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lundi 21 décembre 2009

Un nouvel addendum au "Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux" n°4

Il faut se rendre à l'évidence, l'exhaustivité est impossible. J'avais déjà pu m'en apercevoir il y a quelques mois lorsque l'ami C. Arnoult dénicha, dans Les Loups de Belval-Delahaye, l'apologie par Ryner de La Dame à la Faulx, courte mais intéressante apologie dénichée bien trop tard pour figurer dans le dernier Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux consacré à l'impossible représentation damalafalcique. Je reproduisis donc, ici même, l'addendum publié d'abord sur le blog Han Ryner. Or, ne voilà-t-il pas que je trouve dans un numéro de la belle revue, Les Argonautes, revue mensuelle de poésie fondée et dirigée par Camille Lemercier d'Erm (Secrétaire de rédaction : Paul Tort), le n°8 pour être précis, étonnamment daté de janvier 1909, un article de tête du directeur-fondateur lui-même, qui mérite d'être à son tour versé au dossier de l'impossible représentation..., et de se muer en un autre addendum. Il y est question, comme on va le lire, du banquet Saint-Pol-Roux et de la mort de Catulle Mendès.
La Toison d'Or
Les vivants et les morts
Samedi 6 Février, un banquet réunissait à la taverne Grüber les amis et admirateurs du grand poète Saint-Pol-Roux, surnommé "le Magnifique", à cause peut-être de sa prestance de mousquetaire, à cause surtout de ses théories littéraires. M. Léon Dierx présidait, assisté de M. Catulle Mendès. Et c'était, de la part des deux grands Parnassiens, un geste touchant et peu banal que d'honorer de leur présence et de leur parrainage cette manifestation en l'honneur du Symbolisme. Toute l'élite de la nouvelle génération était là, trépidante... A l'heure des toasts, curieux spectacle ! La salle prend un aspect de réunion publique. Des bohèmes ivres poussent des cris d'animaux et se livrent à des démonstrations d'un "symbolisme" effréné. MM. Léon Dierx, Gustave Kahn, Catulle Mendès, Max Anhély (sic), le bon poète Paul Fort, Jean Royère, directeur de "LA PHALANGE", prennent successivement la parole au milieu d'un tumulte varié. M. Saint-Pol-Roux parle enfin, remercie, disserte fort élégamment et déclare, entre autres choses, que la Poésie date du Symbolisme, est née avec lui, ce qui peut paraître sensiblement exagéré.

Finalement, on nous fait signer une adresse à M. Claretie, l'invitant à représenter "La Dame à la Faulx" de Saint-Pol-Roux sur la scène du Théâtre Français. Nous avons tous signé, mais M. Claretie, je le crains, n'a pas encore contresigné.

Or, voici qu'au lendemain de cette mémorable soirée où M. Catulle Mendès donnait, par sa seule présence, un bel exemple de tolérance artistique à ses jeunes confrères, nous venons d'apprendre la mort tragique du grand poète.

Catulle Mendès fut pendant un demi-siècle l'une des plus hautes illustrations des lettres françaises. Depuis l'époque de ses débuts vers 1860, il a produit avec une incroyable fécondité et une supérieure maîtrise plus de cent ouvrages de tous genres littéraires, et l'on pouvait attendre encore de l'infatigable écrivain des oeuvres belles et nombreuses, puisque Réjane devait jouer de lui un drame napoléonien "L'Impératrice", l'Opéra monter le "Bacchus" qu'il avait écrit pour M. Massenet et que, la veille de sa mort, il travaillait encore à son ballet "La Fête chez Thérèse" dont M. Reynaldo Hahn composait la musique.

On a reproché à Catulle Mendès de n'être point un créateur. Il demeure cependant l'un des grands initiateurs du Parnasse. Or, le Parnasse qui nous semble bien vieux aujourd'hui, et qui l'est en effet, était, ne l'oublions pas, une audace en 1860, de même que le Symbolisme fut une audace en 1885. Et la gloire des Parnassiens n'a pas été étouffée par les colères des "Symbolos", comme disait Verlaine dont ils ont tenté depuis d'exploiter le cadavre.

L'an passé, Coppée ! récemment Sardou et Mérat ! aujorud'hui, Mendès ! et parmi les comédiens, les deux Coquelin ! C'est toute une génération qui s'éteint en peu de temps.

Que sera la nouvelle, celle qui se rue bruyamment au pouvoir ? Que sera la Poésie du XXe siècle ? Les célébrités de demain vaudront-elles les gloires d'hier ? Espérons-le, croyons-le, veuillons-le avec Saint-Pol-Roux. Mais, ce soir, oublions nos luttes sans merci pour rendre un impartial et juste hommage à nos grands devanciers du Parnasse, François Coppée et Catulle Mendès.
Tous deux sont morts ! Seigneur, votre droite est terrible !...
CAMILLE LEMERCIER D'ERM

Et Lemercier d'Erm (1888-1978), dont on appréciera le beau maintien, pouvait à juste titre regretter les querelles d'écoles puisque Les Argonautes fut une revue véritablement hospitalière qui accueillit toutes les générations. Elle compta ou annonça parmi les collaborateurs de ses dix livraisons : Catulle Mendès, Léon Dierx, Charles Le Goffic, Emile Blémont, Jean Richepin, Remy de Gourmont, Verhaeren, Gustave Kahn, Jean Moréas, Tristan Klingsor, Léon Riotor, Albert Saint-Paul, Victor-Emile Michelet, Fernand Gregh, Ricciotto Canudo, Valentine de Saint-Point, Guillaume Apollinaire, Marinetti, etc. Ce qui n'est pas rien. La revue vécut peu. Camille Lemercier d'Erm devait réorienter sa quête vers une toison d'or plus politique ; celui qui avait sous-intitulé ses Argonautes, "Revue Anthologique de Poésie française" fonda le Parti nationaliste breton et devint le héraut de la cause séparatiste.
Nota : On trouvera le détail des sommaires des dix premiers numéros de la revue sur le site des Amateurs de Remy de Gourmont.

dimanche 20 septembre 2009

Le Grognard n°11 a paru !

Le Grognard, imperturbablement, creuse son chemin loin des sentiers (re)battus, indifférent aux modes, mais brochant bel et bien ses pages au dos du réel. Voici déjà le onzième numéro, riche de ses récurrentes rubriques, les American Rebels de Mitchell Abidor, consacrés cette fois-ci à l'anarchiste Lucy Parsons, les Contingences de Stéphane Beau :
21e siècle : on sait tout en temps réel, on voit tout, du petit trou où se cache tel taliban en cavale jusqu'au plus infime détail de la planète la plus lointaine. On analyse tout, on décortique tout, on comprend tout... et on meurt quand même ! C'est assez con, non ?
Riche aussi de textes rares, qui furent publiés aux temps héroïques des petites revues, et qui résonnent avec une familière étrangeté en notre actualité, telle, de Jules Huret, cette "enquête", moins connue que celle qui le sacra, dès 1891, journaliste célèbre, où il n'est point question d'évolution littéraire - encore qu'indirectement - mais de la réforme de l'ortografe, débat qui occupa nos gendelettres et autres savants Belle-Epoque, et qui, périodiquement, resurgit. On s'amusera, en pensant à Queneau et à nos modernes sms, de cette réflexion de M. Louis Havet, apôtre du phonétisme, qui prophétisait à Huret : "dans cinq cents, dans mille ans, que sais-je ! on écrira kelke ou kelk au lieu de quelque".

