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lundi 5 décembre 2011

Saint-Pol-Roux et l'Ecole différenciatrice

Dans un de ses articles retraçant ses "souvenirs du quartier latin" donnés au Matin, dont il était un collaborateur régulier, Jean Carrère (1868-1932) rappelle ce que fut "L’École différenciatrice", école largement parodique aux disciples bien turbulents, qui ne dura guère et ne laissa pas davantage de traces dans l'histoire littéraire. Comme nombre de jeunes hommes, aspirants-poètes, de l'époque, Carrère était animé d'un idéal social qui lui causa quelques bosses sur le sommet du crâne. Début juillet 1893, étudiant hantant le quartier Latin, il avait été agressé par quelques représentants de la maréchaussée fort peu enclins à tolérer le débraillé vestimentaire et idéologique. L'indignation, parmi les jeunes, fut grande, et dans l'après-midi du 7, les étudiants décidèrent de se réunir au café Voltaire ; la police intervint et empêcha la réunion. On se replia alors dans un café voisin, et on rédigea "une affiche invitant la jeunesse intellectuelle des écoles à protester contre ce nouvel acte brutal et provocateur de la police". Parmi les signataires, on releva particulièrement les noms de Gabriel Vicaire, Stuart Merrill, Ternaud, Fernand Clerget, Saint-Pol-Roux, Alfred Valette, etc. (D'après Le Matin du 8 juillet 1893). Voilà un nouveau signe de l'engagement idéologique et politique du Magnifique pour la liberté, qui le classe parmi les écrivains à la pointe du combat intellectuel. Voilà aussi qui nous renseigne sur les fréquentations de Saint-Pol-Roux. Dix-huit ans après son agression, Jean Carrère reviendra sur l'esprit qui animait les habitués du quartier Latin au début des années 1890, mais la violence policière disparaîtra au profit d'une compréhension bonne enfant et d'une fantaisie unanime. Abandonnons-lui la parole :
SOUVENIRS DU QUARTIER LATIN
L’École différenciatrice
Il y avait au café de la Source, dans les tables situées contre le mur, à droite de l'entrée, un groupe dont le noyau restait toujours le même et autour duquel évoluaient, un moment ou l'autre, la plupart des étudiants qui fréquentaient le boulevard Saint-Michel. Tout ce qui, bruyamment ou confusément, s'agitait, il y a huit ou dix ans, dans le cerveau de la jeunesse, trouvait en ce cénacle ouvert le plus retentissant écho.

Littérature, amour, politique, philosophie, peinture, économie, socialisme, danse et manille, tout s'y discutait avec le même entrain juvénile, et l'on y renouvelait la face du monde plus fréquemment que les consommations. Car on y était surtout riche d'espoirs. Volontiers, comme le "Client sérieux" de Courteline, on transformait le café en gloria, le gloria en rhum à l'eau, le rhum à l'eau en eau sucrée, et finalement l'eau sucrée en eau fraîche, ce qui permettait de boire tout un soir à peu de frais. Le patron, cependant, était l'ami de ces clients sonores qui répandaient de l'animation et du lustre ; et le garçon Auguste, préposé à ces tables, ayant fini par y acquérir les connaissances les plus variées, apportait parfois son avis dans les hautes questions sociales. Il était disciple de Zévaès, qui dirigeait, dans ce groupe, l'élément collectiviste.

La littérature y était plus féroce encore que la politique. Toutes les Écoles poétiques qui se disputaient le règne de l'avenir se jetaient à la tête hémistiches et assonances. Et comme les sociologues prenaient part aux discussions littéraires, les littérateurs aux joutes sociales, et que les étudiants des tables voisines venaient peu à peu se mêler aux querelles, il arrivait des soirs où les soucoupes allaient se croiser dans l'atmosphère batailleuse, quand tout à coup retentissait ce cri :

- Place à l’École différenciatrice ! Alors, comme par enchantement, les cris de colère finissaient en éclats de rire, les socialistes et les bourgeois, les symbolistes et les parnassiens s'offraient mutuellement des cigares, et le garçon Auguste, à sa grande surprise, s'entendait redemander des bocks.

