d'un recueil de Nicolas Beauduin : SIGNES DOUBLES, "achevé d'imprimer le vingt Mai mil neuf cent vingt et un par Louis Narbonne, Imprimeur à Pamiers (Ariège), pour J. POVOLOZKY, Edit. à Paris". Le volume est sous-titré "Poèmes sur 3 plans". Il ne serait sans doute pas inutile de rappeler qui fut Nicolas Beauduin, poète d'avant-garde et animateur de belles revues (Les Rubriques Nouvelles, La Vie des Lettres), animateur du paroxysme, qui s'essaya, après-guerre, au simultanéisme. Mais différemment de Fernand Divoire ou d'Henri-Martin Barzun. SIGNES DOUBLES en est un exemple assez étrange. Oui, il faudrait s'y arrêter plus longuement, mais je n'en ai guère le loisir aujourd'hui.


Je me contenterai donc d'en signaler les particularités bibliophiliques. Mon exemplaire est le n°174 des 300 tirés sur papier pur fil Lafuma (seul papier), numérotés et signés à la main par l'auteur. Il est adorné d'une dédicace tout à fait intéressante, puisque l'ouvrage fut adressé par Nicolas Beauduin "A André Breton / En sincère sympathie". L'envoi peut étonner car on ne rencontre guère, me semble-t-il, le nom de Beauduin dans les écrits de Breton, et à peine plus dans les histoires du surréalisme. Il apparaît toutefois à deux reprises dans l'incontournable Dada à Paris de Michel Sanouillet (Flammarion, 1993) ; d'abord comme directeur de La Vie des Lettres, écrivant à Picabia les 3 et 19 janvier 1921 : "J'ouvre franchement ma revue au mouvement Dada qui est le plus vivant, le plus agissant de tous. C'est un courant, ce n'est pas une école, il est mondial et il emportera toute la génération. Croyez à ma prophétie" ; puis comme signataire de la résolution de défiance à l'égard de Breton, alors maître-organisateur du congrès de Paris, le 17 février 1922. L'envoi de SIGNES DOUBLES intervient entre ces deux dates, soit dans une période au cours de laquelle l'auteur de Mont de Piété s'éloigne progressivement de Tzara et du mouvement Dada.

Que put bien penser André Breton de SIGNES DOUBLES ? Nicolas Beauduin l'intéressait-il seulement ? Une première indication : le recueil ne fut pas coupé, donc, pas lu. Deuxième indication : l'exemplaire porte l'ex-libris de Marcel Bekus, qui mourut en 1938 - sous-entendant que SIGNES DOUBLES fut cédé ou vendu au collectionneur par Breton entre 1921 et 1936. Non, décidément l'avant-gardiste Nicolas Beauduin devait avoir pour l'imminent surréaliste une avant-garde de retard. Le simultanéisme, que, d'une certaine manière, purent investir certains dadaïstes, n'était pas une voie que le Surréalisme allait à son tour emprunter.

Nota : Pour plus de renseignements sur Nicolas Beauduin (mais je ne manquerai pas d'y revenir moi-même), qu'on lise Devanciers du Surréalisme. Les groupes d'avant-garde et le mouvement poétique 1912-1925, par Léon Somville (Droz, 1971), ouvrage capital.

Nota' : Je signale, battant ma coulpe de ne pas l'avoir fait dans mon billet consacré aux bibliographies des petites revues, que l'Alamblog donna aussi d'importantes bibliographies de revues (Bizarre, Roman) et d'éditeurs, dont une, in progress, de Jacques Povolozky. SIGNES DOUBLES y figure déjà, avec Les Enfants des Hommes, mystère & L'Homme cosmogonique, mais signalons un autre recueil de Nicolas Beauduin, édité par Povolozky, qui manque au relevé effectué jusqu'ici : Rythmes et Chants dans le Renouveau (signalé dans la liste des ouvrages "du même auteur").

Nota'' : Je rappelle que vous pouvez toujours m'envoyer vos dédicaces ou envois étranges, cocasses, amusants, pertinents, etc., à harcoland(at)gmail.com.

dimanche 14 juin 2009

Deux recensions du "Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux" dans les derniers numéros d'HISTOIRES LITTERAIRES


Personne n'ignore ou ne devrait ignorer que la revue trimestrielle Histoires littéraires, consacrée entièrement, comme l'indique son sous-titre, "à la littérature française des XIXe et XXe siècles", est la plus essentielle des revues. J'aime que ses fondateurs, rien moins que Jean-Jacques Lefrère & Michel Pierssens, en aient pluralisé le titre, car il est aussi absurde de parler d'une Histoire littéraire que de croire en une Vérité. En ce domaine-là, comme en ce domaine-ci, qui ont partie liée, l's est de mise. L'historiographie, toute éprise d'objectivité a priori, n'est jamais qu'une raconteuse d'histoires, et à ce titre, une nécessaire simplificatrice sacrifiant à l'efficacité narrative. Ne s'agit-il pas, en fin de conte, d'enseigner quelques repères essentiels à notre lycéenne jeunesse ? Bref, les mouvements, les auteurs, les oeuvres qui comptent. Au détriment souvent de ceux qui ont compté et de la complexité même du champ littéraire, des champs littéraires. Ainsi souvent, parce qu'elle est narration, l'histoire de la littérature est-elle une succession commode d'étiquettes : romantisme, réalisme/naturalisme, parnasse, symbolisme, dada, surréalisme, etc., l'avènement de l'une sonnant la mort de l'autre. Si seulement c'était si simple. Eh bien, nous y verrions plus clair, mais avec quel ennui ! Il y a longtemps déjà, je donnais un billet sur le sort historiographique fait à Saint-Pol-Roux par quelques manuels célèbres. Que le lecteur s'y reporte s'il désire un exemple plus précis de cette complexité historiographique.

Les rédacteurs d'Histoires littéraires, eux, ne tombent pas dans le panneau ou la facilité. Non, ils sont trop exigeants. Aussi, la revue, qui propose fréquemment de beaux dossiers dédiés à un auteur, à une problématique ou à un mouvement, mêle-t-elle articles de fond et documents rares ou inédits, en plus d'un panorama assez exhaustif des publications nouvelles, des dernières ventes, etc. ; et, chose rare, trop, l'internet n'y est pas oublié. Née en 2000, la revue en est à son 37e numéro. Je ne m'y suis abonné que très-récemment et ma collection est encore fort lacunaire, mais, petit à petit, je la complète et, un jour viendra où je pourrai m'enorgueillir de posséder la plus intéressante histoire littéraire qui soit, celle qui, justement, ne m'en raconte pas.