Et riche enfin, combien riche, de la présence, en ses pages, du peintre et caricaturiste Gustave-Henri Jossot, dont Henri Viltard - qui lui consacra sa thèse de doctorat et lui dédie un site excellent : Goutte à goutte - nous rappelle la vie et le parcours d'homme et d'artiste libre dans un entretien avec le non moins excellent maître-entoileur du blog Han Ryner, C. Arnoult. Suit un bel article inédit de Jossot :
Je vis en dehors du troupeau ; je vous fuis tous, vous, vos bergers et vos chiens.
J'ai dit adieu à tout ce qui vous passionne ; j'ai rompu avec vos traditions ; je ne veux rien savoir de votre société maboulique ; ses mensonges et son hypocrisie me dégoûtent. Au milieu de votre fausse civilisation je m'isole ; je me réfugie en moi-même ; je ne trouve la paix que dans la solitude...
"En dehors du troupeau", c'est son titre. Voilà qui ferait une juste devise au Grognard.
Nota : Le Grognard s'obtient contre la modique somme de 7 € après commande auprès des responsables.
C. Arnoult nous fit la joie de rendre compte du dernier BASPR sur son site et de verser au copieux dossier de "l'impossible représentation de la Dame à la Faulx", une pièce toute rynérienne qui nous avait échappé. Nous ferons, prochainement, à notre tour, un addendum aux relations entre le Magnifique & le Prince des Conteurs.

jeudi 9 juillet 2009

Vient d'apparaître : SCRIPSI n°4-5 - "Dialogues oubliés"

J'ai pris un retard considérable sur tout ce que j'avais projeté de réaliser ces derniers mois. Les projets se sont ajoutés aux projets sans qu'aucun n'avance de façon rassurante. Tout de même, j'aperçois la quatrième livraison du Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux, qui pointe son nez, plus très loin maintenant d'apparaître en son entier au grand jour estival. Et je ne parle pas de la liste des billets à écrire... J'ai sur ma table de travail quatre ou cinq livres dont je veux dire un mot ou deux depuis longtemps, et sur lesquels d'autres, intéressants aussi, et passionnants parfois, sont venus peser. Mais ne nous plaignons pas, cher SPiRitus, car c'est un ravissement qu'une pile de livres, et, prenant la paresse par le poil de main, lançons-nous plutôt le défi de consacrer un billet par jour à l'un de ces livres reçus. Oui, faisons cela... et commençons par le dernier arrivé, puisque, comme chacun sait, il lui revient, d'après les écritures, d'être le premier.

Les deux précédentes livraisons de SCRIPSI, le Bulletin du site des Amateurs de Remy de Gourmont, figuraient en bonne place parmi les recensions prévues que je remis constamment à plus tard, un plus tard qui devint horizon inaccessible. Christian Buat y avait pourtant réuni des documents bien nécessaires à la compréhension de ce que fut le Mercure de France. Dans 'Pataphysique, Jambons & P'tites Fourmis, comme dans Avoir les colombins, c'est toute une vie peu connue de la revue d'Alfred Vallette, qui apparaît, insufflée ou animée par Gourmont. Une vie de débats et d'échanges, entre rédacteurs du Mercure, spécialistes reconnus et lecteurs anonymes, qui alimenta la rubrique des "Echos", parfois sur plusieurs lustres. Et il faut dire que beaucoup de ces considérations sur l'histoire des jambons de M. Cornetz suspendus dans la charcuterie d'un univers soumis aux lois de la relativité, ou sur l'argot des tranchées, sont savoureuses. Qui voudrait rédiger une étude sur le Mercure de France serait bien avisé de consulter ces numéros, mieux encore : de les posséder.

Mais je ne peux m'étendre plus, car voici déjà le n°4-5, qui est pour tout gourmontien, une livraison de première importance, puisqu'elle recueille pas moins de cinq "Dialogues oubliés", comprenez cinq "dialogues des amateurs", parus au Mercure, qui ne furent pas repris dans les deux volumes publiés dans la maison d'édition de la revue. De toute l'oeuvre protéiforme de Remy de Gourmont, ce sont, avec les contes et les romans, les écrits que je préfère. Que ce solitaire ait éprouvé, un beau jour de 1905, la nécessité de se dédoubler et, se dissociant, d'extérioriser son ininterrompue conversation psychique, m'émeut beaucoup. Et il est troublant, n'est-ce pas, qu'il ait nommé les deux personnages issus de son génial esprit dialogique, M. Desmaisons & M. Delarue, comme pour manifester cette tension intime entre la réclusion subie et le désir de plein jour, ce désir-là étant a fortiori sexué.
M. DESM. - Faut-il donc maintenant rester chez soi et ne regarder la vie que par le rideau levé ?
M. DEL. - J'en ai peur. Et puis, vous le dirai-je, le dehors m'attire de moins en moins, surtout le dehors un peu lointain. Que voit-on en voyage ? Des choses vertes, des gares avec des gens ahuris, des cathédrales, des musées, des sables et puis de l'eau. Mais si nous restons chez nous, nous regretterons tout cela.
[...]
M. DESM. - Nous savons trop ce qui nous attend, à Fontainebleau comme à Bénarès, à Rome comme à Saint-Valery-en Caux. L'imagination n'est que de l'ignorance. Mais quand on n'imagine plus, on ne désire plus.
M. DEL. - Et quand on ne désire plus, c'est la fin de tout. En êtes-vous là ?
M. DESM. - Non pas, car j'ai encore la curiosité, et c'est une autre source du désir. Avec de la curiosité, on ne vieillit jamais tout à fait.
M. DEL. - Vous me refaites optimiste, vous me rafraîchissez. [...] Je suis plein de curiosités et je m'en vais décidément aller voir comment sont faites, cette année, les femmes des plages.
Je ne cite pas la suite, qui est délicieuse. Il vous faudra la découvrir par vous-même. Pourquoi Gourmont les omit-il, ces cinq dialogues ? Je suis d'accord avec Christian Buat : il s'agit probablement d'une négligence, car ils ne sont pas moins drôles, cruels, intelligents que ceux recueillis en volume. Un exemple : n'est-il pas merveilleux ce paradoxe qui ouvre "La Pluie" et s'achève en pointe féroce ? "Oui, je soutiens que la pluie, la pluie d'été, la vraie pluie, répand sur nous de multiples bienfaits. D'abord elle empêche les imbéciles d'aller se promener." Et celui-ci, d'une ironie et d'une poésie également admirables, toujours dans le même dialogue ?
M. DEL. - Voudriez-vous que la pluie tombât à jour fixe, ou la nuit, ou par saison, comme aux tropiques ?
M. DESM. - Non, certes. Où serait la leçon ? Les pays à pluie fixe ne seront jamais civilisés, car ils manqueront toujours du plus beau sujet de méditation philosophique, qui est la pluie imprévue.
M. DEL. - Ils ont les cyclones.
M. DESM. - Heureusement. Sans cela, comment auraient-ils appris qu'il n'arrive jamais que ce qui ne devait pas arriver ? Et alors, comment cultiveraient-ils l'intelligence, qui ne fleurit que sous des cieux illogiques ? C'est un grand malheur que l'on s'entête à enseigner aux enfants que deux et deux font quatre. Une telle notion est assez maligne pour gâter les plus beaux esprits. Mais nous avons la pluie qui nous enseigne que deux et deux font n'importe quoi ou rien du tout, selon les circonstances. Bénissons la pluie. Avez-vous quelquefois béni la pluie ?
Réfrénons nos ardeurs citatives ; on ne s'arrêterait pas. Il me faut tout de même dire un mot du premier de ces "dialogues oubliés", qui est aussi le premier publié par l'auteur dans le Mercure de France. Il porte le titre général de "Dialogue des Amateurs" et donne le sens à ce dernier mot, si essentiel, dans l'esprit et l'oeuvre de Gourmont. Son omission est donc plus problématique et méritera que les "nobles descendants" du Sixtin formulent des hypothèses. Ils n'y manqueront pas, sans doute. En attendant, je veux citer une dernière fois un passage de ce dialogue originel : à coup sûr, une confidence de Gourmont, qui fait bel écho en moi.
M. DEL. - (...) Vraiment je bénis les symbolistes. Sans eux, je n'aurais pas été bibliophile. Ils m'ont donné le goût du livre curieux et, par surcroît, le goût de l'art, le goût des beaux vers, le goût des belles phrases, le goût des idées. Ils m'ont rajeuni.
Une traduction et des pastiches espagnols des "dialogues", retrouvés par Antonio Henriquez, complètent cette livraison et prouvent, s'il en était besoin, que l'influence de l'oeuvre gourmontienne se fit sentir bien au-delà des frontières nationales. Ah, vraiment, quel plaisir que ce numéro de SCRIPSI ! La lecture en est réjouissante. Et vivifiante. Une perle de culture. Si un jeune lecteur ou une jeune lectrice me demandait par quel(s) livre(s) de Gourmont commencer, je lui répondrais sans hésiter : lisez les Dialogues des Amateurs, mais, en attendant le jour où vous les trouverez chez un bouquiniste, puisqu'ils n'ont pas été réédités encore, commandez vite sur le site des Amateurs de Remy de Gourmont, dans l'espoir qu'il subsiste un ou deux exemplaires des 40 qui furent imprimés, adornés d'une reproduction volante de l'ex-libris de l'auteur, le n°4-5 de SCRIPSI. Il ne vous en coûtera que dix euros franco de port.

mardi 23 juin 2009

Quand Saint-Pol-Roux vend ses meubles, Royère et Fénéon lui font un peu de réclame