Quelle était donc cette École différenciatrice ? Personne n'a jamais pu le dire ! Qui comprenait-elle ? Tout le monde ! Quel était son but ? Aucun ! Elle était née de l'éclat de rire d'une génération et mourut de sa dispersion naturelle. C'était une parodie joyeuse de nos propres manies, une folle échappée, consentie par nous tous, hors des groupements factices où nous avions tendance à nous enrégimenter. C'était la revanche de la bonne humeur contre la pose. Cela passa comme un tourbillon de gaieté, d'ironie sans fiel, de joyeuse truculence, et pendant cinq ans toute la rive gauche y fut entraînée.
*
*   *
Les inventeurs de cette nouvelle Basoche étaient une bande d'incorrigibles fantaisistes dont un seul eût suffi pour mettre la rive gauche en révolution.

Détail particulier : ils étaient tous, dans la journée, de déterminés travailleurs et on ne les voyait jamais que passé cinq heures. Mais à partir de ce moment, le boulevard Saint-Michel était leur empire. Toutes les sections du quartier étaient représentées dans l’École différenciatrice et, dès que les chefs entraient dans un café, on battait aux champs.

Il y avait Jean Dayros, dont le pseudonyme cachait un grave chef de bureau en un grave ministère, et qui, ayant remisé ses rapports, écrivait, à ses loisirs, un recueil d'inénarrables parodies sous le titre les Solitaires, Vers ; Charly, le populaire caricaturiste des pioupious, qui dirige aujourd'hui le journal la Baïonnette ; Gabriel de Lautrec, mélange curieux de rêveur et d'humouriste, auteur de tendres Poèmes en prose et inventeur, en même temps, du fameux "mètre en caoutchouc pour mesurer la constance des opinions politiques" ; Curnonski qui, en collaboration avec Toulet, a produit, depuis lors, ces deux piments aigus d'ironie parisienne le Bréviaire des Courtisanes et le Métier d'Amant ; Mougel qui, aux soirées de la Plume, prenait l'Académie pour cible devant Coppée et Claretie stupéfaits, et qui maintenant tient la férule de lecteur-secrétaire chez l'éditeur Simonis-Empis ; et bien d'autres encore.

Ces diables de corps ne pouvaient pas se trouver réunis dans un endroit public, sans qu'immédiatement la fantaisie la plus imprévue naquît de leur rencontre. Ils avaient surtout une façon de garder le sérieux au milieu des émotions ou des hilarités déchaînées qui donnait à leurs inventions un irrésistible comique.

C'était jeux quotidiens, pour eux, que d'arrêter la foule par des boniments de camelots ou des discours subitement improvisés.

Quelquefois, avec des poids en carton, ils imitaient les bateleurs de foires, et d'autres fois, surtout le dimanche, Dayros, simulant la folie, montait sur un banc et faisait, en termes échevelés, les plus anarchistes menaces aux bourgeois en ballade, qui ne savaient s'ils devaient rire ou s'effarer.

C'est eux qui eurent l'idée première des "chanteurs de rues".

Toute la bande s'était, un beau dimanche de carnaval, déguisée chez le peintre Benoît-Lévy. Les uns avaient mis des costumes bretons, d'autres des défroques moyen âge, d'autres des vestes de mousquetaires ; un sculpteur svelte s'était fourré dans la culotte du "chanteur florentin" ; et un carabin, fort buveur de bière, resplendissait sous les hardes de Falstaff. Guitares, mandolines, accordéons, trombones, clarinettes, serpents, ophicléides, plus une fanfare de mirlitons, tous les instruments les plus burlesques défilèrent, le matin, le long des terrasses du Boul' Mich', aux acclamations des étudiants déjà levés.

A la vérité, il y avait des voix admirables. Le sculpteur Jean Descamps, auteur actuel du buste de Paul de Kock, et un poète lyrique qui me défend de le nommer mêlaient deux timbres de baryton et de ténor comme M. Albert Carré lui-même n'en a pas dans son théâtre. Le reste de l’École différenciatrice reprenait en chœur, tant bien que mal, avec la foule, et les soupirs des mirlitons se mêlaient aux rugissements des trombones. Jean Dayros, qui faisait la quête, avait les poches de ses braies bas-bretonnes toutes retentissantes de billon.

Au milieu de la foule, déguisés en bourgeois, les poètes Stuart Merrill, Saint-Pol-Roux et d'autres amis de l’École faisaient l'office d'allumeurs :

- Comme ils chantent bien ! Quelle science ! Quelle voix ! Ce sont sûrement des chanteurs de l'Opéra dans la dèche !
 
Et ils jetaient des sous, tandis que s'apitoyait le peuple :
- Oh ! les pauvres gens ! c'est vrai qu'ils ont l'air comme il faut !

