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dimanche 11 janvier 2009

Vient de paraître : Jean ROYERE & André GIDE - Lettres (1907-1934) - "Votre affectueuse insistance"

On se souvient peut-être que Jean Royère fut l'auteur-mystère de notre jeu concours du mois de mars. On se souvient peut-être aussi que je donnai, quelques jours après que l'ami Zeb de Livrenblog eut fourni la bonne réponse, la bibliographie de cet important écrivain qui fut, entre 1905 & 1939, l'un des animateurs essentiels de la vie littéraire. Les "Amis de Saint-Pol-Roux"(1) savent, en outre, qu'il occupe une place de choix dans la vie du Magnifique. Plus qu'un ami fidèle, il lui fut un frère, et j'aurai l'occasion de revenir, dans un prochain numéro du Bulletin, sur cette poétique fraternité.

Les Editions du Clown Lyrique, qui sont décidément bien audacieuses, donc indispensables, publient aujourd'hui la correspondance inédite de Jean Royère & André Gide, soit 53 lettres échangées entre 1907 et 1934, recueillies, annotées & présentées par l'excellent Vincent Gogibu. Il est étonnant ce Vincent Gogibu qui, tout en oeuvrant à l'élaboration de la correspondance générale de Remy de Gourmont, une somme impressionnante à paraître prochainement, en quatre tomes, aux éditions du Sandre, s'est offert cette récréation épistolaire. J'admire l'énergie, l'endurance du bonhomme, et je me tais, n'ayant pas encore le volume en mains, pour laisser place à la présentation de l'éditeur :
Les éditions du Clown Lyrique présentent : Jean Royère – André Gide, Lettres (1907-1934) "Votre affectueuse insistance", réunies, annotées et présentées par Vincent Gogibu.

Cette correspondance inédite propose d’éclaircir les liens ténus qui unirent deux écrivains directeurs de revues aux convictions et aspirations différentes.

Jean Royère, homme de paradoxes ? Car tout en louant sans relâche le talent de Gide, le directeur de La Phalange traite par ailleurs le "maître illustre" de "vieux forban", et la N.R.F. de "revue de cons" très "potache distingué".

À l’heure des célébrations du centenaire de la N.R.F., on appréciera les jugements tranchés de Royère. Parmi les nombreuses correspondances d’André Gide, ce nouvel opus conforte la stature du "contemporain capital" et remet Jean Royère quelque peu sur le devant de la scène.

Jean Royère – André Gide, Lettres (1907-1934) "Votre affectueuse insistance", 53 lettres (dont 18 de Gide), Paris, éditions du Clown Lyrique, 2008, 16 €.

Il a été également tiré 30 exemplaires sur papier vert numérotés et signés par les éditeurs, ils sont agrémentés d’un tiré à part du portrait de Jean Royère (30 €).

OFFRE SPÉCIALE : Jean Royère – André Gide, Lettres (1907-1934) + Jean Royère, En Avignon, (éditions du Clown Lyrique, 2008) : 20 € frais de port offerts.

Pour tout renseignement & commande :

&

(1) On trouve plusieurs pages consacrées aux entreprises de Jean Royère (une grande partie des sommaires de la revue Le Manuscrit autographe ; une page dédié à Plume au vent, revue éphémère codirigée par Royère ; la bibliographie de la Collection La Phalange chez l'éditeur Albert Messein) sur le groupe des "Amis de Saint-Pol-Roux". Pour plus de renseignements sur le groupe et pour rejoindre les 50 membres, rendez-vous ici.

lundi 18 février 2008

Du Jean Lorrain inédit aux Editions du Clown Lyrique

Les Editions du Clown Lyrique sont jeunes, très-jeunes, et déjà incontournables pour l'amateur de littérature fin de siècle. On se souvient qu'en 2006, Nicolas Malais avait inauguré sa maison en publiant un roman inédit de Remy de Gourmont, Le Désarroi, oeuvre importante que l'Ermite de la rue des Saints-Pères garda secrète. Eh bien, en 2008, le Clown Lyrique crée à nouveau l'événement avec un inédit de Jean Lorrain, les Lettres à Henry Kistemaeckers. Cette correspondance conséquente, grosse de 48 lettres, dormait paisiblement dans quelque carton du Département des Arts du Spectacle de la BNF, et jamais aucun biographe de l'un ou l'autre écrivain n'avait encore eu l'idée de l'exploiter. Puis Eric Walbecq vint, qui eut la curiosité de l'exhumer et l'intelligence de la produire, enrichie d'une présentation, de notes et d'annexes. Il est vrai que rien ne permettait d'envisager l'existence d'une telle correspondance littéraire, échangée entre le sulfureux symboliste et le journaliste, romancier et dramaturge à succès (faciles) d'origine belge, et fils de l'éditeur des naturalistes. Rien, sinon justement les salles de rédaction, les répétitions, quelques mondanités, et le goût des voyages.