On comprendra, dès lors, aisément que l'intérêt que je porte à la revue me rend particulièrement fier de trouver dans ses dernières livraisons deux encourageantes recensions du petit Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux. Ce fut, d'abord, dans le n°36, consacré à Jules Laforgue, Raymond Roussel, Olivier Barot, Francis Lacassin, etc., un compte rendu du premier essai. Le voici :
"Saint-Pol-Roux. Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux, n° 1, 2008, Les Reposoirs de la Procession (1893). Dossier de réception, (Mikaël Lugan, 33 rue Montpensier, 64000 Pau ; 18 p., 6 €). Mikaël Lugan a réuni les textes critiques ayant salué la parution du tome premier des Reposoirs de la Procession en 1893, tome qui devait être déconstruit et redistribué dans les trois volumes définitifs de l’ouvrage entre 1901 et 1907. De Lucien Muhlfeld à Gourmont, d’un rapide bulletin bibliographique dans Le Figaro à l’exposé laudatif du Mercure de France, tous saluent l’inventivité des images du « Magnifique ». Comme le note Mikaël Lugan, ses critiques n’arrivent cependant pas à sortir d’une vision rhétorique de l’image, ce qui leur rend les métaphores créatrices de Saint-Pol-Roux à jamais obscures : ces « rébus » que croient lire Marc Legrand dans L’Ermitage, d’un art « qui rappelle la virtuosité un peu sèche d’un japonais du dernier siècle », sont le signe d’une distance infranchissable entre l’auteur et son critique. On attend le dossier de réception de La Dame à la Faulx et l’essai de reconstitution de la bibliothèque de Saint-Pol-Roux que promet Mikaël Lugan dans les prochaines livraisons."
Puis, dans le suivant, qui contient un fort dossier consacré au Surréalisme, avec notamment la reproduction des lettres inédites d'André Breton au beau poète Jean-Pierre Lassalle, celui du n°2 :
"Saint-Pol-Roux. Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux n° 2, 2008, La Dame à la faulx (33 rue Montpensier, 64000 Pau ; 66 p., 9 €). Après celui des Reposoirs de la procession, voici le dossier de réception de La Dame à la faulx, beaucoup plus volumineux. Depuis le premier écho dû à Jules Huret dans Le Figaro jusqu’aux souvenirs d’Édouard De Max rapportés en 1917, nombre de bons esprits de l’époque ont défendu cet « énorme et éblouissant rêve d’épopée tragique » – selon les mots de Catulle Mendès – sans parvenir à l’imposer sur scène ou même en librairie. Mikaël Lugan annote avec sobriété ces comptes rendus, mais il avoue savoir « peu de choses » sur Jean Héritier, auteur, en 1912, d’un article sur La Dame à la faulx dans Les Rubriques nouvelles. Le travail entrepris par ce Bulletin est précieux et l’on en félicite le responsable."
Voilà des appréciations qui nous obligent à poursuivre nos efforts et à soigner plus encore cette publication. L'occasion est bonne, sans doute, d'annoncer la parution du prochain numéro, le quatrième, entre le 1er et le 15 juillet, et d'éventer quelques informations sur son contenu. Plus volumineux encore que les précédents, il sera dédié à "l'impossible représentation de La Dame à la Faulx", soit aux tentatives déçues de Saint-Pol-Roux pour faire représenter son drame à la Comédie Française de Jules Claretie, au Théâtre des Arts de Jacques Rouché, à l'Odéon d'Antoine ; un petit dossier suivra qui contiendra quelques pièces relatives à l'aventure du Théâtre Idéaliste de Carlos Larronde, le seul qui fera jouer deux pièces du poète, de son vivant. Le Bulletin, en outre, se verra enrichi de deux contributions de poids : celle, d'abord du peintre Tristan Bastit, qui m'a fait le réjouissant honneur d'illustrer cette livraison ; celle, ensuite, d'Eric Vauthier qui inaugurera une nouvelle rubrique : le coin des conteurs. Il y versera, en excellent spécialiste du récit bref, des articles sur des recueils de contes ou nouvelles signés de contemporains et/ou amis de Saint-Pol-Roux. Le premier d'entre eux sera ainsi consacré à L'Amour tragique de Camille Mauclair (Calmann-Lévy, Paris, 1908) ; et, une bonne nouvelle ne venant jamais seule, j'annonce dès aujourd'hui qu'on pourra le lire en avant-première d'ici la fin de la semaine prochaine sur ce blog, suivi de "L'Adieu nocturne", un des contes de ce beau recueil méconnu. En attendant, je rappelle que ce quatrième Bulletin, à moins d'avoir contracté un abonnement à compter du deuxième, sera en vente exclusivement au numéro. Pensez d'ores et déjà à réserver votre exemplaire par mail à harcoland(at)gmail.com.

samedi 6 juin 2009

Quelques outils pour le chercheur & l'amateur : les bibliographies de petites revues

On commence à connaître mon goût pour les bibliographies. Le visiteur fidèle en a rencontré quelques menues sur ce blog. Citons, pour mémoire, celle des titres de Saint-Pol-Roux parus aux éditions Rougerie, et celle des oeuvres de Jean Royère, à laquelle je viens d'ajouter deux titres. On connaît aussi mon goût pour les "petites revues" tant sont rares les billets qui n'en citent pas une ou deux, ou trois. Il est vrai qu'elles jouèrent un rôle considérable dans l'époque qui nous occupe et qu'elles se multiplièrent plus vite que la bonne parole du bonhomme aux paraboles. Ce qui rend la progression du chercheur emmi cette jungle de feuilles éphémères et de papiers fragiles bien ardue. Heureusement, de rares vaillants ont entrepris - ô double joie ! - de les répertorier dans d'indispensables volumes. Il m'a semblé qu'il serait juste et bon de leur rendre hommage en rappelant ici leurs travaux, qui, si souvent, ont facilité et facilitent les nôtres.

Le premier d'entre eux, le pionnier, n'est pas inconnu, puisqu'il s'agit de Remy de Gourmont, qui donna d'abord son "essai de bibliograhie" des petites revues dans quatre livraisons d'une... petite revue : la Revue biblio-iconographique, de mars à juin 1899. Elle parut l'année suivante en plaquette, au Mercure de France.


