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samedi 9 août 2008

La Petite Anthologie Magnifique : 5 nouveaux poèmes d'Emile Boissier

(1870-1905)

Je n'imaginais pas, et mon ami le maître-entoileur du blog Han Ryner non plus, que la mise en ligne quasi simultanée de nos billets consacrés au beau poète Emile Boissier aurait une si heureuse conséquence : la rencontre - grâce à l'internet, n'en déplaise aux grincheux - d'un autre Nantais passionné par l'oeuvre de son lyrique et méconnu concitoyen du siècle dernier, rencontre qui allait nous permettre d'en savoir beaucoup plus sur l'auteur de Dame Mélancolie. M. Jean-Pierre Fleury, en effet, puisqu'il s'agit de lui, après avoir donné dans le n°11 de Saltimbanques ! (Nantes, printemps-été 2006) le premier article de l'après-seconde guerre mondiale sur Boissier, s'apprête à faire paraître une anthologie de ses poèmes. Au cours de ces recherches, il a pu réunir un nombre considérable de documents qui lui permettront, je l'espère, de rédiger la biographie qui complètera merveilleusement l'anthologie. En attendant, il a bien voulu me confier les poèmes qu'on va lire, dédiés, pour quatre d'entre eux, au Magnifique, et, pour le dernier, à Divine. Publiés initialement en revues, ils furent recueillis dans le premier et seul volume paru de ses OEuvres Complètes : Poèmes - tome I (Librairie française, Paris, 1905). Ces cinq textes laissent assez bien entrevoir la diversité des talents de Boissier, poète tout à la fois grave, épris d'idéal, martyr du monde réel, et amoureux léger, ne dédaignant pas la chanson (savamment) naïve.

Le Mimosa
[Cette pièce et la suivante appartiennent à l'ensemble des "Symphonies florales", 49 poèmes qui parurent, pour la plupart, dans L'Hermine de Louis Tiercelin. "Le Mimosa" fut mis en musique par Lacombe sous le titre "Le Fou du Roi"]
A SAINT-POL-ROUX.
Je suis le fou du roi, le fou costumé d'or,
Gentil damoiseau paré de dentelles.
Mon rire est une cascatelle
Où tintent des grelots d'or.
- Fleurissez galants, fleurissez vos belles ! -
Je suis le fou du roi, le fou costumé d'or.

Je chante des lieds qu'il est doux d'entendre.
La reine m'a pris pour son favori
Et nous explorons la carte du Tendre
En lisant les vers de la Scudéry.

Hola ! petit page, avant que je lise
Qu'on m'apporte sur un plat de vermeil
Du muscat limpide où rit le soleil,
De fins élixirs et des friandises.

A mon front la reine a voulu poser
Sa couronne d'or et de perles fines.
A mon front la reine a voulu poser
L'effleurement naïf et subtil d'un baiser.

En mes yeux la reine a longtemps miré
Son rêve alangui d'amoureuse triste.
En mes yeux la reine a longtemps miré
L'azur pâle et troublant d'un regard timoré.

A mes doigts la reine a désiré voir
Ses anneaux d'argent gemmés de topaze :
A mes doigts la reine a désire voir
Ses cheveux déroulés dans la tiédeur du soir.

Hola ! petit page, avant que je lise
Qu'on m'apporte sur un plateau nacré
Des sorbets de neige et du vin sucré
Dans mon aiguière en cristal de Venise.

Je suis le fou du roi, le fou costumé d'or,
Gentil damoiseau paré de dentelles.
Mon rire est une cascatelle
Où tintent des grelots d'or.
- Fleurissez galants ; fleurissez vos belles ! -
Je suis le fou du roi, le fou costumé d'or.
***

La Reine des Prés
A SAINT-POL-ROUX.
Sous la clarté blonde
Trois petits ondins
Dansent une ronde
Dans le vieux jardin.

- "Ah ! que notre reine a les cheveux fins !"

La nuit qui contemple
Ces beaux enfants nus
Couronne de pampre
Leur groupe ingénu.

- "Ah ! que notre reine a le pied menu !"

Et la brise effleure
D'un baiser furtif
L'étang calme où pleurent
Les roseaux plaintifs.

- "Ah ! que notre reine a les yeux naïfs !"

Sous la clarté blonde
Trois petits ondins
Dansent une ronde
Dans le vieux jardin.
***

Blanche
[Ce poème fait partie des 9 textes, écrits entre 1900 et 1903, qui composent la section des "Images éphémères"]
A SAINT-POL-ROUX.
Ta bouche presque humide expire une saveur
Vers la mienne, et j'entr'ouvre en un baiser rêveur
La corolle d'extase où se pâment tes lèvres
Pour y verser l'ivresse étrange de mes fièvres.

J'exile une caresse à tes doigts longs et fins
Sur tes mains de silence où de blancs séraphins
Neigent une clarté d'aurore et de lumière.
Ta chair a le parfum de la rose trémière.

Tes yeux doux et peureux se ferment lentement
Ainsi que des écrins où dort un diamant.
La frange de tes cils fait une ombre de soie
Sur ton profil de vierge alangui par la joie.

A ton front pur glisse l'envol de tes cheveux
Aumône d'or, moisson d'adieu vers les aveux.
Ta joue est fraîche comme un fruit ; ta gorge est pâle ;
Il y meurt un collier qu'irisent des opales.
***

Au village
[Cette pièce et la suivante appartiennent aux "Paysages" qui comptent 10 poèmes]
Au poète SAINT-POL-ROUX.
Près des rochers abrupts qui dominent la plage,
Un agenouillement de maisonnettes blanches
Dit le calme repos endormi sous les branches
Et l'exil ingénu de mon petit village.

Voici les toits de brique et les portes où sèchent
Des filets ; voici la fenêtre, où, matinale,
L'aïeule aux doigts osseux tresse le chanvre pâle ;
Voici l'église et les dentelles de sa flèche.

Rien ne meurt. La légende instruit les coeurs volages
Du passé monotone, et la vie est très simple,
On est crédule et chaste. On va cueillir des simples
Et prendre au bord du flot de frêles coquillages.

Parfois quelqu'un revient d'une lointaine absence,
Le gars robuste aux yeux d'espoir et de folie,
Et c'est fête au village en fleurs où la jolie
Rêve sur son épaule et l'admire en silence.

Elle interroge et sa voix est câline et douce
Comme si sa jeunesse y mourait de langueur.
Le gars ivre d'amour la berce sur son coeur
Et s'énerve de joie au frisson de sa bouche.

Ils boivent au pichet de grès le cidre d'or,
Heureux d'y retrouver la trace de leurs lèvres,
Et ce sont des serments d'avenir et des rêves
Où leurs mains d'abandon se recherchent encor.

Puis, vers la mer de nacre ils descendent ensemble
Pour voir sur l'horizon passer les voiles calmes.
L'homme parle tout bas, et la fillette tremble
A ce mystère ému qui pénètre leurs âmes.

Et c'est, près des rochers qui dominent la plage,
Un agenouillement de maisonnettes blanches,
Le repos endormi sous le calme des branches
Et l'exil ingénu de mon petit village.
***

Un matin de février
[Ce poème daté du 14 février 1903 est dédié à la fille du poète, alors âgée de 4 1/2 ans. 9 jours plus tôt, le Magnifique avait épousé Amélie à la mairie du XIe arrondissement de Paris. Boissier était-il de la noce ? ou les nouveaux époux accompagnés de leurs enfants avaient-ils rendu, quelques jours après leur mariage, une visite à l'ami Boissier en sa demeure de La Noë ? Rappelons que le médaillon que Saint-Pol-Roux lui consacra dans la Nouvelle Revue Moderne avait paru en janvier de cette même année. L'amitié entre les deux hommes semble s'être affermie à cette époque]
A DIVINE SAINT-POL-ROUX.
Le brouillard gris s'accroche en festons de dentelles
Aux peupliers, et sur l'étang glisse un linceul.
Un rouge-gorge chante aux branches du tilleul
Son hymne pur rhythmé par ses battements d'ailes.

