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dimanche 20 décembre 2009

Du nouveau sur Edgar Tant...

Il y a plus d'un an, j'introduisais en ces lieux le nom fort inconnu d'Edgar Tant, poète belge dont le principal génie fut de se reconnaître en Saint-Pol-Roux un maître. On se souvient peut-être des deux dédicaces qu'il fit imprimer en tête du Rythme de la Vie et de La Sagesse du Poète : "A SAINT-POL-ROUX / LE MAGNIFIQUE / Grand comme Shakespeare, / Grand comme l'Humanité, / Grand comme Pan" et "A Saint-Pol-Roux le Magnifique, / le Michel-Ange de la Poésie". On ferait difficilement moins nuancé comme aveu d'admiration.

J'ai, depuis, fait l'acquisition de deux nouvelles plaquettes de Tant. La première, EXODE - octobre 1914 (J. Lebègue & Cie, Libraires-éditeurs à Bruxelles et Paris, 1919) est un récit très probablement autobiographique, que l'auteur présente en quelques lignes :
"En ces pages nous souhaitons retracer les impressions d'un poète belge exilé et les péripéties amenées par les difficultés d'une langue à peine entendue.

Lors de l'invasion allemande, il se rend à pied de Bruges à Breskens, passe l'embouchure sud de l'Escaut et poursuit de Flessingue à Veere, où il croit pouvoir se loger."
En résumé, l'histoire d'un poète wallon, amoureux de littérature française et francophone, cherchant refuge en pays flamand, soit, pour lui, en plein domaine étranger. Le passage le plus intéressant de ce récit est celui où, à Middelbourg, après nous avoir appris qu'il est un cousin de feu Georges Rodenbach, il fait la rencontre du directeur francophile de la bibliothèque, qui lui ouvre la réserve. Il se retrouve alors en pays familier :
"Il mit la main sur Femmes, par Paul Verlaine, appartenant à la trilogie Chair : femmes, hommes, amies, série de poésies licencieuses qu'on ne lui délivra que sur son insistance et principalement en qualité d'auteur d'un recueil de vers érotiques : l'Amour bande. Il emporta l'album Masques d'André Gill, admirables portraits-charges gravés à l'eau forte, préfacés par Jean Richepin, les Mois, par François Coppée, grand in-quarto illustré par un procédé de reproduction spécial, et Saintes du Paradis, petits poèmes de Remi (sic) de Gourmont avec bois de Félix Vallotton (sic)."
Il n'existe pas, à ma connaissance, dans la bibliographie d'Edgar Tant, de recueil intitulé L'Amour bande, mais ce titre en cache peut-être un autre. L'auteur fait, en outre, une erreur lorsqu'il mentionne des bois de Vallotton illustrant la plaquette de Gourmont ; l'illustrateur des Saintes du Paradis fut Georges d'Espagnat. L'extrait ne nous renseigne pas moins sur les goûts littéraires du poète belge, entre parnasse et symbolisme. Une autre figure, plus ancienne, apparaîtra un peu plus loin, que nous avions déjà rencontrée, celle de La Fontaine : "M. Sw. [le bibliothécaire] installe confortablement l'exilé dans la salle de lecture et lui montre une superbe édition ancienne des oeuvres complètes de La Fontaine, illustrées de fines et malicieuses gravures admirablement appropriées au texte imprimé en caractères antiques sur Van Gelder à large marge. L'écrivain manipule religieusement cet ouvrage d'élite et délecte la salutaire convalescence des âmes qu'un rayon d'art à nouveau illumine !..."

De Saint-Pol-Roux, point n'est question dans le récit de cet exil. Son nom n'apparaît pas plus dans la plaquette suivante : QUATRAINS (Editions de la Revue Littéraire et Artistique, Paris, 1923), imprimée sur papier bouffant à 250 exemplaires in-8° couronne. Le quatrain, décidément, fut la forme poétique que Tant avait élue. On n'y trouvera pas de révolution métrique, d'innovations rimiques, mais le même élan lyrico-philosophique déjà relevé dans Le Rythme de la Vie.


J'ai dit que le nom de Saint-Pol-Roux n'y apparaissait pas ; sa présence tutélaire, toutefois, n'est pas improbable dans tel quatrain :

Au bord de l'océan, loin de la foule humaine
De simples coeurs encor savent le Paradis
Dont l'angélique paix semble toujours lointaine
A ceux que la rumeur n'a que trop étourdis !

et évidente dans l'épigraphe qui ouvre le recueil :
"Celui qui n'a égard, en écrivant, qu'au goût de son siècle, songe plus à sa personne qu'à ses écrits : il faut toujours tendre à la perfection, et alors cette justice, qui nous est quelquefois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre."
En effet, cette citation extraite des Caractères de La Bruyère épigraphie tous les volumes des Reposoirs de la Procession de Saint-Pol-Roux, du premier paru en 1893 jusqu'au dernier publié en 1907. La retrouver ici, en tête des QUATRAINS d'Egar Tant, nous conforte dans l'idée que notre poète belge s'était choisi le Magnifique comme idéal modèle.

samedi 26 septembre 2009

Deux amis à un banquet : Han Ryner & Saint-Pol-Roux - un addendum à l'addendum


Il y a quelques jours, C. Arnoult compte-rendait du BASPR4 sur son indispensable blog dédié à Han Ryner. Il achevait son billet avec cet addendum, qui eut légitimement pris place dans l'épais dossier de "l'impossible représentation de la Dame à la Faulx" s'il avait été alors connu de moi :
"Ce BASPR était déjà paru quand Daniel Lérault et moi-même eûmes accès à un compte-rendu de nous inconnu relatif au banquet donné à Ryner à l'occasion de la sortie du Cinquième évangile. On peut y lire :
Saint-Pol-Roux lut alors d’une voix blanche quelques strophes mystérieuses dédiées à Han Ryner ; et Han Ryner l’en remercia plus tard en faisant l’apologie de La Dame à la faulx, « cette œuvre géniale » – s’écria-t-il – "que refusa dernièrement la basse Comédie Française des de Flers et des Caillavet" !
Ceci dans le numéro des Loups de janvier 1911, et signé R. Christian-Frogé. Le banquet eut lieu 4 décembre 1910 dans les salons du restaurant Grüber, bd Saint-Denis, et regroupa 200 convives, dont Saint-Pol-Roux accompagné de Madame. La "voix blanche" du Magnifique s'explique sans doute par l'atmosphère pour le moins houleuse du banquet. Celui-ci avait été organisé par l'éditeur du Cinquième évangile, Eugène Figuière — ce qui n'eut pas l'heur de plaire à tout le monde, notamment à la fougueuse meute des "Loups" qui semblait considérer Figuière davantage comme un maquignon des lettres que comme un "bon camarade"...
Ce petit extrait montre en tout cas que Saint-Pol-Roux et Han Ryner avaient l'un pour l'autre une estime réciproque, et il n'est pas impossible qu'ils aient eu des relations amicales. Je crois savoir que Mikaël dispose d'un indice pouvant être interprété dans ce sens..."
J'aurai bien l'occasion de revenir sur Les Loups, journal d'action d'art dirigé par Belval-Delahaye, et sur cette polémique avec Eugène Figuière puisque le nom du Magnifique s'y trouva, bien malgré lui, mêlé. En attendant, je me contenterai de révéler l'indice qui me paraît conforter l'hypothèse qu'une amitié, plus qu'une simple estime réciproque, lia les deux hommes. Le contexte : de nouveau, un banquet. Celui qu'on donna, sous la présidence de Rosny aîné, en l'honneur de Ryner tout récemment élu, à une écrasante majorité, Prince des Conteurs, avec, bien sûr et entre autres, la voix de Saint-Pol-Roux. C'est Louis Latzarus qui se fit l'écho de cette manifestation pour le Figaro du 11 novembre 1912 :
LA VIE DE PARIS
Le Banquet du Prince
J'ai eu l'honneur, hier, de prendre mon repas de midi en compagnie de M. Han Ryner et de ses amis. M. Han Ryner n'est pas un Hollandais, ainsi que l'affirmait sottement un garçon du restaurant, trompé par des apparences orthographiques. Il est Français, et bien Français, jusqu'au point d'être du Midi. Il s'appelle véritablement Henri Ner. Mais par la judicieuse combinaison de la crase et de la césure, par l'emploi d'un y piquant, il a voulu attirer l'attention sur son nom. Ce à quoi, pourtant, il n'est parvenu que dans le milieu de son âge, et quand déjà sa barbe blanchissait.

Mais les mauvais jours sont maintenant passés. M. Han Ryner vient d'être élu prince des conteurs, ce qui n'est point un faible honneur, dans le pays de Voltaire. Et donc, ses amis lui offraient un banquet pour fêter son élévation. Les amis de M. Han Ryner sont nombreux, ainsi que j'en ai pu juger par moi-même. Car j'en ai compté plus de cent cinquante, lesquels n'avaient pas hésité à payer six francs et à revêtir une tenue de ville, comme ils en étaient priés.

Ils s'assirent devant de longues tables, et regardèrent avec ravissement l'image qui ornait le menu. Car cette image représentait M. Han Ryner lui-même, assis sur un pavois et recevant des mains d'une dame en pierre un objet indiscernable. Dans le lointain, l'artiste avait dessiné une manière d'Acropole, des montagnes et des cyprès. L'un des porteurs du pavois avait les traits de M. Belval-Delahaye, chef des Loups, lequel était d'ailleurs assis, en chair et en os, au festin, et cravaté de soie blanche comme à son ordinaire.