Pendant ce temps, Charly, qui suivait à l'écart, faisait le passant grincheux :

- Si ce n'est pas dégoûtant ! Des hommes jeunes et robustes ! S'ils ne feraient pas mieux d'aller aux colonies !

Quelques-uns lui donnaient raison. Mais la foule, en général, lui était hostile.

- Assez ! Assez ! lui criaient les amies attendries.

Et on le menaçait d'un mauvais parti. Impassible, il allait nous attendre ailleurs et recommençait.

Pourtant, ça faillit mal finir. Rue Saint-Jacques, un concierge ne voulut pas nous laisser chanter.

Cet homme, assurément, n'aimait pas la musique !

Et, comme Charly grognait toujours :

- Vous avez raison, dit-il, ce sont des "feignants". Que fait donc la police ?

La police, en effet, bonne enfant, comme presque toujours au quartier, semblait ne rien voir, et, parfois même, se berçait aux sentimentales mélodies.

Mais, cette fois, comme nous refusions de sortir et que la foule prenait parti contre le concierge :

- Allons ! allons ! en voilà assez ! Et d'abord, ousqu'elle est, votre plaque ?

- Monsieur l'agent, disait Dayros attendri, nous sommes de pauvres choristes de l'Opéra que M. Gailhard a refusé de payer ; et nous chantons pour nourrir nos pauvres familles !

- Oh ! ce M. Gailhard, gémissait la foule.

- M'en fous, votre Gailhard ! Ousqu'est votre autorisation ? Et puis, quel est ce costume ? Sommes pas encore au dimanche gras !

- Ce sont nos costumes de théâtre, monsieur l'agent, nous avons mis les autres au "clou".

- Foutez de moi, vous, le malin ? Ouste ! vous direz ça au poste !

Et toute la bande, suivie par la foule, au son des trombones et des mirlitons, s'en alla vers le poste du quartier du Val-de-Grâce.

Le commissaire d'alors était un homme d'esprit, dont le nom est resté populaire sur la rive gauche, M. Lanet. Il connaissait beaucoup d'étudiants. Quand il entendit quelques noms, il ne put s'empêcher de rire.

- Voyons, messieurs, quelle est cette fumisterie ?

On s'expliqua.

- Parfait ! dit-il, après nous avoir gourmandés pour la forme. Mais, puisque vous chantez si bien, je regrette de n'avoir pu vous entendre.

- Qu'à cela ne tienne, monsieur le commissaire. Y a-t-il une cour, dans votre maison ?

- Quelle drôle d'idée !

Mais, sans même attendre la réponse, Descamps et le ténor-poète étaient déjà dans la cour et entonnaient à pleine voix le duo de la Reine de Chypre.
Salut, salut à cette no-o-o-ble France
Où tous les deux (bis) nous avons vu le jour !
Ce fut un spectacle édifiant. Cette vieille mélodie sentimentale remua toutes les fibres populaires. Les femmes pleuraient d'émotion et les bons sergots eux-mêmes applaudissaient sous l’œil attendri du commissaire.

Jean Dayros laissa la recette pour les pauvres, et toute la bande, en chantant, rentra triomphalement sur le Boul' Mich', escortée d'agents radieux qui, instinctivement, battaient la mesure.
Jean Carrère.
(Le Matin, 6 juillet 1901, p. 1)

dimanche 23 janvier 2011

"Se marier c'est toujours, aux caresses près, un geste d'illiberté"

Dans son n°288 du 15 avril 1901, La Plume lançait une "enquête sur le mariage" auprès de "différentes personnalités artistiques, littéraires et politiques", ainsi libellée :
La question du Mariage est, en France, de haute et presque tragique actualité, à cause aussi bien des nombreux problèmes sociaux qui s'y rattachent que des infortunes individuelles et imméritées de jour en jour plus fréquentes. Cette question ne peut rester d'ailleurs indifférente à aucun de ceux qui ont le souci de l'avenir de notre race.
Il nous a donc paru intéressant - et utile - de nous adresser aux personnalités qui jouissent d'une influence certaine sur les esprits, soit par leurs œuvres, soit par leur situation, et de leur demander :
1° Leur opinion sur le Mariage tel qu'il est pratiqué en France à l'heure actuelle.
2° Quelles sont les réformes qui leur semblent les plus urgentes et les plus facilement réalisables.
3° Si le Mariage, c'est-à-dire l'union légalisée de l'homme et de la femme, est indispensable au bon fonctionnement d'une société ; et, par voie de conséquence, si l'on peut prévoir ou si l'on doit souhaiter l'avènement de l'Union libre, c'est-à-dire de l'Union n'ayant d'autre règle que l'accord de deux volontés et ne demandant aucune consécration à la loi.
La réponse de Saint-Pol-Roux parut dans la livraison suivante du 1er mai 1901 (p. 300). La voici :
M. SAINT-POL-ROUX
Il n'apparaît point que la Révolution ait changé grand chose à l'article Mariage. Se marier c'est toujours, aux caresses près, un geste d'illiberté. La loi parque les époux dans l'alcôve comme dans un carré de surveillance, et il semble que tout un tas de gens de robe et de perruque soit penché sur la couche nuptiale, maire, curé, notaire - il ne manque que l'apothicaire, mais il viendra - et qu'à ces gens revienne le droit de diriger l'objet. Tout le monde accourt pour qu'on n'ait pas l'air de s'aimer en catimini et comme pour matriculer par anticipation les produits futurs. A quand le coup de balai contre ces empêcheurs d'épithalame qui, une fois partis, reparaissent condensés en garde-champêtre ?