Les premières revues - en dehors de quelques titres précurseurs, comme cette Revue des Lettres et des Arts de Villiers de l'Isle-Adam - que Remy de Gourmont retient coïncident avec la naissance ou les premières manifestations du Symbolisme. On ne s'en étonnera guère. Et l'auteur, dans sa préface, en rappelle l'importance, exemples à l'appui : "jamais, à aucun moment de leur carrière, ni Villiers, ni Verlaine, ni Mallarmé, ni Laforgue ne publièrent leurs oeuvres que dans des revues dont quelques-unes furent si petites que leur nom est devenu une énigme." Et, au cas où ces quatre noms ne suffiraient pas à prouver que l'essentiel s'est joué dans ces audacieuses publications périodiques, Gourmont compare, pour les années 1886-1887, les collaborateurs de l'imposante et sur-officielle Revue des Deux-Mondes et ceux de la jeune Revue indépendante :
"Du côté petite revue, on trouve : Tolstoï, Bourget, Barbey d'Aurevilly, Huysmans, Wyzewa, Laforgue, Mallarmé, Anatole France, Villiers de l'Isle-Adam, Mirbeau, E. de Goncourt, H. Lavedan, L. Descaves, Th. de Banville, G. Rodenbach, E. Verhaeren, Paul Hervieu ; - et de l'autre, du côté grande revue : Rabusson, Broglie, Charmes, Lavisse, Bellaigue, Theuriet, Rousset, Jusserand, Bentzon, Du Camp, André Lemoyne, Delard, Cherbuliez, Georges Duruy, Georges Lafenestre, Vogüé, Brunetière, Ganderax, Moireau, Frédéric Houssay, Victor du Bled. Cela donne à réfléchir."
La plaquette recense près de 130 titres classés par ordre alphabétique. Pour chacun, sont précisés : le titre, le directeur et/ou le rédacteur en chef, l'adresse, la fréquence de parution, le nombre de pages, le format, la date du premier numéro, et pour certains les principaux collaborateurs. Le nom de Saint-Pol-Roux apparaît ainsi dans les notices consacrées à L'Art Littéraire de Louis Lormel, Le Livre d'Art de Paul Fort, Le Moderniste de G.-Albert Aurier, La Pléiade de Darzens. Il aurait dû figurer dans quelques autres, citées. "Il faut espérer, disait Gourmont de son essai, qu'il sera complété et continué". Il n'y eut rien avant longtemps. Il faut noter tout de même quelques tentatives de catalogue utiles : celle d'Ernest Raynaud qui, en fin de ses volumes de La mêlée symboliste, dressa des "éphémérides poétiques" répertoriant chronologiquement, avec plus ou moins de justesse et d'exhaustivité, les apparitions de revues entre 1870 et 1910. ; celle, aussi, de la revue Belles-Lettres de décembre 1924, qui, à la suite de l'intéressante enquête consacrée aux "revues littéraires d'avant-garde" en donna une liste chronologique de 1872 à 1914. Bien que ces deux essais, moindres, se contentassent de préciser directeur du périodique et année de parution, ils permettaient néanmoins de compléter un peu le travail de Remy de Gourmont. Mentionnons également la thèse de Noël Richard, Louis Le Cardonnel et les revues symbolistes (Privat, Toulouse, 1946), qui présente une vingtaine de publications rhodaniennes et parisiennes auxquelles l'abbé-poète collabora.

Il faudra attendre 1956 et le répertoire descriptif de Roméo Arbour, Les Revues Littéraires éphémères paraissant à Paris entre 1900 et 1914, pour que le chercheur entre enfin en possession d'une suite digne de la bibliographie gourmontine. On peut déplorer le double arbitraire qui a présidé à la constitution de ce répertoire : arbitraire géographique qui limite la sélection à Paris, alors que l'époque est justement à la décentralisation littéraire ; arbitraire de durée de vie qui limite la sélection aux revues n'ayant pas vécu plus de quatre ans (pourquoi quatre ans, et pas trois ou cinq ?). Mais il fallait bien que l'auteur se fixât quelques contraintes, tant la tâche qui consisterait à réaliser une bibliographie exhaustive de toutes les petites revues nationales à dominante littéraire ayant paru entre 1870 et 1940 semble herculéenne. Aussi peut-on simplement regretter, après réflexion, que Roméo Arbour n'ait pas donné à son répertoire deux autres tomes complémentaires qui se seraient intitulés : Les Revues Littéraires éphémères paraissant en Province entre 1900 et 1914 et Les Revues Littéraires durables paraissant à Paris et en Province entre 1900 et 1914.


Reste que l'auteur a répertorié 185 titres et qu'il a eu la bonne idée d'adopter la méthodologie de Remy de Gourmont et de la développer. Ainsi, en plus des précisions données précédemment, figurent date du dernier numéro, changements de rédaction et fusions s'il y a lieu, résumé générique du contenu, cotes de bibliothèque ; et la liste des collaborateurs devient plus systématique et mieux détaillée. Prenons, pour illustration, une notice au hasard - ou presque -, celle des Marches du Sud-Ouest :
79. LES MARCHES DU SUD-OUEST. Revue régionaliste d'action d'art. In-Fol. Mai 1911 (n°1) - déc. 1911. Dir. : Olivier Bag, 6, rue d'Ulm, Paris (5e). En fév. 1912, fusionne avec d'autres revues pour former LA REVUE DE FRANCE ET DES PAYS FRANCAIS.
CONTENU : Poèmes, études littéraires, artistiques et critiques, récits, chroniques. Juin 1911 : enquête sur Vielé-Griffin. Illustrations de Le Fauconnier, Albert Gleizes, Fernand Léger, Delaunay.
PRINC. COLLAB. : Roger Allard, Olivier Bag (Hourcade), Jean-Marc Bernard, Léon Deubel, Carlos Larronde, Louis Mandin, Louis Pergaud, Onésime Reclus, Han Ryner, Léon Vérane, T. de Visan.
[BN : Jo. 60140 (juin 1911)]
Et pour suivre notre fil rouge, signalons que Saint-Pol-Roux est mentionné à deux reprises, seulement : aux sommaires du Montjoie de Canudo et de La Vogue de Tristan Klingsor.

Quatorze ans plus tard, Richard L. Admussen décida de donner une suite au travail de ses prédécesseurs, dont il signale l'importance dans sa préface, en publiant, chez Nizet, son "répertoire descriptif" des Petites Revues Littéraires (1914-1939). S'il ne change rien à la méthodologie développée par Arbour, il ouvre légèrement son champ d'investigation, évaluant l'éphémérité d'une revue à cinq ans et non plus à quatre, et y intégrant "les revues de la province et de l'étranger les plus importantes".


Dès lors, ce sont 269 titres qui sont répertoriés, sur vingt-cinq ans. L'index est intéressant à observer ; on y voit clairement se dessiner un changement de génération et le bouleversement du champ littéraire avec l'entrée en force des dadaïstes et des surréalistes dans la petite république des lettres. Leurs collaborations y sont, en effet, nombreuses, qu'elles concernent leurs propres publications - car ces jeunes révolutionnaires avaient le génie de la petite revue - ou d'autres. Comptons par exemple les apparitions de : Pierre Albert-Birot, 18 ; Louis Aragon, 21 ; Céline Arnauld, 18 ; Hans Arp, 15 ; André Breton, 27 ; Robert Desnos, 14 ; Paul Eluard, 25 ; Ivan Goll, 17 ; Max Jacob, 38 ; Benjamin Péret, 13 ; Francis Picabia, 15 ; Pablo Picasso, 13 ; Pierre Reverdy, 27 ; Georges Ribemont-Dessaignes, 29 ; André Salmon, 31 ; Philippe Soupault, 29 ; Jules Supervielle, 33 ; Tristan Tzara, 28. Une nouvelle génération, qu'accompagnent quelques grands frères en poésie, et qui chasse la précédente, qu'on qualifiera par commodité de symboliste. Les Gustave Kahn, Vielé-Griffin, René Ghil, Mauclair sont bien moins sollicités par les revuistes de l'avant-garde littéraire, quand Verhaeren et Moréas disparaissent des oublieuses mémoires de la jeunesse dans le même temps que, posthumément, Apollinaire continue de collaborer suractivement aux feuilles nouvelles. Des aînés, ne surnagent plus que Han Ryner (avec 14 collaborations), dont la pensée libertaire trouva une caisse de résonnance dans la France de l'après-guerre, Paul Valéry (avec 21 collaborations), au-dessus des mêlées, et Saint-Pol-Roux (avec 11 collaborations), qui bénéficia de la percée surréaliste et put, dans les années 1920, apparaître comme l'éternel précurseur des tendances nouvelles. Ainsi, son nom se retrouve aux sommaires de : Aguedal d'Henri Bosco et alii, Le Grand Jeu de Gilbert-Lecomte, Daumal, Vaillant et Sima, Intentions de Pierre-André May, Les Lettres parisiennes de Georges Pillement, La Ligne de Coeur de Julien Lanoë, Le Mail de Marcel Abraham, Le Pain blanc de Michel Manoll, La Phalange de Jean Royère et Armand Godoy, Le Pont Mirabeau de Marcel Castay, La Revue de l'Epoque de Marcello-Fabri, Yggdrasill de Guy Lavaud.