C'est le silence matinal... La vie est ivre
D'avoir dormi sous les étoiles, - lys d'argent.
L'Aube s'éveille à peine et ses yeux indulgents
Tremblent de s'entr'ouvrir au froid baiser du givre.

Comme un messager blond d'aurore et de clarté,
Le soleil veut neiger des roses vers sa joue ;
Mais l'Aube s'intimide. Elle est pâle. Elle joue
Ainsi qu'une frivole aux lèvres de fierté.

Le soleil la lutine... Elle fait la coquette,
Mais lui - tel un amant complice de son jeu -
Ecarte le nuage et la caresse un peu
D'un volant de rayons dardés par sa raquette.

Il ne triomphe pas. Sa flamme hésite encor.
L'aube rougit. La plaine en feu tremble et s'ébroue.
Au fond des basses-cours un cri de coq s'enroue :
Cocorico ! - C'est la victoire aux gerbes d'or...
La Noë
14 février 1903.
***
Pour relire les billets antérieurs consacrés à Emile Boissier sur ce blog, cliquez ici et ; pour relire ceux du blog Han Ryner, cliquez ici, ou ici, ou encore ici, et puis . Grand merci à M. Jean-Pierre Fleury.

dimanche 11 mai 2008

La Petite Anthologie Magnifique : "La Camargo", sonnet d'Emile Boissier dédié à Mme Saint-Pol-Roux

(1870-1905)

Il a été fort peu question des femmes jusqu'ici sur ce blog. C'est un tort et il faudra régulièrement y remédier. Car les femmes et l'amour accompagnèrent Saint-Pol-Roux toute sa vie et, d'une certaine manière, orientèrent son oeuvre. Eluard le nommera d'ailleurs, à l'occasion d'une émission radiophonique, "le rêveur amoureux". Il y en eut une qui compta particulièrement : la belle Amélie Bélorgey, rencontrée en pleine bataille magnifique, dans le courant du printemps ou de l'été 1891. Elle avait eu une enfant d'un premier mariage, qui était morte, après cinq jours d'existence, le 22 mars. Les témoignages sont nombreux qui signalent la grâce, le charme, la beauté de cette jeune parisienne. Le poète n'y résista pas et les deux amants s'installèrent en ménage. Leur premier fils, Coecilian, naquit en avril 1892, puis ce furent Lorédan deux ans plus tard, Magnus fin avril 1897, qui ne vécut pas, et Divine le 28 septembre 1898. Les parents de Saint-Pol-Roux voyaient d'un mauvais oeil cette union libre, bien trop éloignée de leurs croyances, et qui ne fut régularisée qu'en 1903, le 5 février, à la mairie du XIe arrondissement. Les témoins de la noce étaient Catulle Mendès, André Antoine et Octave Mirbeau. Amélie fut une compagne dévouée et un infaillible soutien. Le choc causé par la mort de Coecilian dans les tranchées porta un coup fatal à sa santé. Elle décéda le 4 novembre 1923 à l'âge de 54 ans.

Mais revenons quelques années plus tôt. En 1900, à Roscanvel, dans la Chaumière de Divine où régnait l'élégante "châtelaine" dont la silhouette, le sourire et le chaleureux accueil marquaient durablement les visiteurs. Elle était sensuelle, d'une sensualité qui n'allait pas peut-être sans quelque ludique libertinage. Jehan Rictus, l'année précédente, en avait fait les frais :
"Tout au long du déjeuner la femme me pince, me pelote littéralement en s'extasiant sur la grosseur insoupçonnée de mes biceps.

Elle devine en moi le gaillard nerveux et solide que je suis. Je ne sais que dire et quelle tête faire ! (...) Et ces chatteries gamines ont duré toute la journée. Elle m'a pincé les bras jusqu'au sang - Tout le temps dans la voiture ce jeu a duré." (Journal de Jehan-Rictus, Département des manuscrits de la BNF, n.a.fr. 16102)
Boissier, le bel idéaliste, rendit aussi visite à Saint-Pol-Roux, au printemps 1900. S'il devait bel et bien dédier à son ami un poème en prose qui parut dans L'Hermine du 20 avril 1903, c'est à Amélie qu'il pensa lorsqu'il écrivit le sonnet qu'on va lire. Il est d'un érotisme voilé, discret, qui dit mieux que tout billet la moderne sensualité de Madame Saint-Pol-Roux.

LA CAMARGO
A Mme SAINT POL ROUX.
L'exquise Bouquetière aux sourires discrets,
Camargo, la danseuse adorable, c'est Elle !
Sa main pâle, doigts fins, nous offrant des oeillets
S'enrubanne au frisson câlin de la dentelle.

Fanfreluchés un peu sous le bleu des lacets
Vers le tulle mutin givré de brocatelle,
On devine en leur grâce éblouissante et frêle
Ses seins blancs et neigeux enclos au corselet.

Une toque, enfantin caprice, à son oreille
Se penche, bride au vent, sur ses cheveux poudrés
Et ses yeux sont naïfs et sa bouche vermeille.

Dans la pourpre du soir tendre et crépusculaire,
Avec le charme doux de ses longs cils nacrés
La belle au front câlin s'ingénie à nous plaire.

samedi 12 avril 2008

Romain COOLUS, auteur sautillant : de LIVRENBLOG aux FEERIES INTERIEURES

On a pu lire ces derniers dix jours sur LIVRENBLOG une série de billets donnant la part belle au bon René WEIL (1868-1952) mieux méconnu encore sous le nom de Romain COOLUS. C'était un homme et un écrivain de qualité que le cher Romain Coolus. Il avait fait, à Condorcet (l'un des berceaux incontestables du Symbolisme), des études brillantes qui l'agrégèrent philosophiquement à l'âge de 22 ans. A la même époque, il rejoint ses anciens camarades à la rédaction de LA REVUE BLANCHE, dont il devient rapidement un des piliers et des beaux esprits. Intime des Natanson, il est également l'ami de Vuillard, Toulouse-Lautrec, Roussel et Vallotton, dont il collectionne les tableaux. Engagé, comme la plupart des autres collaborateurs de la petite revue, auprès des anarchistes et des dreyfusards, il rencontre, contrairement à ses amis poètes et écrivains symbolistes, un succès rapide grâce à ses pièces de Boulevard. C'est Antoine, le fondateur du Théâtre-Libre et le farouche représentant du réalisme scénique, qui monte la première, Le Ménage Brésile, en janvier 1893. Les concessions que Coolus, dans ses oeuvres dramatiques, s'oblige à faire au public, l'éloignent de son ambition première et de son goût pour une littérature exigente. Car le bon vivant qu'il était, entraîné dans les folles nuits parisiennes par Lautrec, le bretteur, l'auteur de succès légers et faciles (faciles parce qu'à ficelles), n'était pas dépourvu d'une gravité, d'une profondeur toutes poétiques qu'il ne parvenait à exprimer que dans les pages des petites revues, lues par ceux-là mêmes qui n'appréciaient guère le genre de son théâtre. Notre ami Zeb a reproduit récemment, de lui, une "prose légendaire : Les Etoiles crevées" qui suffirait à prouver son attachement au Symbolisme et à signaler aux lecteurs un imaginaire plus complexe que ne le donnait à voir ses comédies. Comme deux preuves valent mieux qu'une, j'ai décidé de m'allier à Zeb et son Livrenblog, et de reproduire à mon tour une longue prose de Coolus, "LES TOUPIES", qui parut dans la 27e livraison de LA REVUE BLANCHE - en janvier 1894 (pp.14-28). On se souvient peut-être que Saint-Pol-Roux, qui avait pris quelque distance avec le MERCURE, y avait fait paraître, en octobre 1892, des "Tablettes de Voyage"; l'année suivante, en décembre, quelques mois avant de donner son FUMIER, il y publia deux extraits du second tome des REPOSOIRS DE LA PROCESSION, "La Statue maligne" et "Les couronnes", dédiant ces dernières, justement, à Romain Coolus, qui lui offrit, pour le remercier de ces royales volutes, les virevoltantes toupies qu'on va lire, et que je n'hésite pas à verser dans La Petite Anthologie Magnifique :