On ne s'étonnera guère de l'humour fortement imagé de cette réponse. Et pas davantage de son anarchisme. Tout le poète est là dans sa magnificente liberté. Rappelons qu'il vivait alors depuis vingt ans en union libre avec Amélie Bélorgey. Saint-Pol-Roux n'épousera "la mère de [s]es petiots" que deux ans plus tard, le 5 février 1903, à la mairie du XIe arrondissement. Il ne faut toutefois pas voir dans ce mariage tardif un reniement des convictions exprimées dans La Plume. Le poète fut, de certaine manière, contraint de régulariser sa situation. Par sa famille marseillaise, assez conservatrice, d'une part ; par son désir de s'installer définitivement en Bretagne, dans son très-catholique et traditionnel bout-du-monde, et de s'intégrer à cette population qu'il apprit à aimer et qu'il ne voulait choquer. Une lettre à Pierre Decourcelle nous apprend, en effet, que les Roscanvélistes devaient ignorer cette union libre que leur village accueillait depuis cinq ans : "Nous repartons incessamment, sommes venus nous marier à Paris pour éviter bavardages inutiles petit village Bretagne". Aussi les amis de Roscanvel, de Camaret, de Brest, ne furent-ils pas conviés à la noce.

mardi 11 août 2009

L'ANARCHIE, par Elisée Reclus, le géographe anarchiste (éd. Mille et une nuits, avec une postface de Jérôme Solal)

"L'homme qui roule dans un char ne sera jamais l'ami de l'homme qui marche à pied !"


Anarchie. C'est, avant une belle idée, un beau mot. Il m'a toujours évoqué une rose, noire, au parfum d'une sélective subtilité que seuls les nez les plus fins savent sentir et goûter. Bien sûr, il n'en pousse qu'une sur chaque rosier, fragile, et ne vivant qu'une vie brève ; car les plantes voisines, fort gloutonnes, ne lui laissent guère de quoi s'alimenter et se développer. Toutefois, malgré cette hostile promiscuité, il n'est pas rare de la voir poursuivre, contre la nature elle-même, sa course au soleil. L'anarchie est une belle fleur.

Les fragrances en traversent les siècles historiques et poétiques ; mais c'est, sans doute, à la fin du XIXe siècle qu'on les perçut le mieux, en leur raffinée agressivité, le museau empâté du bourgeois étant peu accoutumé à renifler autre chose que sa propre sueur. Je ne reviendrai pas sur les liens étroits qui unirent les meilleurs poètes symbolistes aux milieux anarchistes. J'eus l'occasion déjà de les rappeler dans un ancien billet. Mais il convient de dire un mot rapide d'Elisée Reclus, le grand géographe, une de ces roses noires qui embauma le siècle. Ce fut un homme en perpétuel mouvement, en raison de son activité scientifique, certes, mais du fait aussi de son activisme politique. Un mouvement physique, car moralement, une seule idée l'anima très tôt et toujours, l'anarchie. Contraint à l'exil en Angleterre, après le coup d'état du petit napoléon, il revient en France, vingt ans plus tard, pour participer au rêve communard et résister, armes à la main, au siège versaillais. On l'arrête. On le condamne à un bannissement de dix ans. En 1894, les lois scélérates le poussent à se réfugier à Bruxelles. C'est en Belgique désormais qu'il vivra puis mourra le 4 juillet 1905.

