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mercredi 28 septembre 2011

GARÇON D'HONNEUR !

Lorsque je mentionnai, dans le billet précédent, l'existence de cette mince plaquette, qui fait partie des juvenilia du poète, j'étais loin de penser que, trois jours plus tard, elle aurait rejoint ma bibliothèque. Et pourtant, la voici, qui m'arrive d'une librairie parisienne où je l'ai localisée, après avoir, sans conviction, tapoté sur mon moteur de recherche, dans les minutes qui suivirent la mise en ligne du dernier post, le titre et le nom de l'éditeur. Il faut dire qu'elles sont rares les premières plaquettes, éditées à compte d'auteur chez Ollendorff et Ghio, entre 1882 et 1884, par Saint-Pol-Roux qui ne signait alors que de son vrai nom. Sans doute parce que leur tirage en était relativement limité. Sans doute aussi parce que relevant presque toutes d'un genre à la mode et florissant, le monologue, elles n'avaient pas vocation à être conservées et à devenir des objets bibliophiliques, sauf pour quelques monomaniaques. Voici donc ce Garçon d'Honneur !, in-12 de 24 pages, que le poète a sub-intitulé "Odyssée en vers". On pourra trouver légitimement présomptueuse telle précision générique pour désigner les treize courtes pages d'octosyllabes que dure ce monologue ; mais quand on sait ou quand on lit que ladite "odyssée" est "racontée par M. E. Homerville", premier comique du Théâtre du Gymnase à Marseille, on subodore la galéjade qui mue l'histrion en aède - son patronyme aidant - et le conte-pour-rire en farce épique.

Disons-le tout de suite : cette œuvre de jeunesse est une œuvrette et on y décèlerait difficilement des prémices d'idéoréalisme. Au moins nous renseigne-t-elle sur les ambitions dramatiques du jeune Marseillais qui n'a pas encore découvert le Symbolisme et qui "ne rêva[i]t qu'Odéon et Comédie Française", comme s'en souviendra Jean Ajalbert. L'intrigue tient en peu de lignes : Raphaël, le narrateur, à peine rentré d'Alger où il a passé un an de service militaire, est réquisitionné, quasi de force, par son ami Pichenet pour servir de garçon d'honneur à son mariage ; après avoir surmonté deux ou trois situations cocasses, il découvrira que la mariée n'est autre que sa propre femme ; n'ayant donné de ses nouvelles, on l'avait déclaré mort ; bien entendu, Raphaël se réjouit de sa liberté retrouvée.
L'originalité de la plaquette, comme nous l'avons écrit dans le billet précédent, tient plutôt à ce qu'elle est illustrée de dix dessins de Ricaud. Répétons-le, les collaborations de Saint-Pol-Roux avec les artistes furent rares et méritent d'être recensées. Qui fut ce Ricaud ? Nos recherches, jusqu'ici, n'ont donné aucun résultat. Peut-être un illustrateur marseillais. Paul Roux, après tout, en était originaire ; Homerville y jouait et y créa probablement Garçon d'Honneur ! ainsi que le laisse entendre la dédicace imprimée : "A Monsieur E. Homerville / Souvenir bien reconnaissant et bien affectueux" ; la plaquette, même, y fut imprimée, "chez Blanc et Bernard". L'avenir, sûrement, nous en dira plus sur ce Ricaud.

L'avenir, tout aussi sûrement, nous fournira d'autres occasions de nous réjouir, des occasions - chi lo sa ? - mignonnes comme des plaquettes du prodigue Paul Roux.

samedi 7 août 2010

Le Tombeau de Jean Cras

Elles sont rares les plaquettes que Saint-Pol-Roux fit éditer, à ses frais souvent, par l'imprimerie de la Dépêche de Brest. Aussi suis-je bien heureux de posséder celle-ci, et d'autant plus heureux qu'elle me fut offerte par un homme que j'estime grandement et qui est mon ami. Le Breton Jean Cras, dont il fut prestement question dans un précédent billet, où l'on rappelait, grâce à Pierre Saunier, sa parenté avec Victor Segalen, partageait avec ce dernier une singulière bivalence : il était officier de marine et pianiste. Comment Saint-Pol-Roux et le compositeur se rencontrèrent, il est bien difficile de le dire. Sans doute est-il possible d'avancer qu'ils se seront croisés, entendus, appréciés à Brest, lors d'une audition dans la salle des concerts Sangra. Mais, à défaut d'avoir retrouvé les lettres qu'ils n'auront pas manqué de s'échanger ou tout autre indice permettant de préciser leurs relations, nous devrons nous contenter de cette hypothèse. Toujours est-il que l'estime du poète pour le pianiste avait dû être grande pour qu'à la mort du marin-musicien, le 14 septembre 1932, il lui dédiât un beau sonnet, et qu'il en fît tirer cette plaquette cartonnée de 4 pages.
LE TOMBEAU DE JEAN CRAS
Autrefois couronné des diamants de l'Onde
Emanant de la terre ainsi que de la mer,
Désormais je m'inspire au rythme épars du monde
Echangé par les globes jonglés parmi l'air.

Musique universelle, ô majesté profonde
Aux symboles d'esprit dont le son est la chair,
Dans l'océan du temps j'infinise la sonde
Et surgit le trésor qui n'a plus rien d'amer.

La lyre et le navire eurent un même phare
A guider l'imprévu de leur élan jumeau,
Le pilote et l'aède enfin rois du rameau.

Voici la gloire en l'or humain de sa fanfare
Où chantent les étoiles de nos deux exploits,
Mais les orgues de Dieu s'éveillent sous nos doigts.
Nota : Si quelque visiteur voulait nous mettre sur la piste de la correspondance échangée entre Jean Cras et Saint-Pol-Roux, nous lui en serions fort reconnaissant.

samedi 6 juin 2009

Quelques outils pour le chercheur & l'amateur : les bibliographies de petites revues

On commence à connaître mon goût pour les bibliographies. Le visiteur fidèle en a rencontré quelques menues sur ce blog. Citons, pour mémoire, celle des titres de Saint-Pol-Roux parus aux éditions Rougerie, et celle des oeuvres de Jean Royère, à laquelle je viens d'ajouter deux titres. On connaît aussi mon goût pour les "petites revues" tant sont rares les billets qui n'en citent pas une ou deux, ou trois. Il est vrai qu'elles jouèrent un rôle considérable dans l'époque qui nous occupe et qu'elles se multiplièrent plus vite que la bonne parole du bonhomme aux paraboles. Ce qui rend la progression du chercheur emmi cette jungle de feuilles éphémères et de papiers fragiles bien ardue. Heureusement, de rares vaillants ont entrepris - ô double joie ! - de les répertorier dans d'indispensables volumes. Il m'a semblé qu'il serait juste et bon de leur rendre hommage en rappelant ici leurs travaux, qui, si souvent, ont facilité et facilitent les nôtres.

Le premier d'entre eux, le pionnier, n'est pas inconnu, puisqu'il s'agit de Remy de Gourmont, qui donna d'abord son "essai de bibliograhie" des petites revues dans quatre livraisons d'une... petite revue : la Revue biblio-iconographique, de mars à juin 1899. Elle parut l'année suivante en plaquette, au Mercure de France.


Les premières revues - en dehors de quelques titres précurseurs, comme cette Revue des Lettres et des Arts de Villiers de l'Isle-Adam - que Remy de Gourmont retient coïncident avec la naissance ou les premières manifestations du Symbolisme. On ne s'en étonnera guère. Et l'auteur, dans sa préface, en rappelle l'importance, exemples à l'appui : "jamais, à aucun moment de leur carrière, ni Villiers, ni Verlaine, ni Mallarmé, ni Laforgue ne publièrent leurs oeuvres que dans des revues dont quelques-unes furent si petites que leur nom est devenu une énigme." Et, au cas où ces quatre noms ne suffiraient pas à prouver que l'essentiel s'est joué dans ces audacieuses publications périodiques, Gourmont compare, pour les années 1886-1887, les collaborateurs de l'imposante et sur-officielle Revue des Deux-Mondes et ceux de la jeune Revue indépendante :
"Du côté petite revue, on trouve : Tolstoï, Bourget, Barbey d'Aurevilly, Huysmans, Wyzewa, Laforgue, Mallarmé, Anatole France, Villiers de l'Isle-Adam, Mirbeau, E. de Goncourt, H. Lavedan, L. Descaves, Th. de Banville, G. Rodenbach, E. Verhaeren, Paul Hervieu ; - et de l'autre, du côté grande revue : Rabusson, Broglie, Charmes, Lavisse, Bellaigue, Theuriet, Rousset, Jusserand, Bentzon, Du Camp, André Lemoyne, Delard, Cherbuliez, Georges Duruy, Georges Lafenestre, Vogüé, Brunetière, Ganderax, Moireau, Frédéric Houssay, Victor du Bled. Cela donne à réfléchir."
La plaquette recense près de 130 titres classés par ordre alphabétique. Pour chacun, sont précisés : le titre, le directeur et/ou le rédacteur en chef, l'adresse, la fréquence de parution, le nombre de pages, le format, la date du premier numéro, et pour certains les principaux collaborateurs. Le nom de Saint-Pol-Roux apparaît ainsi dans les notices consacrées à L'Art Littéraire de Louis Lormel, Le Livre d'Art de Paul Fort, Le Moderniste de G.-Albert Aurier, La Pléiade de Darzens. Il aurait dû figurer dans quelques autres, citées. "Il faut espérer, disait Gourmont de son essai, qu'il sera complété et continué". Il n'y eut rien avant longtemps. Il faut noter tout de même quelques tentatives de catalogue utiles : celle d'Ernest Raynaud qui, en fin de ses volumes de La mêlée symboliste, dressa des "éphémérides poétiques" répertoriant chronologiquement, avec plus ou moins de justesse et d'exhaustivité, les apparitions de revues entre 1870 et 1910. ; celle, aussi, de la revue Belles-Lettres de décembre 1924, qui, à la suite de l'intéressante enquête consacrée aux "revues littéraires d'avant-garde" en donna une liste chronologique de 1872 à 1914. Bien que ces deux essais, moindres, se contentassent de préciser directeur du périodique et année de parution, ils permettaient néanmoins de compléter un peu le travail de Remy de Gourmont. Mentionnons également la thèse de Noël Richard, Louis Le Cardonnel et les revues symbolistes (Privat, Toulouse, 1946), qui présente une vingtaine de publications rhodaniennes et parisiennes auxquelles l'abbé-poète collabora.