Les lettres de Lorrain à Kistemaeckers - celles du second au premier n'ont pas été conservées - couvrent la fin de vie (1897-1905) de l'auteur de Monsieur de Phocas, avec des lacunes, et nous découvrent un Lorrain assez inattendu, fragilisé par la maladie, ses difficultés avec les patrons de presse, ses déconvenues judiciaires, etc. Un Lorrain intime, en somme, à la dent toujours acérée contre ses contemporains (Mendès, Sarah Bernhardt, Letellier), certes, mais qui n'hésite pas à avouer ses faiblesses, son dégoût de Paris et des cénacles, son désir de s'installer définitivement dans le Sud. M. & Mme Kistemaeckers ne furent sans doute pas pour rien dans cette décision, qui, dès leur premier courrier à Lorrain (juin 1897), l'avaient invité à séjourner dans leur résidence toulonnaise de La Clapière. Aussi est-ce la Provence qui fut le berceau de l'amitié nouvelle, une Provence que Jean Lorrain opposera dès lors, comme un soufflet, à l'artificialité parisienne :
"Les lecteurs du Journal se plaignent, trop de Provence cela leur donne chaud, à ces parisiens de malheur qui ignorent, les imbéciles qu'il fait moins cao à Toulon et surtout à Monte Carlo qu'à leur Paris de juillet - mais la bêtise énorme et son front de taureau écrasent le monde, il leur faut des comptes rendus de Trouville et d'Aix les bains ; je rentre et leur f...trais des Bois de Boulogne déserts et des Point du jour veules, car j'ai vomi le monde et les mondains !" (samedi 3 juillet 1897)
On est frappé, à la lecture de cette correspondance, par la sincérité de Lorrain. Il se livre à Kistemaeckers comme à un ami, - sur sa santé, sur son procès contre Jeanne Jacquemin, sur son emprisonnement à La Spezia -, et non comme à un confrère, dont il n'appréciait pas toujours l'oeuvre. Par ailleurs, leurs projets de collaboration feront long feu, en raison de leurs caractère et esthétique trop éloignés, même si Lorrain put le déplorer et en rejeter la responsabilité sur Kistemaeckers :
"C'est vous qui ne l'aurez pas voulu, mon cher ami.
La résolution que vous n'avez pas, je l'aurais eue, moi et vous auriez modéré ma fougue.
Cette association de la digue et du torrent aurait peut-être produit un excellent canal... du midi.
Je le regrette et me résigne..., avec mon caractère je l'aurais oublié demain, j'aurais plus peine à chasser le souvenir de belles heures vécues dans l'espoir et la fièvre de ce travail à deux dont je me faisais fête." (18 août 1903)
Je ne suis pas un spécialiste de l'oeuvre de Lorrain. J'ai lu ce que tout le monde a lu et avais volontiers adopté l'image de dandy décadent que ses contemporains se plaisaient à reproduire et à promouvoir. L'intérêt de ces lettres est justement de nuancer le portrait trop facile, de nous montrer un peu de la vérité complexe du romancier. Bien sûr, l'ouvrage s'adresse surtout aux amateurs de cette période qui y retrouveront des noms connus : Jeanne Jacquemin, Fernand Xau, Catulle Mendès, Sarah Bernhardt, André Antoine, Cora Laparcerie, Edouard de Max, personnalités de l'art, du journalisme et de théâtre (les dernières années de Lorrain constituèrent une période d'intense activité dramatique); mais tous ceux qui auront feuilleté, un peu fébrilement, Monsieur de Phocas, ou les Pall Mall, doivent lire ces lettres d'un Jean Lorrain qui se démasque - un peu.

C'est en outre un livre qui réjouira les bibliophiles, composé en garamond et imprimé sur beau papier bouffant ivoire à 400 exemplaires seulement. Et les très-bibliophiles, puisqu'il en a été tiré 20 exemplaires sur papier rouge, auxquels a été joint un tirage sur vergé du portrait (inédit lui aussi) de Jean Lorrain.

