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samedi 20 juin 2009

Le Coin des Conteurs : "L'Amour tragique" de Camille Mauclair (Calmann-Lévy, Paris; 1908), par Eric Vauthier

LES FEERIES INTERIEURES fêtent (avec deux jours de retard) leur deuxième anniversaire. Mais plutôt que de nous attarder à jeter de rétrospectives et autosatisfaites oeillades au passé - ce qui ne nous aurait pas déplu et que nous avons d'ailleurs déjà fait -, ouvrons une nouvelle rubrique, promise à un bel avenir. Voici donc "LE COIN DES CONTEURS", animé par l'excellent docteur ès-lettres Eric Vauthier, que les assidus lecteurs du blog connaissent et avec qui les autres peuvent faire un début de connaissance ici et . J'aime que ces pages deviennent avec le temps de plus en plus, de mieux en mieux, collaboratives et collectives. Eric Poindron, Stéphane Beau, Bernard Barral intervinrent - ponctuellement, il est vrai. "LE COIN DES CONTEURS" sera plus régulièrement fréquenté, trimestriellement sans doute. Mais qu'est-ce donc que "LE COIN DES CONTEURS" ? Ce que c'est : la fine présentation, par Eric Vauthier, d'un recueil de contes ou de nouvelles, issu des flancs cérébraux d'un contemporain de Saint-Pol-Roux, suivie d'un extrait dudit recueil. Le hasard a voulu que ce soit un des plus proches et des plus fidèles amis du Magnifique, qui inaugurât cette rubrique nouvelle. Je m'efface donc et souhaite aux visiteurs venus m'aider à souffler cette deuxième bougie, un agréable billet en compagnie d'Eric Vauthier & Camille Mauclair.
***
A propos de L'Amour tragique de Camille Mauclair
Des conteurs de quelque importance du tournant du XXe siècle, Camille Mauclair (1872-1945) figure sans doute, aujourd’hui, parmi les plus méconnus. Tandis que Jean Lorrain, Remy de Gourmont et plus encore Marcel Schwob, régulièrement réédités, ont enfin accédé à une pleine reconnaissance en tant que nouvellistes, il en est malheureusement autrement de celui qui demeure avant tout comme l’auteur du Soleil des morts. Une injustice que Simoneta Valenti, dans son importante monographie, Camille Mauclair, homme de lettres fin-de-siècle (1), n’a su qu’imparfaitement réparer. Si l’universitaire reconnaît effectivement que c’est surtout dans ses fictions brèves que notre écrivain « révèle au mieux son habilité [sic] de narrateur (2) », on peut regretter qu’elle ne propose pas une étude spécifique des différents recueils de nouvelles de l’écrivain, indépendamment de celle des romans. Or, pour un lecteur assidu d’Edgar Poe tel que Camille Mauclair, qui lui consacra d’ailleurs un très bel ouvrage (3), le choix du récit court pour une part non négligeable de son œuvre fictionnelle (4) prend une valeur toute particulière. Et ce n’est certes pas un hasard s’il ancre clairement son premier livre de nouvelles, Les Clefs d’Or (1897), sous le signe du grand écrivain américain en inscrivant en exergue une citation extraite de « Bérénice » (5). Selon Mauclair, il ne fait aucun doute en effet que l’auteur des Histoires extraordinaires est, ainsi qu’il l’écrit en 1924 à André Fage, « le maître incomparable du conte (6) ». Un maître dont il convient bien sûr de suivre l’enseignement.

Cependant, rien apparemment de plus éloigné de l’univers de Poe que l’inspiration qui préside à un recueil plus tardif comme L’Amour tragique (7), si ce n’est peut-être un conte au titre et à l’atmosphère très baudelairienne intitulé « L’Amateur d’émotions (8) ». La dimension surnaturelle qui prévalait en des ouvrages tels que Les Clés d’Or ou Les Danaïdes tendrait plutôt ici à laisser place au réel le plus ordinaire. De fait, c’est essentiellement à la lecture de récits psychologiques à dominante sentimentale que semble nous convier le nouvelliste, des histoires d’amour vues sous l’angle de la souffrance et du sacrifice. Dans sa préface, Camille Mauclair expose clairement le sujet de son livre : mettre en scène « un [seul] héros abstrait qui s’appelle tantôt l’amour et tantôt la mort, tantôt le chagrin et tantôt la joie, et dont tous ces noms ne sont que les pseudonymes », et ce à travers la peinture d’« une série d’êtres violents ou résignés dont chacun a sa façon d’être conduit à la haine par l’amour, ou de se faire haïr pour avoir voulu aimer (9). »