Il faudra attendre 1956 et le répertoire descriptif de Roméo Arbour, Les Revues Littéraires éphémères paraissant à Paris entre 1900 et 1914, pour que le chercheur entre enfin en possession d'une suite digne de la bibliographie gourmontine. On peut déplorer le double arbitraire qui a présidé à la constitution de ce répertoire : arbitraire géographique qui limite la sélection à Paris, alors que l'époque est justement à la décentralisation littéraire ; arbitraire de durée de vie qui limite la sélection aux revues n'ayant pas vécu plus de quatre ans (pourquoi quatre ans, et pas trois ou cinq ?). Mais il fallait bien que l'auteur se fixât quelques contraintes, tant la tâche qui consisterait à réaliser une bibliographie exhaustive de toutes les petites revues nationales à dominante littéraire ayant paru entre 1870 et 1940 semble herculéenne. Aussi peut-on simplement regretter, après réflexion, que Roméo Arbour n'ait pas donné à son répertoire deux autres tomes complémentaires qui se seraient intitulés : Les Revues Littéraires éphémères paraissant en Province entre 1900 et 1914 et Les Revues Littéraires durables paraissant à Paris et en Province entre 1900 et 1914.


Reste que l'auteur a répertorié 185 titres et qu'il a eu la bonne idée d'adopter la méthodologie de Remy de Gourmont et de la développer. Ainsi, en plus des précisions données précédemment, figurent date du dernier numéro, changements de rédaction et fusions s'il y a lieu, résumé générique du contenu, cotes de bibliothèque ; et la liste des collaborateurs devient plus systématique et mieux détaillée. Prenons, pour illustration, une notice au hasard - ou presque -, celle des Marches du Sud-Ouest :
79. LES MARCHES DU SUD-OUEST. Revue régionaliste d'action d'art. In-Fol. Mai 1911 (n°1) - déc. 1911. Dir. : Olivier Bag, 6, rue d'Ulm, Paris (5e). En fév. 1912, fusionne avec d'autres revues pour former LA REVUE DE FRANCE ET DES PAYS FRANCAIS.
CONTENU : Poèmes, études littéraires, artistiques et critiques, récits, chroniques. Juin 1911 : enquête sur Vielé-Griffin. Illustrations de Le Fauconnier, Albert Gleizes, Fernand Léger, Delaunay.
PRINC. COLLAB. : Roger Allard, Olivier Bag (Hourcade), Jean-Marc Bernard, Léon Deubel, Carlos Larronde, Louis Mandin, Louis Pergaud, Onésime Reclus, Han Ryner, Léon Vérane, T. de Visan.
[BN : Jo. 60140 (juin 1911)]
Et pour suivre notre fil rouge, signalons que Saint-Pol-Roux est mentionné à deux reprises, seulement : aux sommaires du Montjoie de Canudo et de La Vogue de Tristan Klingsor.

Quatorze ans plus tard, Richard L. Admussen décida de donner une suite au travail de ses prédécesseurs, dont il signale l'importance dans sa préface, en publiant, chez Nizet, son "répertoire descriptif" des Petites Revues Littéraires (1914-1939). S'il ne change rien à la méthodologie développée par Arbour, il ouvre légèrement son champ d'investigation, évaluant l'éphémérité d'une revue à cinq ans et non plus à quatre, et y intégrant "les revues de la province et de l'étranger les plus importantes".


Dès lors, ce sont 269 titres qui sont répertoriés, sur vingt-cinq ans. L'index est intéressant à observer ; on y voit clairement se dessiner un changement de génération et le bouleversement du champ littéraire avec l'entrée en force des dadaïstes et des surréalistes dans la petite république des lettres. Leurs collaborations y sont, en effet, nombreuses, qu'elles concernent leurs propres publications - car ces jeunes révolutionnaires avaient le génie de la petite revue - ou d'autres. Comptons par exemple les apparitions de : Pierre Albert-Birot, 18 ; Louis Aragon, 21 ; Céline Arnauld, 18 ; Hans Arp, 15 ; André Breton, 27 ; Robert Desnos, 14 ; Paul Eluard, 25 ; Ivan Goll, 17 ; Max Jacob, 38 ; Benjamin Péret, 13 ; Francis Picabia, 15 ; Pablo Picasso, 13 ; Pierre Reverdy, 27 ; Georges Ribemont-Dessaignes, 29 ; André Salmon, 31 ; Philippe Soupault, 29 ; Jules Supervielle, 33 ; Tristan Tzara, 28. Une nouvelle génération, qu'accompagnent quelques grands frères en poésie, et qui chasse la précédente, qu'on qualifiera par commodité de symboliste. Les Gustave Kahn, Vielé-Griffin, René Ghil, Mauclair sont bien moins sollicités par les revuistes de l'avant-garde littéraire, quand Verhaeren et Moréas disparaissent des oublieuses mémoires de la jeunesse dans le même temps que, posthumément, Apollinaire continue de collaborer suractivement aux feuilles nouvelles. Des aînés, ne surnagent plus que Han Ryner (avec 14 collaborations), dont la pensée libertaire trouva une caisse de résonnance dans la France de l'après-guerre, Paul Valéry (avec 21 collaborations), au-dessus des mêlées, et Saint-Pol-Roux (avec 11 collaborations), qui bénéficia de la percée surréaliste et put, dans les années 1920, apparaître comme l'éternel précurseur des tendances nouvelles. Ainsi, son nom se retrouve aux sommaires de : Aguedal d'Henri Bosco et alii, Le Grand Jeu de Gilbert-Lecomte, Daumal, Vaillant et Sima, Intentions de Pierre-André May, Les Lettres parisiennes de Georges Pillement, La Ligne de Coeur de Julien Lanoë, Le Mail de Marcel Abraham, Le Pain blanc de Michel Manoll, La Phalange de Jean Royère et Armand Godoy, Le Pont Mirabeau de Marcel Castay, La Revue de l'Epoque de Marcello-Fabri, Yggdrasill de Guy Lavaud.

J'ignore si la Bibliographie des Revues et Journaux littéraires des XIXe et XXe siècles, par Jean-Michel Place et André Vasseur (Editions de la Chronique des Lettres françaises, 1973-1977), ne devait comporter que les trois volumes qui ont finalement été publiés et qui couvrent les années 1840 à 1930. "Qui couvrent" n'est sans doute pas la formulation idoine, puisque les auteurs ne sont guère parvenus à l'exhaustivité qu'ils s'étaient fixés :
"Le besoin d'une bibliographie des revues se fait de plus en plus sentir, au moment où l'on prend conscience de l'importance littéraire de ces ouvrages, et de l'anarchie qui, ayant longtemps régné dans leur recensement et leur conservation, suscite aujourd'hui de très importants travaux de classement méthodique et de dépouillements systématiques.
Nous publierons, titre par titre, l'histoire, la description matérielle, la collaboration et les sommaires de chacune des revues petites et grandes que le temps a dispersées au fil des ans. Ces études constitueront, nous l'espérons, une source de documentation unique pour tous ceux qui s'intéressent à la vie littéraire."

Un ambitieux et merveilleux programme, qui, s'il ne fut pleinement réalisé, donna naissance à trois beaux volumes dont je ne possède que le premier. Ce n'est pas comme les ouvrages précédents un répertoire, mais une bibliographie descriptive scrupuleusement détaillée. On y trouve à peine quinze revues, choisies dans une période de soixante ans (1840-1898), mais analysées sur près de 350 pages, quand la plus épaisse des précédentes bibliographies ne dépassait pas les 160. Ici, point de question d'éphémère : La Jeune France vécut une bonne dizaine d'années ; ou de centralisation géographique : La Syrinx issait d'Aix-en-Provence et La Coupe de Montpellier. En plus de relever la moindre particularité, les auteurs (car c'est un travail collaboratif) ont reproduit l'intégralité des sommaires et indexé tous les collaborateurs. C'est, absolument, la voie bibliographique à suivre pour tout aventurier chercheur ou autre fol éditeur qui se risquerait à poursuivre ce titanesque labeur. Signalons en passant à nos rubéofilistes que Saint-Pol-Roux figura aux sommaires de La Jeune France de Paul Demeny (sous son nom de baptême) et du Courrier Social Illustré d'André Ibels (sous son nom canonisé).