LES TOUPIES
pour Saint-Pol-Roux,
Un bon abcès qui prend quotidiennement de l'embonpoint et devient avec régularité abdominal est une certitude, une de ces certitudes de choix, décisives et qui assomment...

En ce moment que ne donnerais-ja pour qu'ainsi se domât en une ampoule incontestable, d'une maturité escomptée et d'un safran accusé, la diffuse, confuse et rayonnante douleur qui me poind, partout et nulle part, multiplement présente et mercuriellement insaisissable, intuable parce qu'insituable, fugace, d'ubiquité, en toutes mes veines et de toutes mes peines...

***

Ma désolation intérieure à perte de vue m'évoque ces sites de neige malade agonisant dans le crépuscule sanglant comme dans la main blessée d'un héros gullivérien. - Si pour de ridicules dissidences d'elles au réel, les femmes n'avaient pas monopolisé le geysérisme facial, peut-être soulagerait-il d'égoutter quelque eau tiède sur les convulsions du zygomatique ? Mais même à quoi bon, cette lessive ? Etancherait-elle l'opaque détresse de s'être à soi-même toujours même, l'autrui se signalant toujours plus autre et lointain, la haine nécessaire des comparses vitaux, végétatifs, paraissant vivre, paressant le vivre, facettes à biseaux coupants où parfois saigne en s'y voulant mirer et multiplier la pauvre chair d'angoisse qui nous est notre numéro matricule.

***

Aux tressauts de l'omnibus, les reminiscences rumeurent, des images ludionnent, le subconscient travaille. L'impossible dormir pacifierait. Non ! rien n'entravera le tic-tac cérébral qui moud du mirage, pas même la supercherie des paupières déclanchées sur les petites prunes fallacieuses qui nous solidarisent au monde. Le regard ombilical coupé et clos les yeux du dehors, d'infinies ocellures intérieures étoilent l'ombre volontaire où l'on s'exile. Peu à peu reculent vers les coulisses psychologiques les males idéologies dont savamment nous décuplons en coëfficient cruel nos misères sentimentales, telles des danseuses hâtives, gymnotant encore d'émois chorégraphiques, impatientes des foyers où bruit - parfois - l'eau claire des diamants au creux des paumes financières. Mais la rampe neutralisée, l'interminable spectacle reprend et ce sont soudain tous les émigrants des pays fictifs. Théoriques et prestigieux, tuniqués de lin liturgique et semeurs de gestes dolents, silencieux de ma tristesse et multipliant jusqu'à des horizons insaisissables, comme en des glaces où tremplinent des images, les mêmes attitudes éteintes, mais si berceurs d'être irréels, ils processionnent... Et puis, du rêve...

***

"Places, s'il vous plaît !" - Le hoquet d'un haquet ! Réveil brusque : débâcle intérieure d'images.

Un polichinelle romantique fait "couic, couic" sur mon guignol mental, rosse magistralement le conducteur omnibusard, l'apostrophant, l'invectivant, l'ahurissant : "Ah ! brute (pan !) butor (pan, pan !) bélitre ! (le grand Pan est ressuscité !), je t'apprendrai à te permettre cette invasion hune dans mes territoires privés (boum dorsal !) Tu sauras, maître crétin ! (boum rénal), que l'on n'entre dans mon home (homérique moulinet) qu'après avoir discrètement de quelques tambourinages sollicité l'honneur d'un sésamisme toujours problématique (dommages occipitaux). Je ne sais quelle oppressive décense me retient de te consteller les joues du détestable billon après qui, essieu de camion en mal de cambouis, tu râles ! Ensarigue ton sextuple sol ! Mais quelle fastueuse compagnie d'assurances, chien (lésions organiques diverses) me dédommagera pour les prestigieux trésors que fit choir aux mers d'inconscience, aux caspiennes de l'insondable oubli, ton imbécile vocifération (traumatismes variés : du son gastrique commence à fluer), pour toutes les visions décédées, les féeries mortes et les chimères défuntes ? (Le bâton est essoufflé). Qui paiera le surgissement de toutes ces ruines aux sites d'âme ?"

Ah ! polichinelle grandiloque, au gilet bousingothique, flamboyant, et de telle verve cubitale, qui rossâtes si bellement le maroufle à la voix vineuse, fils puîné d'Anatole ou adultérin de Holbein, en cette minute d'ennui opaque, vous m'avez nasillé des joies.

- Cependant, monsieur, je vous prie, une correspondance !

***

Machonné les angles du carton : il faut bien nourrir ses colères.

Pourquoi donc toutes ces maisons au champ de mars, paradant, alignées, comme craintives du sergent qui, l'oeil en bouton sur la poitrine du serre-files, juronne pour concaver les abdomens convexes et convexer les ventre concaves, reniflant d'aise du cordeau réalisé ? si, un jour, une lassitude les prenait de leur stupeur, une folie les entêtait de s'ébrouer ? Si, la vieille terre rhumatismale se mettait enfin à valser, à perdre atmosphère ! alors on s'endormirait vite, vite, vite, asphyxiés presto et l'on marinerait dans l'alcool d'éternité, s'inconnaissant, précieux légumes de nihil, sans dame ni dam, hors d'heures et d'heurs, hors-d'oeuvre, cucurbitacées plénières.

***

Il pleuvoie naturellement, de l'eau mathématique et précise comme si on nous la dispensait d'un inexorable compte-gouttes, cependant qu'au bitume je piétine mon impatience de l'autre véhicule où j'ai droit selon le rectangle en qui j'ai mordu.

J'ai hâte m'y transvaser pour endolorir au tribilis des vitres toute l'amertume qui me poind et n'entendre plus l'individu ridicule qui, à cette heure, en moi, sur le piano malade de mes nerfs, sellenicke à pédales martelées la marche hindoue du pessimisme yoghiste.

***

Réinstalle. Malgré les pieds gelés, temps peut-être de m'orienter dans moi-même. Y voir clair, bon Dieu ! D'où cette tristesse pathologique, morbide ? N'y aurait-il pas quelque femme là-dessous ? Eh, eh ! Là-dessous quoi, d'abord ? Ma peau, peut-être ? Les oreillettes de mon coeur, plutôt, Ventricule Saint Gris ! - Ah, s'il est tel, je me dégoûte; je croyais ces misères reléguées.