C'est à l'occasion de son séjour à Bruxelles, en 1894, qu'Elisée Reclus donna, devant une loge maçonnique, la conférence que Jérôme Solal a eu l'excellente idée de faire paraître, postfacée et anotée, aux éditions Mille et une nuits, où, depuis quelques années, on trouve de beaux textes devenus introuvables - Marinetti, Valentine de Saint-Point, Fernand Divoire n'y furent-ils par récemment réédités ? Reclus fut un penseur et un théoricien ; il parle ici simplement, mêlant aperçu historique général et anecdote personnelle symbolique. Il dit même des évidences, mais des évidences qui ne le sont vraiment que pour qui sait l'absurdité du discours religieux :
"chaque individualité nous paraît être le centre de l'univers, et chacune a les mêmes droits à son développement intégral, sans intervention d'un pouvoir qui la dirige, la morigène ou la châtie."
et l'affaisement de tout discours politique dans l'exercice du pouvoir :
"La conquête du pouvoir fut presque toujours la grande préoccupation des révolutionnaires, même des mieux intentionnés. L'éducation reçue ne leur permettait pas de s'imaginer une société libre fonctionnant sans un gouvernement régulier, et, dès qu'ils avaient renversé des maîtres haïs, ils s'empressaient de les remplacer par d'autres maîtres, destinés, suivant la formule consacrée, à faire le bonheur de leur peuple."
C'est l'escalier shakespearien, toujours fondamentalement descendu, toujours précipitamment gravi. L'analyse d'Elisée Reclus s'avère intéressante, parce que le constat sur lequel elle s'appuie nous est étrangement familier : exploitation des plus pauvres par une poignée de puissants, répression des voix marginales, cynisme des dirigeants. "Mais défendez donc notre société !" demanda, un jour, le géographe à un haut fonctionnaire. "Comment voulez-vous que je la défende, elle n'est pas défendable !", lui rétorqua ce dernier. Bref, rien de nouveau sous les nuages du monde. Et ce constat inchangé ne nous laisse pas sans une amère tendresse en l'esprit lorsque nous lisons avec quelle confiance Elisée Reclus croyait, en 1894, dans un bouleversement social imminent, à portée d'existence :
"Notre monde nouveau point autour de nous, comme germerait une flore nouvelle sous le détritus des âges. Non seulement il n'est pas chimérique, comme on le répète sans cesse, mais il se montre déjà sous mille formes : aveugle est l'homme qui ne sait pas l'observer."
Sans doute oubliait-il qu'il n'est de possible transformation sociale qu'à la condition que chaque individu ait fait sienne la formule définitive de Stirner : "Rien n'est, pour Moi, au-dessus de Moi !" Et au début du XXIe, comme à la fin du XIXe siècle, nous en sommes formidablement loin. La lecture de la conférence d'Elisée Reclus nous en rapprochera tout de même, peut-être, un peu. Et l'exemple de l'auteur dont Jérôme Solal brosse un beau portrait, "Reclus à l'air libre", peut-être, plus encore.

samedi 22 septembre 2007

LE FUMIER de Saint-Pol-Roux bientôt représenté à Montpellier

Le théâtre de Saint-Pol-Roux semble intéresser de plus en plus les metteurs en scène. Après La Dame à la Faulx, montée par Christophe Maltot avec ses élèves du CAT d'Orléans, on annonce, pour les premières semaines de 2008, des représentations du Fumier - fresques, dirigées par Claude Merlin, au Théâtre du Hangar à Montpellier(1). En réalité, ce n'est pas une première. La pièce avait déjà été donnée, printemps 2006, au théâtre de La Guillotine à Montreuil; Annie Le Brun avait salué la mise en scène de Claude Merlin, dans un article de La Quinzaine littéraire ("A distance", n°936, du 16 au 31 décembre 2006, p.27), justement consacré au théâtre du Hangar et à son audacieuse programmation. Jacques Bioulès est un directeur à part, sans doute, une exception dans le monde dramatique, qui a fait de sa scène un lieu bouleversant où s'ouvrent, en grand, les écluses de la poésie. Il a réalisé, cette saison, du Pessoa, du Radovan Ivsic - dont les oeuvres complètes ont été éditées en trois volumes chez Gallimard, il y a deux ans, et qu'il faut impérativement se procurer et lire -, et bien d'autres créations. Aussi le théâtre du Hangar a-t-il été promu "Centre d'art et de recherche". Voici donc qu'il s'apprête à accueillir Le Fumier.