Ce n'est pas la voie que choisirent de suivre Paul Aron et Pierre-Yves Soucy dans leur ouvrage sur Les Revues littéraires belges de langue française de 1830 à nos jours (Ed. Labor, Bruxelles, 1998). Il s'agit une nouvelle fois d'un répertoire, et une nouvelle fois de haute utilité. Considérant l'ampleur de tel recensement, je serais bien insolent de réclamer qu'on donnât dans une lointaine réédition les noms des principaux collaborateurs de chacun des 1066 titres répertoriés. Il est vrai que les auteurs ne se sont pas embarrassés de contraintes chronologiques, ce qui est louable ; mais d'autres contraintes, plus matérielles, les auront conduits à produire des notices moins détaillées. Je suis néanmoins bienheureux de posséder cet ouvrage et je veux signaler la préface qui fait un nécessaire rappel historique du revuisme belge.


Comme les collaborateurs ne sont pas mentionnés, je dois, pour tirer un peu plus loin notre saint-pol-roussin fil rouge, faire appel à ma mémoire et annoncer que le Magnifique donna de sa plume dans Le Coq Rouge de Georges Eekhoud, La Société Nouvelle de Fernand Brouez, et, plus méconnue, Flamberge.

Ce ne sont là, bien entendu, que quelques outils bibliographiques. Il y en a d'autres, et d'importance, que je me contenterai de signaler en passant :
  • Sur Les Commémorages de Tybalt, le site de Gilles Picq dédié à Laurent Tailhade, on trouve le dépouillement de 212 petites revues et une base de données téléchargeable recensant 368 revues littéraires parisiennes et plus de 2000 collaborateurs.

  • Sur Livrenblog, de nombreux billets sont d'exhaustives bibliographies de petites revues : Le Beffroi (1 & 2), Le Pierrot (1, 2 & 3), La Revue Palladienne (dix premiers numéros de 1948 à 1949), L'Image, en plus des bibliographies consacrées aux livres de souvenirs ou aux biographies.

  • Sur le site des Amateurs de Remy de Gourmont, elles sont nombreuses aussi, in progress, avec une page essentielle consacrée au Mercure de France, une autre à la Revue des Idées, et de multiples autres qu'il faut feuilleter et butiner ici.

  • Sur le blog Han Ryner, il faut lire le billet bibliographique dédié à la belle revue de Paul Redonnel, Les Partisans.

  • Sur le groupe des amis de Saint-Pol-Roux, on entoila aussi quelques pages bibliographiques, parfois incomplètes : La Pléiade de 1886, Le Livre des Légendes de 1895, L'Hémicycle de Pierre de Querlon, Poèmes de France de Paul Fort, Plume au Vent de Jean Royère, André Mora et Charles Tillac, Le Manuscrit autographe de Royère encore, Les Livrets du Mandarin de René-Louis Doyon.

  • Comment ne pas mentionner l'association ent'revues qui publie une Revue des revues des plus utiles ?

  • Signalons aussi les contributions de M. Victor Martin-Schmets à la revue Le Livre & l'Estampe : il y donna, dans les numéros 136, 138, 140, 142, 146 & 147, une Bibliographie analytique des revues littéraires belges. D'après les tables du périodique toujours, Auguste Grisay y analysa également la revue Antée dans le n°101-102, et le Disque vert dans les n°55 à 60.

  • Signalons enfin l'initiative de l'excellente revue L'OEIL BLEU, qui, depuis sa quatrième livraison, dresse la bibliographie d'une revue dont il a été question dans l'un de ses articles de fond. Ont été analysées ainsi : Le Coup de Feu (1885-1889), L'Art Social (1891-1896), Poème et Drame (1912-1914), La revue anarchiste (1893), Le Livre d'art (1896).
Ce sont là des essais, des audaces, qui mériteraient qu'un naïf intégral ou plusieurs semi-inconscients les rassemblent afin d'achever, peut-être sous une forme numérique, l'oeuvre de Jean-Michel Place et André Vasseur. La tâche, bien que folle encore, n'en est-elle pas déjà un peu plus légère ?

dimanche 25 janvier 2009

Saint-Pol-Roux l'Américain

"Camaret sera une ville américaine"
So then, sons of Franklin, you shall have to crush the demon of gun-powder, as was done for him with the lightning !... Straight to the monster of prey, mechanical, and crunching, as the other thunderstrikes !... Down with Hate, so that our human race, uniquely and for ever, shall know the sacred canticles of Love !... Cheer, the bugles of the Entente proclaiming the supreme leap of the Beast, - to thy lasso, cow-boy !... Whoop-ee ! the Yanks, whoop-ee ! Quick, let the rope hiss and coil around the horn, and from the horn around the body !... Whoop-ee ! There breaks out the "hallali" of "hallalis" upwards the azure and frees the world !... O, since at last, for fraternity henceforth, we must kill War for ever, and, since at last sombre and maleficient War lies there on the death-bed, brethren, let us together plunge the knife, for the infeffable awakening of the nations ant the triumph of Light !...
God bless you, my boys !
Orders for "God Bless you, my boys"
to be sent to "La Dépêche de Brest"
Place Président Wilson

dimanche 18 janvier 2009

Dans les Ardennes belges, avec Saint-Pol-Roux : suivons le guide...

Ce fut une bonne semaine biblio-saint-polienne ou saint-pol-roussine - il est encore temps pour les linguistes de trancher ici -; après le catalogue du Salon des peintres de la Bretagne de 1937, c'est au tour du Guide Cosyn des Ardennes Belges de rejoindre le rayonnage magnifique. Bien que sans date on peut aisément estimer sa publication au premier semestre de 1932. C'est un guide, tout ce qu'il y a de plus sérieux, avec son lot d'illustrations et de descriptions, et son incontournable église. Mais il présente l'originalité de donner quelques textes littéraires bien choisis. Et parmi ceux-ci d'accorder une place d'honneur à Saint-Pol-Roux, dont une présentation, adornée de deux portraits photographiques, justifie la présence en ce guide :
Saint-Pol-Roux
Le grand poète français Saint-Pol-Roux passa les années 1895, 96 et 97 dans la VILLA DES FORGES, située entre Saint-Hubert et Poix. Ce séjour dans la Forêt des Ardennes lui inspira des pages d'une puissante originalité et lui laissa un souvenir profond. C'est à Poix qu'il écrivit la Dame à la Faulx.

Nous avons publié, dans notre guide BOUILLON, des renseignements précis relatifs aux origines ardennaises de Paul Verlaine. M. Saint-Pol-Roux conta, dans des pages inoubliables intitulées VERLAINE LE PÂTRE, reproduites plus loin, une rencontre peu banale : il découvrit, pendant son séjour à Poix, dans un simple berger d'Arville, un cousin du célèbre poète.

M. Saint-Pol-Roux rentra en France en 1897 et se retira à Camaret-sur-mer, en Bretagne ; les circonstances devaient raviver les souvenirs qui le liaient à l'Ardenne : en 1914, des milliers de soldats bretons tombèrent et furent enterrés à Maissin, à quelques kilomètres de la Villa des Forges ; un peu plus tard, un malheur déchirant frappa le poète : son fils Coecilian mourut en héros à Verdun...

Les quatre années de malheur unirent les Français et les Belges par des liens étroits. Les tombes bretonnes de Maissin furent soignées pieusement par des mains belges et des relations cordiales se nouèrent : une délégation des anciens combattants du XIe corps d'armée française se rendit, le 22 août 1929, jour du XVe anniversaire de la bataille, en pèlerinage au cimetière de Maissin. Elle fut reçue le lendemain à l'Hôtel de Ville de Saint-Hubert, où M. Pierre Massé, secrétaire de l'Amicale des Anciens Combattants du 19e Régiment d'Infanterie (Brest), récita le MESSAGE A LA FORÊT, composé par M. Saint-Pol-Roux à cette occasion. Le Maître était l'interprète de choix de la fraternité de la Bretagne et de l'Ardenne, dans le cadre de l'amitié franco-belge. Nous publions le MESSAGE A LA FORÊT dans le présent guide.

En 1930, une délégation de combattants du Luxembourg belge fut reçue à Brest par les anciens combattants du 19e R. I. ; l'Ardenne rendait à la Bretagne la visite de l'année précédente. Une fois de plus, M. Saint-Pol-Roux apporta l'éclat de son talent à la cérémonie et prononça le TOAST A LA BELGIQUE, que nous donnons plus loin.

M. Pierre Massé et ses camarades brestois, donnant suite à une suggestion de leurs amis belges, décidèrent d'ériger en août 1932 un vieux calvaire breton au cimetière de Maissin ; c'est le vénérable calvaire du Tréhou qui a été choisi. Ainsi que l'écrivit M. le Colonel Mercier, délégué du Gouvernement français aux Fêtes du Centenaire de Maissin, ce sera "une vraie croix bretonne qui portera avec elle le goût des brumes salées qui la patinèrent, l'écho des prières touchantes qu'elle entendit souvent".
Cette notice n'est malheureusement pas signée ; on aurait aimé en connaître l'auteur, admirateur belge du poète. Elle dit assez justement, en tous cas, l'importance qu'eut, pour Saint-Pol-Roux, ce séjour en Belgique, moins long en réalité que ne le laisse entendre le Guide ou que ne l'écrira plus tard le Magnifique lui-même dans ses souvenirs.