Les convives parlèrent fort gentiment pendant tout le repas. Ils étaient de tout âge. Certains portaient des chevelures mérovingiennes, et d'autres ne portaient pas de chevelures mérovingiennes, pour la raison suffisante qu'ils n'avaient pas de chevelure du tout. Tous semblaient être des écrivains, et ils s'entretenaient abondamment de leurs oeuvres.

- Tu n'as pas lu mon dernier livre ? Alors tu ne peux pas comprendre mon évolution. Ecoute, je te l'enverrai. Je l'ai écrit - oh ! je ne pourrais pas dire cela devant tout le monde - je l'ai écrit dans une illumination. Il me semblait que ce n'était pas moi qui écrivais...

J'ai demandé le nom de l'auteur qui parlait ainsi. On me l'a dit, et je ne le connaissais point. C'est une grande honte pour moi.

M. J.-H. Rosny aîné avait accepté la présidence. Il se leva, à l'heure du dessert, et commença par lire les excuses des invités qui n'avaient pu venir au banquet. M. Saint-Pol Roux le Magnifique avait envoyé de Camaret un télégramme ainsi conçu :

Retenu par matérialités diverses, t'exprime mes profonds regrets d'absent, en renouvelant au grand prophète qui clame en toi mon inaltérable admiration. Ton pur génie légitime les respectueux hommages de nous tous. Fraternelle accolade. - SAINT-POL-ROUX.

Et, entendant lire cette dépêche, j'essayais de me représenter le visage de la télégraphiste de Camaret, lorsqu'elle transmit ce lyrique message. J'ajouterai que d'ailleurs je n'y suis point parvenu.

M. J.-H. Rosny aîné parla ensuite pour son propre compte. Je n'ai pas très bien su démêler s'il ne raillait pas quelque peu le prince des conteurs. Car, après l'avoir comblé d'hommages, et lui avoir affirmé qu'en lui se réunissaient un poète, un philosophe, un historien, etc., il lui dit, sur le ton d'un vif intérêt :

"Encore un effort, et vous vous placerez parmi les Michelet et les Renan. Encore un effort, et vous arriverez à la renommée."

Or, est-il possible de dire qu'un prince des conteurs n'a point encore atteint la renommée ? Je ne le pense point. Du moment du principat date la gloire. Ou bien, le principat n'est que fumée.

Un triple ban, ordonné par le chef des Loups, retentit. Et M. Han Ryner se dressa. C'est un homme de petite taille, assez semblable à un moujik, tel du moins que je me figure un moujik. Il a les pommettes saillantes. Ses cheveux, sa barbe et ses sourcils, qui furent noirs, et qui grisonnent, couvrent de leurs broussailles mêlées le visage entier. Mais à travers ces broussailles luisent des yeux de nécromant. Et dès qu'il parla, je compris pourquoi Saint-Pol Roux le Magnifique appelle prophète ce prince des conteurs.

En effet, il prononça une harangue enflammée et sauvage. Il célébra l'orgueil "foyer intérieur qui doit échauffer ceux que ne réchauffent pas les foyers extérieurs du succès". Il dit que l'orgueil seul l'avait soutenu, et lui avait permis de garder "une fertilité que l'ignorance de tous semblait vouloir rendre stérile". Il parla à la jeunesse, lui conseilla d'être orgueilleuse, et de ne point désespérer. Et il y avait dans la salle des jeunes gens maigres qui le regardaient avec des yeux où brillait un grand espoir. Mais il y avait aussi des hommes marqués par la vie, et dont les yeux restaient mornes, parce qu'ils ne croient plus au succès.

M. Han Ryner déclara ensuite que la lourde couronne dont il était coiffé eût été mieux placée sur le front de J.-H. Rosny aîné, et examina les raisons de son élévation. Il en trouva plusieurs, et fut honoré d'un triple ban, suivi tout aussitôt d'un autre triple ban.

Un convive trouva cet hommage insuffisant. Il se leva, et dit :

- Un ban de coeur !

Et il expliqua comment doit être battu un ban de coeur. On frappe en cadence la poitrine, à l'endroit du coeur. Lui-même donna l'exemple, et ne créa ainsi aucun bruit. Nul ne l'imita, et il se rassit, disant :

- Personne n'a donc de coeur !

M. Pierre Mille adressa au prince les compliments les plus humoristiques, en un discours délicieux qui excita le rire dans toute la principauté. Mme Aurel dit avec grâce cent phrases ingénieuses, et M. Paul Fort, prince des poètes, reprocha aux journalistes de détourner leur attention des oeuvres nobles et désintéressées pour la porter sur des oeuvres mercantiles. Alors, je m'en allai extrêmement vexé.
L'indice en question n'est pas le télégramme en soi, qui pourrait passer pour une amabilité de circonstance, un geste de savoir-vivre littéraire. Mais le tutoiement, suffisamment rare chez Saint-Pol-Roux pour attirer notre attention. En dehors des membres de sa famille, quels sont ceux qui bénéficient de la familière accolade verbale dans la correspondance du Magnifique ? Stuart Merrill, Gustave Charpentier, Victor Segalen, André Antoine, Jean Royère, Edouard de Max, Paul Fort, Eugène Figuière, Georges d'Esparbès, Renée Hamon, Charles Gillet, Georges Violet, Max Jacob (dans les années 1930), Edouard Dujardin & Paul Valéry (après la création de l'Académie Mallarmé), Carlos Larronde (dans les dernières années), alors qu'il ne cessera de vouvoyer Gustave Kahn, Alfred Vallette, Rachilde, Gabriel Randon, Rodolphe Darzens, Lugné-Poe et bien d'autres contemporains qu'il fut amené à fréquenter. Bref, le tutoiement semble dicté par une certaine intimité partagée, une proximité de pensée ou une longue histoire commune. Rien ne permet de supposer que Ryner échappât à ces conditions ; il fallut donc des circonstances particulières pour rapprocher le "prophète" et le poète. Leurs origines méridionales les avaient-ils réunis dès la fin de siècle ? Ou l'amitié naquit-elle, au début du XXe, à force de banquets, grâce aux relations communes : Paul Fort, Jean Royère, Eugène Figuière ? A défaut de lettres et de documents plus concrets (aucun livre de Ryner ne figure dans la bibliothèque de Saint-Pol-Roux que j'ai pu, jusqu'ici, reconstituer), il nous faudra laisser, pour l'instant, ces questions sans réponses.

jeudi 9 juillet 2009

Vient d'apparaître : SCRIPSI n°4-5 - "Dialogues oubliés"

J'ai pris un retard considérable sur tout ce que j'avais projeté de réaliser ces derniers mois. Les projets se sont ajoutés aux projets sans qu'aucun n'avance de façon rassurante. Tout de même, j'aperçois la quatrième livraison du Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux, qui pointe son nez, plus très loin maintenant d'apparaître en son entier au grand jour estival. Et je ne parle pas de la liste des billets à écrire... J'ai sur ma table de travail quatre ou cinq livres dont je veux dire un mot ou deux depuis longtemps, et sur lesquels d'autres, intéressants aussi, et passionnants parfois, sont venus peser. Mais ne nous plaignons pas, cher SPiRitus, car c'est un ravissement qu'une pile de livres, et, prenant la paresse par le poil de main, lançons-nous plutôt le défi de consacrer un billet par jour à l'un de ces livres reçus. Oui, faisons cela... et commençons par le dernier arrivé, puisque, comme chacun sait, il lui revient, d'après les écritures, d'être le premier.

Les deux précédentes livraisons de SCRIPSI, le Bulletin du site des Amateurs de Remy de Gourmont, figuraient en bonne place parmi les recensions prévues que je remis constamment à plus tard, un plus tard qui devint horizon inaccessible. Christian Buat y avait pourtant réuni des documents bien nécessaires à la compréhension de ce que fut le Mercure de France. Dans 'Pataphysique, Jambons & P'tites Fourmis, comme dans Avoir les colombins, c'est toute une vie peu connue de la revue d'Alfred Vallette, qui apparaît, insufflée ou animée par Gourmont. Une vie de débats et d'échanges, entre rédacteurs du Mercure, spécialistes reconnus et lecteurs anonymes, qui alimenta la rubrique des "Echos", parfois sur plusieurs lustres. Et il faut dire que beaucoup de ces considérations sur l'histoire des jambons de M. Cornetz suspendus dans la charcuterie d'un univers soumis aux lois de la relativité, ou sur l'argot des tranchées, sont savoureuses. Qui voudrait rédiger une étude sur le Mercure de France serait bien avisé de consulter ces numéros, mieux encore : de les posséder.