A ma connaissance, il n'existe qu'un article de fond rendant compte de la mise en scène de Claude Merlin, telle qu'elle fut réalisée à Montreuil - et que les critiques ignorèrent en sifflotant malgré eux quelque air de trombone à coulisse -; il s'agit d'un article de Carole Guidicelli & Didier Plassard, "le fumier, fresques - le poète et les sept tournesols", publié dans la revue Théâtre s (n°25, Presses Universitaires de Rennes, 1er semestre 2007, pp.114-119). Il n'est pas question, pour Claude Merlin, nous apprennent les deux auteurs, de jouer l'illusion théâtrale, de reconstituer un monde scénique possible, dans lequel le spectateur puisse aisément pénétrer puis séjourner le temps de la représentation. Pas de costume - il suffira qu'une comédienne enfile un blouson pour changer de rôle. Pas de maquillage figurant les personnages. Peu de déplacements - le jeu est frontal essentiellement, les sept comédiens se tenant face spectateurs, rappelant "les sept tournesols du texte de Saint-Pol-Roux". Rien qui fasse époque ou pittoresque - chose difficile à concevoir quand on lit la pièce de 1894. Pourtant, le metteur en scène ne trahit aucunement le poète; en réduisant les artifices scéniques à leur plus simple expression, il fait de l'acteur l'incarnation d'une voix. Dans ses réflexions sur le drame, le Magnifique n'a cessé d'interroger cette notion, considérée comme medium des réalisations du Verbe poétique; et il revient aujourd'hui à des hommes comme Christophe Maltot, Claude Merlin, Jacques Bioulès, de rendre possible le rêve idéoréaliste de Saint-Pol-Roux.

Le Fumier est la plus débridée, la plus violemment poétique des pièces du Magnifique. Ces fresques - le mot désignera également les tableaux de la Dame à la Faulx - sont dédiées à Henry de Groux. Et ce n'est pas un hasard. Saint-Pol-Roux admirait le peintre belge dont il possèdera un portrait de Wagner. Au printemps 1892, il avait découvert, à l'exposition des Arts Libéraux, le Christ aux outrages et la Procession, deux tableaux d'une extraordinaire puissance d'expression, violents. Et cruels. Le premier, refusé au Champ de Mars, avait valu à leur auteur le titre de "Ravachol de la peinture".

Les vastes toiles de Henry de Groux, saturées de formes et de couleurs, sans respiration pour l'oeil, mouvementées et tourbillonnantes comme une mort de Sardanapale, et naïves dans le traitement des personnages, firent l'effet de bombes lancées dans le monde des salons parisiens. Saint-Pol-Roux retrouvait sa propre poésie dans cette outrance picturale qui l'impressionna au point de prier Mirbeau d'intercéder, dans quelque article, en faveur du peintre. A la fin de cette même lettre (23 avril 1892), le Magnifique signalait, à l'auteur du Calvaire, que Claudel venait "de terminer un drame : LA VILLE". Faut-il ne voir, en cette rencontre épistolaire du peintre et du dramaturge, qu'une coïncidence ? Peut-être. Mais Saint-Pol-Roux paraît s'en être souvenu lorsque, quelques semaines plus tard, il entreprit l'écriture de sa trilogie des Grands de la Terre qui emprunte quelques thématiques au drame claudélien et se reconnaît dans la naïve cruauté de de Groux.

Le Fumier(2) est l'histoire d'une révolte, celle de paysans - "squelettes sur lesquels persistent des yeux, un peu de viande et de la peau" - dépouillés de leurs larmes, de leur sueur, par les habitants d'une Ville corrompue. La Terre ne rend plus aucun fruit, n'étant plus fécondée et nourrie. Les citadins ont subtilisé tout le fumier nécessaire pour enrichir la Ville, de sorte que :

"Règles, lois, coutumes, tout est pourri dans elle. La fiente sert de monnaie courante à ses gens dissolus. Ecussons et panonceaux ne sont que des bouses aux portes des institutions, et sur les poitrines officielles flambent des crottins honorifiques. [...] Et le sceptre et la crosse ne sont que d'ignobles lys d'anus entre les mains du pontife et du roi !"
Le squelette Guillaume, héros du drame, abandonné par sa femme - qui meurt d'épuisement - et par ses enfants, prend alors, sur les conseils du Pèlerin du Ciel, la tête de la jacquerie et met la Ville à sac. Les ors pillés peuvent retourner à la Terre qui recouvre la vie.

"C'est l'aurore, mes frères, l'aurore nouvelle, couleur de nos joues futures !...
C'est l'avril, mes frères, l'avril nouveau, couleur de nos sourires immortels !..."