J'ignore si la Bibliographie des Revues et Journaux littéraires des XIXe et XXe siècles, par Jean-Michel Place et André Vasseur (Editions de la Chronique des Lettres françaises, 1973-1977), ne devait comporter que les trois volumes qui ont finalement été publiés et qui couvrent les années 1840 à 1930. "Qui couvrent" n'est sans doute pas la formulation idoine, puisque les auteurs ne sont guère parvenus à l'exhaustivité qu'ils s'étaient fixés :
"Le besoin d'une bibliographie des revues se fait de plus en plus sentir, au moment où l'on prend conscience de l'importance littéraire de ces ouvrages, et de l'anarchie qui, ayant longtemps régné dans leur recensement et leur conservation, suscite aujourd'hui de très importants travaux de classement méthodique et de dépouillements systématiques.
Nous publierons, titre par titre, l'histoire, la description matérielle, la collaboration et les sommaires de chacune des revues petites et grandes que le temps a dispersées au fil des ans. Ces études constitueront, nous l'espérons, une source de documentation unique pour tous ceux qui s'intéressent à la vie littéraire."

Un ambitieux et merveilleux programme, qui, s'il ne fut pleinement réalisé, donna naissance à trois beaux volumes dont je ne possède que le premier. Ce n'est pas comme les ouvrages précédents un répertoire, mais une bibliographie descriptive scrupuleusement détaillée. On y trouve à peine quinze revues, choisies dans une période de soixante ans (1840-1898), mais analysées sur près de 350 pages, quand la plus épaisse des précédentes bibliographies ne dépassait pas les 160. Ici, point de question d'éphémère : La Jeune France vécut une bonne dizaine d'années ; ou de centralisation géographique : La Syrinx issait d'Aix-en-Provence et La Coupe de Montpellier. En plus de relever la moindre particularité, les auteurs (car c'est un travail collaboratif) ont reproduit l'intégralité des sommaires et indexé tous les collaborateurs. C'est, absolument, la voie bibliographique à suivre pour tout aventurier chercheur ou autre fol éditeur qui se risquerait à poursuivre ce titanesque labeur. Signalons en passant à nos rubéofilistes que Saint-Pol-Roux figura aux sommaires de La Jeune France de Paul Demeny (sous son nom de baptême) et du Courrier Social Illustré d'André Ibels (sous son nom canonisé).

Ce n'est pas la voie que choisirent de suivre Paul Aron et Pierre-Yves Soucy dans leur ouvrage sur Les Revues littéraires belges de langue française de 1830 à nos jours (Ed. Labor, Bruxelles, 1998). Il s'agit une nouvelle fois d'un répertoire, et une nouvelle fois de haute utilité. Considérant l'ampleur de tel recensement, je serais bien insolent de réclamer qu'on donnât dans une lointaine réédition les noms des principaux collaborateurs de chacun des 1066 titres répertoriés. Il est vrai que les auteurs ne se sont pas embarrassés de contraintes chronologiques, ce qui est louable ; mais d'autres contraintes, plus matérielles, les auront conduits à produire des notices moins détaillées. Je suis néanmoins bienheureux de posséder cet ouvrage et je veux signaler la préface qui fait un nécessaire rappel historique du revuisme belge.


Comme les collaborateurs ne sont pas mentionnés, je dois, pour tirer un peu plus loin notre saint-pol-roussin fil rouge, faire appel à ma mémoire et annoncer que le Magnifique donna de sa plume dans Le Coq Rouge de Georges Eekhoud, La Société Nouvelle de Fernand Brouez, et, plus méconnue, Flamberge.

Ce ne sont là, bien entendu, que quelques outils bibliographiques. Il y en a d'autres, et d'importance, que je me contenterai de signaler en passant :
  • Sur Les Commémorages de Tybalt, le site de Gilles Picq dédié à Laurent Tailhade, on trouve le dépouillement de 212 petites revues et une base de données téléchargeable recensant 368 revues littéraires parisiennes et plus de 2000 collaborateurs.

  • Sur Livrenblog, de nombreux billets sont d'exhaustives bibliographies de petites revues : Le Beffroi (1 & 2), Le Pierrot (1, 2 & 3), La Revue Palladienne (dix premiers numéros de 1948 à 1949), L'Image, en plus des bibliographies consacrées aux livres de souvenirs ou aux biographies.

  • Sur le site des Amateurs de Remy de Gourmont, elles sont nombreuses aussi, in progress, avec une page essentielle consacrée au Mercure de France, une autre à la Revue des Idées, et de multiples autres qu'il faut feuilleter et butiner ici.

  • Sur le blog Han Ryner, il faut lire le billet bibliographique dédié à la belle revue de Paul Redonnel, Les Partisans.

  • Sur le groupe des amis de Saint-Pol-Roux, on entoila aussi quelques pages bibliographiques, parfois incomplètes : La Pléiade de 1886, Le Livre des Légendes de 1895, L'Hémicycle de Pierre de Querlon, Poèmes de France de Paul Fort, Plume au Vent de Jean Royère, André Mora et Charles Tillac, Le Manuscrit autographe de Royère encore, Les Livrets du Mandarin de René-Louis Doyon.

  • Comment ne pas mentionner l'association ent'revues qui publie une Revue des revues des plus utiles ?

  • Signalons aussi les contributions de M. Victor Martin-Schmets à la revue Le Livre & l'Estampe : il y donna, dans les numéros 136, 138, 140, 142, 146 & 147, une Bibliographie analytique des revues littéraires belges. D'après les tables du périodique toujours, Auguste Grisay y analysa également la revue Antée dans le n°101-102, et le Disque vert dans les n°55 à 60.

  • Signalons enfin l'initiative de l'excellente revue L'OEIL BLEU, qui, depuis sa quatrième livraison, dresse la bibliographie d'une revue dont il a été question dans l'un de ses articles de fond. Ont été analysées ainsi : Le Coup de Feu (1885-1889), L'Art Social (1891-1896), Poème et Drame (1912-1914), La revue anarchiste (1893), Le Livre d'art (1896).
Ce sont là des essais, des audaces, qui mériteraient qu'un naïf intégral ou plusieurs semi-inconscients les rassemblent afin d'achever, peut-être sous une forme numérique, l'oeuvre de Jean-Michel Place et André Vasseur. La tâche, bien que folle encore, n'en est-elle pas déjà un peu plus légère ?

dimanche 31 mai 2009

Une lettre (inédite) de Jean Clary à Saint-Pol-Roux, suivie de quelques autres dédicaces...