Pourquoi le poète s'exila-t-il chez nos voisins belges ? On sait qu'il connaissait alors des difficultés financières et avait dû vendre ses parts du Mercure de France. Les huissiers et les créanciers pressants le contraignaient à quitter son appartement du 28, rue Saint-Vincent. Les dettes étaient-elles à ce point signifiantes que Saint-Pol-Roux se sentît forcé à l'exterritorialisation, menacé de poursuites judiciaires ? Peut-être, mais il ne faut pas oublier que cette période (1894-1895) fut celle où son engagement anarchiste atteignait son plus haut période. Il avait publié LE FUMIER dans la Revue Blanche et avait proposé à cette dernière un texte sur Sante Caserio, l'assassin de Sadi-Carnot, qui ne parut pas, mais qui n'avait pas échappé aux indicateurs de la police. Ces écrits n'avaient pas plu, sans doute, aux parents du poète, qui gelèrent ses rentes, accroissant encore sa précarité financière. Et les lois scélérates, qui envoyaient, sans distinction, criminels de droit commun et intellectuels en prison ou devant les tribunaux, compliquaient la situation. Pour ceux qui sentaient alors l'étau se resserrer, la Belgique s'offrait comme un idéal pays d'accueil. Et, comme beaucoup de ses confrères, le poète-anarchiste ruiné, Saint-Pol-Roux, s'y rendit tout naturellement dans les premiers jours de mars 1895.

Il s'installa d'abord à Bruxelles, 8, Montagne des Géants, puis quelques jours plus tard, au 42, avenue des Villas. Le 3 juin, il est à Bruges. Puis il élit domicile dans la Forêt des Ardennes luxembourgeoises où il occupe la Maison des Forges, dite aussi Château d'Arville ; en août, il revient à Saint-Henry pour fêter les noces d'or de son oncle et de sa tante, Pierre & Anne Roux. Il rentre dans le Val-de-Poix en septembre. Son séjour y durera un an. Il retournera à Paris (4, place Monge), avec le manuscrit de la Dame à la Faulx dans ses malles, en septembre 1896.



Séjour relativement bref donc, mais séjour qui fut capital dans la vie et pour l'oeuvre du poète. Il y composa non seulement sa tragédie, mais aussi quantité de poèmes, qui sont parmi ses plus beaux et ses plus intéressants. Si c'est à Camaret qu'il affirmera avoir découvert la vérité du monde, c'est dans la Forêt des Ardennes qu'il en eut l'intuition. La "crise pas drôle" traversée à Paris se résoud dans la simplicité et la rudesse naturelles du Val-de-Poix. Saint-Pol-Roux y développe un naturisme personnel ; ils sont nombreux les textes de cette période ardennaise à reposer sur une thématique de la purification et de la renaissance. Jacques Goorma & Alistair Whyte en ont publié plusieurs dans Idéoréalités (Rougerie, 1987) ; d'autres, en prose, furent recueillis dans les tomes des Reposoirs de la procession. Rassemblés, avec quelques inédits conservés çà et là, ils feraient une anthologie remarquable. Car, paradoxalement, c'est loin de Paris, dans le silence et l'obscurité des bois, où il est venu traquer la dame à la faulx, que le lyrisme de Saint-Pol-Roux se veut le plus lumineux, le plus naïvement orgueilleux :
"Je me sens pur comme l'enfant qui vient de naître.
Une brise a passé qui m'ôta le péché.
Géranium du simple au coin de la fenêtre,
Un sourire fleurit sur ma lèvre perché.
[...]
Je m'apprends dans l'oubli de la machine humaine
Afin d'édifier mon naïf monument.
L'esprit que l'on découvre désormais nous mène :
Un poète absolu n'est qu'un commencement." (Primitivité)
"Il sied à l'évadé de vivre un vierge monde
Afin d'en revenir au soir d'un vieil été
Muni des épis neufs de sa propre beauté." (En attendant notre pain quotidien devant le four du garde-forestier)
"Pèlerin de retour, déposant le manteau, les sabots, le bâton et la chaîne embaumée devant les ailes saintes de la repentie, Forêt adorable en toi, je m'agenouillerai pour l'accomplissement sacré de ma venue ; alors, afin de me permettre un monument digne de mon destin, Forêt, tu donneras à ma transfigurée l'enchantement de tes orgues profondes, et comme pointe au fin roseau cueilli par le poète aux lèvres d'un ruisseau, Forêt, tu donneras le bec épanoui de ton sublime rossignol." (Au seuil des Ardennes)
"Par la soudaine initiation de la baie spontanée, la Vie m'est apparue dans sa plénitude première d'instincts et de passions. L'âme bée devant la symphonie des choses et l'apothéose des êtres, je chancelle et m'agenouille, adoration après le viol." (Le poète au vitrail)
"Alors, fier comme un dieu, le suprême orgueil d'avoir créé de la Vie l'incendiant, le poète se dressa pour inscrire sur sa porte, en naïve dédicace à ses contemporains :
LE STYLE, C'EST LA VIE." (Le Style, c'est la Vie)
"Routinière marâtre, longtemps la Tradition me tint entre ses pattes sous ses ailes épaisses d'où l'Infini n'apparaissait qu'oblitéré par la barbe des plumes, mais un jour, mère première, l'éclatante Beauté vint à passer non loin de ma prison, si souveraine et si libératrice que toutes les ambitions de mon âme s'en furent dans le sillage de la lumière - pour ne plus revenir jamais sous les ailes si sombres d'autrefois." (La poule aux oeufs de cane)
Et l'on pourrait multiplier les citations, qui prouvent que quelque chose s'est produit dans la Forêt des Ardennes, qui a oxygéné la poésie de Saint-Pol-Roux et orienté son écriture vers une esthétique nouvelle ; esthétique nouvelle que théorise la préface de La Dame à la Faulx, rédigée justement en octobre 1895, où l'on peut lire : "La présente époque assiste non pas à une Renaissance, mais à une Naissance."

Cette période fut essentielle dans l'évolution idéoréaliste ; et Saint-Pol-Roux, comme le signale l'auteur de la notice du Guide Cosyn, ne manqua pas une occasion de (se) rappeler ses attaches dans les Ardennes belges. S'étonnera-t-on que le souvenir y accompagnât toujours, en 1915, en 1929, en 1930 & 1932, la danse macabre de l'Ennemie que le poète était venu forlancer à la fin du siècle précédent ?

vendredi 16 janvier 2009

"Notes de Poëte" : une préface de Saint-Pol-Roux au Salon des Peintres de Bretagne (1937)

C'est une chose assez rare que cette petite plaquette d'une douzaine de pages qui sert de catalogue au "Salon des Peintres de la Bretagne" organisé par l'UNION ARTISTIQUE DE QUIMPER du 25 juillet au 13 août 1937. Et je ne suis pas mécontent qu'elle ait tout récemment rejoint ma bibliothèque, et plus particulièrement son rayonnage magnifique. Pourtant, elle ne paie pas de mine cette publication jaunie, qui n'est pas même illustrée - presque un comble pour un catalogue d'art, et d'art pictural. Il n'y figure en effet que les noms des artistes et les titres des 270 oeuvres exposées. Parmi les peintres et sculpteurs présentés, citons Antral, François Caujan, Maurice Denis, Désiré-Lucas, Mathurin Méheut, René Quillivic, Sévellec, qui ne sont pas des inconnus. On peut donc, à la découverte de ces noms, regretter l'absence de reproductions, mais, personnellement, je me console aisément de ces lacunes illustres car la vraie singularité de cette plaquette, c'est sa préface, signée Saint-Pol-Roux.


On y chercherait vainement une présentation circonstanciée et circonstancielle de la manifestation ; ce sont, sans lien explicite avec cette exposition-ci, des "Notes de Poëte" sur la peinture, qui furent reprises par René Rougerie dans Les Traditions de l'Avenir (pp. 95-100, 1974). Mais l'éditeur les a probablement reproduites à partir d'un manuscrit de Saint-Pol-Roux, peut-être une première version, car la préface du catalogue est amputée de quelques lignes figurant dans le volume. Et le travail typographique, sur la police, la taille des caractères de certains mots ou groupes de mots, le jeu des gras, des italiques, des capitales, ne sont pas rendus dans le livre. Ce qui est dommage, car à regarder cette préface de catalogue d'art vierge d'illustrations, on s'aperçoit que le plus imagier de tous les artistes représentés, c'était encore le préfacier-poète : Saint-Pol-Roux le Magnifique.

dimanche 9 décembre 2007

Une acquisition récente : le n°87 (octobre 1885) de LA JEUNE FRANCE

J'ai reçu, cette semaine, ce beau numéro de La Jeune France, déniché par l'incontournable Bruno Leclercq. Il s'agit de la 87e livraison, parue en octobre 1885. La revue, créée en 1878 par Albert Allenet, en était alors à sa huitième année; à partir de 1883, après la mort de son créateur, elle fut dirigée par Paul Demeny, dont le nom n'est pas inconnu aux rimbaldiens. La Jeune France fut accueillante aux écrivains et poètes de tout bord, avec une préférence, peut-être, pour les parnassiens, et pour les réputations déjà acquises, ce qui la rendit tout à fait respectable. Mais cette petite-soeur littéraire de la Revue des Deux Mondes, parce que justement strictement littéraire, ne demeura pas insensible aux évolutions du temps, et sut faire place aux jeunes. Ainsi, Emile Michelet devint secrétaire de rédaction dès le n°73 (25 juin 1884), avant d'être rejoint, à partir du n°82 (mars-avril-mai 1885), par Rodolphe Darzens. Ces deux noms ne nous sont pas étrangers, que l'on retrouvera, quelques mois plus tard, au sommaire des livraisons de La Pléiade. C'est Darzens qui fit entrer Mikhaël, son ami et condisciple de Condorcet, à La Jeune France, lui réservant une chronique régulière, la "gazette rimée" signée Pasquin.