Mais je ne peux m'étendre plus, car voici déjà le n°4-5, qui est pour tout gourmontien, une livraison de première importance, puisqu'elle recueille pas moins de cinq "Dialogues oubliés", comprenez cinq "dialogues des amateurs", parus au Mercure, qui ne furent pas repris dans les deux volumes publiés dans la maison d'édition de la revue. De toute l'oeuvre protéiforme de Remy de Gourmont, ce sont, avec les contes et les romans, les écrits que je préfère. Que ce solitaire ait éprouvé, un beau jour de 1905, la nécessité de se dédoubler et, se dissociant, d'extérioriser son ininterrompue conversation psychique, m'émeut beaucoup. Et il est troublant, n'est-ce pas, qu'il ait nommé les deux personnages issus de son génial esprit dialogique, M. Desmaisons & M. Delarue, comme pour manifester cette tension intime entre la réclusion subie et le désir de plein jour, ce désir-là étant a fortiori sexué.
M. DESM. - Faut-il donc maintenant rester chez soi et ne regarder la vie que par le rideau levé ?
M. DEL. - J'en ai peur. Et puis, vous le dirai-je, le dehors m'attire de moins en moins, surtout le dehors un peu lointain. Que voit-on en voyage ? Des choses vertes, des gares avec des gens ahuris, des cathédrales, des musées, des sables et puis de l'eau. Mais si nous restons chez nous, nous regretterons tout cela.
[...]
M. DESM. - Nous savons trop ce qui nous attend, à Fontainebleau comme à Bénarès, à Rome comme à Saint-Valery-en Caux. L'imagination n'est que de l'ignorance. Mais quand on n'imagine plus, on ne désire plus.
M. DEL. - Et quand on ne désire plus, c'est la fin de tout. En êtes-vous là ?
M. DESM. - Non pas, car j'ai encore la curiosité, et c'est une autre source du désir. Avec de la curiosité, on ne vieillit jamais tout à fait.
M. DEL. - Vous me refaites optimiste, vous me rafraîchissez. [...] Je suis plein de curiosités et je m'en vais décidément aller voir comment sont faites, cette année, les femmes des plages.
Je ne cite pas la suite, qui est délicieuse. Il vous faudra la découvrir par vous-même. Pourquoi Gourmont les omit-il, ces cinq dialogues ? Je suis d'accord avec Christian Buat : il s'agit probablement d'une négligence, car ils ne sont pas moins drôles, cruels, intelligents que ceux recueillis en volume. Un exemple : n'est-il pas merveilleux ce paradoxe qui ouvre "La Pluie" et s'achève en pointe féroce ? "Oui, je soutiens que la pluie, la pluie d'été, la vraie pluie, répand sur nous de multiples bienfaits. D'abord elle empêche les imbéciles d'aller se promener." Et celui-ci, d'une ironie et d'une poésie également admirables, toujours dans le même dialogue ?
M. DEL. - Voudriez-vous que la pluie tombât à jour fixe, ou la nuit, ou par saison, comme aux tropiques ?
M. DESM. - Non, certes. Où serait la leçon ? Les pays à pluie fixe ne seront jamais civilisés, car ils manqueront toujours du plus beau sujet de méditation philosophique, qui est la pluie imprévue.
M. DEL. - Ils ont les cyclones.
M. DESM. - Heureusement. Sans cela, comment auraient-ils appris qu'il n'arrive jamais que ce qui ne devait pas arriver ? Et alors, comment cultiveraient-ils l'intelligence, qui ne fleurit que sous des cieux illogiques ? C'est un grand malheur que l'on s'entête à enseigner aux enfants que deux et deux font quatre. Une telle notion est assez maligne pour gâter les plus beaux esprits. Mais nous avons la pluie qui nous enseigne que deux et deux font n'importe quoi ou rien du tout, selon les circonstances. Bénissons la pluie. Avez-vous quelquefois béni la pluie ?
Réfrénons nos ardeurs citatives ; on ne s'arrêterait pas. Il me faut tout de même dire un mot du premier de ces "dialogues oubliés", qui est aussi le premier publié par l'auteur dans le Mercure de France. Il porte le titre général de "Dialogue des Amateurs" et donne le sens à ce dernier mot, si essentiel, dans l'esprit et l'oeuvre de Gourmont. Son omission est donc plus problématique et méritera que les "nobles descendants" du Sixtin formulent des hypothèses. Ils n'y manqueront pas, sans doute. En attendant, je veux citer une dernière fois un passage de ce dialogue originel : à coup sûr, une confidence de Gourmont, qui fait bel écho en moi.
M. DEL. - (...) Vraiment je bénis les symbolistes. Sans eux, je n'aurais pas été bibliophile. Ils m'ont donné le goût du livre curieux et, par surcroît, le goût de l'art, le goût des beaux vers, le goût des belles phrases, le goût des idées. Ils m'ont rajeuni.
Une traduction et des pastiches espagnols des "dialogues", retrouvés par Antonio Henriquez, complètent cette livraison et prouvent, s'il en était besoin, que l'influence de l'oeuvre gourmontienne se fit sentir bien au-delà des frontières nationales. Ah, vraiment, quel plaisir que ce numéro de SCRIPSI ! La lecture en est réjouissante. Et vivifiante. Une perle de culture. Si un jeune lecteur ou une jeune lectrice me demandait par quel(s) livre(s) de Gourmont commencer, je lui répondrais sans hésiter : lisez les Dialogues des Amateurs, mais, en attendant le jour où vous les trouverez chez un bouquiniste, puisqu'ils n'ont pas été réédités encore, commandez vite sur le site des Amateurs de Remy de Gourmont, dans l'espoir qu'il subsiste un ou deux exemplaires des 40 qui furent imprimés, adornés d'une reproduction volante de l'ex-libris de l'auteur, le n°4-5 de SCRIPSI. Il ne vous en coûtera que dix euros franco de port.

mardi 23 juin 2009

Quand Saint-Pol-Roux vend ses meubles, Royère et Fénéon lui font un peu de réclame

Si Félix Fénéon n'avait pas vécu, lui, dont les volumes anthumes pourtant se comptent sur les doigts d'une main digitalement incomplète, le monde des arts et des lettres en aurait été tout autre qu'il ne fut et qu'il n'est. Car il fut un homme d'influence et un aimant de la modernité. Un épris de liberté. Un homme libre. Le symbolisme et l'anarchie firent se rencontrer Saint-Pol-Roux et Fénéon, autour de Zo d'Axa et des autres rédacteurs de l'En-dehors, aussi, deux ou trois années plus tard, au 1 rue Laffitte, siège de la Revue Blanche. Je ne désespère pas de localiser, un de ces jours, les lettres de l'un à l'autre qui, infailliblement, ont dû exister. On trouve des traces de cette relation, qui fut d'estime réciproque, dans la correspondance du poète réunie jusqu'ici. Dans une lettre à Gabriel Randon, du 25 décembre 1895 :
"Si pouvez voir Fénéon (...), veuillez lui dire que je lirais volontiers la Revue Blanche que je ne reçois plus depuis des éternités."
Puis, vingt ans plus tard, lorsque poussé à de rudes extrémités par la guerre, Saint-Pol-Roux dut se résoudre à vendre les bois de la Maison du Jouir de Gauguin, que Segalen lui avait rapportés de Tahiti. Fénéon était alors directeur artistique de la section d'art moderne de la Galerie Bernheim Jeune. Une lettre du Magnifique à André Antoine nous renseigne sur le rôle que joua "celui qui silence" dans cette affaire :
"Lorsqu’en novembre je ne fis que passer à Paris, (...) je laissai en grand’hâte mes bois sculptés de Gauguin (tu sais, la décoration des Iles Marquises où mourut le grand peintre) à notre ami Félix Fénéon, directeur artistique de la galerie Bernheim – laquelle se trouve presque en face de la Madeleine, comme tu sais, et donne aussi dans la rue Richepanse – avec prière de trouver acquéreur pour trois mille francs, prix fort. Fénéon m’écrivit depuis que, vu guerre, difficile découvrir l’amateur ad hoc." (Camaret, 22 mai 1916)
Preuve qu'il y eut échange de lettres entre les deux hommes. Saint-Pol-Roux priait ensuite Antoine de récupérer les bois et de les héberger jusqu'à ce qu'ils trouvent acquéreurs. Quelques mois plus tard, à Segalen, qui, préparant la correspondance Gauguin-Monfreid, avait voulu temporairement récupérer pour se repayser les bois offerts, il avouait :
"Je me rendis Galerie Bernheim (...), voir le gérant, mon ami Félix Fénéon et lui dire : « Voici les fameux bois de la maison du grand Gauguin. Un sot, ignorant, n’en donnerait pas cent sous, mais un pieux du Maître (et j’évoquais les milliards que vaudrait pour des fidèles le bois de la véritable croix du Golgotha) peut les désirer pour vingt mille francs et plus. Eh bien veuillez simplement en trouver acquéreur pour trois mille francs. Ne baissez à deux mille cinq, et même deux mille que si forcé. » La commission pour la maison devait être de 20 %. Cela soit dit pour que tu n’ignores aucun détail. Des mois passèrent. Finalement, Félix Fénéon m’écrit que, vu la guerre, les absences, il fallait attendre." (Camaret, 18 octobre 1916)
Le récit est plus détaillé, plus romancé aussi peut-être... La suite de la lettre nous apprend qu'Antoine ne put les récupérer. Ce qui permit à Segalen de les retirer de chez Bernheim et de les laisser en dépôt chez Monfreid. Finalement, Segalen achètera deux des quatre bois, "Soyez Amoureuse" et la plus petite des femmes, pour 500 francs, et Claude Farrère les deux autres, dont "Soyez Mystérieuse", pour 600 francs, "sans les avoir vus".