Ces histoires de couples et d’adultères, qui pourraient n’être que d’énièmes vignettes sentimentales, se révèlent en fait, sous la plume sensible et pénétrante de Mauclair, autant de « drame[s] d’âmes (10) » aussi mystérieux et insondables que le sentiment amoureux. Le propos s’élève alors bien au-dessus de la simple étude psychologique, pour atteindre à une vision proprement Idéaliste héritée du Symbolisme. On en verra une preuve des plus convaincantes avec une nouvelle comme « L’Adieu nocturne (11) », sans doute une des meilleures réussites du recueil. On y découvre Ellen Méreuse, une célèbre cantatrice, interpréter sur la terrasse de sa villa, pour un petit cercle d’amis intimes, le Tristan et Iseult de Wagner. Mais à la surprise de tous, soudain émerge du fond de la nuit un autre piano, une autre voix, masculine celle-ci, qui vient répondre à la colère d’Iseult. Ce « chant […] surnaturel et terrible », qui semble surgir de la nature environnante, « parvenant dans l’épaisseur des feuillages comme si l’ombre elle-même se fût fait vivante (12) », est celui du compositeur Maxime Hersent, un ancien amant de la chanteuse, qui vient ainsi communier une dernière fois avec l’âme de la femme qui l’a jadis cruellement abandonné.

En quelques pages, le conteur réussit non seulement à installer une atmosphère d’étrangeté et de mystère proche du fantastique, mais surtout il rend parfaitement sensible le tragique de la scène. En cela, la référence au poème musical de Wagner dépasse largement l'ordinaire artifice d’esthète symboliste : la musique ici, à la fois exécutée et théâtralisée par les deux principaux interprètes, confère au contraire au récit sa pleine dimension dramatique (13). Sous les yeux du lecteur, tout comme face aux amis de la chanteuse, ces « rêveurs frémissants (14) », se joue une « scène sublime » –, le dialogue de deux âmes déchirées qui, en mêlant leurs deux voix, parviennent à atteindre à ce « degré où la beauté, l’amour et la douleur ne sont plus qu’un même ange (15) » – puis finissent par se perdre à jamais. Ce qui aurait pu n’être qu’un récit désincarné, devient grâce à la musique, que doublent les grondements menaçants d’un orage, une aventure à la fois spirituelle et sensuelle qui, telle une joute amoureuse, « s’achèv[e] dans un spasme », laissant la chanteuse complètement défaite, « les cheveux épars, le visage convulsé, épuisée (16) ».

Cette union des puissances de l’esprit et de celles des sens, on peut en voir une autre parfaite illustration dans « Le Poison des Pierreries (17) », long récit qui figure au centre du recueil. Si ce conte encore très marqué par l’esthétique décadente tranche avec ceux qui l’entourent, que ce soit par son étendue qui en fait presque un petit roman, ou par son cadre exotique et intemporel qui semble inspiré à la fois de l’Orient des Mille et une Nuits et de celui du Vatheck de Beckford, il en rejoint et prolonge néanmoins le propos. Ce qui se joue dans cette histoire dans laquelle une princesse initiée à la sorcellerie, Allilat, brise par ses charmes et ses maléfices l’amitié qui jusque-là unissait étroitement deux frères-princes, le guerrier Cimmérion et l’esthète Sparyanthis, c’est une fois encore la tragique aspiration à une forme d’Idéal, où se joignent étroitement l’amour, la haine et les savoirs occultes. Ainsi voit-on le jeune Sparyanthis, cet être épris de rêve, de beauté, de volupté et de magie, convoiter son étrange belle-sœur qui, en s’invitant dans ses songes érotiques, a su éveiller en lui « le vertige de l’absolu (18) » qui excède de loin le banal désir de possession charnelle, et qui le poussera d’abord à l’adultère puis à l’acceptation du meurtre de son frère.

Les fidèles lecteurs du Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux savent la sincère et fidèle amitié qui unissait Mauclair au Magnifique (19). Même si le conteur dans cet Amour tragique s’écarte déjà sensiblement des flamboiements du Symbolisme, il convient de voir dans ce recueil tardif une réussite indéniable dans l’art d’approcher en poète, mais par la prose, les splendeurs toujours inatteignables de l’Idéal.
(1) Simonetta Valenti, Camille Mauclair, homme de lettres fin-de-siècle. Critique littéraire, œuvre narrative, création poétique et théâtrale, Milano, Vita e Pensiero, Università, 2003.