Comme la plupart des pièces idéoréalistes, le Fumier s'achève par une renaissance - autant dire qu'il ne s'achève pas. Mais ici, on est frappé par l'accent messianique, politiquement messianique, du texte. Car Les Grands de la Terre devaient constituer une trilogie anarchiste dont Le Fumier formait le volet central. Les deux autres ne nous sont malheureusement pas parvenues. De la première intitulée Les Moutons, une note relative à "La Vierge du Puits" nous donne cependant l'argument :

"Incarnation d'Angélique. Angélique (symbole de la Pitié) est cette vierge qui, dans la première partie de la trilogie, conduit à la Ville, auprès des Grands, les sept messagers des Petits de la Terre. En ces messagers à barbe blanche, à voix bêlante, vêtus de laine naturelle, les Grands se refusent à voir des frères, voire même des hommes : "Ce sont des moutons, opinent-ils, et cette fille est leur bergère !" Les messagers sont égorgés et dévorés par ces loups humains. Angélique, qui osa prétendre que c'étaient là des hommes, est comme sorcière brûlée vive sur la place publique. Le bûcher de la "bergère" éclaire de ses flamboiements le tragique festin. A la fin, lorsque les Grands se vautrent sur le tapis vivant des courtisanes, des serpents envahissent la salle d'orgie : ce sont les entrailles des messagers qui viennent, remords visibles, enserrer de leurs anneaux l'épouvante des convives, tandis que de son bûcher Angélique lance une dernière prophétie.
Dans la suite, Angélique, devenue la Vierge du Puits, jouit de l'éternelle fraîcheur, sous les traits de la Vérité, parmi les Petits de la Terre : ce personnage est l'unique lien des trois parties distinctes de cette trilogie-une."
Quant à la troisième, c'est une lettre à Lugné-Poe, qui avait demandé à Saint-Pol-Roux une pièce pour corser son programme du Théâtre de l'Oeuvre, qui nous apporte quelques renseignements :
"De ces trois parties, l'une (la troisième, L'Ogresse) me semblerait peut-être acceptable. L'Ogresse symbolise toutes les lois humaines. On y peut jouer en costume moderne. Si son annonce doit renforcer votre programme, nommez, quitte à différer, L'Ogresse troisième partie de la trilogie LES GRANDS DE LA TERRE."
Pour des raisons que j'ignore, Lugné-Poe préfèrera inscrire Le Fumier plutôt que L'Ogresse à son programme. Sans doute, la publication de la première lui assurait une meilleure publicité. De toutes manières, l'Oeuvre ne la joua pas. Dans sa lettre, le poète avait, quelques lignes plus tôt, qualifié sa trilogie de "révolutionnaire à l'excès". Et il est vrai que son propos, en pleine vague d'attentats anarchistes et de répression policière, n'aura pas incité les directeurs de théâtre, même acquis à la cause symboliste, à pousser le bouchon dramatique plus loin qu'ils ne l'avaient déjà fait. J'ai toujours trouvé étrange, en lisant les ouvrages s'intéressant à la question, de ne pas voir cité plus souvent le nom de Saint-Pol-Roux parmi les intellectuels engagés dans la voie anarchiste. Il avait collaboré à l'Endehors de Zo d'Axa de 1891 à 1892; il avait protesté, avec d'autres, en décembre 1893, contre l'interdiction des Âmes solitaires de Gerhart Hauptmann, en mars 1894, contre la condamnation de Jean Grave pour son livre sur La Société mourante et l'Anarchie. Et voilà qu'il publiait courageusement le Fumier dans trois livraisons de la Revue Blanche - revue qui ne cachait pas ses amitiés anarchistes -, en mai, juin et août 1894, c'est-à-dire durant les mois les plus troublés, ceux où il ne faisait pas bon être suspecté d'anarchie. Le 24 juin, Sante Caserio avait assassiné le président de la République Sadi Carnot. Dans son imposant et déjà incontournable ouvrage sur La Revue Blanche - une génération dans l'engagement (1890-1905) -, paru tout récemment chez Fayard, Paul-Henri Bourrelier cite, après Philippe Oriol (dans sa biographie de Bernard Lazare), un rapport de police, daté du 11 juillet, où l'on apprend que "M. Thadée Natanson a refusé un article de Saint-Pol-Roux concernant l'attentat" (p. 405). Il fallait alors rester discret, le flicage étant de mise du côté des bureaux de la Revue Blanche. Barrière, orléaniste et administrateur du périodique, attire particulièrement l'attention de la préfecture de police :