Félix Fénéon réapparaît dans la vie de Saint-Pol-Roux, après-guerre, en 1920. Très affaibli financièrement par les événements, et notamment par l'impression, à fonds perdus, de la feuille locale, La France Immortelle, qu'il publia au début des hostilités et qui ne connut que huit numéros, le poète cherchait à vendre son manoir et quelques-uns de ses biens. Lors de sa communication au colloque de Brest, Nicolas Tocquer nous apprit qu'il avait notamment proposé, parmi d'autres objets hétéroclites, des fétiches de l'ouest et du centre de l'Afrique à l'avisé directeur de la galerie Bernheim. La vente lui rapporta 200 francs. C'était peu comparé à ce que devait lui rapporter, du moins l'espérait-il, la vente autrement plus importante de ses meubles et objets d'art, qui allait avoir lieu le mercredi 22 décembre à Drouot. Il put compter sur le fidèle Jean Royère, pour faire un peu de réclame à cet événement, mais aussi sur l'ami Fénéon, qui offrit à ce dernier la page "Curiosité" de son Bulletin de la Vie artistique du 15 décembre 1920(1) :
LA CURIOSITE

La vente Saint-Pol Roux

Mardi 21 et mercredi 22 décembre, salle 7 de l'Hôtel Drouot, auront lieu l'exposition et la vente volontaire de meubles d'époque et de style, porcelaines, faïences et objets d'art appartenant au poète Saint-Pol-Roux, par le ministère de Me Victor Hubert, commissaire-priseur, 19, rue de la Reynie, assisté de M. Guillaume, expert, 13, rue d'Aumale.

Cette circonstance rappellera l'attention sur une des figures extraordinaires de notre littérature.

Personnalité des temps héroïques du symbolisme, il prit part à toutes les tentatives, même les plus audacieuses, du groupement d'antan : il fut de la fondation du Mercure de France, où il publia les Reposoirs de la Procession. Avec l'ardeur et l'enthousiasme de son tempérament où flambe le soleil de Marseille, on le retrouve mêlé à toutes les luttes du début, parmi Villiers de l'Isle-Adam, Verlaine, Mallarmé, Samain, Moréas, Mirbeau, Adam, Renard, Kahn, Rachilde, Barrès, Maeterlinck, Régnier, Gourmont, etc., et il fut surnommé "le Magnifique".
Depuis, il s'est exilé non seulement des cénacles, mais de la Ville où tourbillonnent les gloires éphémères pour, dans la solitude et dans la rêverie, mener la vie qui convient à un grand poète. Il s'enferma d'abord au plus profond de la forêt des Ardennes, où il réalisa cette Dame à la Faulx, qui est non seulement son chef-d'oeuvre, mais le chef-d'oeuvre du théâtre symboliste.
Des Ardennes, Saint-Pol-Roux gagna la Bretagne, où il passa d'abord sept années dans une chaumière d'un tout petit hameau. Enfin, il fit construire à Camaret, sur une falaise de l'Océan, un château à huit tourelles, qu'il habite depuis bientôt seize ans. Le 25 décembre 1909, dans ce port de Camaret, il apparut en père Noël, la hotte sur le dos, arrivant du large dans une barque pleine de jouets pour les enfants des pêcheurs.
Si jamais Saint-Pol-Roux retourne chez les hommes, sans nul doute regrettera-t-il les douces bêtes si fidèles de sa longue solitude, et, parmi tant d'autres, l'étrange Thalassa, merveilleux oiseau de mer élevé par la fille du poète, qui après ses randonnées entre Ouessant et Sein revient du large, à travers la tempête, demander sa caresse aux hôtes du manoir où il entre, en s'annonçant d'un cri et en plein vol, par la fenêtre...
JEAN ROYERE.
(1) Le Bulletin de la Vie artistique (paraissant deux fois par mois), Paris, MM. Bernheim-Jeune & Cie, Editeurs. Rédacteurs : MM. Félix Fénéon, Guillaume Janneau, Pascal Forthuny. Chef de l'Illustration : M. André Marty.

samedi 20 juin 2009

Le Coin des Conteurs : "L'Amour tragique" de Camille Mauclair (Calmann-Lévy, Paris; 1908), par Eric Vauthier

LES FEERIES INTERIEURES fêtent (avec deux jours de retard) leur deuxième anniversaire. Mais plutôt que de nous attarder à jeter de rétrospectives et autosatisfaites oeillades au passé - ce qui ne nous aurait pas déplu et que nous avons d'ailleurs déjà fait -, ouvrons une nouvelle rubrique, promise à un bel avenir. Voici donc "LE COIN DES CONTEURS", animé par l'excellent docteur ès-lettres Eric Vauthier, que les assidus lecteurs du blog connaissent et avec qui les autres peuvent faire un début de connaissance ici et . J'aime que ces pages deviennent avec le temps de plus en plus, de mieux en mieux, collaboratives et collectives. Eric Poindron, Stéphane Beau, Bernard Barral intervinrent - ponctuellement, il est vrai. "LE COIN DES CONTEURS" sera plus régulièrement fréquenté, trimestriellement sans doute. Mais qu'est-ce donc que "LE COIN DES CONTEURS" ? Ce que c'est : la fine présentation, par Eric Vauthier, d'un recueil de contes ou de nouvelles, issu des flancs cérébraux d'un contemporain de Saint-Pol-Roux, suivie d'un extrait dudit recueil. Le hasard a voulu que ce soit un des plus proches et des plus fidèles amis du Magnifique, qui inaugurât cette rubrique nouvelle. Je m'efface donc et souhaite aux visiteurs venus m'aider à souffler cette deuxième bougie, un agréable billet en compagnie d'Eric Vauthier & Camille Mauclair.
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A propos de L'Amour tragique de Camille Mauclair
Des conteurs de quelque importance du tournant du XXe siècle, Camille Mauclair (1872-1945) figure sans doute, aujourd’hui, parmi les plus méconnus. Tandis que Jean Lorrain, Remy de Gourmont et plus encore Marcel Schwob, régulièrement réédités, ont enfin accédé à une pleine reconnaissance en tant que nouvellistes, il en est malheureusement autrement de celui qui demeure avant tout comme l’auteur du Soleil des morts. Une injustice que Simoneta Valenti, dans son importante monographie, Camille Mauclair, homme de lettres fin-de-siècle (1), n’a su qu’imparfaitement réparer. Si l’universitaire reconnaît effectivement que c’est surtout dans ses fictions brèves que notre écrivain « révèle au mieux son habilité [sic] de narrateur (2) », on peut regretter qu’elle ne propose pas une étude spécifique des différents recueils de nouvelles de l’écrivain, indépendamment de celle des romans. Or, pour un lecteur assidu d’Edgar Poe tel que Camille Mauclair, qui lui consacra d’ailleurs un très bel ouvrage (3), le choix du récit court pour une part non négligeable de son œuvre fictionnelle (4) prend une valeur toute particulière. Et ce n’est certes pas un hasard s’il ancre clairement son premier livre de nouvelles, Les Clefs d’Or (1897), sous le signe du grand écrivain américain en inscrivant en exergue une citation extraite de « Bérénice » (5). Selon Mauclair, il ne fait aucun doute en effet que l’auteur des Histoires extraordinaires est, ainsi qu’il l’écrit en 1924 à André Fage, « le maître incomparable du conte (6) ». Un maître dont il convient bien sûr de suivre l’enseignement.

Cependant, rien apparemment de plus éloigné de l’univers de Poe que l’inspiration qui préside à un recueil plus tardif comme L’Amour tragique (7), si ce n’est peut-être un conte au titre et à l’atmosphère très baudelairienne intitulé « L’Amateur d’émotions (8) ». La dimension surnaturelle qui prévalait en des ouvrages tels que Les Clés d’Or ou Les Danaïdes tendrait plutôt ici à laisser place au réel le plus ordinaire. De fait, c’est essentiellement à la lecture de récits psychologiques à dominante sentimentale que semble nous convier le nouvelliste, des histoires d’amour vues sous l’angle de la souffrance et du sacrifice. Dans sa préface, Camille Mauclair expose clairement le sujet de son livre : mettre en scène « un [seul] héros abstrait qui s’appelle tantôt l’amour et tantôt la mort, tantôt le chagrin et tantôt la joie, et dont tous ces noms ne sont que les pseudonymes », et ce à travers la peinture d’« une série d’êtres violents ou résignés dont chacun a sa façon d’être conduit à la haine par l’amour, ou de se faire haïr pour avoir voulu aimer (9). »

Ces histoires de couples et d’adultères, qui pourraient n’être que d’énièmes vignettes sentimentales, se révèlent en fait, sous la plume sensible et pénétrante de Mauclair, autant de « drame[s] d’âmes (10) » aussi mystérieux et insondables que le sentiment amoureux. Le propos s’élève alors bien au-dessus de la simple étude psychologique, pour atteindre à une vision proprement Idéaliste héritée du Symbolisme. On en verra une preuve des plus convaincantes avec une nouvelle comme « L’Adieu nocturne (11) », sans doute une des meilleures réussites du recueil. On y découvre Ellen Méreuse, une célèbre cantatrice, interpréter sur la terrasse de sa villa, pour un petit cercle d’amis intimes, le Tristan et Iseult de Wagner. Mais à la surprise de tous, soudain émerge du fond de la nuit un autre piano, une autre voix, masculine celle-ci, qui vient répondre à la colère d’Iseult. Ce « chant […] surnaturel et terrible », qui semble surgir de la nature environnante, « parvenant dans l’épaisseur des feuillages comme si l’ombre elle-même se fût fait vivante (12) », est celui du compositeur Maxime Hersent, un ancien amant de la chanteuse, qui vient ainsi communier une dernière fois avec l’âme de la femme qui l’a jadis cruellement abandonné.