Si Félix Fénéon n'avait pas vécu, lui, dont les volumes anthumes pourtant se comptent sur les doigts d'une main digitalement incomplète, le monde des arts et des lettres en aurait été tout autre qu'il ne fut et qu'il n'est. Car il fut un homme d'influence et un aimant de la modernité. Un épris de liberté. Un homme libre. Le symbolisme et l'anarchie firent se rencontrer Saint-Pol-Roux et Fénéon, autour de Zo d'Axa et des autres rédacteurs de l'En-dehors, aussi, deux ou trois années plus tard, au 1 rue Laffitte, siège de la Revue Blanche. Je ne désespère pas de localiser, un de ces jours, les lettres de l'un à l'autre qui, infailliblement, ont dû exister. On trouve des traces de cette relation, qui fut d'estime réciproque, dans la correspondance du poète réunie jusqu'ici. Dans une lettre à Gabriel Randon, du 25 décembre 1895 :
"Si pouvez voir Fénéon (...), veuillez lui dire que je lirais volontiers la Revue Blanche que je ne reçois plus depuis des éternités."
Puis, vingt ans plus tard, lorsque poussé à de rudes extrémités par la guerre, Saint-Pol-Roux dut se résoudre à vendre les bois de la Maison du Jouir de Gauguin, que Segalen lui avait rapportés de Tahiti. Fénéon était alors directeur artistique de la section d'art moderne de la Galerie Bernheim Jeune. Une lettre du Magnifique à André Antoine nous renseigne sur le rôle que joua "celui qui silence" dans cette affaire :
"Lorsqu’en novembre je ne fis que passer à Paris, (...) je laissai en grand’hâte mes bois sculptés de Gauguin (tu sais, la décoration des Iles Marquises où mourut le grand peintre) à notre ami Félix Fénéon, directeur artistique de la galerie Bernheim – laquelle se trouve presque en face de la Madeleine, comme tu sais, et donne aussi dans la rue Richepanse – avec prière de trouver acquéreur pour trois mille francs, prix fort. Fénéon m’écrivit depuis que, vu guerre, difficile découvrir l’amateur ad hoc." (Camaret, 22 mai 1916)
Preuve qu'il y eut échange de lettres entre les deux hommes. Saint-Pol-Roux priait ensuite Antoine de récupérer les bois et de les héberger jusqu'à ce qu'ils trouvent acquéreurs. Quelques mois plus tard, à Segalen, qui, préparant la correspondance Gauguin-Monfreid, avait voulu temporairement récupérer pour se repayser les bois offerts, il avouait :
"Je me rendis Galerie Bernheim (...), voir le gérant, mon ami Félix Fénéon et lui dire : « Voici les fameux bois de la maison du grand Gauguin. Un sot, ignorant, n’en donnerait pas cent sous, mais un pieux du Maître (et j’évoquais les milliards que vaudrait pour des fidèles le bois de la véritable croix du Golgotha) peut les désirer pour vingt mille francs et plus. Eh bien veuillez simplement en trouver acquéreur pour trois mille francs. Ne baissez à deux mille cinq, et même deux mille que si forcé. » La commission pour la maison devait être de 20 %. Cela soit dit pour que tu n’ignores aucun détail. Des mois passèrent. Finalement, Félix Fénéon m’écrit que, vu la guerre, les absences, il fallait attendre." (Camaret, 18 octobre 1916)
Le récit est plus détaillé, plus romancé aussi peut-être... La suite de la lettre nous apprend qu'Antoine ne put les récupérer. Ce qui permit à Segalen de les retirer de chez Bernheim et de les laisser en dépôt chez Monfreid. Finalement, Segalen achètera deux des quatre bois, "Soyez Amoureuse" et la plus petite des femmes, pour 500 francs, et Claude Farrère les deux autres, dont "Soyez Mystérieuse", pour 600 francs, "sans les avoir vus".


Félix Fénéon réapparaît dans la vie de Saint-Pol-Roux, après-guerre, en 1920. Très affaibli financièrement par les événements, et notamment par l'impression, à fonds perdus, de la feuille locale, La France Immortelle, qu'il publia au début des hostilités et qui ne connut que huit numéros, le poète cherchait à vendre son manoir et quelques-uns de ses biens. Lors de sa communication au colloque de Brest, Nicolas Tocquer nous apprit qu'il avait notamment proposé, parmi d'autres objets hétéroclites, des fétiches de l'ouest et du centre de l'Afrique à l'avisé directeur de la galerie Bernheim. La vente lui rapporta 200 francs. C'était peu comparé à ce que devait lui rapporter, du moins l'espérait-il, la vente autrement plus importante de ses meubles et objets d'art, qui allait avoir lieu le mercredi 22 décembre à Drouot. Il put compter sur le fidèle Jean Royère, pour faire un peu de réclame à cet événement, mais aussi sur l'ami Fénéon, qui offrit à ce dernier la page "Curiosité" de son Bulletin de la Vie artistique du 15 décembre 1920(1) :
LA CURIOSITE

La vente Saint-Pol Roux

Mardi 21 et mercredi 22 décembre, salle 7 de l'Hôtel Drouot, auront lieu l'exposition et la vente volontaire de meubles d'époque et de style, porcelaines, faïences et objets d'art appartenant au poète Saint-Pol-Roux, par le ministère de Me Victor Hubert, commissaire-priseur, 19, rue de la Reynie, assisté de M. Guillaume, expert, 13, rue d'Aumale.

Cette circonstance rappellera l'attention sur une des figures extraordinaires de notre littérature.

Personnalité des temps héroïques du symbolisme, il prit part à toutes les tentatives, même les plus audacieuses, du groupement d'antan : il fut de la fondation du Mercure de France, où il publia les Reposoirs de la Procession. Avec l'ardeur et l'enthousiasme de son tempérament où flambe le soleil de Marseille, on le retrouve mêlé à toutes les luttes du début, parmi Villiers de l'Isle-Adam, Verlaine, Mallarmé, Samain, Moréas, Mirbeau, Adam, Renard, Kahn, Rachilde, Barrès, Maeterlinck, Régnier, Gourmont, etc., et il fut surnommé "le Magnifique".
Depuis, il s'est exilé non seulement des cénacles, mais de la Ville où tourbillonnent les gloires éphémères pour, dans la solitude et dans la rêverie, mener la vie qui convient à un grand poète. Il s'enferma d'abord au plus profond de la forêt des Ardennes, où il réalisa cette Dame à la Faulx, qui est non seulement son chef-d'oeuvre, mais le chef-d'oeuvre du théâtre symboliste.
Des Ardennes, Saint-Pol-Roux gagna la Bretagne, où il passa d'abord sept années dans une chaumière d'un tout petit hameau. Enfin, il fit construire à Camaret, sur une falaise de l'Océan, un château à huit tourelles, qu'il habite depuis bientôt seize ans. Le 25 décembre 1909, dans ce port de Camaret, il apparut en père Noël, la hotte sur le dos, arrivant du large dans une barque pleine de jouets pour les enfants des pêcheurs.
Si jamais Saint-Pol-Roux retourne chez les hommes, sans nul doute regrettera-t-il les douces bêtes si fidèles de sa longue solitude, et, parmi tant d'autres, l'étrange Thalassa, merveilleux oiseau de mer élevé par la fille du poète, qui après ses randonnées entre Ouessant et Sein revient du large, à travers la tempête, demander sa caresse aux hôtes du manoir où il entre, en s'annonçant d'un cri et en plein vol, par la fenêtre...
JEAN ROYERE.
(1) Le Bulletin de la Vie artistique (paraissant deux fois par mois), Paris, MM. Bernheim-Jeune & Cie, Editeurs. Rédacteurs : MM. Félix Fénéon, Guillaume Janneau, Pascal Forthuny. Chef de l'Illustration : M. André Marty.

dimanche 14 juin 2009

Deux recensions du "Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux" dans les derniers numéros d'HISTOIRES LITTERAIRES


Personne n'ignore ou ne devrait ignorer que la revue trimestrielle Histoires littéraires, consacrée entièrement, comme l'indique son sous-titre, "à la littérature française des XIXe et XXe siècles", est la plus essentielle des revues. J'aime que ses fondateurs, rien moins que Jean-Jacques Lefrère & Michel Pierssens, en aient pluralisé le titre, car il est aussi absurde de parler d'une Histoire littéraire que de croire en une Vérité. En ce domaine-là, comme en ce domaine-ci, qui ont partie liée, l's est de mise. L'historiographie, toute éprise d'objectivité a priori, n'est jamais qu'une raconteuse d'histoires, et à ce titre, une nécessaire simplificatrice sacrifiant à l'efficacité narrative. Ne s'agit-il pas, en fin de conte, d'enseigner quelques repères essentiels à notre lycéenne jeunesse ? Bref, les mouvements, les auteurs, les oeuvres qui comptent. Au détriment souvent de ceux qui ont compté et de la complexité même du champ littéraire, des champs littéraires. Ainsi souvent, parce qu'elle est narration, l'histoire de la littérature est-elle une succession commode d'étiquettes : romantisme, réalisme/naturalisme, parnasse, symbolisme, dada, surréalisme, etc., l'avènement de l'une sonnant la mort de l'autre. Si seulement c'était si simple. Eh bien, nous y verrions plus clair, mais avec quel ennui ! Il y a longtemps déjà, je donnais un billet sur le sort historiographique fait à Saint-Pol-Roux par quelques manuels célèbres. Que le lecteur s'y reporte s'il désire un exemple plus précis de cette complexité historiographique.