J'ai dit, dans le précédent billet, quelques mots enthousiastes sur l'élégante petite revue PAN, qui vécut de 1908 à 1914. Belle et relative longévité qui l'exclut hélas de l'utile bibliographie de Roméo Arbour, Les Revues littéraires éphémères paraissant à Paris entre 1900 et 1914 (José Corti, 1956), l'adjectif "éphémères" désignant ici les périodiques qui n'excédèrent pas les quatre ans d'existence. On y apprend toutefois que Jean Clary, son fondateur, collabora également à Isis (1908-1910) d'Ary René d'Yvermont, aux Rubriques Nouvelles (1909-1913) de Nicolas Beauduin, au Gay Sçavoir (1913-1914) d'Henri Strentz. Etrangement, on ne trouve pas son nom dans cette autre bibliographie complémentaire de Richard L. Admussen, Les Petites Revues Littéraires 1914-1939 (Nizet, 1970). Clary n'aurait-il pas passé la guerre ? Je l'ignore, comme beaucoup d'autres choses sur ce gendelettre ; puisse donc un visiteur avisé - ou le hasard - nous éclairer bientôt. Ce qui est sûr, c'est que Jean Clary, et son compère Marcel Rieu, firent de PAN une revue sans parti pris, intelligemment diverse et hospitalière à toutes les tendances de l'époque. Laissons plutôt Michel Décaudin nous la décrire (La crise des valeurs symbolistes, Privat, 1960, p. 288) :
"Pan qui paraît tous les deux mois en 1908 et 1909 a pour directeurs Jean Clary et Marcel Rieu. Dans cette revue libre se trouvent réunis des Méridionaux comme Paul Souchon et Louis Payen, des néo-symbolistes comme Guy Lavaud, des poètes de l'Abbaye, des auteurs aussi différents qu'Abel Bonnard et Apollinaire, que précisément une chronique de Charles-Henri Hirsch dans le Mercure de France oppose comme les représentants de deux formes inconciliables de la poésie, un traditionaliste comme Emile Ripert et l'audacieux Marinetti, un inconnu qui signe Saintléger-Léger. C'est le type de la revue ouverte à tous, curieuse de talents nouveaux."
Clary contribua aussi à La Phalange de Jean Royère ; et c'est au banquet de cette dernière, le 11 février 1909, qu'il rencontra Saint-Pol-Roux. C'était cinq jours après le magnifique banquet de la Dame à la Faulx, qui réunit trois générations d'écrivains et d'artistes. Le jeune directeur de PAN en profita pour demander au poète idéoréaliste, subitement revenu dans la lumière et l'actualité, quelque texte pour sa tout aussi jeune revue. C'est ce que nous apprend cette lettre inédite (à en-tête de PAN - revue libre) de Jean Clary à Saint-Pol-Roux, retrouvée dans des papiers du Magnifique, à Doucet :
Le 24 juin 1909
Mon cher Maître,
Quand j'eus la très grande joie de faire votre connaissance à une des soirées de la "Phalange" vous eûtes l'amabilité de me promettre des pages de vous pour le jeune PAN.
Je me permets de venir vous le rappeler en vous priant, mon cher Maître, d'agréer mes meilleurs sentiments de sympathique admiration.
Jean Clary
Serait-ce trop vous demander que de vous prier de m'envoyer votre volume "Anciennetés" ; c'est le seul de vous qui me manque et je ne sais où me le procurer.
Avec mes excuses tous mes remerciements anticipés.
J. C.
A ma connaissance, Saint-Pol-Roux ne donna pas de texte à PAN, mais je n'ai pu encore consulter de collection complète de la revue. Il n'était pas dans ses habitudes de refuser une collaboration à qui la lui demandait, mais il avait, à cette époque, entrepris la réécriture de sa tragédie en vue d'en présenter une version scéniquement viable à Jules Claretie, l'administrateur de la Comédie-Française - entreprise qui devait l'accaparer pendant des mois. Reste, comme on l'a vu, que Saint-Pol-Roux ne fut pas totalement absent de PAN, puisqu'on y reproduisit certaines de ses dédicaces retrouvées en tête de quelques-uns de ses volumes chinés sur les quais.

J'avais, en fin du billet précédent, engagé le lecteur à m'adresser à son tour, afin de perpétuer cette originalité panique, des dédicaces curieuses, amusantes ou significatives. Je n'ai, jusqu'ici, reçu qu'une réponse, de l'ami Grégory Haleux, tout à fait dans le ton. Je le remercie et la voici :
Je réponds à ton appel concernant les dédicaces. Me reviennent d'abord ces trois anecdotes amusantes :

- Double dédicace reproduite dans Gilles Picq, Laurent Tailhade ou De la provocation considérée comme un art de vivre (Maisonneuve & Larose, 2001, p. 307) : dans l'exemplaire de Léon Bloy, sous la dédicace de Tailhade,

"à Léon Bloy
avec mon admiration fervente et mon amitié
Laurent Tailhade"
l'ingrat mendiant a ajouté :
"Je me fous absolument
de Tailhade qui est lui-même
le plus incontestable des mufles
& je demande qu'on me déba-
rasse de cette brochure
Léon Bloy"
- Dans le Mercure de France n° 852, 15 décembre 1933, p. 710-711, René Groos raconte, à propos de l'ouvrage de Fagus, Discours sur les préjugés ennemis de l'histoire de France (1909), qui est une réponse à Louis Dimier :
"Voici une dizaine d’années, je venais d’aller voir Fagus à son bureau, je me trouvais sur les quais avec lui quand je découvris cette brochure dans une boîte de bouquiniste. Je ne la connaissais pas. J’en fis l’emplette. Je la montrais au poète, quand je m’aperçus qu’elle était déjà dédicacée. C’était l’exemplaire même de M. Dimier. Je lis sur la page de garde :
A Monsieur Louis Dimier
Contribution loyale au Manuel d’Histoire de France.
FAGUS.
et plus bas :
Mon cher René Groos,
Je goûte un âcre plaisir à recevoir des mains d’un loyal Juif
le livre qu’a méprisé le Chrétien auquel je l’adressais.
FAGUS "
- Enfin, ces bien drôles rapportées par Gérard Genette dans Seuils (Seuil, coll. "Poétique", 1987, p. 129) :
"Claudel ayant dédicacé un volume de sa correspondance avec Gide à son petit-fils en ces termes : "Avec mes regrets de me trouver en si mauvaise compagnie", et ce dédicataire ayant eu le bon goût d'apporter ce volume à Gide pour qu'il le signât à son tour, Gide aurait simplement ajouté cette formule rétorsive et lapidaire : "Idem". Il est vrai que Claudel l'avait déjà beaucoup agacé en lui envoyant un exemplaire de ce qui était donc leur oeuvre commune avec cette fort insolente dédicace : "Hommage de l'auteur" - occasion ou jamais, pour Gide, de se sentir, selon son mot, "supprimé". On sait aussi que Gide avait fait en 1922 une vente publique d'une part de sa bibliothèque, et en particulier de tous les livres dédicacés d'anciens amis avec lesquels il s'était entre-temps brouillé. L'un d'eux, Henri de Régnier, se vengea en lui envoyant nonobstant son livre suivant, mais avec cette piquante formule : "A André Gide, pour sa prochaine vente."
***
J'espère que la participation de Grégory H. en entraînera de nombreuses autres. Mais il s'agit peut-être aussi de montrer l'exemple. Voici donc deux envois qui figurent dans ma bibliothèque. Le premier est de Paul Fort, sur un exemplaire des Ballades Françaises (Mercure de France, 1897) :