"Et maintenant quel est le but profond de M. Barrière et des littérateurs qui l'entourent, les Bernard Lazare, les Paul Adam, les Saint-Pol-Roux, etc. ? [...]
M. Barrière est sincèrement démocrate. On dit même qu'il s'habille quelques fois en ouvrier et va étudier les ouvriers dans les bouges. Quoi qu'il en soit, il a des relations avec la blouse - bien des anarchistes lui écrivent quand ils sont dans la misère et il leur envoie des secours. Ce sont surtout des anarchistes littéraires qui se sont adressés à lui...
Dans la presse on sait qu'il y a des relations entre la Revue Blanche et les anarchistes. C'est au point que tout attentat est suivi par les reporters, d'une visite de M. Thadée Natanson pour avoir son opinion sur le fait moral et sur le personnage qui a fait le coup.
On peut encore citer comme assez rapproché des anarchistes, parmi les rédacteurs de la Revue Blanche, Saint-Pol-Roux qui fréquente quelques compagnons de la Goutte d'or. Il a souvent obtenu des secours de M. Barrière pour des miséreux et même pour des amis de M. Duprat, le cabaretier." (rapport du 21 mai 1894, cité par P.-H. Bourrelier, ibid.)
Quelques semaines plus tard, le 6 août s'ouvrait le procès des Trente. Au même moment paraissait la troisième et dernière livraison du Fumier. Ces documents rares prouvent que le Magnifique s'était engagé intellectuellement en faveur des anarchistes et des idées de justice sociale et de liberté qu'ils défendaient. A ma connaissance, son texte sur Sante Caserio n'a pas été retrouvé. Quel aurait été le sort du poète si un tel article avait été publié ? Quelques démêlés avec la justice, sans doute, comme Zo d'Axa, Jules Mery, Fénéon, avant lui. Mais son implication lui valut d'autres sanctions plus mesquines, administrées par des parents qui, lorsque "certaines pages rebelles" leur déplaisaient, gelaient le versement de ses rentes. Et Le Fumier ne fut certainement pas de leur goût, qui vilipendait le clergé et l'armée. Ces deux institutions dérobent en effet à Guillaume ses deux derniers enfants :

"Automatiquement, en hypnotisée, Bérangère arrive sous le chêne harmonieux. La reçoivent deux Anges en qui l'oeil exercé reconnaîtrait deux ballerines au service du clergé de la Ville. [...]
Voici le Polichinelle nouvelle manière.
Odeur de bottes significative...
Coloré de joie car il sent qu'il va perpétrer et qu'il n'y sera pour rien, le Polichinelle tend un pli à Jean avec des gestes tirés par des fils vraisemblablement reliés à l'état-major."
Fable politique et fable écologique, on voit combien il eut été facile de soumettre le Fumier à un discours d'actualité, de la réduire à une pièce à thèse. Claude Merlin, tout en reconnaissant sa portée prophétique, n'a pas cédé à cette facilité. Formidable machine allégorique, le drame idéoréaliste est naturellement révolutionnaire. Pour Saint-Pol-Roux, l'allégorie n'est pas un trope figé, un symbole aisé. Elle est une forme vide, - il suffit de citer les noms des personnages principaux pour s'apercevoir qu'elle se définit en creux, par ses manques : Le Pèlerin du Ciel, Le Squelette, Le Fagot de Douleurs, La Vierge du Puits -, elle est une baudruche stylistique qui n'acquiert sa réalité qu'animée par le souffle du Verbe poétique. La poésie idéoréaliste est performative, et la mise en scène de Claude Merlin en est une manifestation : la voix incarne, rend visible une réalité nouvelle.

(1) Le Fumier - fresques, de Saint-Pol-Roux, mise en scène de Claude Merlin; avec : Benjamin Abitan, Basile Bernard de Bodt, Stanislav Dorochenkov, Anne-Lise Main, Françoise Pons, Christine Schaller, Fanny Touron, Claude Merlin; costumes de Constance Pourtier; lumière d'Hervé Chantepie; au Théâtre du Hangar (3, rue Nozeran / 34090 Montpellier - tél.: 04.67.41.32.71) du 4 au 15 janvier 2008 (relâche le lundi).

(2) Le Fumier a été réédité par René Rougerie dans le tome II du Tragique dans l'homme.

Nota : L'enquête "Quelle place pour le Symbolisme dans l'histoire littéraire ?" se poursuit. Adressez-moi vos réponses à : harcoland@gmail.com.