Ce 87e numéro est historiquement important pour qui s'intéresse au Symbolisme. Car, aux côtés des contributions de Robert Caze, François Coppée, Tancrède Martel, Victor d'Auriac, Edmond Galabert, Paul Demeny et du prometteur Charles Morice, on trouve des articles, des proses et des poèmes d'Emile Michelet ("Culs-de-Lampe"), Ephraïm Mikhaël ("Les Décadents" & "Gazette rimée : L'apothéose de Francisque Sarcey"), de Rodolphe Darzens ("Critique littéraire"), Jean Ajalbert ("Marine") et Paul Roux ("Arrivée") qui préfigurent, trois mois avant que vagisse l'idée en leur esprit, ce que sera La Pléiade, revue à couverture violette et au format à peu près similaire. Ils en conserveront d'ailleurs l'imprimeur : Alcan Lévy. Ces jeunes poètes s'étaient reconnus et avaient trouvé, en même temps que de nouveaux maîtres, leurs voix respectives dans un dépassement des contraintes parnassiennes. Le poème "Arrivée" de Paul Roux est significatif, qui, plus métaphoriquement dense que ses productions précédentes, retraçant des retrouvailles familiales sous la menace du temps qui s'égrène, annonce en réalité un nouveau départ poétique.

lundi 12 novembre 2007

Les Reposoirs de la Procession - tome premier (2) : Le Livre Magnifique

J'avais consacré, cet été, un premier billet au recueil de 1893, plus particulièrement à son élaboration et à sa structure, signalant l'importance du volume dans l'oeuvre de Saint-Pol-Roux. En voici un second, texte d'une communication ancienne déjà, entièrement dédié au "liminaire" des Reposoirs de la Procession, longue et orgueilleuse préface-manifeste qui doit se lire, après la lettre à Huret et "De l'art Magnifique", comme le troisième exposé théorique de l'idéoréalisme, mais, cette fois-ci, indissociable de l'oeuvre même et désignant aux contemporains sceptiques le recueil comme étant le Livre Magnifique.

En dehors de poèmes donnés dans les pages des jeunes revues à dominance symboliste, et d’articles, pour la plupart, à vocation manifestaire, Saint-Pol-Roux n’a jusqu’alors publié aucun recueil, aucune pièce de théâtre permettant de confirmer la nouveauté du Magnificisme par rapport au symbolisme.

C’est probablement ce qui conduit le poète à choisir, en 1893, la préface de son premier recueil de poèmes en prose, Les Reposoirs de la Procession, comme lieu d’un troisième exposé de sa théorie poétique, convertie en "idéoréalisme", néologisme moins clinquant et moins orgueilleusement connoté que le précédent. Inscrire le discours manifestaire dans le discours préfaciel permet à l’auteur de jouer sur une ambiguïté générique; le premier se présente comme une parole essentielle, quand le second est une parole annexe, subordonnée à un texte qu’il est chargé de présenter et/ou de commenter; un manifeste possède une relative autonomie : ses supports éditoriaux sont multiples; il peut procéder d’une démarche déductive, somme théorique déduite de pratiques antérieures, ou inductive, annonçant alors des œuvres qui seront élaborées selon les principes qui y sont édictés; une préface est hétéronome; ou comme l’écrit Jean-Marie Gleizes(1) : "le préfaciel est par définition un discours qui va vers son annulation (l’œuvre), une préface est toujours en trop (…). La préface se mime et se mine et peut dire son impossibilité parce qu’elle sait qu’elle n’est jamais absolument nécessaire. Le manifeste, au contraire, discours par définition nécessaire, ne peut se découvrir impossible." Et autre différence, d’ordre génétique celle-ci : si la préface est écrite après que l’œuvre est constituée, la rédaction du manifeste peut très bien précéder la composition du roman, ou ici du recueil. Dès lors, faire le choix de la préface comme lieu du discours manifestaire, c’est créer une relation ambiguë entre le texte et son pré-texte, une interdépendance où il paraît bien difficile de démêler lequel, de la préface ou du recueil prime sur l’autre.

Il convient tout d’abord de remarquer que le "liminaire" des Reposoirs de la Procession, ouvrage tiré à 537 exemplaires à compte d’auteur avec une participation minime du Mercure de France, témoignant donc d’une maîtrise auctoriale complète, s’inscrit dans un dispositif péritextuel particulièrement dense et complexe, dont certains des éléments font sens avec le discours préfaciel. Le titre, à la fois thématique et rhématique, présente le recueil comme un ensemble de pauses ou de stations, reposoirs, effectuées au cours d’un itinéraire sacré, la procession, qui oblige le lecteur à lire les poèmes dans l’ordre donné et à parcourir à son tour le chemin processionnal. Sous le titre, l’indication "tome premier" présente le recueil comme appartenant à une série dont "Les Reposoirs de la Procession" constituent le titre général. Aussi, la préface intitulée "Liminaire des Reposoirs de la Procession" doit être considérée non pas comme celle, particulière, de ce premier tome, mais comme la préface générale d’un ensemble. Le "liminaire" ne fera donc entièrement sens qu’en regard de l’œuvre intégrale, ainsi que le laisse entendre une lettre de l’auteur à Jehan Rictus, datée de la fin 1893, où il précise : "J’attaque à peine le second volume, et rien n’est possible avant de connaître absolument tout". Entre la liste des ouvrages du même auteur où est annoncée la parution prochaine des tomes suivants et la page de titre, Saint-Pol-Roux insère un portrait photographique, mise en avant physique du poète qui contribue à fortement personnaliser un recueil dont les poèmes sont tous écrits à la première personne et qui, dans la préface, sera présenté comme une sorte d’autobiographie poétique. Vient ensuite une dédicace, "A mon père", nouvelle marque de personnalisation qui s’appuie sur le lien familial, en même temps qu’elle rappelle peut-être Hugo dédiant Cromwell (1827) au sien. Il est, par ailleurs, probable que l’ouvrage du premier maître reconnu de Saint-Pol-Roux, précédé de sa monumentale préface, lui ait servi de modèle, le Magnifique espérant à son tour révolutionner le champ littéraire de la fin du XIXe siècle. A cette référence implicite, s’ajoutent cinq épigraphes allographes; la première, isolée, s’appliquant probablement au recueil entier, est une citation de La Bruyère qui sonne comme une anticipation des critiques : "Celui qui n’a égard, en écrivant, qu’au goût de son siècle, songe plus à sa personne qu’à ses écrits : il faut toujours tendre à la perfection, et alors cette justice qui nous est quelquefois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre». Les quatre épigraphes suivantes font face à la page de titre du "liminaire". Elles fonctionnent donc comme discours d’autorité sur lesquels s’appuie l’exposé idéoréaliste, soit sur l’idéalisme platonicien avec Platon et Plotin, et sur une tradition ésotérique de la poésie, avec le Second Faust de Goethe et l’inscription du temple de Delphes. On le voit, à l’intérieur du péritexte général du recueil, apparaît un autre péritexte, propre à la préface, qui par sa fonction de commentaire, isole le discours préfaciel et lui confère une certaine autonomie : autonomie du propos argumentatif et didactique par rapport au recueil de poèmes mais qui marque sa dépendance par rapport aux manifestes précédents et notamment, "De l’Art Magnifique", l’article de 1892, dans lequel Saint-Pol-Roux citait déjà les définitions platoniciennes et plotiniennes du "Beau", y écrivant que l’art magnifique "s’autorise de la splendeur du vrai de Platon et de la beauté, c’est l’idée visible de Plotin(2)". Le "liminaire des Reposoirs de la Procession" poursuit alors la réflexion théorique entamée deux ans plus tôt et s’insère dans un corpus de textes, au moins trois, qui présentent une unité discursive, thématique et formelle apparemment plus forte que celle, constituée dans le livre, entre le recueil et sa préface. Certains commentateurs contemporains souligneront, par ailleurs, dans leur compte-rendu l’étrangeté de ce "liminaire" : "Le Liminaire des Reposoirs est un seuil obscur(3)", observera Lucien Muhlfeld dans la Revue Blanche; "On démêle mal, peut-être, tout ce que renferme de postulats esthétiques ou métaphysiques son "liminaire", complètera Marc Legrand dans l’Ermitage, ajoutant : "Ainsi jadis a-t-on critiqué la brillante redondance et l’obscurité des préfaces de Hugo.(4)"; et Edmond Coutances, dans les Essais d’Art Libre : "Entassez préfaces et liminaires, vous ne parviendrez pas à donner l’unité à ce livre, parure sertie de multiples pierreries qui, prises séparément, peuvent être de pureté et d’éclat merveilleux, mais qui, réunies, choquent par le contraste brutal de leurs multicolores reflets.(5)"

En réalité, le lien entre préface et recueil est bien moins artificiel qu’il n’y paraît. Dès le titre, Saint-Pol-Roux cherche à marquer syntaxiquement la relation entre le texte préfaciel et le corps du recueil. Là où il aurait pu se contenter d’indiquer "liminaire", il tient à dire sa dépendance en lui adjoignant un complément de nom qui en réduit la portée. Il s’agit bien d’un discours concernant un ensemble poétique qui s’intitule les "Reposoirs de la Procession". En même temps, le terme "liminaire" est typographiquement mis en valeur; ses lettres sont sensiblement plus grosses que celles du titre du recueil en position de complément du nom, comme pour attirer l’attention du lecteur sur ce mot de "liminaire" et pour signifier que le texte qu’il désigne recèle plus d’importance qu’il est traditionnellement convenu de lui donner. Il faut, en effet, rappeler que "liminaire" est un adjectif issu du latin "liminaris" ("qui concerne le seuil"), qualifiant presque systématiquement une épître placée en tête d’ouvrage. La substantivation ici le donne comme l’équivalent non plus de l’adjectif mais du nom latin "limen", et fait littéralement du liminaire, un seuil, c’est-à-dire un texte limite, indiquant l’entrée de l’ouvrage, et participant à son architecture, formant une partie, non plus annexe ou superflue, mais constitutive du recueil.