Les rédacteurs d'Histoires littéraires, eux, ne tombent pas dans le panneau ou la facilité. Non, ils sont trop exigeants. Aussi, la revue, qui propose fréquemment de beaux dossiers dédiés à un auteur, à une problématique ou à un mouvement, mêle-t-elle articles de fond et documents rares ou inédits, en plus d'un panorama assez exhaustif des publications nouvelles, des dernières ventes, etc. ; et, chose rare, trop, l'internet n'y est pas oublié. Née en 2000, la revue en est à son 37e numéro. Je ne m'y suis abonné que très-récemment et ma collection est encore fort lacunaire, mais, petit à petit, je la complète et, un jour viendra où je pourrai m'enorgueillir de posséder la plus intéressante histoire littéraire qui soit, celle qui, justement, ne m'en raconte pas.

On comprendra, dès lors, aisément que l'intérêt que je porte à la revue me rend particulièrement fier de trouver dans ses dernières livraisons deux encourageantes recensions du petit Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux. Ce fut, d'abord, dans le n°36, consacré à Jules Laforgue, Raymond Roussel, Olivier Barot, Francis Lacassin, etc., un compte rendu du premier essai. Le voici :
"Saint-Pol-Roux. Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux, n° 1, 2008, Les Reposoirs de la Procession (1893). Dossier de réception, (Mikaël Lugan, 33 rue Montpensier, 64000 Pau ; 18 p., 6 €). Mikaël Lugan a réuni les textes critiques ayant salué la parution du tome premier des Reposoirs de la Procession en 1893, tome qui devait être déconstruit et redistribué dans les trois volumes définitifs de l’ouvrage entre 1901 et 1907. De Lucien Muhlfeld à Gourmont, d’un rapide bulletin bibliographique dans Le Figaro à l’exposé laudatif du Mercure de France, tous saluent l’inventivité des images du « Magnifique ». Comme le note Mikaël Lugan, ses critiques n’arrivent cependant pas à sortir d’une vision rhétorique de l’image, ce qui leur rend les métaphores créatrices de Saint-Pol-Roux à jamais obscures : ces « rébus » que croient lire Marc Legrand dans L’Ermitage, d’un art « qui rappelle la virtuosité un peu sèche d’un japonais du dernier siècle », sont le signe d’une distance infranchissable entre l’auteur et son critique. On attend le dossier de réception de La Dame à la Faulx et l’essai de reconstitution de la bibliothèque de Saint-Pol-Roux que promet Mikaël Lugan dans les prochaines livraisons."
Puis, dans le suivant, qui contient un fort dossier consacré au Surréalisme, avec notamment la reproduction des lettres inédites d'André Breton au beau poète Jean-Pierre Lassalle, celui du n°2 :
"Saint-Pol-Roux. Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux n° 2, 2008, La Dame à la faulx (33 rue Montpensier, 64000 Pau ; 66 p., 9 €). Après celui des Reposoirs de la procession, voici le dossier de réception de La Dame à la faulx, beaucoup plus volumineux. Depuis le premier écho dû à Jules Huret dans Le Figaro jusqu’aux souvenirs d’Édouard De Max rapportés en 1917, nombre de bons esprits de l’époque ont défendu cet « énorme et éblouissant rêve d’épopée tragique » – selon les mots de Catulle Mendès – sans parvenir à l’imposer sur scène ou même en librairie. Mikaël Lugan annote avec sobriété ces comptes rendus, mais il avoue savoir « peu de choses » sur Jean Héritier, auteur, en 1912, d’un article sur La Dame à la faulx dans Les Rubriques nouvelles. Le travail entrepris par ce Bulletin est précieux et l’on en félicite le responsable."
Voilà des appréciations qui nous obligent à poursuivre nos efforts et à soigner plus encore cette publication. L'occasion est bonne, sans doute, d'annoncer la parution du prochain numéro, le quatrième, entre le 1er et le 15 juillet, et d'éventer quelques informations sur son contenu. Plus volumineux encore que les précédents, il sera dédié à "l'impossible représentation de La Dame à la Faulx", soit aux tentatives déçues de Saint-Pol-Roux pour faire représenter son drame à la Comédie Française de Jules Claretie, au Théâtre des Arts de Jacques Rouché, à l'Odéon d'Antoine ; un petit dossier suivra qui contiendra quelques pièces relatives à l'aventure du Théâtre Idéaliste de Carlos Larronde, le seul qui fera jouer deux pièces du poète, de son vivant. Le Bulletin, en outre, se verra enrichi de deux contributions de poids : celle, d'abord du peintre Tristan Bastit, qui m'a fait le réjouissant honneur d'illustrer cette livraison ; celle, ensuite, d'Eric Vauthier qui inaugurera une nouvelle rubrique : le coin des conteurs. Il y versera, en excellent spécialiste du récit bref, des articles sur des recueils de contes ou nouvelles signés de contemporains et/ou amis de Saint-Pol-Roux. Le premier d'entre eux sera ainsi consacré à L'Amour tragique de Camille Mauclair (Calmann-Lévy, Paris, 1908) ; et, une bonne nouvelle ne venant jamais seule, j'annonce dès aujourd'hui qu'on pourra le lire en avant-première d'ici la fin de la semaine prochaine sur ce blog, suivi de "L'Adieu nocturne", un des contes de ce beau recueil méconnu. En attendant, je rappelle que ce quatrième Bulletin, à moins d'avoir contracté un abonnement à compter du deuxième, sera en vente exclusivement au numéro. Pensez d'ores et déjà à réserver votre exemplaire par mail à harcoland(at)gmail.com.

samedi 6 juin 2009

Quelques outils pour le chercheur & l'amateur : les bibliographies de petites revues

On commence à connaître mon goût pour les bibliographies. Le visiteur fidèle en a rencontré quelques menues sur ce blog. Citons, pour mémoire, celle des titres de Saint-Pol-Roux parus aux éditions Rougerie, et celle des oeuvres de Jean Royère, à laquelle je viens d'ajouter deux titres. On connaît aussi mon goût pour les "petites revues" tant sont rares les billets qui n'en citent pas une ou deux, ou trois. Il est vrai qu'elles jouèrent un rôle considérable dans l'époque qui nous occupe et qu'elles se multiplièrent plus vite que la bonne parole du bonhomme aux paraboles. Ce qui rend la progression du chercheur emmi cette jungle de feuilles éphémères et de papiers fragiles bien ardue. Heureusement, de rares vaillants ont entrepris - ô double joie ! - de les répertorier dans d'indispensables volumes. Il m'a semblé qu'il serait juste et bon de leur rendre hommage en rappelant ici leurs travaux, qui, si souvent, ont facilité et facilitent les nôtres.

Le premier d'entre eux, le pionnier, n'est pas inconnu, puisqu'il s'agit de Remy de Gourmont, qui donna d'abord son "essai de bibliograhie" des petites revues dans quatre livraisons d'une... petite revue : la Revue biblio-iconographique, de mars à juin 1899. Elle parut l'année suivante en plaquette, au Mercure de France.