"cordialement
à Ernest La Jeunesse
mon maître en ARRIVISME
son futur admirateur
Paul Fort"
Ernest La Jeunesse, qui fut le type du chroniqueur de la fin de siècle, volontiers acerbe, non sans esprit, le croqueur de ses congénères, venait alors de publier un recueil de portraits, Les Nuits, les Ennuis et les Âmes de nos plus notoires contemporains, qui fut un succès et le rendit célèbre. On appréciera l'ironie de Fort, qui prouve qu'on n'envoie pas forcément ses bouquins qu'aux copains et aux critiques littéraires.

La seconde dédicace figure sur un exemplaire de l'étonnant drame de Georges Polti, Les Cuirs de Boeuf, miracle en douze vitraux outre un prologue invectif (Mercure de France, 1898). On y lit :

"A Monsieur
de Max.
- C'est vous que je voyais,
en hallucination, chaque fois que
sur la scène imaginaire apparaissait
"le Fils".
Parcourez ce rôle, je vous prie,
pour que vous en parvienne l'hommage,
ô le plus artiste - le seul peut-être - des
grands acteurs !
GPolti"
Est-il utile de présenter Edouard de Max, le comédien préféré des symbolistes, auquel naturellement pensa Saint-Pol-Roux pour le rôle de Magnus, introducteur de Jean Cocteau dans la petite république de l'art et des lettres ? Quant à Georges Polti, on le connaît mieux pour ses Trente-six situations dramatiques. Il est néanmoins dommage qu'on ait oublié ces Cuirs de Boeuf, car ils font une bien étrange tentative de théâtre simultané.

Pour finir, en promettant prochainement d'autres dédicaces, en voici une, qui n'est pas sans sel, de Saint-Pol-Roux, trouvée dans un catalogue de libraire ; elle adorne un exemplaire de La Ferme (Ghio, 1886), qui clôt le cycle des premières publications du jeune Paul Roux :
"A Francisque Sarcey. Agréez, cher maître, ces modestes pages de ma première jeunesse – en attendant les œuvres prochaines qui sans doute vous feront me lapider. Veuillez seulement ne pas jeter au panier mon nom d’inconnu. Mon tour viendra. Humblement. Respectueusement. Paul Roux. 19 rue Turgot."
Le pauv'oncle Sarcey se souvint-il de cet envoi lorsque le même inconnu, canonisé depuis, le soir de la représentation du Cantique des Cantiques de Roinard, le menaça de choir sur sa tête s'il ne cessait de rire. Voilà un "respectueusement" qui aurait pu alors résonner bien lourdement à ses oreilles.

mercredi 27 mai 2009

Des dédicaces magnifiques et quelques autres...

Parcourant la quatrième année - c'est de 1911 qu'il s'agit - de la fort aimable petite revue intitulée PAN, et sous-intitulée "revue libre", que codirigèrent Jean Clary et Marcel Rieu et qui réunit de beaux et bons contributeurs (René Arcos, Han Ryner, Fagus, Fernand Divoire, Edmond Pilon, Legrand-Chabrier, Georges Polti, Ernest Raynaud, John-Antoine Nau, Louis de Gonzague-Frick, Marc Stéphane, Nicolas Beauduin, etc., ceux-ci pour la seule année 1911 qui nous intéresse), je tombe très-heureusement sur une originale sous-rubrique des "Notes du mois" qui ouvrent avec régularité chaque livraison. Elle intéressera, il me semble, les bibliophiles, les collectionneurs et les curieux, puisque son seul objet fut de recenser les bouquins chinés sur les quais, et possédant la triple qualité d'être récents, non coupés et adornés d'un envoi. Quel triste destin pour un roman ou un recueil nouveau, qui à peine offert se voit presque aussitôt voué aux boîtes des bords de Seine par le dédicataire, et quelle récompense pour son auteur ! A travers donc cette petite collecte, c'est un peu de la naïveté et de la cruauté des gendelettres qui perce. Jugez plutôt...
N°1 - Janvier-Février 1911
Promenades sur les quais. Petit bulletin des livres non coupés. Dédicaces :
- A Monsieur Jean Royère.
Cordial hommage
d'Emile Sicard
(La Mort des yeux, roman, exemplaire n°66)
- A Monsieur Catulle Mendès
Pour qu'il veuille reconnaître un ad-
mirateur de ses Poèmes en prose.
Hommage de respectueuse sympathie.
Gabriel de Lautrec.
(Poèmes en prose, 1898)
- A Fernand Xau
bien cordialement
Jean Grave.
(La Société future, 1899)
- A Papus.
Sympathie et admiration.
Tola-Dorian.
(Poèmes lyriques, 1908)
N°8-10 - Juillet-Octobre 1911
Encore quelques dédicaces, encore quelques bouquins non coupés trouvés au hasard des promenades.
- A ROCHEGROSSE
Au peintre de Vitellius aux Gémonies
Son admirateur JEHAN LORRAIN
(Le Sang des Dieux, 1888)
- A HENRI MAGEL (sic : lire MAZEL)
Cordial hommage de SAINT-PAUL-ROUX (sic : lire Saint-Pol-Roux)
(Les Reposoirs de la procession, 1893)
- A CATULLE MENDES
Son admirateur, REMY DE GOURMONT
(Un Coeur virginal, 1907)
Cette dernière dédicace ne laisse pas de surprendre un peu, en égard aux propos tenus par l'auteur de Sixtine sur Mendès.
De mémoire, je ne retrouve guère les propos désobligeants de Gourmont sur le parnassien. Ce doit être dans quelque promenade en compagnie de Mallarmé ou de Villiers de l'Isle-Adam, qu'il aima et comprit tellement mieux(1). Voilà, en tous cas, une belle collection qui dut coûter alors au rédacteur de ces "notes" trois francs six sous, et qui aujourd'hui ferait quelques jaloux parmi les bons bibliophiles et amateurs de littérature d'avant-siècle.

Il y en a un qui ne devait pas envier cette récolte, tant il en était lui-même coutumier. C'était Tancrède de Visan, le poète et théoricien symboliste, qui adressa, après avoir lu les premières chines, la lettre suivante à la rédaction :
N°2 - Février-Mars 1911
Mon cher Confrère,
Dans le dernier numéro de Pan, vous citiez d'amusantes dédicaces, parmi les livres qu'on découvre encore sur les quais. Voulez-vous me permettre d'enrichir votre collection et de vous offrir quelques-unes de celles que le hasard de mes promenades me fit découvrir.

J'ai un peu la manie des bouquins et n'achète jamais de livres neufs.
***
J'ai trouvé le Triomphe de la Vie sur le quai Malaquais, avec cette sérieuse dédicace :
A Monsieur le critique littéraire aux DEBATS
hommage de
Francis Jammes.