En amputer les Reposoirs de la Procession reviendrait, par ailleurs, d’un point de vue purement comptable, à amputer le tome I de plus d’un neuvième de son volume, le liminaire couvrant 26 pages sur 226. Texte monumental donc, à la Hugo, qui à la fois constitue un tout et entre dans l’économie générale de l’ouvrage, qui sert de préface et dépasse le simple statut préfaciel. J’ai précisé que Saint-Pol-Roux investissait le lieu de la préface pour y inscrire un discours de type "manifeste". A lire le "liminaire", on retrouve assez aisément les éléments d’une préface auctoriale canonique, en début et en fin de texte. Il suffirait de sauter une vingtaine de pages pour retrouver un discours préfaciel classique, composé des deux premiers paragraphes et des quatre derniers à partir de la répétition du titre. Ce qui donnerait le texte suivant :

Le pas de ma vie – la vie, ce pèlerinage de la mort ! – s’avance vers l’Idée à travers la Nature, et mon âme en extase d’aube ou de soleil ou de nuit s’arrête à la moindre occasion dont Celle-ci pare Celle-là.

L’idée, naïve ou merveilleuse ou triste, j’en courtise toute signification d’apparence et, l’heure mûre, je la fais Mienne, malgré cette épanouie vigilance des choses qui fascine, éblouit, distrait, fige l’audace corporelle, mais que sait outrepasser la témérité spirituelle.

LES REPOSOIRS DE LA PROCESSION

Les livres relevant de ce titre collectif réunissent les tablettes où sont consignées les
variées impressions de la route étrange [en renvoi, une note sur l’organisation du recueil].

Sorte de Mémoires des sens, du cœur et de l’esprit, ces miscellanées sans date où j’ai commenté l’intimité de Dieu, les mobiles des spectacles inertes et les drames de la chair et de l’âme.

J’espère, dores et déjà, qu’on pardonnera à certaines confessions leur sincérité.

La louable ambition du poète est de faire œuvre de dieu par le front mais on ne peut le mépriser de rester homme par le pied.

Ma récompense serait que cette orchestration de litanies et de lamentations, d’heurs et de tourments, d’humilités et d’orgueils, de réticences et d’aveux, mît en clair relief mon âme, – ma pauvre âme inquiète de meilleur.
Un discours à la première personne commentant et annonçant tout naturellement le texte qu’il précède; avec un premier paragraphe qui explicite le titre, un second qui révèle au lecteur la manière du poète et l’objet de sa poésie, un troisième qui traite de la composition d’ensemble, avec le rappel de la dialectique propre au recueil poétique entre unité du livre et diversité des poèmes, un quatrième qui tente d’apporter une définition générique ("sorte de Mémoires des sens, du cœur et de l’esprit") pour le moins inattendue, les trois paragraphes suivants cherchant à prévenir la critique en avouant les faiblesses de l’auteur. Rien n’empêche, par conséquent, de penser qu’un tel texte pût constituer à l’origine le premier état de la préface, préface que Saint-Pol-Roux aurait par la suite scindée pour y insérer un autre texte, a priori indépendant; collage que dissimulent difficilement les astérisques d’une part et l’énoncé déclaratif, "Que je dise, d’abord" d’autre part, rompant le déroulement normal de la préface sur plus de vingt pages, et introduisant une longue digression, présentée comme nécessaire. Evidemment, il ne s’agit pas de placer là n’importe quel texte; tout manifeste en position de préface se rattache d’une manière ou d’une autre, par ce qu’il dit du genre, des thèmes, de la forme choisie, à ce qui reste pour le lecteur l’essentiel, l’œuvre proprement dite. On imagine mal Hugo intervertir les préfaces de Cromwell et des Odes et Ballades. Ainsi, en exhibant aussi ostensiblement les points de colle, Saint-Pol-Roux veut-il attirer l’attention de son lecteur sur l’étrangeté d’un discours, conçu antérieurement au recueil, et qui néanmoins s’impose dans son économie. Plusieurs indices viennent corroborer l’idée du collage. Je l’ai dit, les éléments du péritexte permettent d’isoler le texte et de lui attribuer un degré d’autonomie plus élevé. Or, le discours intercalé dans la préface s’accompagne d’un conséquent appareil de notes, pas moins de vingt et une, paraphrases ou commentaires de certaines parties, voire extraits de poèmes. Parmi celles-ci, près de la moitié sont des citations autographes tirées d’articles ou d’ouvrages, dont, d’après la bibliographie du poète, un seul, le plus cité, a paru : "De l’Art Magnifique". Les autres, intitulés Notes, De l’Idéoréalisme, Rôle de Magnus : litanies de Dieu, Coecilian et Lazare, projets ou livres abandonnés dans le tiroir du poète, ne correspondent évidemment à rien dans l’esprit du lecteur. Nous ignorons pour la plupart ce qu’ils sont; aussi, ces titres ne valent que par leur abondance, d’autant plus que dans le corps du recueil, 12 poèmes sur 25 seront précédés d’épigraphes auctoriales issues de textes, majoritairement publiés, qui viennent grossir la liste. En effet, l’abondance des titres fait reposer le discours manifestaire, non plus sur un corpus virtuel, à construire, mais sur une réflexion déjà entamée et sur une pratique poétique; elle donne le sentiment qu’une œuvre préexiste et, de fait, légitime la parole du poète, qui apparaît, dès lors, expérimenté. Le liminaire se présente donc comme une somme, résultant d’une évolution théorique et de sa mise en application. Il est un discours d’autorité.

On retrouve bien là une des caractéristiques essentielles du manifeste dont la fonction est de dénoncer une crise, ici idéologique et littéraire, et d’y remédier par l’apport d’un savoir(6). Les auteurs de manifestes possèdent une connaissance du monde dans lequel ils évoluent; détenteurs de vérités, ils tentent d’imposer leur voix comme la seule à suivre, comme voix du salut. Dans sa réponse à l’Enquête sur l’évolution littéraire, Saint-Pol-Roux présentait les différents mouvements qui précédaient l’avènement du Magnificisme comme de simples étapes, considérant que le symbolisme "est le bout du bâton dont l’autre bout est le Naturalisme", au risque de se retrouver isolé – ce qui arriva – sur le champ de bataille littéraire. Dans le liminaire, le propos est bien moins polémique; une simple note rappelle l’opposition à l’école de Zola : "D’aucuns nous bernent de parfois citer Jésus, y est-il dit. Ne fût-il pas compagnon de sagesse et poëte de charme ? Il devrait être licite de le préférer à Rougonmacquart."; et seul le récit qui y est fait, quelques lignes plus loin, de la révélation idéoréaliste laisse implicitement entendre une critique du symbolisme. Il s'agit, en gommant les éléments d’une polémique, aux traces désormais discrètes, de rompre l’isolement, et de donner le sentiment d’une communauté possible réunie autour de l’idéoréalisme, communauté encore toute virtuelle, mais dont certaines dédicaces placées en tête de 24 des 25 poèmes pourraient fournir la liste idéale, avec les noms de Henri de Régnier, Francis Vielé-Griffin, François Coulon, Remy de Gourmont, Bernard Lazare, Henri Mazel, Jules Renard, Louis Denise, Lucien Muhlfeld, Joris-Karl Huysmans, Jean Lorrain, Charles-Henri Hirsch, Stuart Merrill et Camille Mauclair. Pour s’imposer, un manifeste, bien que composé par un seul auteur, doit en effet fédérer, autour du constat et de la doctrine qu’il expose, un certain nombre d’individus dont les œuvres passées ou futures pourront apparaître comme exemplaires de la théorie nouvelle. Le rédacteur du manifeste n’en est alors que le porte-parole officiel, même si ce rôle lui attribue, de facto, la place du fondateur.