Les premières revues - en dehors de quelques titres précurseurs, comme cette Revue des Lettres et des Arts de Villiers de l'Isle-Adam - que Remy de Gourmont retient coïncident avec la naissance ou les premières manifestations du Symbolisme. On ne s'en étonnera guère. Et l'auteur, dans sa préface, en rappelle l'importance, exemples à l'appui : "jamais, à aucun moment de leur carrière, ni Villiers, ni Verlaine, ni Mallarmé, ni Laforgue ne publièrent leurs oeuvres que dans des revues dont quelques-unes furent si petites que leur nom est devenu une énigme." Et, au cas où ces quatre noms ne suffiraient pas à prouver que l'essentiel s'est joué dans ces audacieuses publications périodiques, Gourmont compare, pour les années 1886-1887, les collaborateurs de l'imposante et sur-officielle Revue des Deux-Mondes et ceux de la jeune Revue indépendante :
"Du côté petite revue, on trouve : Tolstoï, Bourget, Barbey d'Aurevilly, Huysmans, Wyzewa, Laforgue, Mallarmé, Anatole France, Villiers de l'Isle-Adam, Mirbeau, E. de Goncourt, H. Lavedan, L. Descaves, Th. de Banville, G. Rodenbach, E. Verhaeren, Paul Hervieu ; - et de l'autre, du côté grande revue : Rabusson, Broglie, Charmes, Lavisse, Bellaigue, Theuriet, Rousset, Jusserand, Bentzon, Du Camp, André Lemoyne, Delard, Cherbuliez, Georges Duruy, Georges Lafenestre, Vogüé, Brunetière, Ganderax, Moireau, Frédéric Houssay, Victor du Bled. Cela donne à réfléchir."
La plaquette recense près de 130 titres classés par ordre alphabétique. Pour chacun, sont précisés : le titre, le directeur et/ou le rédacteur en chef, l'adresse, la fréquence de parution, le nombre de pages, le format, la date du premier numéro, et pour certains les principaux collaborateurs. Le nom de Saint-Pol-Roux apparaît ainsi dans les notices consacrées à L'Art Littéraire de Louis Lormel, Le Livre d'Art de Paul Fort, Le Moderniste de G.-Albert Aurier, La Pléiade de Darzens. Il aurait dû figurer dans quelques autres, citées. "Il faut espérer, disait Gourmont de son essai, qu'il sera complété et continué". Il n'y eut rien avant longtemps. Il faut noter tout de même quelques tentatives de catalogue utiles : celle d'Ernest Raynaud qui, en fin de ses volumes de La mêlée symboliste, dressa des "éphémérides poétiques" répertoriant chronologiquement, avec plus ou moins de justesse et d'exhaustivité, les apparitions de revues entre 1870 et 1910. ; celle, aussi, de la revue Belles-Lettres de décembre 1924, qui, à la suite de l'intéressante enquête consacrée aux "revues littéraires d'avant-garde" en donna une liste chronologique de 1872 à 1914. Bien que ces deux essais, moindres, se contentassent de préciser directeur du périodique et année de parution, ils permettaient néanmoins de compléter un peu le travail de Remy de Gourmont. Mentionnons également la thèse de Noël Richard, Louis Le Cardonnel et les revues symbolistes (Privat, Toulouse, 1946), qui présente une vingtaine de publications rhodaniennes et parisiennes auxquelles l'abbé-poète collabora.

Il faudra attendre 1956 et le répertoire descriptif de Roméo Arbour, Les Revues Littéraires éphémères paraissant à Paris entre 1900 et 1914, pour que le chercheur entre enfin en possession d'une suite digne de la bibliographie gourmontine. On peut déplorer le double arbitraire qui a présidé à la constitution de ce répertoire : arbitraire géographique qui limite la sélection à Paris, alors que l'époque est justement à la décentralisation littéraire ; arbitraire de durée de vie qui limite la sélection aux revues n'ayant pas vécu plus de quatre ans (pourquoi quatre ans, et pas trois ou cinq ?). Mais il fallait bien que l'auteur se fixât quelques contraintes, tant la tâche qui consisterait à réaliser une bibliographie exhaustive de toutes les petites revues nationales à dominante littéraire ayant paru entre 1870 et 1940 semble herculéenne. Aussi peut-on simplement regretter, après réflexion, que Roméo Arbour n'ait pas donné à son répertoire deux autres tomes complémentaires qui se seraient intitulés : Les Revues Littéraires éphémères paraissant en Province entre 1900 et 1914 et Les Revues Littéraires durables paraissant à Paris et en Province entre 1900 et 1914.


Reste que l'auteur a répertorié 185 titres et qu'il a eu la bonne idée d'adopter la méthodologie de Remy de Gourmont et de la développer. Ainsi, en plus des précisions données précédemment, figurent date du dernier numéro, changements de rédaction et fusions s'il y a lieu, résumé générique du contenu, cotes de bibliothèque ; et la liste des collaborateurs devient plus systématique et mieux détaillée. Prenons, pour illustration, une notice au hasard - ou presque -, celle des Marches du Sud-Ouest :
79. LES MARCHES DU SUD-OUEST. Revue régionaliste d'action d'art. In-Fol. Mai 1911 (n°1) - déc. 1911. Dir. : Olivier Bag, 6, rue d'Ulm, Paris (5e). En fév. 1912, fusionne avec d'autres revues pour former LA REVUE DE FRANCE ET DES PAYS FRANCAIS.
CONTENU : Poèmes, études littéraires, artistiques et critiques, récits, chroniques. Juin 1911 : enquête sur Vielé-Griffin. Illustrations de Le Fauconnier, Albert Gleizes, Fernand Léger, Delaunay.
PRINC. COLLAB. : Roger Allard, Olivier Bag (Hourcade), Jean-Marc Bernard, Léon Deubel, Carlos Larronde, Louis Mandin, Louis Pergaud, Onésime Reclus, Han Ryner, Léon Vérane, T. de Visan.
[BN : Jo. 60140 (juin 1911)]
Et pour suivre notre fil rouge, signalons que Saint-Pol-Roux est mentionné à deux reprises, seulement : aux sommaires du Montjoie de Canudo et de La Vogue de Tristan Klingsor.

Quatorze ans plus tard, Richard L. Admussen décida de donner une suite au travail de ses prédécesseurs, dont il signale l'importance dans sa préface, en publiant, chez Nizet, son "répertoire descriptif" des Petites Revues Littéraires (1914-1939). S'il ne change rien à la méthodologie développée par Arbour, il ouvre légèrement son champ d'investigation, évaluant l'éphémérité d'une revue à cinq ans et non plus à quatre, et y intégrant "les revues de la province et de l'étranger les plus importantes".


Dès lors, ce sont 269 titres qui sont répertoriés, sur vingt-cinq ans. L'index est intéressant à observer ; on y voit clairement se dessiner un changement de génération et le bouleversement du champ littéraire avec l'entrée en force des dadaïstes et des surréalistes dans la petite république des lettres. Leurs collaborations y sont, en effet, nombreuses, qu'elles concernent leurs propres publications - car ces jeunes révolutionnaires avaient le génie de la petite revue - ou d'autres. Comptons par exemple les apparitions de : Pierre Albert-Birot, 18 ; Louis Aragon, 21 ; Céline Arnauld, 18 ; Hans Arp, 15 ; André Breton, 27 ; Robert Desnos, 14 ; Paul Eluard, 25 ; Ivan Goll, 17 ; Max Jacob, 38 ; Benjamin Péret, 13 ; Francis Picabia, 15 ; Pablo Picasso, 13 ; Pierre Reverdy, 27 ; Georges Ribemont-Dessaignes, 29 ; André Salmon, 31 ; Philippe Soupault, 29 ; Jules Supervielle, 33 ; Tristan Tzara, 28. Une nouvelle génération, qu'accompagnent quelques grands frères en poésie, et qui chasse la précédente, qu'on qualifiera par commodité de symboliste. Les Gustave Kahn, Vielé-Griffin, René Ghil, Mauclair sont bien moins sollicités par les revuistes de l'avant-garde littéraire, quand Verhaeren et Moréas disparaissent des oublieuses mémoires de la jeunesse dans le même temps que, posthumément, Apollinaire continue de collaborer suractivement aux feuilles nouvelles. Des aînés, ne surnagent plus que Han Ryner (avec 14 collaborations), dont la pensée libertaire trouva une caisse de résonnance dans la France de l'après-guerre, Paul Valéry (avec 21 collaborations), au-dessus des mêlées, et Saint-Pol-Roux (avec 11 collaborations), qui bénéficia de la percée surréaliste et put, dans les années 1920, apparaître comme l'éternel précurseur des tendances nouvelles. Ainsi, son nom se retrouve aux sommaires de : Aguedal d'Henri Bosco et alii, Le Grand Jeu de Gilbert-Lecomte, Daumal, Vaillant et Sima, Intentions de Pierre-André May, Les Lettres parisiennes de Georges Pillement, La Ligne de Coeur de Julien Lanoë, Le Mail de Marcel Abraham, Le Pain blanc de Michel Manoll, La Phalange de Jean Royère et Armand Godoy, Le Pont Mirabeau de Marcel Castay, La Revue de l'Epoque de Marcello-Fabri, Yggdrasill de Guy Lavaud.

