mercredi 20 juin 2007

Carlos Larronde (1888-1940) Poète des ondes, par Christopher Todd



La fin du XIXe et les premières années du XXe siècle furent si riches en mouvements poétiques et intellectuels, si agitées par des hommes et des femmes désireux de jouer un rôle actif dans la République des Lettres, que notre histoire littéraire, telle qu'elle s'écrit aujourd'hui, est inapte à rendre à chacun la place non usurpée qui lui revient. La longue théorie des oubliés, petits et grands, défile dans les lacunes de l'histoire, attendant qu'un chercheur ou qu'un amateur curieux les tire l'un après l'autre de l'obscurité pour les rendre au grand jour. Saint-Pol-Roux eut cette chance, dont l'oeuvre rencontra, dès la fin des années 1960, la presse à bras de l'éditeur René Rougerie. Et c'est aujourd'hui celle de Carlos Larronde, que les spécialistes ne connaissaient plus que comme père du poète Olivier Larronde; car sa monographie, signée Christopher Todd - professeur émérite à l'université de Leeds - vient de paraître, avec le concours de l'INA, aux éditions de L'Harmattan.

Carlos Larronde qui fut poète, critique littéraire, homme de théâtre, maître-verrier et l'un des pionniers de la radiodiffusion, eut le malheur de mourir à une époque où les menaces de l'actualité ne permettaient aux journaux de n'accorder aux poètes morts, en guise de nécrologie, que de minces entrefilets dont le temps ne tardait pas à effacer l'encre. Pourtant l'importance de Larronde, entre les deux avant-guerre, ne fut pas négligeable. Girondin, il avait cofondé, en 1911, avec son ami Olivier Hourcade, Les Marches du Sud-Ouest - revue régionaliste d'action d'art pour promouvoir le cubisme et les poètes qui poursuivaient les recherches du symbolisme. Car, l'un des rares en cette époque où il était déjà beaucoup question de classicisme, il avait compris combien la modernité poétique devait aux meilleurs d'entre les symbolistes. Aussi, en complément de la revue, Hourcade et Larronde organisèrent, à l'occasion du Salon d'Automne des Artistes Girondins de 1911, des festivals Claudel, Remy de Gourmont et Verhaeren, oeuvrant à la diffusion des meilleures productions théâtrales du temps auprès d'un public assez peu au fait de l'évolution littéraire; des manifestations Mallarmé, Ephraïm Mikhaël, Vielé-Griffin, Gide, Paul Fort et Saint-Pol-Roux avaient été planifiées pour l'année suivante. On voit que, dès ses débuts, Larronde n'envisageait pas la poésie sans sa mise en voix, et le théâtre, cette poésie vivante, revêtit pour lui, dès ses débuts, une importance considérable. Une conception qui devait naturellement le rapprocher des grands aînés admirés, et, parmi eux, de Saint-Pol-Roux dont il avait été question de monter La Dame à la Faulx à la Comédie Française quelques mois auparavant, et à laquelle devait s'intéresser, pour quelques semaines encore, Jacques Rouché, le directeur du Théâtre des Arts.

Il est bien difficile de dater avec exactitude les premiers contacts entre le jeune poète bordelais et le Magnifique, installé, depuis l'été 1898, en Bretagne; on peut néanmoins supposer que Larronde ne tarda pas, une fois arrivé sur Paris et pris ses habitudes à la Closerie des Lilas, à lui écrire. Il doit exister quelque part une abondante correspondance dont Jacques Goorma, qui en cite plusieurs extraits dans sa postface au Tragique dans l'Homme (Rougerie, 1984), nous a fait entrevoir l'importance. Restent quelques lettres conservées dans diverses bibliothèques (Doucet à Paris et BM de Brest) qui témoignent d'une amitié solide de près de trente ans entre les deux hommes, amitié qui naquit dans les premiers mois de 1912. Toujours avec l'ami Hourcade, Larronde avait lancé en février de cette année La Revue de France et des pays français, prolongement des Marches du Sud-Ouest. L'horizon de cette dernière s'en voyait élargi et un long article de Dorsennus (Jean Dorsenne) sur Saint-Pol-Roux "précurseur" parut dans la cinquième livraison de juin, alors que Larronde conférenciait à Bordeaux et donnait au public de la capitale girondine, avec le concours de Charles Léger, la lecture de scènes extraites de La Dame à la Faulx. Quelques semaines plus tard, le Magnifique recommandait chaleureusement à Antoine son "excellent camarade" Carlos Larronde. Durant les mois qui suivirent, le jeune poète tenta de convaincre Saint-Pol-Roux d'autoriser la représentation de sa grande tragédie par L'Astrée dont le but était de jouer des oeuvres modernes méconnues devant la critique et le public parisien. "Pardonnez à mon affection sa franchise, écrivit Larronde à son grand ami, le 15 janvier 1913 : Elle vous supplierait si une occasion éclatante se présentait de monter la Dame pour trois soirs, elle vous supplierait d'en profiter. Trois triomphes devant des salles de poètes sont tout. Vingt-sept demi-succès, demi-compréhensions devant la foule ne sont rien.", présentant comme illustration de ses dires la réception des récentes manifestations que ses compagnons et lui consacrèrent à Claudel : "Oui notre lecture de l'Otage a eu beau succès et les trois représentations de l'Annonce à l'OEuvre ont eu un effet retentissant et radieux, vanté par toute la presse (...). Je suis bien de votre avis sur le dogmatisme du merveilleux Claudel. Je préfère hautement votre philosophie lyrique du Divin dans l'Homme." (Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet, Ms-Ms 22936). Saint-Pol-Roux ne resta sans doute pas insensible devant une telle détermination. Et, si La Dame à la Faulx ne fut pas montée, Larronde fit représenter, le 23 mars 1914, par le Théâtre Idéaliste récemment créé, deux monodrames du poète : Les Personnages de l'Individu et L'Ame noire du Prieur blanc. Malheureusement, la guerre ne permit pas à l'entreprise dramatique de se développer et empêcha la publication, chez Figuière, en plusieurs volumes, de l'oeuvre théâtrale du Magnifique, sous le titre repris plus tard par Rougerie : Le Tragique dans l'Homme. Cette édition qui recueillait pièces anciennes et nouvelles était pourtant prête, et Carlos Larronde en avait, au cours d'une des meilleures études qui fut consacrée au poète, annoncé la parution dans un numéro de Vers et Prose (janvier-mars 1914).