(2) Ibid., p. 6.
(3) Voir Camille Mauclair, Le Génie d’Edgar Poe, Paris, Albin Michel, 1925.
(4) On doit à Camille Mauclair huit livres de contes – Les Clefs d’Or, 1897 ; Les Danaîdes, 1903 ; Le Poison des Pierreries, 1903 ; Le Mystère du visage, 1906 ; Âmes bretonnes, 1907 ; L’Amour tragique, 1908 ; Les Passionnés, 1911 ; Au pays des blondes, 1924 – pour seulement sept romans.
(5) On peut ainsi lire en page de titre ces lignes : « Les réalités du monde m’affectaient comme des visions, et seulement comme des visions, pendant que les idées folles du pays des songes devenaient, non seulement la pâture de mon existence quotidienne, mais positivement cette unique et entière existence elle-même. » (Camille Mauclair, Les Clefs d’Or, Paris, Paul Ollendorff, 1897, n. p.)
(6) Cité dans André Fage (sous la direction de), Anthologie des Conteurs d’aujourd’hui, textes choisis accompagnés de notices bio-bibliographiques par André Fage, Paris, Librairie Delagrave, collection « Pallias », 1924, p. 316.
(7) Camille Mauclair, L’Amour tragique, Paris, Calmann-Lévy, 1908.
(8) Camille Mauclair, « L’Amateur d’émotions », ibid., p. 171-180. Comment ne pas voir un hommage à la fois à Poe et à Baudelaire à travers ce personnage qui avoue au
narrateur : « j’adore la rue, j’y espère toujours quelque chose. Et puis je suis maniaque d’observations » ? (Ibid., p. 173.)
(9) Camille Mauclair, « Préface », ibid., p. II.
(10) Camille Mauclair, « Le Cœur illogique », ibid., p. 229.
(11) Camille Mauclair, « L’Adieu nocturne », L’Amour tragique, op. cit., p. 233-240.
(12) Ibid., p. 236.
(13) On ne saurait mettre en doute en effet la profonde sensibilité musicale de Mauclair, ni sa réelle admiration pour l’œuvre de Richard Wagner, comme peuvent en témoigner les différentes études et réflexions rassemblées dans : La Religion de la Musique, 19009 ; édition définitive : Paris, Librairie Fischbacher, 1928, 350 p. Dans sa préface, l’auteur se définit lui-même comme « un auditeur passionné », un poète pour qui « la musique est une passion ». (Camille Mauclair, « Préface », ibid., p. III.)
(14) Camille Mauclair, « L’Adieu nocturne », op. cit., p. 236.
(15) Ibid., p. 239.
(16) Ibid., p. 240.
(17) Camille Mauclair, « Le Poison des pierreries », ibid., p. 97-170. Ce conte fit d’abord l’objet, en 1903, d’une publication indépendante, sous forme d’un livre luxueusement illustré par Georges Rochegrosse.
(18) Ibid., p. 131.
(19) Cf. Mikaël Lugan (éd.), Les Reposoirs de la Procession (Deuxième série) et la critique, Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux, n° 3, 2009, p. IX-XII & LVIII.

Portrait de Camille Mauclair,
par Lucien Lévy-Dhurmer
***

L'ADIEU NOCTURNE

(p. 233-240)

par Camille MAUCLAIR

Sur la terrasse de la villa, par les bougies, l’étincellement de l’argenterie, des broderies et des cristaux ; la table était une grande floraison de lumière jaillie et perdue au sein des feuillées ténébreuses. Le ciel pâle et presque indiscernable, après cette chaleureuse journée et cet ardent crépuscule, recélait un orage dont les rumeurs lointaines tressaillaient au fond de l’horizon avec une douloureuse beauté. Au delà de la balustrade, on distinguait vaguement l’amoncellement des bois qui descendaient jusqu’à la Seine, et une lueur à l’Est, immense et morne, évoquait Paris étendu derrière les collines. L’odeur et la saveur de la nuit pénétraient les âmes, et les convives ne parlaient presque plus.