J'ignore si la Bibliographie des Revues et Journaux littéraires des XIXe et XXe siècles, par Jean-Michel Place et André Vasseur (Editions de la Chronique des Lettres françaises, 1973-1977), ne devait comporter que les trois volumes qui ont finalement été publiés et qui couvrent les années 1840 à 1930. "Qui couvrent" n'est sans doute pas la formulation idoine, puisque les auteurs ne sont guère parvenus à l'exhaustivité qu'ils s'étaient fixés :
"Le besoin d'une bibliographie des revues se fait de plus en plus sentir, au moment où l'on prend conscience de l'importance littéraire de ces ouvrages, et de l'anarchie qui, ayant longtemps régné dans leur recensement et leur conservation, suscite aujourd'hui de très importants travaux de classement méthodique et de dépouillements systématiques.
Nous publierons, titre par titre, l'histoire, la description matérielle, la collaboration et les sommaires de chacune des revues petites et grandes que le temps a dispersées au fil des ans. Ces études constitueront, nous l'espérons, une source de documentation unique pour tous ceux qui s'intéressent à la vie littéraire."

Un ambitieux et merveilleux programme, qui, s'il ne fut pleinement réalisé, donna naissance à trois beaux volumes dont je ne possède que le premier. Ce n'est pas comme les ouvrages précédents un répertoire, mais une bibliographie descriptive scrupuleusement détaillée. On y trouve à peine quinze revues, choisies dans une période de soixante ans (1840-1898), mais analysées sur près de 350 pages, quand la plus épaisse des précédentes bibliographies ne dépassait pas les 160. Ici, point de question d'éphémère : La Jeune France vécut une bonne dizaine d'années ; ou de centralisation géographique : La Syrinx issait d'Aix-en-Provence et La Coupe de Montpellier. En plus de relever la moindre particularité, les auteurs (car c'est un travail collaboratif) ont reproduit l'intégralité des sommaires et indexé tous les collaborateurs. C'est, absolument, la voie bibliographique à suivre pour tout aventurier chercheur ou autre fol éditeur qui se risquerait à poursuivre ce titanesque labeur. Signalons en passant à nos rubéofilistes que Saint-Pol-Roux figura aux sommaires de La Jeune France de Paul Demeny (sous son nom de baptême) et du Courrier Social Illustré d'André Ibels (sous son nom canonisé).

Ce n'est pas la voie que choisirent de suivre Paul Aron et Pierre-Yves Soucy dans leur ouvrage sur Les Revues littéraires belges de langue française de 1830 à nos jours (Ed. Labor, Bruxelles, 1998). Il s'agit une nouvelle fois d'un répertoire, et une nouvelle fois de haute utilité. Considérant l'ampleur de tel recensement, je serais bien insolent de réclamer qu'on donnât dans une lointaine réédition les noms des principaux collaborateurs de chacun des 1066 titres répertoriés. Il est vrai que les auteurs ne se sont pas embarrassés de contraintes chronologiques, ce qui est louable ; mais d'autres contraintes, plus matérielles, les auront conduits à produire des notices moins détaillées. Je suis néanmoins bienheureux de posséder cet ouvrage et je veux signaler la préface qui fait un nécessaire rappel historique du revuisme belge.


Comme les collaborateurs ne sont pas mentionnés, je dois, pour tirer un peu plus loin notre saint-pol-roussin fil rouge, faire appel à ma mémoire et annoncer que le Magnifique donna de sa plume dans Le Coq Rouge de Georges Eekhoud, La Société Nouvelle de Fernand Brouez, et, plus méconnue, Flamberge.

Ce ne sont là, bien entendu, que quelques outils bibliographiques. Il y en a d'autres, et d'importance, que je me contenterai de signaler en passant :
  • Sur Les Commémorages de Tybalt, le site de Gilles Picq dédié à Laurent Tailhade, on trouve le dépouillement de 212 petites revues et une base de données téléchargeable recensant 368 revues littéraires parisiennes et plus de 2000 collaborateurs.

  • Sur Livrenblog, de nombreux billets sont d'exhaustives bibliographies de petites revues : Le Beffroi (1 & 2), Le Pierrot (1, 2 & 3), La Revue Palladienne (dix premiers numéros de 1948 à 1949), L'Image, en plus des bibliographies consacrées aux livres de souvenirs ou aux biographies.

  • Sur le site des Amateurs de Remy de Gourmont, elles sont nombreuses aussi, in progress, avec une page essentielle consacrée au Mercure de France, une autre à la Revue des Idées, et de multiples autres qu'il faut feuilleter et butiner ici.

  • Sur le blog Han Ryner, il faut lire le billet bibliographique dédié à la belle revue de Paul Redonnel, Les Partisans.

  • Sur le groupe des amis de Saint-Pol-Roux, on entoila aussi quelques pages bibliographiques, parfois incomplètes : La Pléiade de 1886, Le Livre des Légendes de 1895, L'Hémicycle de Pierre de Querlon, Poèmes de France de Paul Fort, Plume au Vent de Jean Royère, André Mora et Charles Tillac, Le Manuscrit autographe de Royère encore, Les Livrets du Mandarin de René-Louis Doyon.

  • Comment ne pas mentionner l'association ent'revues qui publie une Revue des revues des plus utiles ?

  • Signalons aussi les contributions de M. Victor Martin-Schmets à la revue Le Livre & l'Estampe : il y donna, dans les numéros 136, 138, 140, 142, 146 & 147, une Bibliographie analytique des revues littéraires belges. D'après les tables du périodique toujours, Auguste Grisay y analysa également la revue Antée dans le n°101-102, et le Disque vert dans les n°55 à 60.

  • Signalons enfin l'initiative de l'excellente revue L'OEIL BLEU, qui, depuis sa quatrième livraison, dresse la bibliographie d'une revue dont il a été question dans l'un de ses articles de fond. Ont été analysées ainsi : Le Coup de Feu (1885-1889), L'Art Social (1891-1896), Poème et Drame (1912-1914), La revue anarchiste (1893), Le Livre d'art (1896).
Ce sont là des essais, des audaces, qui mériteraient qu'un naïf intégral ou plusieurs semi-inconscients les rassemblent afin d'achever, peut-être sous une forme numérique, l'oeuvre de Jean-Michel Place et André Vasseur. La tâche, bien que folle encore, n'en est-elle pas déjà un peu plus légère ?

dimanche 31 mai 2009

Une lettre (inédite) de Jean Clary à Saint-Pol-Roux, suivie de quelques autres dédicaces...

J'ai dit, dans le précédent billet, quelques mots enthousiastes sur l'élégante petite revue PAN, qui vécut de 1908 à 1914. Belle et relative longévité qui l'exclut hélas de l'utile bibliographie de Roméo Arbour, Les Revues littéraires éphémères paraissant à Paris entre 1900 et 1914 (José Corti, 1956), l'adjectif "éphémères" désignant ici les périodiques qui n'excédèrent pas les quatre ans d'existence. On y apprend toutefois que Jean Clary, son fondateur, collabora également à Isis (1908-1910) d'Ary René d'Yvermont, aux Rubriques Nouvelles (1909-1913) de Nicolas Beauduin, au Gay Sçavoir (1913-1914) d'Henri Strentz. Etrangement, on ne trouve pas son nom dans cette autre bibliographie complémentaire de Richard L. Admussen, Les Petites Revues Littéraires 1914-1939 (Nizet, 1970). Clary n'aurait-il pas passé la guerre ? Je l'ignore, comme beaucoup d'autres choses sur ce gendelettre ; puisse donc un visiteur avisé - ou le hasard - nous éclairer bientôt. Ce qui est sûr, c'est que Jean Clary, et son compère Marcel Rieu, firent de PAN une revue sans parti pris, intelligemment diverse et hospitalière à toutes les tendances de l'époque. Laissons plutôt Michel Décaudin nous la décrire (La crise des valeurs symbolistes, Privat, 1960, p. 288) :
"Pan qui paraît tous les deux mois en 1908 et 1909 a pour directeurs Jean Clary et Marcel Rieu. Dans cette revue libre se trouvent réunis des Méridionaux comme Paul Souchon et Louis Payen, des néo-symbolistes comme Guy Lavaud, des poètes de l'Abbaye, des auteurs aussi différents qu'Abel Bonnard et Apollinaire, que précisément une chronique de Charles-Henri Hirsch dans le Mercure de France oppose comme les représentants de deux formes inconciliables de la poésie, un traditionaliste comme Emile Ripert et l'audacieux Marinetti, un inconnu qui signe Saintléger-Léger. C'est le type de la revue ouverte à tous, curieuse de talents nouveaux."
Clary contribua aussi à La Phalange de Jean Royère ; et c'est au banquet de cette dernière, le 11 février 1909, qu'il rencontra Saint-Pol-Roux. C'était cinq jours après le magnifique banquet de la Dame à la Faulx, qui réunit trois générations d'écrivains et d'artistes. Le jeune directeur de PAN en profita pour demander au poète idéoréaliste, subitement revenu dans la lumière et l'actualité, quelque texte pour sa tout aussi jeune revue. C'est ce que nous apprend cette lettre inédite (à en-tête de PAN - revue libre) de Jean Clary à Saint-Pol-Roux, retrouvée dans des papiers du Magnifique, à Doucet :
Le 24 juin 1909
Mon cher Maître,
Quand j'eus la très grande joie de faire votre connaissance à une des soirées de la "Phalange" vous eûtes l'amabilité de me promettre des pages de vous pour le jeune PAN.
Je me permets de venir vous le rappeler en vous priant, mon cher Maître, d'agréer mes meilleurs sentiments de sympathique admiration.
Jean Clary
Serait-ce trop vous demander que de vous prier de m'envoyer votre volume "Anciennetés" ; c'est le seul de vous qui me manque et je ne sais où me le procurer.
Avec mes excuses tous mes remerciements anticipés.
J. C.
A ma connaissance, Saint-Pol-Roux ne donna pas de texte à PAN, mais je n'ai pu encore consulter de collection complète de la revue. Il n'était pas dans ses habitudes de refuser une collaboration à qui la lui demandait, mais il avait, à cette époque, entrepris la réécriture de sa tragédie en vue d'en présenter une version scéniquement viable à Jules Claretie, l'administrateur de la Comédie-Française - entreprise qui devait l'accaparer pendant des mois. Reste, comme on l'a vu, que Saint-Pol-Roux ne fut pas totalement absent de PAN, puisqu'on y reproduisit certaines de ses dédicaces retrouvées en tête de quelques-uns de ses volumes chinés sur les quais.