Alors, Footitt ! Bonjour, Footitt, mon vieux Footitt verbal, viens me distraire de l'élégie; divertis moi de moi-même. Marche, pour voir, sur ton coccyx étymologique, les pieds cruciés en x autour de ta nuque. Disloque tes membres syntaxiques, tes vertèbres pronominales; fléchis sur tes flexions, tords tes muscles vocabulaires, luxe tes articulations lexicographiques et fais épancher, camarade, d'imprévues synovies
désinentielles. Voyons, décarcasse-toi un peu, que diable ! Il paraît qu'il y a une femme là-dessous, eh oui ! Aïe le zemmganisme irrésistible. N'entends-tu pas Damoye rugir : "Il y a une femme là-dessous, Monseigneurre ?"

"Et il n'y aura jamais une femme là-dessous, voilla, voillà !" épilogue Raymond de sa voix narquoisement mélopéenne. Voillà, voillà !

***

La solitude saoûle comme le vin épais des plèbes. J'ai désormais en moi une image qui triomphe. Elle est l'obsession de mes pensers et parasite mes yeux psychiques. C'est elle, monsieur, cette image, elle et un autre encore qui n'est pas moi, mais qui pourrait l'être ! Ah àa, monsieur, qui donc m'a brouillé avec les possibles ? Pourquoi les faits font-ils de l'ironie avec moi ? Penchez-vous sur moi, mon bon monsieur; efforcez-vous quelques secondes d'avoir la trompe d'Eustache doctorale et le tympan praticien. Auscultez-moi. N'entendez-vous pas aux carrefours de mes veines mes désirs clamer leur défaite et des rumeurs de foules opprimées graduellement grossir et gronder vers les faubourgs de moi ?

Il est vrai, n'est-ce pas ? Ah ! monsieur, quelle marchandise avariée vous avez couvert de votre pavillon !

***

Du silence. Puis soudain, l'envolée métaphysique, l'éclat prévu : "Univers d'insignifiance, qui te complais en ta pérennité logogriphique, tu es inepte à faire fondre en larmes le plus impassible des gastéropodes, à supposer toutefois que cette liquéfaction momentanée puisse être des privilèges de cette dynastie zoologique. (Arrêt - En place, les mots, repos !) - (à un cahot, reprise :) - Aujourd'hui, mon seul baume est aux certitudes longitudinales, en l'hospitalité de la glaise, loin des misères superficielles, le coeur enfin froid, calmé, les pieds froids, viande froide, messieurs de l'Helminthie, à la gelée éternelle. - Oui, les demains où je serai de semailles me consolent ! Ne plus souffrir d'elle, puisqu'elle ne souffre pas de moi et que nous ne nous sommes pas, au moins, réciproque torture ? Aveu douloureux mais qui me justifie ma répugnance à plus longtemps mener dans le monde - le grand, le seul cosmique d'une façon vraiment satisfaisante - le plus jeune, le plus récent, le dernier-né de mes "moi." (Bémols subits que nuls bécarres ultérieurs ne viendront neutraliser). Une heure mûrit, proche sans doute, où je hâterai mon rôle d'engrais. Rôle sommaire, mais économiquement escompté, à qui je me réduis, en outre ! Des terres m'attendent. Des choses annelées me convoitent qui s'impatientent de mes tissus. Je frustre en permanant des êtres dignes d'intérêt, des blés qui seraient de la joie et des tiges veuves de sucs ! Comme elle me frustre, elle, d'elle, avec ténacité ! -

***

"Je la voudrais morte et rentrée à l'écurie des molécules. La disposition des particules qui la composent est une trahison personnelle de la matière à mon égard. Est-ce qu'on se permet ce genre de plaisanteries ? Il lui a plu confectionner un nez qui, s'il eût été plus court, plus rotond ou roxelané, la face de ma vie eût été changée. Il lui a plu oeuvrer des yeux dont les miens s'exaltassent à se dépupiller. Il lui a plu élaborer une créature si resplendissante que ma destinée entière en défaille d'insolation. Soit ! mon souhait le plus vif est qu'aujourd'hui lui soit funéraire. Ah ! je porterais son deuil en dégorgeant des sanglots, mais je me sentirais de nouveau maître de moi et réservoir d'autonomie. Les trop belles sont vénéneuses. Qu'elle meure ! Elle nous est insolente ! Nous heurtons déjà trop d'impitoyable au physique pour qu'il en surgisse encore à l'humain. Elle a son désir qui répugne à l'hyperbole du mien; nous sommes asymptotiques. Qu'elle meure ! C'est simple !

***

Ce sont là des mots et des mots, de la parade bénévole pour s'étourdir et se duper soi même. La vérité est que je ne songe qu'elle, que je ne cesse de découvrir indéfiniment sa beauté. J'ai contracté sans autre Héroïsme, assez bourgeoisement, une Léandrite aiguë. Ma conscience, qui n'a pas d'images braconnières est sa chasse privée, un territoire clos et giboyeux en exaltations, inaccessible à toutes autres présences.

Si quelque phrénologue facétieux, qui aurait ses entrées dans mon crâne, abusait de ce privilège pour beurrer sur du pain quelques grumeaux de ma substance grise, il demeurerait camus d'avoir confectionné des tartines invraisemblables, couleur d'yeux, et quels ! les siens. Depuis que je l'ai frissonnée, cette femme, du jour où vue et désirée, l'ancien moi a déguerpi et quitté la place. Un nouveau locataire, qui gâche sa provision d'hebdomadaire à lui sourire de loin, à rouler vers elle une sclérotique émouvante, à geindre parmi les rosées matutinales et les sereins crépusculaires (lui nième) s'est frauduleusement emparé de l'entresol charnel où je gitais, rue de l'Être, précédemment. Et ce bellâtre imbécile, du balcon de mes prunelles, horizonne sa vision de l'Univers aux lignes corporelles de la souple enfant à qui son sexe le caudine. Sic !

***

Si encore elle était heureuse ! Si encore elle était heureuse ! Je chique ces mots sans conviction : leur suc est acide; ils râpent. Non, ce n'est pas vrai ! Je ne lui souhaite pas un bonheur que je ne serais pas. Ce n'est qu'une formule d'hypocrisie occasionnelle à m'excuser de véhémenter l'avenir, s'il y a lieu. La fin justifie toujours : les clichés valent. Or elle n'est pas heureuse. Elle a des érosions à l'âme, des lésions psychiques que je n'ai point faites (las !), mais sur qui, à vif, il est toujours loisible de stiller le vitriol qui ulcère ou le vulnéraire qui cicatrise (soulas !). Désormais, je lui veux être joie ou souffrance, de l'extrême. La, sa seule indifférence m'exaspère. Je lui inoculerai de la colère, de la haine, des sentiments sulfuriques afin qu'elle me provoque, qu'elle me défie, qu'elle me menace, m'injurie, me batte ! Ce jour-là, elle m'est devenue l'adversaire : j'agis. Je... parfaitement ! tout comme un autre. Il faut que les défaites s'expient !... Mais elle n'a garde de m'irriter; elle m'ignore, et près, la violence s'étonne d'elle-même; car toujours toute de grâce et d'inexprimable douceur, d'elle émane un charme fluidique qui léthargise les vouloirs de la vengeance.