En quelques pages, le conteur réussit non seulement à installer une atmosphère d’étrangeté et de mystère proche du fantastique, mais surtout il rend parfaitement sensible le tragique de la scène. En cela, la référence au poème musical de Wagner dépasse largement l'ordinaire artifice d’esthète symboliste : la musique ici, à la fois exécutée et théâtralisée par les deux principaux interprètes, confère au contraire au récit sa pleine dimension dramatique (13). Sous les yeux du lecteur, tout comme face aux amis de la chanteuse, ces « rêveurs frémissants (14) », se joue une « scène sublime » –, le dialogue de deux âmes déchirées qui, en mêlant leurs deux voix, parviennent à atteindre à ce « degré où la beauté, l’amour et la douleur ne sont plus qu’un même ange (15) » – puis finissent par se perdre à jamais. Ce qui aurait pu n’être qu’un récit désincarné, devient grâce à la musique, que doublent les grondements menaçants d’un orage, une aventure à la fois spirituelle et sensuelle qui, telle une joute amoureuse, « s’achèv[e] dans un spasme », laissant la chanteuse complètement défaite, « les cheveux épars, le visage convulsé, épuisée (16) ».

Cette union des puissances de l’esprit et de celles des sens, on peut en voir une autre parfaite illustration dans « Le Poison des Pierreries (17) », long récit qui figure au centre du recueil. Si ce conte encore très marqué par l’esthétique décadente tranche avec ceux qui l’entourent, que ce soit par son étendue qui en fait presque un petit roman, ou par son cadre exotique et intemporel qui semble inspiré à la fois de l’Orient des Mille et une Nuits et de celui du Vatheck de Beckford, il en rejoint et prolonge néanmoins le propos. Ce qui se joue dans cette histoire dans laquelle une princesse initiée à la sorcellerie, Allilat, brise par ses charmes et ses maléfices l’amitié qui jusque-là unissait étroitement deux frères-princes, le guerrier Cimmérion et l’esthète Sparyanthis, c’est une fois encore la tragique aspiration à une forme d’Idéal, où se joignent étroitement l’amour, la haine et les savoirs occultes. Ainsi voit-on le jeune Sparyanthis, cet être épris de rêve, de beauté, de volupté et de magie, convoiter son étrange belle-sœur qui, en s’invitant dans ses songes érotiques, a su éveiller en lui « le vertige de l’absolu (18) » qui excède de loin le banal désir de possession charnelle, et qui le poussera d’abord à l’adultère puis à l’acceptation du meurtre de son frère.

Les fidèles lecteurs du Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux savent la sincère et fidèle amitié qui unissait Mauclair au Magnifique (19). Même si le conteur dans cet Amour tragique s’écarte déjà sensiblement des flamboiements du Symbolisme, il convient de voir dans ce recueil tardif une réussite indéniable dans l’art d’approcher en poète, mais par la prose, les splendeurs toujours inatteignables de l’Idéal.
(1) Simonetta Valenti, Camille Mauclair, homme de lettres fin-de-siècle. Critique littéraire, œuvre narrative, création poétique et théâtrale, Milano, Vita e Pensiero, Università, 2003.

(2) Ibid., p. 6.
(3) Voir Camille Mauclair, Le Génie d’Edgar Poe, Paris, Albin Michel, 1925.
(4) On doit à Camille Mauclair huit livres de contes – Les Clefs d’Or, 1897 ; Les Danaîdes, 1903 ; Le Poison des Pierreries, 1903 ; Le Mystère du visage, 1906 ; Âmes bretonnes, 1907 ; L’Amour tragique, 1908 ; Les Passionnés, 1911 ; Au pays des blondes, 1924 – pour seulement sept romans.
(5) On peut ainsi lire en page de titre ces lignes : « Les réalités du monde m’affectaient comme des visions, et seulement comme des visions, pendant que les idées folles du pays des songes devenaient, non seulement la pâture de mon existence quotidienne, mais positivement cette unique et entière existence elle-même. » (Camille Mauclair, Les Clefs d’Or, Paris, Paul Ollendorff, 1897, n. p.)
(6) Cité dans André Fage (sous la direction de), Anthologie des Conteurs d’aujourd’hui, textes choisis accompagnés de notices bio-bibliographiques par André Fage, Paris, Librairie Delagrave, collection « Pallias », 1924, p. 316.
(7) Camille Mauclair, L’Amour tragique, Paris, Calmann-Lévy, 1908.
(8) Camille Mauclair, « L’Amateur d’émotions », ibid., p. 171-180. Comment ne pas voir un hommage à la fois à Poe et à Baudelaire à travers ce personnage qui avoue au
narrateur : « j’adore la rue, j’y espère toujours quelque chose. Et puis je suis maniaque d’observations » ? (Ibid., p. 173.)
(9) Camille Mauclair, « Préface », ibid., p. II.
(10) Camille Mauclair, « Le Cœur illogique », ibid., p. 229.
(11) Camille Mauclair, « L’Adieu nocturne », L’Amour tragique, op. cit., p. 233-240.
(12) Ibid., p. 236.
(13) On ne saurait mettre en doute en effet la profonde sensibilité musicale de Mauclair, ni sa réelle admiration pour l’œuvre de Richard Wagner, comme peuvent en témoigner les différentes études et réflexions rassemblées dans : La Religion de la Musique, 19009 ; édition définitive : Paris, Librairie Fischbacher, 1928, 350 p. Dans sa préface, l’auteur se définit lui-même comme « un auditeur passionné », un poète pour qui « la musique est une passion ». (Camille Mauclair, « Préface », ibid., p. III.)
(14) Camille Mauclair, « L’Adieu nocturne », op. cit., p. 236.
(15) Ibid., p. 239.
(16) Ibid., p. 240.
(17) Camille Mauclair, « Le Poison des pierreries », ibid., p. 97-170. Ce conte fit d’abord l’objet, en 1903, d’une publication indépendante, sous forme d’un livre luxueusement illustré par Georges Rochegrosse.
(18) Ibid., p. 131.
(19) Cf. Mikaël Lugan (éd.), Les Reposoirs de la Procession (Deuxième série) et la critique, Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux, n° 3, 2009, p. IX-XII & LVIII.

Portrait de Camille Mauclair,
par Lucien Lévy-Dhurmer
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L'ADIEU NOCTURNE

(p. 233-240)

par Camille MAUCLAIR

Sur la terrasse de la villa, par les bougies, l’étincellement de l’argenterie, des broderies et des cristaux ; la table était une grande floraison de lumière jaillie et perdue au sein des feuillées ténébreuses. Le ciel pâle et presque indiscernable, après cette chaleureuse journée et cet ardent crépuscule, recélait un orage dont les rumeurs lointaines tressaillaient au fond de l’horizon avec une douloureuse beauté. Au delà de la balustrade, on distinguait vaguement l’amoncellement des bois qui descendaient jusqu’à la Seine, et une lueur à l’Est, immense et morne, évoquait Paris étendu derrière les collines. L’odeur et la saveur de la nuit pénétraient les âmes, et les convives ne parlaient presque plus.

Ils étaient là quelques-uns, écrivains ou artistes, groupés autour de la brune Ellen Méreuse, la cantatrice aux yeux tragiques qui venait de triompher une fois de plus, la veille, à l’Opéra, et dont l’étrange génie avivait leur goût de mélomanes. A demi renversée dans un fauteuil, Ellen, nue en des satins clairs, était admirable ; en silence ils la regardaient avec ferveur, sans troubler la songerie amère que révélait le pli de ses lèvres. L’oppression de l’atmosphère électrique était profonde, et avec l’or des vins dans les coupes fragiles, un peu de rêve, dédaigné, miroitait. La solennité de l’obscurité était si poignante, que nul des convives n’avait pensé à la profaner par des anecdotes ou des ironies : tous étaient rendus à la beauté, à eux-mêmes, par le spectacle de cette femme scintillante dans le mystère de la nature et de la nuit. L’un d’eux venait de dire quelques poèmes mélancoliques et subtils dont l’impression planait encore, lorsque Ellen Méreuse se redressa :

– Je veux chanter, dit-elle.

Certains protestèrent discrètement :

– Vous allez vous fatiguer, chère amie. Vous êtes surmenée. II était bien convenu que nous ne serions ici, ce soir, que pour vous seule, et non pour votre voix...

Elle sourit :

– Je sais, oui, mais je veux... Je sens qu’il faut... Bussère, accompagnez-moi Tristan. Je resterai ici, devant l’ombre, pour chanter...

Le jeune homme se dirigea vers la baie du hall qui s'ouvrait de plain-pied sur la terrasse. Les autres se reculèrent, laissant libre la cantatrice, statue de clarté aux yeux sombres, tournée vers les ténèbres, près de la balustrade qui dominait le paysage invisible. On entendit l'ardent et furieux prélude du piano, ou haletait la rumeur marine : Isolde jeta son cri de colère souveraine :

Qui me fait cette injure? Brangaine, est-ce toi?…

Et le magnétisme du chef-d’œuvre, s’accordant à celui de l’orage lointain, étreignit les cœurs, tandis qu'Ellen Méreuse s’abandonnait aux vertiges de la sauvage et grandiose harmonie. Oubliant tout, elle se mit à marcher sur la terrasse comme sur le pont du navire de Cornouailles, et le groupe des rêveurs frémissants regardait errer cette grande forme marbrée de tremblants reflets sur laquelle, selon les hasards et les sursauts de la marche, les bougeoirs jetaient des alternatives de ténèbres et d’or.

C’était à Tristan de parler et, après une pause, Bussère allait en transposer le récit, lorsqu'on entendit au loin, distinctement, la sonorité d’un autre piano qui préludait.