Ils étaient là quelques-uns, écrivains ou artistes, groupés autour de la brune Ellen Méreuse, la cantatrice aux yeux tragiques qui venait de triompher une fois de plus, la veille, à l’Opéra, et dont l’étrange génie avivait leur goût de mélomanes. A demi renversée dans un fauteuil, Ellen, nue en des satins clairs, était admirable ; en silence ils la regardaient avec ferveur, sans troubler la songerie amère que révélait le pli de ses lèvres. L’oppression de l’atmosphère électrique était profonde, et avec l’or des vins dans les coupes fragiles, un peu de rêve, dédaigné, miroitait. La solennité de l’obscurité était si poignante, que nul des convives n’avait pensé à la profaner par des anecdotes ou des ironies : tous étaient rendus à la beauté, à eux-mêmes, par le spectacle de cette femme scintillante dans le mystère de la nature et de la nuit. L’un d’eux venait de dire quelques poèmes mélancoliques et subtils dont l’impression planait encore, lorsque Ellen Méreuse se redressa :

– Je veux chanter, dit-elle.

Certains protestèrent discrètement :

– Vous allez vous fatiguer, chère amie. Vous êtes surmenée. II était bien convenu que nous ne serions ici, ce soir, que pour vous seule, et non pour votre voix...

Elle sourit :

– Je sais, oui, mais je veux... Je sens qu’il faut... Bussère, accompagnez-moi Tristan. Je resterai ici, devant l’ombre, pour chanter...

Le jeune homme se dirigea vers la baie du hall qui s'ouvrait de plain-pied sur la terrasse. Les autres se reculèrent, laissant libre la cantatrice, statue de clarté aux yeux sombres, tournée vers les ténèbres, près de la balustrade qui dominait le paysage invisible. On entendit l'ardent et furieux prélude du piano, ou haletait la rumeur marine : Isolde jeta son cri de colère souveraine :

Qui me fait cette injure? Brangaine, est-ce toi?…

Et le magnétisme du chef-d’œuvre, s’accordant à celui de l’orage lointain, étreignit les cœurs, tandis qu'Ellen Méreuse s’abandonnait aux vertiges de la sauvage et grandiose harmonie. Oubliant tout, elle se mit à marcher sur la terrasse comme sur le pont du navire de Cornouailles, et le groupe des rêveurs frémissants regardait errer cette grande forme marbrée de tremblants reflets sur laquelle, selon les hasards et les sursauts de la marche, les bougeoirs jetaient des alternatives de ténèbres et d’or.

C’était à Tristan de parler et, après une pause, Bussère allait en transposer le récit, lorsqu'on entendit au loin, distinctement, la sonorité d’un autre piano qui préludait.

Tous frissonnèrent. C’était comme une réponse. Le son venait de quelque autre villa située dans les bois descendant jusqu’au fleuve. Les accords très nettement apportés par l'atmosphère surchargée d’effluves prononcèrent les premières notes qui soulignent les paroles de Tristan. Puis une voix d’homme chanta – et ce chant, parvenant dans l’épaisseur des feuillages comme si l’ombre elle-même se fut fait vivante, parut surnaturel et terrible. Tous les convives regardèrent devant eux dans l’opaque noirceur, puis reportèrent leurs yeux sur Ellen Méreuse. Elle s’était avancée jusqu’au balcon de pierre, et, les deux mains crispées, le buste penché, au moment où commence l’immortel dialogue, elle jeta au gouffre nocturne la réponse. Le duo extraordinaire commença entre Isolde et son invisible amant.

Un vent frais s’éleva tout à coup, si brusque qu'il souffla plusieurs bougies: d’autres se mouraient déjà, on n’y vit presque plus. Ellen, dans le bouleversement de ses draperies, sembla une reine farouche révoltée contre elle-même et sentant gronder en son âme le noroit qui pleurait sur la mer. Tristan, au fond de la nuit, parlait : le philtre versé les conviait à mourir, mais subitement c’était l’amour, plus effrayant, plus total que le néant, qui les enveloppait de sa vague où ils s’effondrèrent avec un grand cri !

Les amis d’Ellen, immobiles, glacés par l’émotion nerveuse, songeaient muettement. L’interprète inconnu était un maitre. Il ne chantait pas comme un professionnel, mais comme un compositeur doué d’une voix. Qui pouvait-il être ? Ils cherchaient à reconnaitre le timbre, ou a présumer, d’après la direction, l’artiste habitant dans les villas d’alentour. Mais peut-être n’était-il que de passage, pour ce seul soir où le caprice de leur amie, consentant à son audacieuse invite, lui donnait la réplique au delà des ombres. Soudain, comme elle venait de chanter à se briser la poitrine et se tournait vers eux, livide de sa fiévreuse frénésie, profitant d’une pause, plusieurs osèrent parler :

– Arrêtez-vous, amie, vous vous tuez. Cette belle fantaisie doit finir...