Qu’en est-il dans le liminaire ? Le passage du discours préfaciel au discours manifestaire s’effectue tout d’abord sur le plan de l’énonciation. Jean-Marie Gleizes y voit naturellement une des différences majeures qui permet de distinguer ces deux types de textes prescriptifs : "La préface, dit-il, est tendanciellement, un discours à la première personne du singulier : l’auteur s’y expose et s’y propose, et s’y impose, comme auteur, et comme tel type d’auteur. […] le manifeste est tendanciellement, un discours à la première personne du pluriel : le "nous" qu’il inscrit n’est ni l’affaiblissement modeste ni le gonflement glorieux d’un "je", c’est vraiment, en principe, une instance collective(7)." La partie préfacielle, proprement dite, du liminaire répond tout à fait à la première définition de Jean-Marie Gleizes. La partie "collée", manifestaire, semble plus complexe. L’énonciation individuelle reste première et se trouve même mise en valeur par le ton déclaratif : "Que je dise, d’abord :". Suit alors l’exposé d’une connaissance empirique du monde dont l’auteur souligne la relativité toute subjective : "Le monde des choses (…) me semble l’enseigne inadéquate du monde des idées; l’homme me paraît n’habiter qu’une féerie d’indices vagues (…) Croyant à des idées subtiles sinon avares qu’un déguisement protège, je vois le saisissable en miséricordieux et joli mensonge de la Beauté." Expérience toute individuelle donc mais qui sert seulement de préalable à un discours de révélation ("Et voici l’univers sensible : bénigne aumône de l’apocalypse latente", lit-on au paragraphe suivant), discours de révélation dans lequel le "je" disparaît et laisse place à une énonciation catégorielle, impersonnelle, puis collective. De relative, la connaissance devient évidente, elle s’impose, dans une parole sentencielle qui montre plus qu’elle ne démontre. Saint-Pol-Roux met alors en place un dispositif définitionnel à tiroir, suite d’aphorismes découlant les uns des autres qui fonctionnent moins comme arguments que comme révélateurs successifs de vérité. On peut ainsi distinguer six ensembles construits sur ce modèle, chacun aboutissant à une définition du poète, sous-entendu, idéoréaliste. Il s’agit, grâce aux tournures impersonnelles et à l’effacement du sujet particulier, d’élaborer un savoir commun à partir duquel justifier une conception de la poésie et y faire adhérer le lecteur. Le premier ensemble, délimité par les astérisques, se fonde sur des généralités identifiables par tous, "le monde des choses", "la Beauté", "l’univers sensible", "vivre" que l’auteur se charge de définir, se situant ainsi parmi les autres hommes, et soumis aux mêmes lois : "Vivre, dit-il, c’est donc assister à la Comédie des Secrets", cette Comédie est un "spectacle acroamatique dont il sied de hardiment rechercher les clefs" et "il sera sage de n’y voir qu’un prologue aussi bref qu’un appel de trompette"; l’énonciation impersonnelle permettant d’édicter un certain nombre de vérités générales et de régler la conduite des hommes autorise alors le passage à l’énonciation collective qui dessine, dans un premier temps, une large communauté, l’humanité entière, communauté qui ira, au cours du liminaire, en s’écrémant ou en se précisant. Ainsi, les "nous" qui apparaissent dans cet ensemble initial ("Toutes les sciences incubant en nous à l’état potentiel et divinatoire, nous pouvons savoir tout par nous-même") réunissent la totalité des hommes, tous possibles lecteurs des Reposoirs de la Procession, que le discours de l’auteur, en leur proposant une conception originale, doit conduire sur une voie nouvelle. C’est dire combien le propos manifestaire, prescriptif et didactique, se confond pour Saint-Pol-Roux avec un enseignement à prodiguer, et fait entrer le lecteur dans un processus initiatique.

On comprend, maintenant, la raison qui a pu pousser le poète à insérer un tel texte au sein de sa préface. "Sorte de Mémoires des sens, du cœur et de l’esprit", les Reposoirs de la Procession forment le récit d’une expérience individuelle, présenté comme autobiographique et constitué autour de la figure centrale du poète. Les "tablettes", titre générique que Saint-Pol-Roux préfère à celui de poèmes en prose, fixent les étapes d’un pèlerinage, du lever du jour à la tombée de la nuit, au cours duquel le pèlerin acquiert une connaissance du monde, ou plutôt, au cours duquel le spectacle ésotérique du monde lui est révélé. Ce premier tome représente donc une initiation poétique personnelle offerte au lecteur comme exemplaire. Et le "liminaire" des Reposoirs de la Procession se charge alors de rassembler à son usage la somme des connaissances acquises par le poète tout au long de son "pèlerinage à travers la nature". C’est ainsi qu’il faut sans doute interpréter le sonnet-épigraphe, reproduit en regard des premières phrases du liminaire :

Pèlerin magnifique en palmes de mémoire
(O tes pieds nus sur le blasphème des rouliers !)
Néglige les crachats épars dans le grimoire
Injuste des crapauds qui te sont des souliers.

Enlinceulant ta rose horloge d’existence,
Evoque ton fantôme à la table des fols
Et partage son aigle aux ailes de distance
Afin d’apprivoiser la foi des tournesols.

De là, miséricorde aux bons plis de chaumière
Avec un front de treille et la bouche trémière,
Adopte les vieux loups qui bêlent par les champs

Et régénère leur prunelle douloureuse
Au diamant qui rit dans la houille des temps
Comme l’agate en fleur d’une chatte amoureuse.
Intitulé "Message au poëte adolescent", soit un message adressé au poète en formation, en voie d’initiation, le sonnet remplit la fonction d’une épître dédicatoire, et d’une certaine manière, redouble la préface, reprenant l’identification du poète au pèlerin dont ici l’adjectif qualificatif rappelle le Magnificisme théorisé les années précédentes; pèlerin auquel l’auteur prescrit un certain nombre d’actes à accomplir, sorte de mode d’emploi poétique et itinéraire de lecture. Ce "Message au poëte adolescent", destinataire indéfini, s’adresse, dès lors, tout aussi bien au lecteur lui-même qu’il convient de transformer progressivement en poète. Il s’agit par conséquent de révéler à l’homme lisant le recueil l’insuffisance du monde dans lequel il vit et le rendant à une pleine conscience de lui-même de le révéler en tant que poète. Tel était le sens de l’inscription du temple de Delphes mise en épigraphe au liminaire, le "connais-toi toi-même" aboutissant à une prise de conscience poétique.

La composition du texte, en ses six ensembles séparés par des astérisques, rend compte de la progression initiatique. On l’a vu, le premier réalise un constat général et donne les définitions du monde, de la Beauté, des possibilités de l’homme, et s’achève sur une première révélation, celle de la double-nature, humaine et divine, du poète. Le second développe en quatre sous-ensembles des considérations sur l’œuvre conçue comme l’expression individuelle et artistique de la Beauté; chaque homme en possède une part qu’il lui revient d’exprimer : "Aussi variée que ses miroirs inconscients ou conscients, l’une Beauté est conséquemment plusieurs, puisqu’une idée singulière d’elle hante chaque homme."; cette œuvre doit s’imposer comme nouvelle, originale, et ne s’appuyer sur aucun modèle : "On honore justement la victoire d’un génie, néanmoins conseiller la dictature de tel chef-d’œuvre et l’ériger en exemple obligatoire et dogmatique constituerait une erreur d’esclave" – on retrouve ici le discours de rupture propre aux manifestes; d’où la définition de la nouvelle esthétique : "L’Art nôtre, on le voit, est par-dessus tout l’Art de l’homme. / Art de l’avènement de toutes les intelligences ! art d’initiative et de spontanéité ! art ipséiste par excellence ! idéalanarchie ! religion prométhéenne !", nouvelle esthétique ouverte à tous, puisque ne dépendant d’aucun modèle préalable mais uniquement de la volonté et de l’imagination de l’individu – "art nôtre, art de l’homme", c’est-à-dire autant le mien, auteur des Reposoirs de la Procession, que le tien, lecteur; à sa manière, Saint-Pol-Roux réaffirme la prescription de Lautréamont selon laquelle "la poésie doit être faite par tous, non par un" : "il suffit, ajoute-t-il, à l’esprit humain de secouer les chaînes de la crainte et d’avoir fermement conscience de sa valeur". Le troisième ensemble met l’accent sur la nécessaire et orgueilleuse individualité de toute œuvre : "Que l’un après l’autre et dans les délais naturels plusieurs mâles fécondent la même femelle, chaque mâle en obtiendra un rejeton à son image. / De même pour la Beauté, le poëte, l’œuvre". Alors que les précédents se construisaient sur le passage d’une énonciation impersonnelle à une énonciation collective, réunissant poète(s) et lecteur, l’ensemble suivant repose sur un récit à la première personne, relation d’une expérience déceptive :

Mon vœu premier fut, écartant le relatif, de dévisager l’absolu.

Mainte fois, hélas ! succomba ma hardiesse qui s’acharnait à préciser l’imprécis, à définir l’infini narquois derrière les vitraux du fini.

S’il advint que mon "roseau pensant" se complut aux superficialités de l’idole, c’est que les bagatelles de la morphe parurent suffisantes au roseau de telle heure oisive, c’est encore que la prudence conseillait au pâle pensant de s’en tenir au seuil de tel monstre.

Non pas que je récuse le service des matériaux affranchis et purs !
Le récit, écrit sur le mode mythique, sans indications spatio-temporelles précises, apparaît comme une étape de l’initiation de l’auteur, le transportant dans un temps où il n’était encore qu’un poète adolescent, apprenant son métier, un temps où la seule alternative était de choisir entre pratique symboliste et pratique parnassienne. L’image "les vitraux du fini" peut en effet renvoyer à la poésie mallarméenne et à celle des épigones du maître de la rue de Rome, fuyant le réel pour un ailleurs improbable, moyenâgeux ou mythologique; quand les "superficialités de l’idole" et "les bagatelles de la morphe" réfèrent probablement à la poésie descriptive de certains parnassiens. Le récit de cette hésitation, de cette errance initiatique, fonctionnant comme une mise en garde à destination de cet autre "poète adolescent" qu’est le lecteur, légitime alors l’énoncé salutaire d’une troisième voie qui réduit la contradiction énoncée plus haut puisque l’absolu ne se trouve plus dans un au-delà, mais ici-bas, au cœur même du réel, de la matière. Cette troisième voie, résolution dialectique, c’est l’idéoréalisme que Saint-Pol-Roux peut désormais définir, dans la pure tradition des manifestes : "La règle première du poëte est de dématérialiser le sensible pour pénétrer l’intelligible et percevoir l’idée; la règle seconde est, cette essence une fois connue, d’en immatérialiser, au gré de son idiosyncrasie, les concepts. Ce renouvellement intégral ou partiel de la face du monde caractérise l’œuvre du poëte".