J'avais, en fin du billet précédent, engagé le lecteur à m'adresser à son tour, afin de perpétuer cette originalité panique, des dédicaces curieuses, amusantes ou significatives. Je n'ai, jusqu'ici, reçu qu'une réponse, de l'ami Grégory Haleux, tout à fait dans le ton. Je le remercie et la voici :
Je réponds à ton appel concernant les dédicaces. Me reviennent d'abord ces trois anecdotes amusantes :

- Double dédicace reproduite dans Gilles Picq, Laurent Tailhade ou De la provocation considérée comme un art de vivre (Maisonneuve & Larose, 2001, p. 307) : dans l'exemplaire de Léon Bloy, sous la dédicace de Tailhade,

"à Léon Bloy
avec mon admiration fervente et mon amitié
Laurent Tailhade"
l'ingrat mendiant a ajouté :
"Je me fous absolument
de Tailhade qui est lui-même
le plus incontestable des mufles
& je demande qu'on me déba-
rasse de cette brochure
Léon Bloy"
- Dans le Mercure de France n° 852, 15 décembre 1933, p. 710-711, René Groos raconte, à propos de l'ouvrage de Fagus, Discours sur les préjugés ennemis de l'histoire de France (1909), qui est une réponse à Louis Dimier :
"Voici une dizaine d’années, je venais d’aller voir Fagus à son bureau, je me trouvais sur les quais avec lui quand je découvris cette brochure dans une boîte de bouquiniste. Je ne la connaissais pas. J’en fis l’emplette. Je la montrais au poète, quand je m’aperçus qu’elle était déjà dédicacée. C’était l’exemplaire même de M. Dimier. Je lis sur la page de garde :
A Monsieur Louis Dimier
Contribution loyale au Manuel d’Histoire de France.
FAGUS.
et plus bas :
Mon cher René Groos,
Je goûte un âcre plaisir à recevoir des mains d’un loyal Juif
le livre qu’a méprisé le Chrétien auquel je l’adressais.
FAGUS "
- Enfin, ces bien drôles rapportées par Gérard Genette dans Seuils (Seuil, coll. "Poétique", 1987, p. 129) :
"Claudel ayant dédicacé un volume de sa correspondance avec Gide à son petit-fils en ces termes : "Avec mes regrets de me trouver en si mauvaise compagnie", et ce dédicataire ayant eu le bon goût d'apporter ce volume à Gide pour qu'il le signât à son tour, Gide aurait simplement ajouté cette formule rétorsive et lapidaire : "Idem". Il est vrai que Claudel l'avait déjà beaucoup agacé en lui envoyant un exemplaire de ce qui était donc leur oeuvre commune avec cette fort insolente dédicace : "Hommage de l'auteur" - occasion ou jamais, pour Gide, de se sentir, selon son mot, "supprimé". On sait aussi que Gide avait fait en 1922 une vente publique d'une part de sa bibliothèque, et en particulier de tous les livres dédicacés d'anciens amis avec lesquels il s'était entre-temps brouillé. L'un d'eux, Henri de Régnier, se vengea en lui envoyant nonobstant son livre suivant, mais avec cette piquante formule : "A André Gide, pour sa prochaine vente."
***
J'espère que la participation de Grégory H. en entraînera de nombreuses autres. Mais il s'agit peut-être aussi de montrer l'exemple. Voici donc deux envois qui figurent dans ma bibliothèque. Le premier est de Paul Fort, sur un exemplaire des Ballades Françaises (Mercure de France, 1897) :

"cordialement
à Ernest La Jeunesse
mon maître en ARRIVISME
son futur admirateur
Paul Fort"
Ernest La Jeunesse, qui fut le type du chroniqueur de la fin de siècle, volontiers acerbe, non sans esprit, le croqueur de ses congénères, venait alors de publier un recueil de portraits, Les Nuits, les Ennuis et les Âmes de nos plus notoires contemporains, qui fut un succès et le rendit célèbre. On appréciera l'ironie de Fort, qui prouve qu'on n'envoie pas forcément ses bouquins qu'aux copains et aux critiques littéraires.

La seconde dédicace figure sur un exemplaire de l'étonnant drame de Georges Polti, Les Cuirs de Boeuf, miracle en douze vitraux outre un prologue invectif (Mercure de France, 1898). On y lit :

"A Monsieur
de Max.
- C'est vous que je voyais,
en hallucination, chaque fois que
sur la scène imaginaire apparaissait
"le Fils".
Parcourez ce rôle, je vous prie,
pour que vous en parvienne l'hommage,
ô le plus artiste - le seul peut-être - des
grands acteurs !
GPolti"
Est-il utile de présenter Edouard de Max, le comédien préféré des symbolistes, auquel naturellement pensa Saint-Pol-Roux pour le rôle de Magnus, introducteur de Jean Cocteau dans la petite république de l'art et des lettres ? Quant à Georges Polti, on le connaît mieux pour ses Trente-six situations dramatiques. Il est néanmoins dommage qu'on ait oublié ces Cuirs de Boeuf, car ils font une bien étrange tentative de théâtre simultané.

Pour finir, en promettant prochainement d'autres dédicaces, en voici une, qui n'est pas sans sel, de Saint-Pol-Roux, trouvée dans un catalogue de libraire ; elle adorne un exemplaire de La Ferme (Ghio, 1886), qui clôt le cycle des premières publications du jeune Paul Roux :
"A Francisque Sarcey. Agréez, cher maître, ces modestes pages de ma première jeunesse – en attendant les œuvres prochaines qui sans doute vous feront me lapider. Veuillez seulement ne pas jeter au panier mon nom d’inconnu. Mon tour viendra. Humblement. Respectueusement. Paul Roux. 19 rue Turgot."
Le pauv'oncle Sarcey se souvint-il de cet envoi lorsque le même inconnu, canonisé depuis, le soir de la représentation du Cantique des Cantiques de Roinard, le menaça de choir sur sa tête s'il ne cessait de rire. Voilà un "respectueusement" qui aurait pu alors résonner bien lourdement à ses oreilles.

mercredi 27 mai 2009

Des dédicaces magnifiques et quelques autres...