Elle les considérait, roidie, transfigurée. Avec un rire aigu elle répliqua :

– Mais non, je le suivrai tant qu’il voudra ! Il chante et s’accompagne admirablement, cet inconnu. Et puis cette aventure bizarre et belle me plait...

Le piano continuait au loin. Elle saisit le bras de Bussère et, penchée, dit très bas :

– Ils ne savent pas, mais à vous je puis dire... Vous ne reconnaissez donc pas cette voix, vous ne comprenez donc pas que c’est lui qui chante... lui, Maxime... Nul chanteur au monde ne serait un tel Tristan... Et je sais bien qu’il m’a reconnue, lui, qu’il me sait là...

Bussière recula, pensif, troublé. Des souvenirs en lui revécurent. Maxime Hersent, le grand musicien, avait été l’amant d’Ellen Méreuse. Quatre ans auparavant, ils s’étaient séparés. Ellen avait été cruelle : très jalouse, révoltée par une trahison passagère, elle avait rompu silencieusement, laissant une lettre brève et méprisante, sourde aux supplications d’Hersent. Jamais ils ne s’étaient revus, jamais elle n’avait aimé depuis, mais l’orgueil avait prévalu : l’infidèle repentant n’avait même pas eu la consolation déchirante d’un adieu. Bussère se rappelait maintenant les intonations spéciales de cette voix dont Hersent joignait le prestige à son génie de pianiste. Ellen l’avait tout de suite reconnue. Le hasard, ce soir, remettait en présence non leurs corps mais leurs âmes : elles se réconciliaient dans la beauté, la nuit les purifiait des anciennes rancunes...

Et la scène sublime ainsi continua. Les deux voix éperdument atteignirent au degré où la beauté, l’amour et la douleur ne sont plus qu’un même ange. Stupéfaits, les amis d’Ellen Méreuse la croyaient séduite par l’aventure romanesque, emportée par la passion du wagnérisme, énervée et exaltée par l’oppressante nuit. Mais elle ne soupçonnait plus leur présence, et seul Bussère savait la vraie raison de cette délirante volupté qui la jetait vers l’insondable néant de la forêt. Dans la splendeur de la passion, elle communiait avec Hersent, elle lui criait désespérément l’adieu qu’il avait mendié vainement jadis, au delà du temps, de l’espace et de leur vie mortelle.

Tous deux en vinrent enfin à l’inoubliable question : « Tristan, faut-il vivre ? » Sanglotée par Ellen, elle s’acheva dans un spasme, et ce fut un grondement de tonnerre qui répondit. L’orage s’était brusquement rapproché, les lumières moururent toutes, on s’empressa, dans la crainte de l’averse imminente, parmi le désordre des ténèbres et de minuit.

Comme tous, vibrants, courbés sous la compréhension d’une puissance insolite, rentraient dans le hall sans oser parler de l’artiste inconnu, ni féliciter ou blâmer leur amie, Ellen Méreuse, les cheveux épars, le visage convulsé, leur apparut, épuisée, farouche, avec sa tête baissée et ses bras minces et blancs qui tremblaient étendus et elle leur dit, d’une voix rauque et basse :

– Plus rien... ne parlez plus maintenant... Je ne puis plus, je ne sais plus... Allez-vous-en...

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Nota : Les contributions d'Eric Vauthier seront recueillies dans les prochaines livraisons du Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux.

mercredi 4 mars 2009

Arsène HOUSSAYE : Du danger de vivre en artiste quand on n'est que millionnaire (nouvelles recueillies & postfacées par Eric Vauthier)

Arsène HOUSSAYE, Du danger de vivre en artiste quand on n’est que millionnaire, postface d’Éric Vauthier et Illustrations d’Anne Careil, Éditions de L’Arbre Vengeur, 2008.