Parti du constat de l’insuffisance du monde matériel et de son inadéquation au monde des idées, Saint-Pol-Roux amène progressivement son lecteur, par révélations successives, les aphorismes et définitions, à refaire un cheminement identique afin d’enregistrer son adhésion aux principes idéoréalistes. Et le lecteur, changé, puisque initié, en confrère potentiel, et c’est sous ce titre que l’auteur s’adressera désormais à lui, comme l’indique une phrase du cinquième ensemble ("Notre existence, poètes, est à la merci de notre œuvre"), ne peut que souscrire à la définition qu’élabore la préface du recueil, définition du poète qui, une fois les règles de l’idéoréalisme édictées, en devient le sujet principal. Aussi, en dernière instance, le liminaire, par son action sur le lecteur, pourrait bien apparaître comme une réhabilitation de cette figure marginale. Le symbolisme, ou en tout cas un certain symbolisme déformé par sa réception, aura contribué à faire du poète un être inaccessible, tout entier tourné vers son rêve et peu soucieux des affaires de ce monde, presque évanescent. Devançant la théorie naturiste, le poète selon Saint-Pol-Roux, tel que conçu dans le liminaire et dans le recueil des Reposoirs de la Procession, appartient au monde, et, loin de le fuir, agit sur lui. Il est un homme parmi les hommes ayant, comme le dit notre texte, "pris conscience de sa valeur". Dans un des premiers paragraphes du "liminaire", l’auteur affirmait que "chaque être est durant sa vie le centre de l’Eternité"; et à la fin, on peut lire cette nouvelle caractérisation du poète, figurant "l’entière humanité dans un seul homme : synthèse humaine que ce centre de l’éternité". La reprise d’un même syntagme définissant initialement l’homme, en général, puis, dans les dernières lignes du raisonnement, cet humain particulier qu’est le poète, permet de mesurer le chemin initiatique parcouru. Aussi, le lecteur, considéré comme "poète adolescent", non plus extérieur au texte qu’il lit, mais intégré au discours, par l’énoncé de vérités générales auxquelles il ne peut qu’adhérer, et par l’énonciation collective qui l’assujettit au "Je" surplombant du rédacteur de la préface, se voit-il contraint à partager une valorisation inhabituelle du poète, pour un genre où une rhétorique de l’effacement et de la modestie auctoriale est généralement de mise. Gérard Genette, à propos de la fonction des préfaces, écrit, dans Seuils, qu’il faut "valoriser le texte sans indisposer le lecteur par une valorisation trop immodeste, ou simplement trop visible, de son auteur", ajoutant que "d’une façon plus générale, le mot talent est tabou. Le mot génie aussi, bien sûr(8)." Le "liminaire" des Reposoirs de la Procession fait exactement l’inverse, puisque l’image du poète y est exhibée et qu’orgueil et génie sont donnés comme caractéristiques nécessaires du poète, le présentant comme concurrent de Dieu. Je me contenterai de citer deux passages où l’hérésie préfacielle est manifeste : p. 7 - "L’orgueil de l’homme est sans doute pour les pusillanimes traditionnaires la fin de la sagesse, mais pour nous il est à coup sûr le commencement du génie" et p. 16 - "Le poète continue Dieu, et la poésie n’est que le renouveau de l’archaïque pensée divine. Additionnées ces paroles aux déjà dites, on obtient : tout poète est une nouvelle édition corrigée et augmentée de Dieu". Certes, les tournures impersonnelles, les énonciations catégorielles et les premières personnes du pluriel tendent à dissimuler un "Je" potentiellement gênant; cependant le récit d’expériences personnelles et les deux énoncés déclaratifs ("Que je dise, d’abord :" et "Je le répète : au poète de condescendre"), chargés d’initier le discours ou de le relancer, placent tout ce qui y est dit sous la seule responsabilité, la seule maîtrise d’un "Je" qui n’est plus simplement l’auteur-signataire du recueil des Reposoirs de la Procession, mais le poète, c’est-à-dire celui-là même dont on parle : poète adulte, ayant achevé son initiation et naturellement devenu maître. Les notes du "liminaire", avec leurs citations tirées d’articles ou d’œuvres de l’auteur, sont par ailleurs là pour confirmer qu’il s’agit bien des propos d’un individu unique; et le portrait photographique inséré au début de l’ouvrage vient donner une image physique de ce poète, défini dans le texte.

Le dernier ensemble du "liminaire", avant la reprise du cours normal de la préface, achève de confondre l’auteur avec sa définition, par le retour de la première personne ("Je m’arrêterais si le scrupule d’avoir offensé les Choses ne m’obligeait à leur faire une amende honorable"). Il est possible de diviser cet ultime ensemble en deux mouvements : le premier constitué par une définition en forme de question-réponse impersonnelle ("Et n’est-ce pas le mérite du poète de posséder une âme multiple (…) d’être le héros des sept couleurs de l’arc-en-ciel ?" / "le poète figure l’entière humanité dans un seul homme.") qui encadre un paragraphe à la première personne, dans lequel l’auteur illustre lui-même cette définition ("Toutes les opinions éparses m’habitent tour à tour (…) Je m’avoue légion comme les religions et les hérésies, etc."); le second mouvement se développe sur le mode lyrique, composé d’une adresse aux Choses puis d’une litanie, annonçant celles du recueil, et qui s’achève sur la seule coïncidence explicite du texte, identifiant le "je" au poète : "O Choses, jeunes, vieilles, petites, grandes, minces, grosses, légères, lourdes, opaques, diaphanes, terrestres, aériennes, marines, mâles, femelles, saintes, profanes, laides, belles, douces, terribles, – pardonnez au poète qui parmi vous passa ravi…"

Finalement, Saint-Pol-Roux semble avoir pris à la lettre les critiques adressées à ses manifestes précédents en faisant de l’idéoréalisme, non une école nouvelle, regroupant autour de principes esthétiques un certain nombre d’artistes et de poètes, mais le point de départ d’une généralisation de la poésie – faite par tous, allant de pair avec son individualisation. La définition du Symbolisme comme étant l’expression de "l’individualisme en art" se trouve ici radicalisée.

Ainsi, le "liminaire" des Reposoirs de la Procession, texte étrange, composite, dans lequel un manifeste, poursuivant une réflexion entamée deux ans auparavant, semble cousu sur une préface assez conventionnelle, apparaît-il non plus comme un texte subordonné au recueil, ou comme privilégiant d’une autonomie relative, mais comme partie intégrante du projet des Reposoirs de la Procession. En effet, quand le recueil se lit comme le récit poétique d’une initiation personnelle, le "liminaire" rassemble les connaissances acquises par le héros dudit récit en un discours, relevant d’une pragmatique qui invite le lecteur à suivre, à son tour, l’itinéraire initiatique, à se faire poète.

J’ignore quel supplément de sens, les tomes qui n’ont jamais paru auraient pu lui donner. Lorsque Saint-Pol-Roux, en 1901, 1904, 1907, publiera trois nouveaux recueils de "tablettes" sous le titre général des Reposoirs, le projet aura changé. Le "liminaire" ne sera pas repris; quelques citations serviront, néanmoins, à illustrer le propos des "avertissements"; d’autres, plus longues, seront insérées dans les "poèmes" eux-mêmes, inversant le procédé qui, dans le liminaire, didactique, introduisait une litanie des Choses, et rendant textuellement inséparable théorie et pratique de la poésie. Et la frontière générique disparaîtra complètement, au début des années trente, avec la parution de cet autre seuil, le "liminaire" lyrique de La Répoétique, l'autre grand œuvre de Saint-Pol-Roux.


1. Jean-Marie Gleizes, « Manifestes, Préfaces / Sur quelques aspects du prescriptif », Littérature, n°39, octobre 1980, p. 16.
2. « De l’Art Magnifique », Mercure de France, février 1892.
3. Lucien Muhlfeld, « Chronique de la Littérature », La Revue Blanche, n° 28, février 1894, p. 180-181.
4. Marc Legrand, « Les Reposoirs de la Procession, par Saint-Pol-Roux », L’Ermitage, V, n°6, juin 1894, p. 371-373.
5. Edmond Coutances, « Les Livres : Les Reposoirs de la Procession – tome I – par Saint-Pol-Roux », Essais d’Art Libre, t. V, n°21, juin-juillet 1894, p. 119-120.
6. Sur les caractéristiques du discours manifestaire je renvoie à l’ouvrage de Marcel Burger, Les manifestes : paroles de combat (De Marx à Breton), Coll. « Sciences des discours », Delachaux et Niestlé, Paris, 2002.
7. Op. cit., p. 14.
8. Gérard Genette, Seuils, Editions du Seuil, Paris, 1987, p. 184.