***

L'autre omnibus dévalle. Le tangage est douloureux; le roulis a des résonnances lombaires... Je me songe très riche, soudain nabab : les circonstances ont de ces fantaisies. J'habite un somptueux hôtel, aux plaines moncellières. J'ai de la valetaille. Cela grimpe et se fixe architecturalement sur des sièges où se blasonne le monogramme de mon omnipotence. Le maire de mon arrondissement est de vertèbres élastiques, quand j'approche. Je tasse le Tout-Paris en mes salons et la nomenclature des "arrivés" qui consuèrent sous mes tentures truffe le lendemain la prime page des quotidiens. Le reporter m'assaille; il faut que je crachote de l'opinion un peu sur tout. Cependant le mouvement de mes lèvres, même quand je mange, rhythme le cours des rentes et la fortune cosmopolite frissonne de mes paraphes.

Un soir, chez autrui où l'on ballait, je la vois. Un tiers, quelque haineux animal qui a buté contre ses préjugés, me présente. Il a surpris l'émoi de mon iris et s'offre, gratuitement, le petit drame édénique. C'est une pantomime : je joue le crotale et le crotale transi. Ce serait ridicule si je n'étais crésus. Mais les cossus sont podestats; à quoi serviraient les effigies si elles ne conféraient à qui les tripote des maîtrises ? Soupirer quand on soupèse ! Ah bah ! Nos supplications ici se borneront à des miroitements, nos éloquences à du reflet. Elle, nécessairement coquette et de définition vaniteuse, d'être joaillée comme princesse et tissuée comme souveraine, ivre-vivre cherra en mes bras. Et longuement je lui ventouserai ses lèvres douces de mes lèvres impérieuses; je triompherai goulûment de cette petite âme jolie, apeurée et qui sera ma chose, de par les Banques.
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(A suivre prochainement)

jeudi 28 février 2008

La Petite Anthologie Magnifique : le poème de René de Berval

René de BERVAL
(1911-1986)


Je ne reviendrai pas sur la vie de René de Berval dont j'ai dit le peu que je savais hier dans le billet sur l'édition japonaise de ses Souvenirs. En attendant mieux, je me contenterai de présenter le poème qu'il dédia au Magnifique. On se souvient peut-être que le jeune poète préparait, au moment où il participait à la deuxième "Exposition de Poésie contemporaine" de 1937, un livre de poèmes qui aurait dû s'intituler Aurore Boréale. Le projet devait être suffisamment avancé pour que René de Berval en fît rédiger la préface par son ami O.-V. de L. Milosz, mais le recueil ne parut point. Il conserva néanmoins le texte de l'auteur des Arcanes et l'inséra au seuil des Terres de Vigilance. Le poète s'en explique dans une note :
"Cette préface a été écrite en 1937 par le très grand poète, exégète et métaphysicien que fut O.W. de L. Milosz. C'est la seule qu'il ait jamais daignée faire. Elle parut, pour la première fois et intégralement, dans LA PHALANGE du 15 Août 1938.

Les poèmes d'Aurore Boréale ne paraîtront jamais. Ce serait une trahison vis-à-vis de moi-même que de les publier, maintenant qu'ils ne concordent plus avec mon attitude poétique actuelle. Je ne le ferai donc pas. Néanmoins j'ai tenu, au seuil de ce drame, à poser le témoignage d'un des hommes les plus étonnants qui aient jamais existé.

C'est un suprême hommage que je rends à M. de Milosz, lui que j'ai tant aimé et admiré. J'ai voulu que ce texte remarquable fût compris dans un de mes recueils de poèmes qu'Oscar Wenceslas de Lubicz Milosz me faisait le grand honneur de goûter.

Grâces lui soient rendues pour l'amour qu'il m'a inspiré et l'exemple unique qu'il m'a toujours montré. Il m'a, de la sorte, indiqué la voie qui mène aux larges et lointaines TERRES DE VIGILANCE."

Le recueil, achevé d'imprimer le 28 mai 1939, parut aux éditions Denoël, illustré de quatre dessins en couleur, hors texte, de Pierre Ino. Il fut précédé d'une plaquette, Les Ruines du Temps, aux Editions Sagesse (Librairie Tschann), constituant le 76e numéro de la petite "collection anthologique" qui accueillit, entre autres, des poèmes de Fernand Marc (l'initiateur de l'entreprise), Jean Rousselot, Camille Bryen, Gisèle Prassinos, Jean Follain, Roger Lannes, Tristan Tzara, Jean Arp, Jean Scutenaire, Claude Sernet, Léo Malet, Georges Hugnet, Vicente Huidobro, Maxime Alexandre, Ilarie Voronca, René-Guy Cadou, Marcel Béalu, Guillevic, Jean de Bosschère, Audibert, Maurice Henry, etc. Une bien belle collection, riche de 82 numéros publiés à compte d'auteur entre 1935 et 1939. La plaquette de René de Berval fut donc parmi les dernières; aussi dut-elle paraître à la fin de 1938 ou au début de l'année suivante. Imprimée, fors les 6 exemplaires sur Chine numérotés, sur papier Alfa Navarre, elle se compose de six poèmes, dont les cinq derniers sans titre et dédicacés, à, par ordre d'apparition, Jules Supervielle, Saint-Pol-Roux-le-Magnifique, O.V. de L. Milosz, Jean Cocteau et Max Jacob. Ces six textes furent recueillis dans Terres de Vigilance et intercalés parmi d'autres dédiés "au lecteur", à Léon-Paul Fargue, à Puzant, à Zadkine, au docteur J.-C. Mardrus, à Raymond Faure, à Myana Duport, à Paul Eluard, à René Aubert, à Roger Lannes, à Fernand Marc et à Marcel Sauvage. Dans le recueil, la dédicace au président de l'Académie Mallarmé se fait plus sobre, puisque son nom est amputé de l'attribut magnifique. Mais interrompons ce bavardage litanique et lisons plutôt le poème de René de Berval :
A Saint-Pol-Roux
Tout au long de la grève palpite l'amertume de la mer
Entreprenant le voyage irréel.
La raison trouble des espaces navigue,
Ivre de solitude,
Dans la maturité d'un coucher de soleil
Pour sombrer dans les limites inflexibles
D'un horizon entrouvert comme un livre.
L'Ile attend ses merveilles.
Elle a reçu l'absoute du Grand Veneur
Qui, un soir, la vint veiller comme une agonisante,
Et repartit, le lendemain, en emportant
Avec son âme
Ses rêves emprisonnés.
Et depuis lors, le Temps germe
Dans ce rêve de pierre qu'elle fait chaque nuit
Pour ne pas désespérer dans son attente anxieuse
D'un avenir incertain.
Mais les arbres ont vécu, les rocs ont poussé,
Les oiseaux ont secoué le pollen dans les becs de sable,
Sans que le nuage sauveur soit venu s'abriter
Dans son anse candide.
Comme la pierre éclatait de pensée,
L'Ile partit pour retrouver sa vérité
Par ces mondes antérieurs
Qu'elle avait entrevus dans un soir de sable,
Dans un soir de démence aux senteurs lunaires.
Rappel : Et le Grand Jeu du Mois de Mars ? Allez, un indice pour vous être agréable. Le poète du "Faune" n'est pas René de Berval.

dimanche 10 février 2008

La Petite Anthologie Magnifique : "La Dame de Proue" de Gabriel Randon

Gabriel RANDON
(1867-1933)