Le lecteur contemporain ne se souvient plus guère d’Arsène Houssaye (1815-1896), sinon comme l’heureux dédicataire des Petits Poëmes en prose de Baudelaire. C’est beaucoup et c’est néanmoins bien peu pour celui qui fut, à sa manière, un homme-siècle, débutant sa carrière de littérateur en pleine effervescence romantique, accueillant les générations réaliste puis symboliste dans ses revues, touchant à tous les genres, sans génie certes, mais non sans talent. Arsène Houssaye est une de ces nombreuses figures oubliées de l’histoire littéraire, vite classées parmi les minores, et qui joua pourtant un rôle de premier plan dans le petit monde des Lettres de son époque. Parce qu’il fut un animateur influent de la vie littéraire, mais aussi parce qu’il sut enregistrer en son œuvre certaines des tendances qui seront exploitées par ses jeunes confrères.

Les huit nouvelles – on dirait plus volontiers contes – réunies ici par Éric Vauthier en sont un témoignage assez convaincant. Au cours du XIXe siècle, le développement du récit bref, plus facile à insérer dans les journaux alors en plein essor, s’est accompagné presque immédiatement d’une revalorisation poétique du genre – surtout sous l’influence de Poe et de son traducteur Baudelaire. Chez Houssaye, excellent connaisseur du lectorat de la presse quotidienne, l’efficacité prime ; le récit est tout entier au service de l’effet à produire : l’effroi et/ou le rire. L’auteur ne s’embarrasse pas de psychologie ; « son style, écrit le postfacier, volontiers elliptique coïncide parfaitement aux exigences de concentration et d’efficacité du récit court ».

Ses personnages sont d’ailleurs plutôt des automates de chair, condamnés – car l’enfer (parisien) n’est jamais bien loin – à reproduire les mêmes gestes ou situations, comme Eugénie Rivoire l’une des « Deux Parisiennes aux bords du Missouri » jetant son enfant nouveau-né dans la Seine, puis en défenestrant un autre ; comme Wilfrid Milson revivant chaque nuit, dans « Nina et Mimi », la longue agonie de sa femme qu’il a empoisonnée ; comme Mlle de Montaignac, « Mademoiselle Salomé », rencontrant partout la tête d’Arthur Dupont, l’amant éconduit et suicidé. Il y a chez Houssaye une certaine complaisance dans le morbide, dans le cruel, où le sentimentalisme n’a pas sa part – qu’on se reporte à « Monsieur Paul et Mademoiselle Virginie », ironique et noire récriture du roman de Bernardin de Saint-Pierre. Houssaye est un montreur ; sa narration est exhibitionniste, spectaculaire. Il n’est pas anodin que le monde du théâtre ou du cabaret, plus rarement de l’art, serve de cadre à ces nouvelles ou que les personnages – en général les femmes – en soient issus. Le narrateur, en talentueux bonimenteur, montre et se montre, usant des présentatifs (« voici ce que raconta Eugénie Rivoire… »), servant de guide (« Il est huit heures moins un quart, nous sommes rue du Colisée… » ; « Voyez-vous là-bas, sur la terrasse de Saint-Germain… ? »), quand il n’est pas lui-même guidé (« Le marquis de Satanas m’avait entraîné chez Laborde… ») ou simplement narrateur-personnage (« Du danger de vivre en artiste… »). Aussi, ce petit recueil est-il une galerie de jolis monstres, Parisiennes fatales et insensibles, que l’auteur-exhibitionniste prend un évident plaisir à animer sous les yeux d’un lecteur, placé, avec un plaisir égal, dans la position du voyeur, dispositif qu’emploieront à leur tour les nouvellistes de la fin de siècle.
Nota : Il est vivement conseillé de feuilleter le catalogue des Editions de l'Arbre Vengeur, téléchargeable en ligne ici ; on y trouve fatalement son bonheur. Eric Vauthier est le collecteur de l'important Nuit rouge et autres histoires cruelles de Paris, dont il fut déjà rendu compte ici.

lundi 5 novembre 2007

De retour de Babylone

J'avais prévu, lors de mon séjour parisien, de consacrer, pour occuper mes heures d'insomnie, un long billet à l'anthologie d'Eric Vauthier, Nuit rouge et autres histoires cruelles de Paris(1), dont on a peu parlé. Malheureusement, je ne pus me connecter assez durablement pour réaliser ce projet; et, de retour, je m'aperçois que j'ai oublié de ranger le volume dans ma valise, qui doit donc se trouver, avec mes notes, au pied de mon lit romainvillois. Si j'étais superstitieux, j'y verrais sans doute quelque maléfique influence de la capitale - refusant (parce que si j'étais superstitieux, Paris aurait une âme) qu'on en révèle la face sombre -, mais je suis simplement distrait. Tant pis, j'y consacrerai un billet plus court, avec mes souvenirs.