***

La rue Bonaparte me fut très bonne en trouvailles. Voici, entre autres, les Poèmes anciens et romanesques, très simplement dédiés.
A Paul Adam,
son ami,
Henri de Régnier.
***
Mon exemplaire de l'Almanach des Poètes, année 1897, porte sur le faux titre :
A Emile Faguet,
hommage des auteurs
"L'Editor"
Robert de Souza.

***

Les Reposoirs de la Procession n'étaient pas pour moi, mais s'adressaient
A Emile Bergerat
cordial hommage,
Saint-Pol Roux (sic)
La typographie de cette dédicace est curieuse. L'S de Saint encadre toute la page et serpente d'une façon magnifique. A l'intérieur du livre, j'ai trouvé la carte de visite de Saint Pol Roux (re-sic). Cette carte n'est pas négligeable. Ses dimensions vous en imposent. Je viens de la mesurer : elle a 9 centimètres de large sur 12 de long. Au bas, en lettres microscopiques, l'adresse :
3 rue de la Goutte d'Or
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Les Idylles antiques, IVe série des Ballades françaises, ont échoué chez moi tout à fait par hasard, car cet exemplaire était offert
A Christian Beck
en très cordial souvenir et signe d'amitié
Paul Fort.
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Anatole France doit avoir une belle bibliothèque, mais certains des volumes qui lui sont offerts ne lui parviennent sans doute pas et je tiens à sa disposition un joli exemplaire des Fleurs du Bitume, avec cette mention :
A Monsieur Anatole France,
pour l'accueil flatteur qu'il m'a fait en cette maison
L'auteur reconnaissant,
Emile Goudeau.
"Cette maison" était celle d'Alphonse Lemerre où Anatole France, en 1878, dut faire partie du comité de lecture.
***
Terminons pour aujourd'hui sur La Muse Noire de Stanislas de Guaita. J'ai trouvé, il y a cinq ans, cet exemplaire à Lyon avec cette dédicace :
Au très exquis poète Catulle Mendès
hommage de respectueuse admiration
Stanislas de Guaita.
La Muse Noire est de 1883 (Lemerre, édit.). A la même époque, Mendès prononça ses conférences à l'Odéon qui furent réunies en 1884 sous le titre La Légende du Parnasse contemporain. En même temps que Guaita envoyait son livre de vers à Mendès, il lui écrivait cette lettre que l'auteur de Pour lire au bain oublia dans cet exemplaire de La Muse Noire et qui échoua chez un libraire de la Place Bellecour à Lyon, par une succession d'incidents que je ne saurais démêler. Voici la lettre écrite sur très beau papier et dominée par une couronne de comte :
Monsieur et cher Maître,
Je ne suis pas encore allé vous remercier de votre gracieuse persévérance à m'adresser des cartes d'entrée pour vos ravissantes conférences sur le Parnasse contemporain.

Quel plaisir j'ai ressenti à connaître ces débuts de la lutte, entre ceux qui veulent la correction et ceux qui veulent l'aisée négligence à tout faire ; même de la poésie ! Cette lutte dure encore, mais la victoire est acquise dès maintenant aux bons ouvriers, comme vous l'avez justement proclamé.

J'irai vous dire, un de ces jours, de vive voix, et mes félicitations et mes remerciements, en attendant, je vous prie, Monsieur et cher Maître, de me croire toujours
Votre dévoué et sincère admirateur.
Stanislas de Guaita.
Tancrède de Visan.
Ah, le temps béni des chines miraculeuses ! Je donnerai prochainement d'autres dédicaces reproduites dans cette belle et intéressante petite revue, trop peu connue. En attendant, je vous invite à m'adresser, comme Tancrède de Visan, vos propres découvertes, envois amusants ou significatifs d'une relation amicale ou hostile d'écrivains. Je les entoilerai au fur et à mesure ; et ces billets feront, n'en doutons pas, de jolis témoignages à verser dans une histoire de la littérature, d'après les pratiques auctoriales péritextuelles, encore à écrire. Il vous suffit, pour cela, d'adresser un courriel à harcoland(at)gmail.com.
(1) Mon ami Christian Buat, le maître-entoileur des Amateurs de Remy de Gourmont, vient, le billet à peine entoilé, pallier mes défauts de mémoire. Il m'indique deux références issues des Promenades littéraires, 7e série (Mercure de France, 1927), qui recueillent des marginalia oubliées de l'auteur. Dans la première, "La mort de Verlaine", qui date de 1896, on lit : "On a vu cela : les Mendès, Coppée, Lepelletier, étalés à trente et quarante sous la ligne dans le premier salon de ces riches maisons, et Verlaine rejeté à la troisième page, parmi les faits divers et les pauvres..." ; et dans la seconde, "Sur la critique dramatique", qui date de 1899 : "L'autre jour, j'ai parcouru de M. Mendès sur un vaudeville trois colonnes terminées par un cul-de-lampe aphrodisiaque représentant, avec des mots poivrés, l'envers des bras de Mlle Cassive : est-ce ça la critique dramatique ? Le prétexte des vaudevilles lui est bien inutile : on pourrait la transformer en contes "pour lire au bain" sans lui ôter aucun de ses charmes". Grand-merci à Christian Buat pour ces précisions.
Nota : la reproduction de la signature de Saint-Pol-Roux ne figure pas dans la lettre de Tancrède de Visan.
Nota' : Puisqu'il était question dans ce billet de la cruauté des gendelettres, je signale au lecteur du blog la parution toute récente, chez Cynthia 3000, d'Au pays du mufle de Laurent Tailhade, dans une édition revue, augmentée et annotée par l'excellent Gilles Picq. Un salubre cruauté et une fort saine lecture.

dimanche 10 mai 2009

Le prix de poésie de "L'Âge Nouveau" remis par l'Académie Mallarmé : et les lauréats sont...