Où s'étaient donc rencontrés, Saint-Paul Roux, qui n'avait pas encore mis la dernière touche à son pseudonyme, et Gabriel Randon, qui ignorait encore qu'il deviendrait Jehan Rictus ? Etait-ce dans l'appartement du Boulevard Saint-Michel de Leconte de Lisle ou dans celui, sis 17, rue Claude Bernard, de Louis Pilate de Brinn'Gaubast ? A moins que dans quelque taverne montmartroise. En tous cas, on retrouve leurs deux noms aux sommaires de la seconde Pléiade, dirigée par Brinn'Gaubast, et du Moderniste de G.-A. Aurier, éphémères petites revues de l'année 1889, dont les rédactions, à un ou deux noms près, identiques, devaient donner naissance au Mercure de France. Ils devinrent rapidement amis, et suffisamment pour que Saint-Pol-Roux mît Randon dans la confidence de la croisade magnifique et qu'il le chargeât de manoeuvrer, avec Jules Méry, l'autre mercenaire du Magnificisme, auprès d'Huret. Le jeune poète écrivit notamment, le 12 avril 1891, une lettre au journaliste de l'Echo de Paris afin de lui souffler le nom de son aîné et de l'inciter à l'interroger dans le cadre de l'Enquête sur l'Evolution littéraire :
"J'ignore, Monsieur, quel accueil vous voudrez bien faire à cette lettre, mais que sa teneur en soit examinée et remarquée, c'est là toute mon ambition.
J'ai suivi, depuis son début, votre enquête sur "l'Evolution Littéraire" - Jeune, tout jeune même, n'ayant encore rien parfait ou publié, je fais partie de la vagissante pléiade des jeunes poètes, presque entièrement ignorée, et qui n'aspire encore qu'à faire partager à qui s'y intéresse, son enthousiasme pour des personnalités, méconnues ou laissées à dessein dans l'ombre. Si l'ardeur de ma foi même vous paraissait entachée d'inexpérience, je ne crois pas téméraire d'affirmer en ce préambule, que je ne me suis décidé à vous écrire, que poussé par plusieurs de mes camarades de lettres. C'est dire, qu'un certain nombre de jeunes esprits, professe la plus grande admiration pour un Aîné, que je crois devoir vous nommer tout de suite : St Pol-Roux."
Bien qu'en service commandé, Randon ne mentait pas sur l'admiration qu'il portait au Magnifique, plus expérimenté, et dont l'oeuvre et les théories eurent quelque influence sur ses premiers essais poétiques. Il travaillait alors, depuis deux ans, sur un long poème en vers réguliers, La Dame de Proue, et il en soumettait régulièrement l'avancée à son ami, en quête d'appréciations. Saint-Pol-Roux l'encourageait à poursuivre : "Parachevez fortement votre magnifique Dame de proue. Chaque jour davantage apprivoisez la Vaillance, demain il faudra la déshabiller ainsi qu'une Fille afin d'agenouiller les hostiles et mériter la palme" (lettre du 3 avril 1891); et à en conserver l'intitulé, que Randon, un temps, avait pensé modifier : "Maintenez ce titre qui me produit l'effet d'une magnifique queue de paon faisant la roue" (lettre du samedi 25 avril 1891). Sans doute, le théoricien de l'idéoréalisme voyait-il en cet essai l'oeuvre d'un disciple acquis à ses préceptes, car on reconnaît aisément dans les vers qui nous sont parvenus l'empreinte de certains poèmes et des théories du relief énoncées par Saint-Pol-Roux. Malheureusement, La Dame de Proue demeura inachevée et ne parut que fragmentaire dans des petites revues. Lorsque Gabriel Randon trouva enfin sa voix et se fit Jehan-Rictus, il se détourna naturellement de son tutélaire ami; leur correspondance devint plus lointaine puis se raréfia, et l'auteur des Soliloques du Pauvre jugea, à partir de 1898, assez sévèrement le Magnifique, dans plusieurs pages de son journal, tout aussi sévèrement qu'il jugeait ses oeuvres de jeunesse.

L'extrait de La Dame de Proue, dédié à Saint-Pol-Roux, que je reproduis ici fut publié dans la livraison d'août 1892 des Essais d'art libre, auxquels notre poète collaborait.

LA DAME DE PROUE
A Saint-Pol-Roux.

I
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D'un hâvre où se fanait la prunelle du phare
Un navire surgit par la côte enfanté,
Pavoisé de couleurs à la folle fanfare
Et mirant dans les flots son gréement enchanté

Le vent frais et propice enflait son envergure;
Comme éprise de l'horizon ensorceleur,
Grande et nue, à l'avant, se dressait la "Figure"
Gardienne du soudain et possible malheur.

Egide souveraine et bijou de croyance,
Vierge dont le pouvoir ne serait mensonger
La Dame de vertu, nourrissait la vaillance
Des Hardis qui partaient oublieux du danger.

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- Que pour nous de vos mains ruissellent les prières.
- Que nos aînés soient forts lorsque nous reviendrons!
- Que le soir, nos regards sur les Perles premières
S'unissent à même heure, heureux nous dormirons !

................................................................................

- Maintenant que, durant notre enfance éphémère,
Nos bouches ont tari les trésors maternels
Nous voulons nous gorger aux seins de la Chimère
Et revenir soûlés par des temps éternels !

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Aussi, que les labeurs courbent seuls vos vertèbres
Vivez; nous reviendrons nantis de cargaisons,
Robustes, triomphants, fortunés et célèbres,
Nos glorieuses mains pleines de guérisons !

II

- Nous partons ignorant le mot de l'Aventure,
Le pourquoi de l'ennui surexcitant nos faims
Et nos soifs de mystère et de douleur future,
Douleur ! manne que Dieu réserve aux séraphins.

- Nous ne savons quel vin altéra notre lèvre,
Quel songe d'irréel a doré nos sommeils,
Quelle énigme évoquée engendra notre fièvre,
Ni quelle intime voix nous dicta ses conseils.

- Mais, nous avons compris - Voyez le beau Navire !
Et nous voilà joyeux comme des nouveaux-nés
Qu'un jouet accordé fait pleurer et sourire...
- Nous sommes les Héros et les Prédestinés.

- Fille de notre Rêve et de notre génie
Voici la Dame sainte aux pouvoirs souverains,
Celle qui doit guider vers une Ile bénie
Le splendide voilier et ses pauvres marins.

.............................................................................

Pour la fleurir d'yeux pers mouvants comme les vagues
Où nous boirons le Songe et le mal du pays,
Pour que sa main puissante étincelle de bagues,
Pour ambrer ses cheveux tel un champ de maïs...

Nous avons spolié nos idoles chéries
Et nos morts endormis dans le limon natal;
Désormais les tombeaux sont veufs de pierreries
Et les autels privés de l'or sacerdotal !

...............................................................................

Et tous partaient contents, pour la Glèbe meilleure,
Epoux hantés soudain de fauves appétits !
Adolescents goulus des mamelles du leurre !
Amants las de quêter un peu de paradis !

Les brises du matin vinrent enfler les voiles,
La manoeuvre grandit dans un concert de voix,
Les Mères implorant les dernières étoiles,
Se sentaient enfanter une seconde fois !

1890-91.

dimanche 3 février 2008

La Petite Anthologie Magnifique : Une corbeille de "Fleurs" qu'offrit Henri Degron à Saint-Pol-Roux

Henri DEGRON
(1871-19....)