Eric Vauthier est spécialiste du récit bref, des contes et nouvelles des XIXe et XXe siècles, et sa préférence va naturellement au fantastique, au décadent, au bizarre, à l'absurde et au surréalisme. Réunir quinze histoires, ayant pour cadre Paris, parues entre romantisme et fin de siècle, fut donc chose aisée pour cet érudit et ce curieux. Quoique n'en sélectionner que quinze - pour des raisons de limitations éditoriales évidentes - ne dut pas le satisfaire pleinement. On l'aura compris, c'est Paris qui sert de prétexte au recueil, mais un Paris bien éloigné du cliché de la "ville-lumière"; un Paris percé, troué, lacéré par Hausmann, humilié par les Prussiens, et ensanglanté par Versailles; la mort s'y faufile, traînant une théorie de vices, de folies, et s'y abat, cruelle. "Nuit Rouge", la nouvelle de Maurice Talmeyr qui donne judicieusement son titre à l'anthologie, s'articule autour de la guillotine, machine spectaculaire désaltérant la foule vampire. Sang et obscurité. Telles sont les teintes dominantes de Paris en ce XIXe siècle. Ville de débauche à l'instar de Sodome et Gomorrhe, ville décadente à l'instar de Babylone ou de la Rome finissante, la capitale est peuplée de monstres - pour la plupart, féminins. C'est l'époque où les bourgeoises s'amusent à faire tourner les tables, où l'on découvre aussi l'hystérie et, avec elle, que la femme est un être désirant, sexuel. Eric Vauthier n'a réuni ici que des récits composés par des hommes; la parisienne y apparaît naturellement dangereuse, démoniaque : goule ou vampire - masques agressifs du carnaval fantastique qui cachent à peine une métaphorisation du désir féminin se libérant et mettant en danger la bimillénaire domination masculine. La femme, monstrueusement sexuée, y apparaît une autre et plus troublante guillotine.

C'est tout l'intérêt de cette anthologie savante (une longue préface, une plus longue postface, des notices biographiques) et de haute qualité littéraire que d'illustrer cette noire vision de Paris, ville femelle (forcément décadente et menstruelle), qui connaîtra son apogée à la fin du siècle, la capitale devenant, même inommée, le symbole d'une société à immoler : la Ville. Tentaculaire chez Verhaeren, à raser et reconstruire chez Claudel. Qu'on pense aussi au Fumier de Saint-Pol-Roux, publié en pleine vague d'attentats anarchistes, à La Dame à la Faulx, où la cité sert de décor à une danse macabre, avant d'être incendiée par Magnus, christ à rebours, qui a sombré dans la folie. Et la vision ne varie pas ostensiblement du romantisme au symbolisme; l'enfer parisien, qui sert de cadre aux quinze nouvelles de Baudelaire, d'Arsène Houssaye, d'Ernest d'Hervilly, de Maupassant, d'Octave Mirbeau, de René Maizeroy, de Léon Bloy, de Catulle Mendès, de Théodore de Banville, de Jean Richepin, de Dubut de Laforest, de Péladan, de Jean Lorrain, de Villiers de l'Isle-Adam, de Maurice Talmeyr et de Robert de Machiels(2), se retrouve aussi bien dans la Thérèse Raquin de Zola. Paris, réduit au passage du Pont-Neuf, y est décrit : un tombeau dans lequel "s'agitent des formes bizarres..." Voilà qui définirait assez bien Nuit rouge et autres histoires cruelles de Paris.

Quel contraste finalement avec le Paris de la Belle Epoque et le Paris surréaliste de l'après première guerre mondiale. Par quel miracle, le fantastique céda-t-il, en quelques années à peine, la place au merveilleux ? Eric Vauthier nous donnera peut-être sa réponse en une prochaine anthologie capitale.

(1) Nuit rouge et autres histoires cruelles de Paris, anthologie présentée par Eric Vauthier, éditions Terre de Brume, août 2006, 235 p. - 18 €.

(2) Un autre intérêt de l'anthologie : de présenter, à côté d'auteurs célèbres pour leurs contes ou nouvelles, des écrivains plus connus pour s'être illustrés en un autre genre, et d'autres tombés dans l'oubli.