L'Académie Mallarmé avait connu des débuts d'existence difficile, complétant laborieusement son quorum, participant poussivement à quelques commémorations et manifestations en ordre dispersé... La presse s'en était amusée. Puis il y eut enfin le prix, justification de toute vie académique, généreusement doté par Mme Vielé-Griffin, et qui fut décerné à Jacques Audiberti. C'était un juste choix, et judicieux, que d'élire pour lauréat inaugural un poète point trop âgé, bien que plus tout à fait jeune, dont le puissant lyrisme, aux images neuves, oxygénait la forme classique qu'il avait fait sienne. Audiberti, d'une certaine manière, synthétisait les différents courants assemblés en la jeune Académie. Ses membres allaient-ils être aussi bien inspirés en décernant leur deuxième prix, qui n'était pas tout à fait leur puisque de L'Âge nouveau ?
Le Figaro - 14 octobre 1938
On sait que la revue L'Age nouveau a fondé un prix de poésie et a chargé l'Académie Mallarmé de le décerner - ce qui n'est pas une mauvaise idée : la jeune Académie de poètes chevronnés manque d'occupations.
La revue en question communique elle-même en ces termes ses pronostics : "Parmi les possibles lauréats, on indique les noms de Mme Céline Arnauld, du jeune poète André Dez, de M. Jacques Dyssord, fantaisiste de grand talent ; de M. Wilfrid Lucas, l'auteur des Cavaliers de Dieu ; de M. Pierre Pascal, poète traditionnel et fécond, et surtout de MM. Henri Hertz et Marcel Martinet, qui, depuis longtemps, ont fait leurs preuves."
Trois semaines plus tard un supplément d'informations éliminait de facto de la liste, les Céline Arnauld, Jacques Dyssord, Wilfrid Lucas, Pierre Pascal, Henri Hertz et Marcel Martinet, trop âgés, et ne laissait plus planer qu'un faux suspense :
Journal des débats politiques et littéraires - 5 novembre 1938
Arts et Lettres
C'est le 8 novembre, chez Drouant, à midi trente, que sera désigné, le lauréat du prix de poésie, fondé par la revue l'Age nouveau. L'Académie Mallarmé doit décerner ce prix à un jeune.
Il revient, bien sûr, à la revue organisatrice, de donner le résultat du vote.
L'Âge Nouveau - n°9 - novembre 1938
NOTRE PRIX DE POESIE
Après diverses réunions, l'attribution du prix de L'Age Nouveau a eu lieu, chez Drouant, au cours d'un déjeuner amical qui réunissait autour de la table ronde, MM. Jean Ajalbert, Jean Cocteau, Edouard Dujardin, Léon-Paul Fargue, Paul Fort, A. Ferdinand Hérold, H. Charpentier, Albert Mockel, Charles Vildrac et Marcello-Fabri. - MM. Maeterlinck, Saint-Pol-Roux, Paul Valéry, Fontainas et Valéry Larbaud avaient voté par correspondance. Mme Gérard d'Houville s'était excusée.
La presse avait annoncé que la lutte serait chaude, - les lauréats possibles indiqués après les premiers échanges de vue n'étaient pas moins de huit : Mme Céline Arnauld, - le jeune poète André Dez, - Jacques Dyssord, un fantaisiste de grand talent (v. notre N°8) - Wilfrid Lucas, le poète des Cavaliers de Dieu (v. notre N°4) - Pierre Pascal, poète traditionnel et fécond de qui nous donnerons quelques vers dans un de nos prochains numéros, - et surtout Henri Hertz et Marcel Martinet notoires depuis longtemps. - Un outsider : Roger Lannes, présenté par Jean Cocteau - et l'on sait avec quel tact et quelle flamme Jean Cocteau soutient une candidature.
Ce furent les deux plus jeunes qui furent choisis : MM. André Dez et Roger Lannes ont, l'un et l'autre, un bel avenir devant eux. L'un et l'autre ont leurs tiroirs garnis de manuscrits. Puisse le prix de "L'Age Nouveau" les mettre en selle. Jamais la position des jeunes poètes n'a été aussi difficile. - Mais Roger Lannes et André Dez ont de si grands mérites : le premier par une fraîcheur de timbre que notre époque ne nous apporte pas tous les jours, le second par une densité inhabituelle chez un poète de vingt-trois ans, - qu'il nous apparaît certain de les voir conquérir rapidement, grâce aux publications importantes qu'ils préparent, la place de choix que nous ambitionnons pour eux. L'Age Nouveau voudrait ne pas se contenter de les voir laurés, mais notre revue se propose de les aider le plus efficacement possible.
M. André Dez est l'auteur du recueil : "Exigences". Il était déjà celui de "Lame de fond".
M. Roger Lannes est l'auteur du recueil : "Les voyageurs étrangers". Il doit publier un roman cet hiver.
Le talent des deux poètes apparaissant égaux aux membres du jury, "L'Age Nouveau" a décidé de donner deux prix, (chacun de cinq mille francs), au lieu d'un seul.
A. N.
Le lendemain de la double consécration, Les Alguazils, devançant la postérité, ne donnaient plus, comme lauréat, que le protégé de Cocteau.
Le Figaro - 9 novembre 1938
L'Académie Mallarmé laure un front de poète
L'Académie Mallarmé, qui était chargée de décerner le prix de poésie fondé par une revue, L'Age nouveau, a couronné hier, à l'unanimité, le jeune poète Roger Lannes, parmi les candidats qui s'offraient à son suffrage.

MM. Jean Cocteau, L.-P. Fargue, E. Dujardin, Jean Ajalbert, P. Fort, A. Mockel, F. Hérold, Henry Charpentier siégeaient à table. Les autres membres de l'Académie avaient voté par correspondance.


M. Roger Lannes a publié Les Voyageurs étrangers, recueil de poèmes qui rassemble son oeuvre jusqu'ici venue au jour - art de poète, agile, ingénieux, aussi prompt à saisir et à créer les plus charmantes correspondances entre la nature et les êtres.

Des étoiles jeunes et fières
Traversent la chambre de la nuit.
Le sommeil du dormeur
S'ouvre à leur neige légère.
Le printemps siffle dans le ciel
Comme une lanière tranquille.
M. Roger Lannes est né à Paris en 1910.
Les Alguazils.
L'erreur fut néanmoins réparée deux jours plus tard, mais le pauvre André Dez, qui n'avait pas les honneurs d'un parrainage coctélien, n'eut pas non plus ceux de voir sa tête de poète exhibée dans le grand quotidien national.
Le Figaro - 11 novembre 1938
A l'Académie Mallarmé
Le prix de poésie qu'a décerné mardi l'Académie Mallarmé pour le compte d'une revue L'Age nouveau a eu deux colauréats, et par une erreur que nous réparons spontanément, nous n'en avions retenu qu'un.
M. André Dez a remporté en effet l'unanimité des suffrages pour son recueil Exigences (Ed. Corrêa). Le jeune poète qui a vingt-quatre ans et professe au lycée Lakanal avait publié déjà Lames de fond. Il prépare un roman Ligne courbe.
Roger Lannes rencontrera Saint-Pol-Roux au moins une fois : au cours du déjeuner organisé par René de Berval à la Brasserie Lipp le 19 juin 1939. Je doute que les événements leur laissèrent le temps de mieux se connaître, mais le jeune homme dut en garder un souvenir ému, qui décerna au Magnifique une belle couronne posthume en tête du onzième numéro de la revue Fontaine de Max-Pol Fouchet :
Fontaine - 2e année, N°11, oct.-nov. 1940
SAINT-POL-ROUX
L'exercice d'une magistrature poétique manque à notre temps. J'eusse volontiers revêtu de son infaillibilité le personnage sacerdotal qu'était Saint-Pol Roux. Lui, vivant dans la posture de Chateaubriand mort, à l'extrémité géographique de l'Occident, au lieu même de son embarquement océanique, symbolisait l'idée de cette fonction pure à laquelle notre époque a cru, impunément, qu'elle pouvait retirer le pouvoir exécutif.
D'autres loueront la sonorité ruisselante du verbe pol-rousselien. J'admire aujourd'hui surtout qu'il se soit identifié à ce point au silence que c'est à peine si on se rend compte maintenant combien ce poète ne disparaît pas, mais, d'horreur, se recule.
Roger LANNES.