Jean
LORRAIN
Lettres à Henry Kistemaeckers

à paraître
le 1er mars
aux


(en pré-commande, au prix de 12 €, ici)

samedi 15 décembre 2007

LE DESARROI : Roman inédit de Remy de Gourmont

On n'a pas assez parlé du Désarroi, de l'événement littéraire que constitua sa parution. Ils devaient être peu nombreux, avant que Nicolas Malais décide de le publier dans sa toute jeune maison d'éditions du Clown Lyrique, à connaître l'existence de ce roman inédit et capital de Remy de Gourmont, dont le manuscrit dormait dans le Fonds Patrimonial de la Bibliothèque de Rouen, - Gérard Pouloin et Christian Buat sans doute et qui d'autre ???. Aujourd'hui, le tirage de 400 exemplaires en est presque épuisé.

C'est une bien mystérieuse et passionnante aventure que celle de ce texte, commencé en 1893 et retravaillé jusqu'en 1899. Remy de Gourmont devait y tenir, qui ne l'abandonna pas pendant sept ans et s'attela, en secret, à son achèvement. Je dis "en secret" puisque Nicolas Malais nous apprend que le projet n'est jamais mentionné dans la correspondance de l'auteur (dont Vincent Gogibu est en train d'établir l'édition); par ailleurs, les "Echos" du Mercure de France de cette période restent silencieux sur le roman, alors qu'ils oublient rarement de citer les ouvrages à paraître ou in progress de l'éminent collaborateur. Il est donc légitime de penser que Remy de Gourmont ne communiqua guère sur son roman, y compris lorsqu'il fut terminé, et qu'il préféra renoncer à sa publication. Car son propos était scandaleux et eut causé à l'auteur du "Joujou Patriotisme" bien d'autres soucis. Pensez que Le Désarroi se clôt sur une promenade macabre au milieu des décombres de l'Assemblée Nationale et des cadavres de "huit-cents lapins" éparpillés par un attentat anarchiste financé par Salèze, le héros du roman.

L'oeuvre de Remy de Gourmont ne nous avait guère jusqu'ici habitué à une telle violence sociale, à l'expression d'un tel engagement politique. Il faut noter que cette politisation du récit n'apparaît pas dans les premiers chapitres que l'auteur fait paraître dans Le Journal de Fernand Xau, dont il est un collaborateur régulier depuis sa création fin septembre 1892. Il y avait donné, en feuilleton, entre le 11 mars et le 19 avril 1894, les pages du Château singulier; le 4 mai, parut "Le Bracelet", qui constitue sans doute le premier chapitre d'un roman de plus grande ampleur qui ne s'intitule pas encore Le Désarroi, mais où figurent déjà Salèze et la jeune Elva (renommée plus tard en Elise). Cinq chapitres suivront : "Avant l'amour" (16 mai), "Elva" (24 mai), "D'un pays lointain" (21 juin), "L'âme que je cueillis" (30 juin) et "L'une ou l'autre" (20 juillet). Mais le style de Remy de Gourmont n'était déjà plus, depuis quelque temps, du goût du directeur du quotidien : probablement trop poétique, trop difficile à déchiffrer; et le feuilleton s'interrompit, pour laisser place aux huit dernières collaborations gourmontiennes, moins régulières (du 12 août 1894 au 7 juin 1895), des contes ultérieurement recueillis dans D'un Pays lointain (Mercure de France, 1898), et dont certains étaient peut-être conçus à l'origine pour être insérés dans le roman. La reprise de deux des chapitres parus, "D'un pays lointain" et "L'âme que je cueillis", comme prologue au recueil, tend à confirmer à cette hypothèse. Gourmont n'en abandonna pas pour autant la rédaction; des textes contemporains semblent s'y rattacher, notamment les deux "pièces" du Théâtre muet, "La Neige" et "Les bras levés"; et, dans la première livraison de L'Epreuve littéraire - supplément français de Pan, d'avril-mai 1895, parut "Le Panorama de la Vieille-Dame", chapitre XX du Destructeur, roman inédit. Le Destructeur, tel était donc le titre initial, titre personnifié et désignant Salèze, maldororien séducteur dans la première version :
"D'autres, comme Valérie étaient mortes à la peine, mortes d'avoir cru à l'amour de l'enchanteur impitoyable, de l'invincible inquisiteur qui, avec des gestes doctes et délicats, poussait ses victimes vers la gueule de la folie; d'autres avaient été déchirées et broyées par les mâchoires du Dragon; d'autres, rappelées à un semblant de vie par la volonté du nécroman, et groupées là sous son regard intérieur, dans un tremblement funèbre, - mais il les dédaigna. Il regardait Valérie, hostie de prédilection. Valérie parla. Du spectre, un murmure de syllabes monta vers Salèze, perceptible pour lui seul, ou bien, il lut ceci sur les lèvres de la vision :
"Le destructeur sera détruit. Elva..." ("Avant l'amour", Le Journal, 16 mai 1894, p.1)
Ainsi, dès le deuxième chapitre, avait-on l'esquisse d'une intrigue, amoureuse, où, de bourreau, le héros deviendrait victime. Car la figure d'Elva diffère sensiblement de celle d'Elise, qui la remplace dans Le Désarroi. Lorsque Elise n'est finalement que "la femme traditionnelle et bien connue (...), la femme qui rêve du couple, du nid", Elva, elle, était :
"...une de ces créatures de nuit dont les pensées, comme une famille de hiboux, dorment accroupies en un trou de ruines. Il n'y avait rien de clair, ni de pur, ni de doux dans sa vie : elle n'aurait pu évoquer ni un pré fleuri de renoncules, ni un bois doré par l'adieu du soleil; l'horizon de ses souvenirs était un vieux mur peuplé, ainsi qu'une tapisserie mangée, de visages torves, de torses pulvérulents, de cous amincis comme des tiges de pavots, de bras tendus vers rien, de jambes fuyantes qui avaient perdu leurs pieds avec leurs sandales." ("Elva", Le Journal, 24 mai 1894, pp.1-2)
La transformation d'Elva en Elise fut, à l'évidence, dictée par la modification du projet initial. Les parutions du Pèlerin du silence, où figure le "Théâtre Muet", en 1896, puis du recueil D'un Pays lointain en 1898, laissent à penser que Remy de Gourmont avait abandonné, à cette époque, l'idée d'achever Le Destructeur. Il serait bien difficile d'expliquer ce qui le conduisit néanmoins à reprendre certaines des pages déjà écrites, à leur donner une autre forme, et à les réunir sous un nouveau titre. Aussi ne le tenterai-je pas, et me contenterai-je d'avancer naïvement que Le Désarroi fut le dernier roman symboliste de Remy de Gourmont.