Parcourant la quatrième année - c'est de 1911 qu'il s'agit - de la fort aimable petite revue intitulée PAN, et sous-intitulée "revue libre", que codirigèrent Jean Clary et Marcel Rieu et qui réunit de beaux et bons contributeurs (René Arcos, Han Ryner, Fagus, Fernand Divoire, Edmond Pilon, Legrand-Chabrier, Georges Polti, Ernest Raynaud, John-Antoine Nau, Louis de Gonzague-Frick, Marc Stéphane, Nicolas Beauduin, etc., ceux-ci pour la seule année 1911 qui nous intéresse), je tombe très-heureusement sur une originale sous-rubrique des "Notes du mois" qui ouvrent avec régularité chaque livraison. Elle intéressera, il me semble, les bibliophiles, les collectionneurs et les curieux, puisque son seul objet fut de recenser les bouquins chinés sur les quais, et possédant la triple qualité d'être récents, non coupés et adornés d'un envoi. Quel triste destin pour un roman ou un recueil nouveau, qui à peine offert se voit presque aussitôt voué aux boîtes des bords de Seine par le dédicataire, et quelle récompense pour son auteur ! A travers donc cette petite collecte, c'est un peu de la naïveté et de la cruauté des gendelettres qui perce. Jugez plutôt...
N°1 - Janvier-Février 1911
Promenades sur les quais. Petit bulletin des livres non coupés. Dédicaces :
- A Monsieur Jean Royère.
Cordial hommage
d'Emile Sicard
(La Mort des yeux, roman, exemplaire n°66)
- A Monsieur Catulle Mendès
Pour qu'il veuille reconnaître un ad-
mirateur de ses Poèmes en prose.
Hommage de respectueuse sympathie.
Gabriel de Lautrec.
(Poèmes en prose, 1898)
- A Fernand Xau
bien cordialement
Jean Grave.
(La Société future, 1899)
- A Papus.
Sympathie et admiration.
Tola-Dorian.
(Poèmes lyriques, 1908)
N°8-10 - Juillet-Octobre 1911
Encore quelques dédicaces, encore quelques bouquins non coupés trouvés au hasard des promenades.
- A ROCHEGROSSE
Au peintre de Vitellius aux Gémonies
Son admirateur JEHAN LORRAIN
(Le Sang des Dieux, 1888)
- A HENRI MAGEL (sic : lire MAZEL)
Cordial hommage de SAINT-PAUL-ROUX (sic : lire Saint-Pol-Roux)
(Les Reposoirs de la procession, 1893)
- A CATULLE MENDES
Son admirateur, REMY DE GOURMONT
(Un Coeur virginal, 1907)
Cette dernière dédicace ne laisse pas de surprendre un peu, en égard aux propos tenus par l'auteur de Sixtine sur Mendès.
De mémoire, je ne retrouve guère les propos désobligeants de Gourmont sur le parnassien. Ce doit être dans quelque promenade en compagnie de Mallarmé ou de Villiers de l'Isle-Adam, qu'il aima et comprit tellement mieux(1). Voilà, en tous cas, une belle collection qui dut coûter alors au rédacteur de ces "notes" trois francs six sous, et qui aujourd'hui ferait quelques jaloux parmi les bons bibliophiles et amateurs de littérature d'avant-siècle.

Il y en a un qui ne devait pas envier cette récolte, tant il en était lui-même coutumier. C'était Tancrède de Visan, le poète et théoricien symboliste, qui adressa, après avoir lu les premières chines, la lettre suivante à la rédaction :
N°2 - Février-Mars 1911
Mon cher Confrère,
Dans le dernier numéro de Pan, vous citiez d'amusantes dédicaces, parmi les livres qu'on découvre encore sur les quais. Voulez-vous me permettre d'enrichir votre collection et de vous offrir quelques-unes de celles que le hasard de mes promenades me fit découvrir.

J'ai un peu la manie des bouquins et n'achète jamais de livres neufs.
***
J'ai trouvé le Triomphe de la Vie sur le quai Malaquais, avec cette sérieuse dédicace :
A Monsieur le critique littéraire aux DEBATS
hommage de
Francis Jammes.

***

La rue Bonaparte me fut très bonne en trouvailles. Voici, entre autres, les Poèmes anciens et romanesques, très simplement dédiés.
A Paul Adam,
son ami,
Henri de Régnier.
***
Mon exemplaire de l'Almanach des Poètes, année 1897, porte sur le faux titre :
A Emile Faguet,
hommage des auteurs
"L'Editor"
Robert de Souza.

***

Les Reposoirs de la Procession n'étaient pas pour moi, mais s'adressaient
A Emile Bergerat
cordial hommage,
Saint-Pol Roux (sic)
La typographie de cette dédicace est curieuse. L'S de Saint encadre toute la page et serpente d'une façon magnifique. A l'intérieur du livre, j'ai trouvé la carte de visite de Saint Pol Roux (re-sic). Cette carte n'est pas négligeable. Ses dimensions vous en imposent. Je viens de la mesurer : elle a 9 centimètres de large sur 12 de long. Au bas, en lettres microscopiques, l'adresse :
3 rue de la Goutte d'Or
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Les Idylles antiques, IVe série des Ballades françaises, ont échoué chez moi tout à fait par hasard, car cet exemplaire était offert
A Christian Beck
en très cordial souvenir et signe d'amitié
Paul Fort.
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Anatole France doit avoir une belle bibliothèque, mais certains des volumes qui lui sont offerts ne lui parviennent sans doute pas et je tiens à sa disposition un joli exemplaire des Fleurs du Bitume, avec cette mention :
A Monsieur Anatole France,
pour l'accueil flatteur qu'il m'a fait en cette maison
L'auteur reconnaissant,
Emile Goudeau.
"Cette maison" était celle d'Alphonse Lemerre où Anatole France, en 1878, dut faire partie du comité de lecture.
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Terminons pour aujourd'hui sur La Muse Noire de Stanislas de Guaita. J'ai trouvé, il y a cinq ans, cet exemplaire à Lyon avec cette dédicace :
Au très exquis poète Catulle Mendès
hommage de respectueuse admiration
Stanislas de Guaita.
La Muse Noire est de 1883 (Lemerre, édit.). A la même époque, Mendès prononça ses conférences à l'Odéon qui furent réunies en 1884 sous le titre La Légende du Parnasse contemporain. En même temps que Guaita envoyait son livre de vers à Mendès, il lui écrivait cette lettre que l'auteur de Pour lire au bain oublia dans cet exemplaire de La Muse Noire et qui échoua chez un libraire de la Place Bellecour à Lyon, par une succession d'incidents que je ne saurais démêler. Voici la lettre écrite sur très beau papier et dominée par une couronne de comte :
Monsieur et cher Maître,
Je ne suis pas encore allé vous remercier de votre gracieuse persévérance à m'adresser des cartes d'entrée pour vos ravissantes conférences sur le Parnasse contemporain.

Quel plaisir j'ai ressenti à connaître ces débuts de la lutte, entre ceux qui veulent la correction et ceux qui veulent l'aisée négligence à tout faire ; même de la poésie ! Cette lutte dure encore, mais la victoire est acquise dès maintenant aux bons ouvriers, comme vous l'avez justement proclamé.

J'irai vous dire, un de ces jours, de vive voix, et mes félicitations et mes remerciements, en attendant, je vous prie, Monsieur et cher Maître, de me croire toujours
Votre dévoué et sincère admirateur.
Stanislas de Guaita.
Tancrède de Visan.
Ah, le temps béni des chines miraculeuses ! Je donnerai prochainement d'autres dédicaces reproduites dans cette belle et intéressante petite revue, trop peu connue. En attendant, je vous invite à m'adresser, comme Tancrède de Visan, vos propres découvertes, envois amusants ou significatifs d'une relation amicale ou hostile d'écrivains. Je les entoilerai au fur et à mesure ; et ces billets feront, n'en doutons pas, de jolis témoignages à verser dans une histoire de la littérature, d'après les pratiques auctoriales péritextuelles, encore à écrire. Il vous suffit, pour cela, d'adresser un courriel à harcoland(at)gmail.com.
(1) Mon ami Christian Buat, le maître-entoileur des Amateurs de Remy de Gourmont, vient, le billet à peine entoilé, pallier mes défauts de mémoire. Il m'indique deux références issues des Promenades littéraires, 7e série (Mercure de France, 1927), qui recueillent des marginalia oubliées de l'auteur. Dans la première, "La mort de Verlaine", qui date de 1896, on lit : "On a vu cela : les Mendès, Coppée, Lepelletier, étalés à trente et quarante sous la ligne dans le premier salon de ces riches maisons, et Verlaine rejeté à la troisième page, parmi les faits divers et les pauvres..." ; et dans la seconde, "Sur la critique dramatique", qui date de 1899 : "L'autre jour, j'ai parcouru de M. Mendès sur un vaudeville trois colonnes terminées par un cul-de-lampe aphrodisiaque représentant, avec des mots poivrés, l'envers des bras de Mlle Cassive : est-ce ça la critique dramatique ? Le prétexte des vaudevilles lui est bien inutile : on pourrait la transformer en contes "pour lire au bain" sans lui ôter aucun de ses charmes". Grand-merci à Christian Buat pour ces précisions.
Nota : la reproduction de la signature de Saint-Pol-Roux ne figure pas dans la lettre de Tancrède de Visan.
Nota' : Puisqu'il était question dans ce billet de la cruauté des gendelettres, je signale au lecteur du blog la parution toute récente, chez Cynthia 3000, d'Au pays du mufle de Laurent Tailhade, dans une édition revue, augmentée et annotée par l'excellent Gilles Picq. Un salubre cruauté et une fort saine lecture.