Tous frissonnèrent. C’était comme une réponse. Le son venait de quelque autre villa située dans les bois descendant jusqu’au fleuve. Les accords très nettement apportés par l'atmosphère surchargée d’effluves prononcèrent les premières notes qui soulignent les paroles de Tristan. Puis une voix d’homme chanta – et ce chant, parvenant dans l’épaisseur des feuillages comme si l’ombre elle-même se fut fait vivante, parut surnaturel et terrible. Tous les convives regardèrent devant eux dans l’opaque noirceur, puis reportèrent leurs yeux sur Ellen Méreuse. Elle s’était avancée jusqu’au balcon de pierre, et, les deux mains crispées, le buste penché, au moment où commence l’immortel dialogue, elle jeta au gouffre nocturne la réponse. Le duo extraordinaire commença entre Isolde et son invisible amant.

Un vent frais s’éleva tout à coup, si brusque qu'il souffla plusieurs bougies: d’autres se mouraient déjà, on n’y vit presque plus. Ellen, dans le bouleversement de ses draperies, sembla une reine farouche révoltée contre elle-même et sentant gronder en son âme le noroit qui pleurait sur la mer. Tristan, au fond de la nuit, parlait : le philtre versé les conviait à mourir, mais subitement c’était l’amour, plus effrayant, plus total que le néant, qui les enveloppait de sa vague où ils s’effondrèrent avec un grand cri !

Les amis d’Ellen, immobiles, glacés par l’émotion nerveuse, songeaient muettement. L’interprète inconnu était un maitre. Il ne chantait pas comme un professionnel, mais comme un compositeur doué d’une voix. Qui pouvait-il être ? Ils cherchaient à reconnaitre le timbre, ou a présumer, d’après la direction, l’artiste habitant dans les villas d’alentour. Mais peut-être n’était-il que de passage, pour ce seul soir où le caprice de leur amie, consentant à son audacieuse invite, lui donnait la réplique au delà des ombres. Soudain, comme elle venait de chanter à se briser la poitrine et se tournait vers eux, livide de sa fiévreuse frénésie, profitant d’une pause, plusieurs osèrent parler :

– Arrêtez-vous, amie, vous vous tuez. Cette belle fantaisie doit finir...

Elle les considérait, roidie, transfigurée. Avec un rire aigu elle répliqua :

– Mais non, je le suivrai tant qu’il voudra ! Il chante et s’accompagne admirablement, cet inconnu. Et puis cette aventure bizarre et belle me plait...

Le piano continuait au loin. Elle saisit le bras de Bussère et, penchée, dit très bas :

– Ils ne savent pas, mais à vous je puis dire... Vous ne reconnaissez donc pas cette voix, vous ne comprenez donc pas que c’est lui qui chante... lui, Maxime... Nul chanteur au monde ne serait un tel Tristan... Et je sais bien qu’il m’a reconnue, lui, qu’il me sait là...

Bussière recula, pensif, troublé. Des souvenirs en lui revécurent. Maxime Hersent, le grand musicien, avait été l’amant d’Ellen Méreuse. Quatre ans auparavant, ils s’étaient séparés. Ellen avait été cruelle : très jalouse, révoltée par une trahison passagère, elle avait rompu silencieusement, laissant une lettre brève et méprisante, sourde aux supplications d’Hersent. Jamais ils ne s’étaient revus, jamais elle n’avait aimé depuis, mais l’orgueil avait prévalu : l’infidèle repentant n’avait même pas eu la consolation déchirante d’un adieu. Bussère se rappelait maintenant les intonations spéciales de cette voix dont Hersent joignait le prestige à son génie de pianiste. Ellen l’avait tout de suite reconnue. Le hasard, ce soir, remettait en présence non leurs corps mais leurs âmes : elles se réconciliaient dans la beauté, la nuit les purifiait des anciennes rancunes...

Et la scène sublime ainsi continua. Les deux voix éperdument atteignirent au degré où la beauté, l’amour et la douleur ne sont plus qu’un même ange. Stupéfaits, les amis d’Ellen Méreuse la croyaient séduite par l’aventure romanesque, emportée par la passion du wagnérisme, énervée et exaltée par l’oppressante nuit. Mais elle ne soupçonnait plus leur présence, et seul Bussère savait la vraie raison de cette délirante volupté qui la jetait vers l’insondable néant de la forêt. Dans la splendeur de la passion, elle communiait avec Hersent, elle lui criait désespérément l’adieu qu’il avait mendié vainement jadis, au delà du temps, de l’espace et de leur vie mortelle.

Tous deux en vinrent enfin à l’inoubliable question : « Tristan, faut-il vivre ? » Sanglotée par Ellen, elle s’acheva dans un spasme, et ce fut un grondement de tonnerre qui répondit. L’orage s’était brusquement rapproché, les lumières moururent toutes, on s’empressa, dans la crainte de l’averse imminente, parmi le désordre des ténèbres et de minuit.

Comme tous, vibrants, courbés sous la compréhension d’une puissance insolite, rentraient dans le hall sans oser parler de l’artiste inconnu, ni féliciter ou blâmer leur amie, Ellen Méreuse, les cheveux épars, le visage convulsé, leur apparut, épuisée, farouche, avec sa tête baissée et ses bras minces et blancs qui tremblaient étendus et elle leur dit, d’une voix rauque et basse :

– Plus rien... ne parlez plus maintenant... Je ne puis plus, je ne sais plus... Allez-vous-en...

***

Nota : Les contributions d'Eric Vauthier seront recueillies dans les prochaines livraisons du Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux.

dimanche 31 mai 2009

Une lettre (inédite) de Jean Clary à Saint-Pol-Roux, suivie de quelques autres dédicaces...

J'ai dit, dans le précédent billet, quelques mots enthousiastes sur l'élégante petite revue PAN, qui vécut de 1908 à 1914. Belle et relative longévité qui l'exclut hélas de l'utile bibliographie de Roméo Arbour, Les Revues littéraires éphémères paraissant à Paris entre 1900 et 1914 (José Corti, 1956), l'adjectif "éphémères" désignant ici les périodiques qui n'excédèrent pas les quatre ans d'existence. On y apprend toutefois que Jean Clary, son fondateur, collabora également à Isis (1908-1910) d'Ary René d'Yvermont, aux Rubriques Nouvelles (1909-1913) de Nicolas Beauduin, au Gay Sçavoir (1913-1914) d'Henri Strentz. Etrangement, on ne trouve pas son nom dans cette autre bibliographie complémentaire de Richard L. Admussen, Les Petites Revues Littéraires 1914-1939 (Nizet, 1970). Clary n'aurait-il pas passé la guerre ? Je l'ignore, comme beaucoup d'autres choses sur ce gendelettre ; puisse donc un visiteur avisé - ou le hasard - nous éclairer bientôt. Ce qui est sûr, c'est que Jean Clary, et son compère Marcel Rieu, firent de PAN une revue sans parti pris, intelligemment diverse et hospitalière à toutes les tendances de l'époque. Laissons plutôt Michel Décaudin nous la décrire (La crise des valeurs symbolistes, Privat, 1960, p. 288) :
"Pan qui paraît tous les deux mois en 1908 et 1909 a pour directeurs Jean Clary et Marcel Rieu. Dans cette revue libre se trouvent réunis des Méridionaux comme Paul Souchon et Louis Payen, des néo-symbolistes comme Guy Lavaud, des poètes de l'Abbaye, des auteurs aussi différents qu'Abel Bonnard et Apollinaire, que précisément une chronique de Charles-Henri Hirsch dans le Mercure de France oppose comme les représentants de deux formes inconciliables de la poésie, un traditionaliste comme Emile Ripert et l'audacieux Marinetti, un inconnu qui signe Saintléger-Léger. C'est le type de la revue ouverte à tous, curieuse de talents nouveaux."
Clary contribua aussi à La Phalange de Jean Royère ; et c'est au banquet de cette dernière, le 11 février 1909, qu'il rencontra Saint-Pol-Roux. C'était cinq jours après le magnifique banquet de la Dame à la Faulx, qui réunit trois générations d'écrivains et d'artistes. Le jeune directeur de PAN en profita pour demander au poète idéoréaliste, subitement revenu dans la lumière et l'actualité, quelque texte pour sa tout aussi jeune revue. C'est ce que nous apprend cette lettre inédite (à en-tête de PAN - revue libre) de Jean Clary à Saint-Pol-Roux, retrouvée dans des papiers du Magnifique, à Doucet :
Le 24 juin 1909
Mon cher Maître,
Quand j'eus la très grande joie de faire votre connaissance à une des soirées de la "Phalange" vous eûtes l'amabilité de me promettre des pages de vous pour le jeune PAN.
Je me permets de venir vous le rappeler en vous priant, mon cher Maître, d'agréer mes meilleurs sentiments de sympathique admiration.
Jean Clary
Serait-ce trop vous demander que de vous prier de m'envoyer votre volume "Anciennetés" ; c'est le seul de vous qui me manque et je ne sais où me le procurer.
Avec mes excuses tous mes remerciements anticipés.
J. C.
A ma connaissance, Saint-Pol-Roux ne donna pas de texte à PAN, mais je n'ai pu encore consulter de collection complète de la revue. Il n'était pas dans ses habitudes de refuser une collaboration à qui la lui demandait, mais il avait, à cette époque, entrepris la réécriture de sa tragédie en vue d'en présenter une version scéniquement viable à Jules Claretie, l'administrateur de la Comédie-Française - entreprise qui devait l'accaparer pendant des mois. Reste, comme on l'a vu, que Saint-Pol-Roux ne fut pas totalement absent de PAN, puisqu'on y reproduisit certaines de ses dédicaces retrouvées en tête de quelques-uns de ses volumes chinés sur les quais.