Lorsque j'en ai fini la lecture, il m'est resté une drôle d'impression de collage; l'histoire de Salèze et d'Elise semblait se greffer étrangement à l'intrigue politique, elle, strictement contenue dans le premier et le dernier chapitres. Il m'a donc fallu le relire, avec plus d'attention et en oubliant les pages trop proches du Destructeur. L'enjeu du Désarroi est en effet, malgré telles ressemblances, différent. Contrairement aux précédents récits de Remy de Gourmont, ce n'est pas l'amour qui occupe ici la première place, mais la liberté. Salèze n'est pas un homme amoureux. Il est un homme libre :
"- Elise, que m'importe une femme, l'amour d'une femme ! Au point où j'en suis de la pensée, toutes sont égales devant moi, pourvu qu'elles soient belles. Adieu."
Salèze est un anarchiste absolu, selon la définition que rappelle Nicolas Malais dans sa postface :
"Un anarchiste absolu est celui qui, chaque fois qu'il le peut faire sans dommage, se dérobe sans scrupule aux lois et à toutes les obligations sociales. Il nie et détruit l'autorité en ce qui le concerne personnellement; il se rend libre autant qu'un homme peut être libre dans nos société compliquées."
Et Le Désarroi, c'est alors moins un sentiment, qu'étymologiquement une désorganisation, une déconstruction méthodique des valeurs sociales. La Morale, la Religion, l'Etat, Salèze les donne en spectacle à Elise, en exhibe les mécanismes et l'absurdité : divine comédie. L'utopie et l'amour ne sont pas mieux traités, passés au crible de l'art :
"Elles sont très laides, mon ami, ces symboliques représentations du monde que vous exaltez de toute la force d'une imagination puissante et triste. Vue selon l'ordinaire méthode et sentie selon la commune habitude des hommes, la vie est moins désagréable, moins poignante, et jusqu'à vous connaître, elle m'a paru moins compliquée, toute en gestes, cris et formes, théâtre où je m'aimais comédienne et l'une des fleurs que le passant désire."
Le roman est une entreprise nihiliste et le chapitre final n'est que l'explosive et sanglante concrétisation de ce travail de sappe. Quand, dans Sixtine, Le Fantôme, Les Chevaux de Diomède Remy de Gourmont s'adonnait au récit d'expériences finalement déceptives, dans Le Désarroi, ultime roman de la vie cérébrale, il se libère complètement du principe de réalité, faisant de Salèze le double parfait de l'écrivain symboliste, celui qui influe à volonté sur l'organisation du réel, le monde étant sa seule représentation.