Je ne possède que peu d'informations sur Henri Degron. Et j'en ai dit l'essentiel, déjà, lors d'un ancien billet consacré au Frisson esthétique. Je ne saurai donc que les répéter ici. Né au Japon, en 1871, Degron ne se fit connaître des cénacles qu'en 1894, année où il créa, avec Tristan Klingsor, une petite revue, Les Ibis, qui s'inscrivit, parmi les premières, dans le mouvement de réaction contre le symbolisme; auteur de recueils aujourd'hui introuvables (Corbeille ancienne, Vanier, 1895; Pèlerinages vers l'automne, 1896), il devint, à partir de 1896, critique à La Plume, où il donna des "Paysageries littéraires". Le 15 mars 1900, il consacra, avec enthousiasme, sa chronique à "une oeuvre énorme, prodigieuse", La Dame à la Faulx de Saint-Pol-Roux. L'année suivante, il dédia au poète ses Poèmes de Chevreuse (La Plume, 15 mars 1901, puis Bibliothèque artistique et littéraire, 1902). En retour, le Magnifique lui dédia "L'OEil Goinfre", recueilli dans La Rose et les épines du Chemin (Mercure de France, imprimé en août 1901). Lorsque j'écrivais ces lignes, je n'avais encore pu feuilleter aucun des volumes publiés par Degron et ne connaissais de son oeuvre poétique que les fragments parus en revue. Or, Gallica, en une nouvelle série de numérisation, nous proposa opportunément celle du premier recueil du jeune poète : Corbeille ancienne, dans laquelle je cueillai, pour "La Petite Anthologie Magnifique", ces quelques "Fleurs" offertes à Saint-Pol-Roux.
FLEURS

A Saint-Pol Roux.

Dans l'air, les reflets d'un lent automne
Ont versé sur les rameaux leurs dentelles d'or,
Et voici qu'en l'éparpillement du silence,
Se balance
Et s'épanouit le décor(.)
D'un parc lointain qui se pelotonne...

Des fleurs, encore des fleurs, dans l'allégresse(.)
Molle du crépuscule,
Versent à plein nectar la senteur et la caresse,
La gloire des bouquets où lentement circule
Comme un appel ancien de sève
Qui voudrait voir le jour avant d'aller en rêve...

O la beauté des champs fleuris d'automne
Et tous leurs sentiers silencieux...
Et dans la paix du soir, tous ces diadèmes
Parmi l'air monotone...
Tous ces bijoux blonds des cieux...
Et pour les veuves... ces chrysanthèmes !

samedi 26 janvier 2008

La Petite Anthologie Magnifique : "La génisse divine" d'Edmond Pilon

Edmond PILON
(1874-1945)


Edmond Pilon, pour peu qu'on s'en souvienne, s'illustra surtout, au début du XXe siècle, avec talent, dans le portrait littéraire, mêlant anecdotes biographiques et reconstruction imaginaire, avec un charme de styliste désuet comme l'étaient ses modèles, tirés pour l'occasion de leur boudoir XVIIe ou XVIIIe. Pour constater l'unité de l'oeuvre, il n'est que de lire sa bibliographie : Portraits français (Sansot et Cie, 1904) & 2e série (Sansot et Cie, 1907), Le dernier jour de Watteau (Sansot et Cie, 1907), Muses et Bourgeoises de jadis (Mercure de France, 1908), Bonnes Fées d'antan (Sansot et Cie, 1908), Chardin (Plon Nourrit et Cie, 1909), Scènes galantes et libertines des artistes du XVIIIe siècle (Piazza et Cie, 1909), Portraits tendres et pathétiques (Mercure de France, 1910), Sites et personnages (Grasset, 1912), Portraits de sentiment (Mercure de France, 1913), Aspects et figures de femmes (La Renaissance du Livre, 1920), Figures françaises et littéraires (La Renaissance du Livre, 1921), etc. Et pourtant, ses deux premières publications furent des recueils de vers (Les Poèmes de mes Soirs, Vanier, 1896 ; La Maison d'Exil, Mercure de France, 1898), et de vers qui étaient d'un jeune poète admiratif et respectueux de ses aînés symbolistes. Car si son âge le poussait à adopter les leçons naturistes, il n'entra jamais dans la mêlée, sachant reconnaître le lien qui, par-delà les chapelles, unissait les générations qui se succédèrent depuis 1886. Il débuta dans l'Ermitage, collabora à La Vogue puis obtint une chronique régulière à La Plume, celle de Karl Boès, entre 1900 et 1902. Pilon aimait Saint-Pol-Roux et ne manquait pas une occasion de lui manifester son amitié, s'enthousiasmant pour ses "hauts symboles", pour La Dame à la Faulx, La Rose et les épines du chemin... Il était donc naturel que le Magnifique figurât parmi les dédicataires de son premier recueil, Les Poèmes de mes Soirs (1896), avec :
La génisse divine
A Saint-Pol Roux.

La génisse divine a surpassé les Roses
Et la voici parmi les plaines de pervenches
Lente et grave et pesante et passante qui pose
Ses pas sur le miroir de lait des plaines blanches;
Le Paon fatal au ciel d'azur s'est envolé
Et ses yeux sont tombés comme des bluets morts,
Le Messager mystique a repoussé son corps
Et la génisse a fui comme une bête ailée !
Mais des abeilles d'or piquent le pur pelage
Et du sang a paru qui pare la génisse !
Alors ruant parmi les flots du doux rivage
Dont l'haleine comme une écume lente glisse,
La Vierge taure ébroue aux roseaux de la rive
La fureur qui transforme son ombre inconnue,
Et, hennissant vers ce flot clair qui la délivre
Elle bondit et se roule et se lève nue
En une nymphe éblouissante de blancheur
Qui traverse la mer et va fouler les fleurs !

dimanche 20 janvier 2008

La Petite Anthologie Magnifique : une ballade française de Paul Fort

Paul FORT
(1872-1960)


On ne lit plus guère l'oeuvre de Paul Fort. A peine, est-elle connue aujourd'hui des enfants et de quelques rares spécialistes. On la snobe, et pourtant quelle somme ! quel impressionnant et ininterrompu flux lyrique que celui des tomes innombrables des Ballades Françaises ! J'aime le Prince des Poètes, sa naïveté, sa simplicité, son audace aussi. Car il fut audacieux ce jeune homme timide et inconnu de dix-sept ans, assis au Voltaire, qui, entendant Vallette dire qu'il manquait au symbolisme un théâtre, le prit au mot et créa, après maints porte-à-porte, l'avant-gardiste Théâtre d'Art. Il le dirigea pendant quatre ans et fonda une revue, du même nom, qui lui servait de programme et d'organe symboliste, sans jamais éprouver le besoin d'y publier lui-même. Les noms des meilleurs peintres et écrivains du mouvement s'y cotoyaient. Saint-Pol-Roux, bien sûr, était de l'aventure. Paul Fort estimait le Magnifique; on a étrangement peu mentionné l'influence probable des proses rythmées et assonancées des Reposoirs de la Procession sur la manière des Ballades Françaises. Pierre Louÿs, dans sa préface au premier recueil (Mercure de France, 1897), signalait les tentatives antérieures de Péladan (La Queste du Saint-Graal), Mendès (Lieder) ou Buffon, mais ignorait Saint-Pol-Roux. Pourtant, il n'y aurait qu'à lire, en regard l'une de l'autre, n'importe quelle ballade et "Le Pèlerinage de Sainte-Anne", pour noter des ressemblances. Reste que Paul Fort estimait le Magnifique et qu'il en devint rapidement l'ami. Cette amitié dura. Certaines de ses manifestations comptèrent dans la vie des deux poètes. Il y eut, d'abord, la fondation de Vers et Prose en 1905, revue de "Défense et illustration du lyrisme en prose et en poésie", dont l'ouverture aux tendances nouvelles signifiait paradoxalement la vitalité du symbolisme, et à laquelle Saint-Pol-Roux collabora dès la deuxième livraison. Lorsqu'au début de 1909, il fut question d'organiser un banquet en l'honneur de l'auteur de La Dame à la Faulx, Paul Fort fut parmi les plus actifs et zélés; et, un an plus tard, il fut, avec Guillaume Apollinaire, Alexandre Mercereau et Eugène Figuière, à l'origine d'une pétition pour réclamer que la légion d'honneur fût épinglée sur le veston du Magnifique. Quoi de plus naturel alors que ce dernier donnant, sans hésitation, sa voix au trouvère des ballades, lors de l'élection du Prince des Poètes (1912). Quoi de plus naturel, toujours, que l'apparition d'un poème de Paul Fort, "La Cathédrale de Reims", dans le dernier numéro de La France immortelle, le journal créé dans les premières semaines de guerre et entièrement rédigé par Saint-Pol-Roux. On multiplierait aisément ces signes d'une amitié humaine et littéraire. L'occasion sera belle d'y revenir. Je conclurai donc cette trop courte notice en précisant que le poème reproduit ici constitue la deuxième section de "Les fous et les clowns" qui ouvre le quatrième livre ("Mes légendes - II") des Ballades Françaises (Mercure de France, Paris, 1897).
A Saint-Pol-Roux.
II Un trop grave problème occupait mon esprit, on riait au château, moi le Fou, je m'enfuis. - (La lune était pleine, l'étang était blême, et Coxcomb ordonnait un mignon stratagème...)