J'avais, en fin du billet précédent, engagé le lecteur à m'adresser à son tour, afin de perpétuer cette originalité panique, des dédicaces curieuses, amusantes ou significatives. Je n'ai, jusqu'ici, reçu qu'une réponse, de l'ami Grégory Haleux, tout à fait dans le ton. Je le remercie et la voici :
Je réponds à ton appel concernant les dédicaces. Me reviennent d'abord ces trois anecdotes amusantes :

- Double dédicace reproduite dans Gilles Picq, Laurent Tailhade ou De la provocation considérée comme un art de vivre (Maisonneuve & Larose, 2001, p. 307) : dans l'exemplaire de Léon Bloy, sous la dédicace de Tailhade,

"à Léon Bloy
avec mon admiration fervente et mon amitié
Laurent Tailhade"
l'ingrat mendiant a ajouté :
"Je me fous absolument
de Tailhade qui est lui-même
le plus incontestable des mufles
& je demande qu'on me déba-
rasse de cette brochure
Léon Bloy"
- Dans le Mercure de France n° 852, 15 décembre 1933, p. 710-711, René Groos raconte, à propos de l'ouvrage de Fagus, Discours sur les préjugés ennemis de l'histoire de France (1909), qui est une réponse à Louis Dimier :
"Voici une dizaine d’années, je venais d’aller voir Fagus à son bureau, je me trouvais sur les quais avec lui quand je découvris cette brochure dans une boîte de bouquiniste. Je ne la connaissais pas. J’en fis l’emplette. Je la montrais au poète, quand je m’aperçus qu’elle était déjà dédicacée. C’était l’exemplaire même de M. Dimier. Je lis sur la page de garde :
A Monsieur Louis Dimier
Contribution loyale au Manuel d’Histoire de France.
FAGUS.
et plus bas :
Mon cher René Groos,
Je goûte un âcre plaisir à recevoir des mains d’un loyal Juif
le livre qu’a méprisé le Chrétien auquel je l’adressais.
FAGUS "
- Enfin, ces bien drôles rapportées par Gérard Genette dans Seuils (Seuil, coll. "Poétique", 1987, p. 129) :
"Claudel ayant dédicacé un volume de sa correspondance avec Gide à son petit-fils en ces termes : "Avec mes regrets de me trouver en si mauvaise compagnie", et ce dédicataire ayant eu le bon goût d'apporter ce volume à Gide pour qu'il le signât à son tour, Gide aurait simplement ajouté cette formule rétorsive et lapidaire : "Idem". Il est vrai que Claudel l'avait déjà beaucoup agacé en lui envoyant un exemplaire de ce qui était donc leur oeuvre commune avec cette fort insolente dédicace : "Hommage de l'auteur" - occasion ou jamais, pour Gide, de se sentir, selon son mot, "supprimé". On sait aussi que Gide avait fait en 1922 une vente publique d'une part de sa bibliothèque, et en particulier de tous les livres dédicacés d'anciens amis avec lesquels il s'était entre-temps brouillé. L'un d'eux, Henri de Régnier, se vengea en lui envoyant nonobstant son livre suivant, mais avec cette piquante formule : "A André Gide, pour sa prochaine vente."
***
J'espère que la participation de Grégory H. en entraînera de nombreuses autres. Mais il s'agit peut-être aussi de montrer l'exemple. Voici donc deux envois qui figurent dans ma bibliothèque. Le premier est de Paul Fort, sur un exemplaire des Ballades Françaises (Mercure de France, 1897) :

"cordialement
à Ernest La Jeunesse
mon maître en ARRIVISME
son futur admirateur
Paul Fort"
Ernest La Jeunesse, qui fut le type du chroniqueur de la fin de siècle, volontiers acerbe, non sans esprit, le croqueur de ses congénères, venait alors de publier un recueil de portraits, Les Nuits, les Ennuis et les Âmes de nos plus notoires contemporains, qui fut un succès et le rendit célèbre. On appréciera l'ironie de Fort, qui prouve qu'on n'envoie pas forcément ses bouquins qu'aux copains et aux critiques littéraires.

La seconde dédicace figure sur un exemplaire de l'étonnant drame de Georges Polti, Les Cuirs de Boeuf, miracle en douze vitraux outre un prologue invectif (Mercure de France, 1898). On y lit :

"A Monsieur
de Max.
- C'est vous que je voyais,
en hallucination, chaque fois que
sur la scène imaginaire apparaissait
"le Fils".
Parcourez ce rôle, je vous prie,
pour que vous en parvienne l'hommage,
ô le plus artiste - le seul peut-être - des
grands acteurs !
GPolti"
Est-il utile de présenter Edouard de Max, le comédien préféré des symbolistes, auquel naturellement pensa Saint-Pol-Roux pour le rôle de Magnus, introducteur de Jean Cocteau dans la petite république de l'art et des lettres ? Quant à Georges Polti, on le connaît mieux pour ses Trente-six situations dramatiques. Il est néanmoins dommage qu'on ait oublié ces Cuirs de Boeuf, car ils font une bien étrange tentative de théâtre simultané.

Pour finir, en promettant prochainement d'autres dédicaces, en voici une, qui n'est pas sans sel, de Saint-Pol-Roux, trouvée dans un catalogue de libraire ; elle adorne un exemplaire de La Ferme (Ghio, 1886), qui clôt le cycle des premières publications du jeune Paul Roux :
"A Francisque Sarcey. Agréez, cher maître, ces modestes pages de ma première jeunesse – en attendant les œuvres prochaines qui sans doute vous feront me lapider. Veuillez seulement ne pas jeter au panier mon nom d’inconnu. Mon tour viendra. Humblement. Respectueusement. Paul Roux. 19 rue Turgot."
Le pauv'oncle Sarcey se souvint-il de cet envoi lorsque le même inconnu, canonisé depuis, le soir de la représentation du Cantique des Cantiques de Roinard, le menaça de choir sur sa tête s'il ne cessait de rire. Voilà un "respectueusement" qui aurait pu alors résonner bien lourdement à ses oreilles.

dimanche 29 mars 2009

Saint-Pol-Roux et Eugène Figuière, le bon camarade

L'éditeur Eugène Figuière est une de ces figures importantes de la Belle Epoque littéraire dont on aimerait bien localiser les archives, tant elles doivent recéler de trésors. Ne fut-il pas le mentor de René-Louis Doyon ; le premier éditeur - ou peu s'en fallut - de Pierre Jean Jouve, René Arcos, Jules Romains, Alexandre Mercereau, Georges Duhamel, Charles Vildrac, Valentine de Saint-Point, Supervielle, Louis de Gonzague Frick, celui, aussi - mais point le premier - d'Apollinaire, Han Ryner, Gide, Ghil, Riotor, Tailhade, Milosz, Salmon, etc. ? Mais, comme la plupart des papiers d'éditeurs, ils ont dû être dispersés en de multiples ventes après sa mort, en 1944. Au cas où la vérité ne serait telle, je profite de ce billet pour lancer un appel aux éventuels ayant-droits d'Eugène Figuière, qui peuvent me contacter en adressant un courriel à harcoland@gmail.com.

Les banquets, qui ont joué un rôle important dans la petite république des lettres, auront mis en relation, probablement, Saint-Pol-Roux et le jeune éditeur. Aux alentours de 1910. Par exemple, le banquet Mercereau ; par exemple, le banquet offert à Han Ryner après le "vif succès remporté par le Cinquième Evangile", édité justement à l'enseigne du Figuier. C'étaient, réunis, l'entreprenante équipe de Vers et Prose et les amis de l'auteur des Ballades Françaises. S'étonnera-t-on d'ailleurs de retrouver quatre flamboyants mousquetaires, Guillaume Apollinaire, Eugène Figuière, Paul Fort, Alexandre Mercereau, à l'origine d'une pétition - on aimait beaucoup aussi les pétitions, qui fleurissaient généralement lors de banquets - réclamant la légion d'honneur pour Saint-Pol-Roux. Le document reproduit ci-dessous provient du catalogue de la vente Breton ; il agrémentait un exemplaire de La Dame à la Faulx. En plus du texte de la pétition, y figure une réponse spirituelle, illustrée et drôle de Charles Vildrac.

M ...........................................

Si, comme nous, vous êtes d'avis que le grand poète et dramaturge Saint-Pol-Roux mérite d'être admis dans l'Ordre de la Légion d'honneur, nous vous prions de vouloir nous retourner au plus tôt, signé de votre nom, ce billet.

Veuillez agréer, M ............................................, l'expression de nos sentiments distingués.