Malgré la guerre, Larronde poursuivit son entreprise théâtrale, associé à Louise Lara et Edouard Autant, fondateurs du comité Art et Action. Dans une lettre du 28 janvier 1917, conservée à la Bibliothèque Municipale de Brest, il en exposa l'ambition à Saint-Pol-Roux : "Il faut qu'une génération solidaire (...) jaillisse de cette guerre pour nous refaire une France créatrice. Nous en voyons tous la nécessité et nous sommes en train, d'accord avec ceux qui combattent, de nous fédérer entre jeunes - et jeunes aînés! / Donnez-nous votre adhésion, ô vous le Juvénile. Notre titre : Art et Liberté. [...] Nous avons eu notre première séance dimanche dernier. Vielé-Griffin s'y est vu rendre hommage. Vous aurez le vôtre." Le poète idéoréaliste qui ne cessa d'encourager les innovations des jeunes, bien sûr, y adhéra, et des lectures de scènes extraites de La Dame à la Faulx furent programmées. Cette moderne initiative influença peut-être en retour le projet de Saint-Pol-Roux de créer une association dramatique, La Beauté Nouvelle, dont l'objet aurait été de "représenter les grandes oeuvres d'avant-garde" (lettre du 18 mars 1920 à Louise Marion, coll. HRHC); il espérait grouper autour de lui "de jeunes personnalités enthousiastes, telles que [s]on cher Larronde", à qui il comptait offrir "une direction de la scène". Il faut dire que ce dernier, aguerri au théâtre avant-gardiste, avait manifesté tant de soutien à son "Magnifique Ami", alors que revues et journaux ne parlaient plus guère de lui, qu'il devait naturellement s'imposer dans l'esprit de Saint-Pol-Roux comme le plus compétent pour mener à bien une telle entreprise, restée malheureusement à l'état de projet.

Aucun indice ne permet de préciser quelles furent exactement les relations entre les deux hommes entre 1921 et 1936. Ils semblent s'être rencontrés à plusieurs reprises, peut-être à Camaret où Larronde avait rendu une première visite à son aîné en septembre 1913, profitant de son voyage de noces, et lors des rares séjours parisiens de Saint-Pol-Roux. Aucune lettre, datant de cette période, n'est conservée dans les bibliothèques. Il est vrai que, de 1921 à 1929, Larronde s'était éloigné de la littérature pour devenir artisan, et apprendre avec acharnement le métier de maître-verrier auquel son intérêt pour l'alchimie ne devait pas être étranger. Lorsqu'il réapparut à Paris, au début des années 1930, son intérêt pour la poésie vivante n'avait pas décru. D'abord, critique radio à l'Intransigeant, puis radio-reporter, il organisa des causeries radiodiffusées de poètes et s'imposa comme l'un des premiers créateurs de théâtre radiophonique qui, par sa nouveauté et ses caractéristiques spécifiques, constitue l'un des théâtres les plus intéressants d'avant-guerre. Ce nouveau média, au succès croissant, Larronde l'employa au service de la poésie et des poètes. Par son entremise, Saint-Pol-Roux vint enregistrer, dans les studios de Radio-Paris, une causerie sur le symbolisme, en juin 1936, à l'occasion du cinquantenaire du mouvement. Des lectures de ses poèmes furent maintes fois diffusées; et La Dame à la Faulx ne dut pas être oubliée.

La mort seule mit un terme à cette poétique amitié ; les événements voulurent qu'ils disparaissent la même semaine d'octobre 1940, à quatre jours d'intervalle. Saint-Pol-Roux avait très tôt compris l'importance de la voix, de cette énergie poétique, créatrice de mondes nouveaux. Tout au long de sa vie, Larronde n'eut pas d'autre ambition que d'affirmer et d'illustrer cette conception essentielle de la poésie. Aussi faut-il saluer Christopher Todd pour le travail de longue haleine qu'il nous livre aujourd'hui; je me suis ici contenté de produire une glose de spécialiste qui ne rend pas compte de l'étendue de cette étude; car, en même temps qu'à celle du "Poète des ondes", c'est à une meilleure compréhension de la vie intellectuelle du premier demi-siècle que cette monographie nous convie.

1 commentaire:

JPQ a dit…

Sur Olivier Larronde:

http://unatemporadaenelinfierno.net/2007/11/25/olivier-larronde-angel-caido/

Bien á vous,

Q.-