Guillaume Apollinaire, Eugène Figuière,
Paul Fort, Alexandre Mercereau.
A retourner, chez Eugène Figuière, éditeur
7, rue Corneille, Paris (VIe)
Et la réponse de Vildrac :
Je suis d'avis qu'il faut laisser le ruban rouge aux birbes de l'armée et des ministères, aux trafiquants de la politique et de la finance, aux cabots notoires, etc., et réserver le système des pétitions pour des questions d'un intérêt moins douteux...
[dessin : à Saint-Pol-Roux/Par Henri Rousseau]
... à part ça, vive Saint Pol Roux, - sans faveur rouge, et vive aussi Saint Paul Fort.
Charles Vildrac
Inutile de dire que le dessin est un pastiche du douanier par Vildrac et que la pétition n'aboutit pas à la décoration espérée. Mais ce document importe, car il est un des rares à témoigner de l'intérêt apollinarien pour le Magnifique - on connaissait celui de Fort et Mercereau -, et montre un Eugène Figuière soucieux de reconnaissance pour l'exilé de Camaret. Etait-il déjà question d'affaire commune ? La correspondance inédite du poète nous apprend que le projet du Tragique dans l'homme remonte à l'année 1908. Le Tragique dans l'homme, c'est le titre sous lequel Saint-Pol-Roux espérait réunir, en plusieurs volumes, son théâtre publié et à paraître ; ce fut auparavant le titre d'un drame, annoncé dans De la colombe au corbeau par le paon, en 1904. Après avoir recueilli dans les trois volumes des Reposoirs de la Procession une grande partie de sa production poétique en prose, en donner le pendant dramaturgique n'était que logique éditoriale. Sans doute en avait-il d'abord soumis la proposition à Alfred Vallette, qui lui avait alors peut-être déconseillé de faire reparaître ses pièces tant que le premier tirage de La Dame à la Faulx n'était pas épuisé. Peut-être aussi les conditions du compte à demi, pratiqué par le directeur du Mercure de France, ne satisfirent plus le poète, qui se tourna alors vers d'autres maisons. Trouva-t-il mieux chez le jeune éditeur Figuière ? Pas sûr, puisque ce dernier pratiquait surtout le compte d'auteur, moins avantageux encore. Tout au plus peut-on supposer que, débutant dans la carrière, celui-ci aura voulu corser et notabiliser un peu son catalogue auprès des avant-gardes et de la presse en y inscrivant des noms de jeunes aînés (Ryner, Ghil, Fort, Gide, Tailhade et Saint-Pol-Roux). Toujours est-il que, dès le premier semestre 1912, Dorsennus (pseudonyme de Jean Dorsenne) annonçait dans la Phalange, sans préciser il est vrai la maison d'édition, la parution prochaine du Tragique dans l'homme ; que Carlos Larronde, dans le tome XXXVI de Vers et Prose (janvier-mars 1914), y consacrait une longue étude alors que le premier volume n'était pas sorti des presses. C'est que le projet était déjà très avancé, que Saint-Pol-Roux en avait corrigé les épreuves et donné le bon à tirer. L'ami Larronde les avait eues en mains. La parution du Tragique dans l'homme était donc imminente lorsqu'éclata la première guerre mondiale - qui la différa.

Il faudra attendre 1983 et René Rougerie pour que le projet, inabouti, partiel, voie enfin le jour. Le Tragique dans l'homme paraîtra, en effet, en deux volumes, chez l'éditeur de Mortemart, selon les indications laissées par le poète lui-même sur les jeux d'épreuves conservés. Nous y apprenons notamment ce que devait être cet ensemble : une "collection d'oeuvres dramatiques [qui] comprendra cinq séries, chaque série formant un volume d'environ 150 pages. De cette collection de pièces diverses, brèves ou longues, ne feront partie ni La Dame à la Faulx, ni les autres grands drames inédits du poète Saint-Pol-Roux". Il s'agissait donc d'abord d'un recueil d'essais dramatiques, de pièces de jeunesse ou circonstancielles. René Rougerie poursuit :
"Sur la même page manuscrite retrouvée Saint-Pol-Roux prévoyait une première fois 5 volumes, une deuxième fois 10 volumes : mais sur les épreuves du livre composé par Falguière (sic) (livre qui ne verra pas le jour pour une raison que nous ignorons), il est indiqué dans la rubrique "Du même auteur" : "Le Tragique dans l'Homme, tome I Monodrames, tome II Le Fumier, ensuite tomes III, IV et V".
Le sommaire du tome I était ainsi composé : Monodrames. - Les personnages de l'individu. - Les saisons humaines. - Le Mouscoul (titre rayé et remplacé par "Tristan la vie"). On aurait aimé trouver le sommaire détaillé des autres tomes. "Les autres pièces, annoncées par Saint-Pol-Roux, semblent être restées à l'état d'ébauche", concluait René Rougerie. Ce dernier a publié depuis les Ombres tutélaires, qui faisait partie du Tragique dans l'homme. Qui sait combien d'autres textes dramatiques, qu'on pensait inachevés ou détruits, existent encore, en bel et bon état d'être publiés ?

Mais revenons à l'ami Figuière - et non Falguière -, qui avait assez rapidement sympathisé avec Saint-Pol-Roux, au point qu'une complicité, entre les deux hommes, s'installa. On en trouve un exemple dans un article, non signé, de L'Art Moderne du 11 août 1912, intitulé "Fête Nationale", où l'on apprend que le Magnifique s'impliqua dans un étrange projet élaboré par l'éditeur :
Fête Nationale
On se plaint avec raison de la banalité et de la vulgarité des cérémonies et divertissements par lesquels la France célèbre, le 14 juillet, sa fête nationale. On se plaint, mais on ne tente aucun effort pour donner à l'allégresse populaire un aliment plus savoureux, un décor plus attrayant.
C'est ce qui a inspiré à M. Eugène Figuière, l'éditeur qui déjà se signala par diverses initiatives heureuses, - et notamment par la création charmant du Jardin de Jenny, - l'idée d'organiser avec un groupe de peintres, de poètes, de musiciens, et ce à la date du 14 juillet 1913, des fêtes d'un caractère artistique qui promettent d'offrir au public un spectacle original et séduisant.
De la place de l'Etoile, à l'arc triomphal, une cavalcade fleurie partira. Des voitures merveilleusement décorées, des chars que les artistes auront ornés avec goût glorifieront le printemps, la grâce et la beauté.
Le cortège sera immense. Toutes les corporations ouvrières y enverront une délégation. Les mineurs, les boulangers, les forgerons, les terrassiers en costumes de travail en feront partie et les anciennes provinces seront représentées par des jolies filles aux vêtements coquets qui rappelleront mieux le passé.
Cette fête aura une reine, qui sera la reine de France : l'héroïne qui aura reçu le prix Montyon de l'année.
Déjà M. Saint-Pol-Roux, qui fut le Magnifique, écrit un hymne pour chanter la résurrection de la nature. M. Albert Doyen en composera la musique.
"Oui, a dit à un de nos confrères M. Figuière, rayonnant, il faut que cette fête des fleurs soit une solennité civique, il est nécessaire que le peuple tout entier y participe.
Aussi, tandis que se déroulera l'immense cortège de l'Etoile à l'Hôtel de Ville, traversant les Champs-Elysées et les grands boulevards, les enfants des écoles, massés place de la Concorde et sur les marches de l'Opéra, chanteront des hymnes, joyeusement.
Dans Paris entier, les guirlandes de fleurs et de verdure, les ornements lumineux égayeront les rues. Des orchestres feront danser les jeunes gens. Au lieu de confettis banals on jettera aux curieux des pétales de roses, des grappes parfumées.
Mais notre fête ne sera pas seulement réalisée à Paris. La France entière y participera. Dans la plupart de nos villes des comités s'en occupent pour que le printemps soit partout fêté. A l'étranger même, à Madrid, Cadix, Londres, le même cortège pittoresque dira notre amour du renouveau, de la joie, du soleil bienfaisant, de la vivifiante lumière."
M. Paul Boncour dans son récent livre, Art et Démocratie, réclamait des fêtes civiques. Il s'étonnait qu'on n'eût pas songé à célébrer les saisons. Il rappelait les fêtes révolutionnaires organisées par Robespierre et demandait à la République de s'en souvenir.
Ses voeux vont être réalisés. Les artistes, les écrivains, réunis par la volonté charmante de M. Eugène Figuière, vont, l'an prochain, nous montrer, par une grandiose manifestation, ce que doit être une fête vraiment nationale.
Quelques précisions : le prix Montyon était un prix de vertu distribué par l'Académie française ; Albert Doyen, le compositeur, fut un des abbés de Créteil, ami de Georges Duhamel. Cette entreprise, quelque peu mégalomaniaque, bien entendu, n'aboutit pas. Pour ma part, je croierais volontiers que Saint-Pol-Roux fut le véritable initiateur du projet, tant cette fête du printemps - en plein été -, cette glorification "du renouveau, de la joie, du soleil bienfaisant, de la vivifiante lumière" rappellent sa poétique. Puis ce 14 juillet lyrique n'aurait été qu'une extension (inter)nationale des festivités camarétoises dont, tel David issant de son atelier en pleine Terreur, il était déjà le grandiloquent et superbe scénographe.

Mais je m'éloigne de mon sujet. Oui, Eugène Figuière et Saint-Pol-Roux devinrent assez rapidement amis. Ils se tutoyaient - alors que le poète et Vallette se vouvoyèrent jusqu'à la mort de ce dernier - comme en témoigne la seule lettre du Magnifique à Figuière retrouvée jusqu'ici. Elle est, malheureusement, fragmentaire, émanant d'un catalogue de vente (Livres anciens Chaptal-Librairie Giraud-Badin) du Printemps 2006 :
Manoir de Coecilian
22 janvier 1933
Camaret
Cher ami,
le silence de ma solitude n'en est jamais un, les Amis m'habitant quotidiennement mais ma besogne des amis suprêmes et parfois mes yeux à ménager me contraignent à l'épistolaire négligence. [...] J'ai près de mille lettres de retard. [...] Mon recueil de poésies, je ne m'en occuperai que dans quelques années. [...] Bien reçu tes passionnés Journaux et livres dont ton Bonheur à cinquante ans. [...] Tu parlais d'un banquet, mais rappelle-toi que les précédents finirent dans le chambard...
On devine à la lecture de ces lignes que l'éditeur avait proposé au poète d'éditer un nouveau volume de ses poèmes et de le ramener sous les feux de l'actualité parisienne en organisant un banquet en son honneur. Voilà qui, incontestablement, était d'un ami, d'un qui "compte parmi les physionomies les plus représentatives de la bienveillance et de la bonne camaraderie".