- "Les rayons de la lune et les bulles de l'étang procréeront-ils sans honte à la face du monde ? Ah, ma pudeur s'afflige. Qu'on se marie, voyons. Pas de prêtre ? Allons donc. Je suis là, moi, Coxcomb."

Or, j'ai marié ce soir la lune avec l'étang. Un fort beau mariage, avec beaucoup de gens. Autour du fils unique, un poupard de brouillard gros de tout un printemps, - ô cortège de noces ! - au clair de la lune, outre nos chats-huants, des étoiles battant neuf et des tétards d'argent fôlatraient aux bons coins de sa robe électrique, - humph ! avec aussi de notables personnes, moi, Coxcomb, mon Ombre et ma Bosse.

Bon, la coquette, là-haut, se frottait les pommettes, du bout bleu d'un nuage, et polissait son nez. Bien, je fis la toilette, moi-même, du fiancé. Que ce fut de l'ouvrage ! Sa branlante perruque de joncs écartée, - je lui courbais d'un saule une raie de côté, - ma surprise fut énorme :

- Qu'as-tu fait de ton nez ?
- Hélas, gémit l'étang.
- Foin, il te faut un nez.
- J'ai ces drains, j'ai cent bras, j'ai cette source, j'ai une jambe.
- Cent bras, c'est trop. Tu as assez d'une jambe, mais il te faut un nez.
- J'ai des aulnes, j'ai des ailes...
- Vois-tu, c'est qu'elle sent bon, la lune, les soirs d'été.
- Je ne vois rien, monsieur, je suis aveugle-né.

Humph, quel Adonis. - Sais-tu qu'elle vaut les yeux d'être vue la Phébé ? Tu auras des yeux, tu auras un nez. Comment donc a-t-elle pu s'amouracher de toi ? Ca, je n'y comprends rien. N'y a-t-il pas Coxcomb à chérir ici-bas ? Si de passer ma Bosse, un fluide se dégage ensorceleur en diable... comme deux reines me l'ont dit... Peste ! mon Ombre, vous nous tendez une ouïe ! C'est tout, madame, sachez que je n'ai rien dit.

- Holà, mais je ne t'aperçois aucune bouche mon cher. Holà, l'étang, comment parles-tu ?
- Avec le vent dans mes cheveux, monsieur.
- Ca ne se passera pas comme ça. Tu seras comme un ange. Et tu auras une bouche encore pour la baiser...
- Et lui souffler ces vers couleur de son visage, que pour elle ma cervelle cisèle de ses reflets, n'est-ce pas ?
- Ta cervelle ?...
- Oui, ma vase; et depuis si longtemps ils sont au moins quinze cents ! (conclurent galamment les joncs avec le vent.)

Bref, crevé l'épiderme de ce beau ténébreux du coup d'éclair courbé de ma gaule, - bon, un oeil. Crevé par trois fois, - un oeil, un oeil, un nez. Puis trois éraflures, - les moustaches, la royale. Bref, au centre, planté ma gaule ! - une gueule superbe.

Tandis que deux iris donnent la vie à ses yeux, la lune aux lents baisers colore d'or son nez. Cette façon de se passer d'anneau parut sans doute fort déplacée. J'entendis un frouifrouis, dans l'air, de mal augure. Deux chouettes de bon aloi fuyaient épouvantées, et je cherchais en vain mon Ombre à mes côtés. Ces trois dames, fort prudes, s'étaient désinvitées.

- Du rythme ! - entends-je bruire - à ta cérémonie. On te paiera, Coxcomb.
- Bien, bien.
Je fais grogner mon nez et pleurer mes grelots, je me frappe la cuisse (en mesure toutefois), je siffle entre mes doigts, je fais humph ! je fais ha ! j'écrase les roseaux, j'escalade les aulnes - et ce sont des chants pieux qui dans la nuit résonnent.

- Tu m'arraches les cheveux ! tu me déchires les ailes ! Oh, sale humanité, va, je te quitterai ! - hurle si fort l'étang, que j'en reste accablé.
- Vous me semblez ému ? Vous nous ouvrez des ailes... Il y a de quoi, sans doute. Heureux mortel, voyons. Eh donc, vous vous troublez ? Peste, quel geste ! Holà, mon Dieu, ma tête ! Vraiment, un tel lourdaud tenterait-il de voler ?
- A moi, mes aulnes ! à moi, mes ailes !
- Holà, ma caboche ! Il s'envole, ma parole !... Ah, ah, réfléchissons.

Lorsqu'un étang veut embrasser sa fiancée
Et que sa fiancée se trouve être la lune,
Et que (depuis des temps) la lune est aux étoiles,
Mais que l'étang prétend avoir de quoi voler,
Il vaut mieux filer
Que de contempler d'aussi absurdes choses.
D'autant mieux que l'étang peut vous choir sur le nez,
Sans préjudice de la lune,
S'il l'a décrochée.

Filons. Un gueux d'orage se drape sous la lune, qui d'une foudre oblique pourrait bien me pourfendre... Bah ! je suis de ces fous renaissant de leurs cendres.

mercredi 9 janvier 2008

La Petite Anthologie Magnifique : un sonnet d'André Ibels

André IBELS
(1872-1932)

Romancier, homme de théâtre et poète, André Ibels est bien moins connu que son frère, le peintre H.-G. Ibels (1867-1936), un des illustrateurs attitrés de La Revue Blanche. Etrangement, André ne collabora pas au périodique des frères Natanson, lui préférant l'Ermitage ou La Plume, celle de Léon Deschamps. Son volume de vers le plus célèbre est sans doute Les Talentiers, recueil de ballades, satiriques souvent, dédiées à ses contemporains, illustrées par Ernest La Jeunesse, qu'il publia, sous le pseudonyme de Roy Lear, à la Bibliothèque d'Art et de Critique, en 1899. Comme d'autres symbolistes, il défendit et illustra l'idée anarchiste dans ses oeuvres et ses articles. En 1894, il avait fondé Le Courrier Social Illustré, qui n'eut que quatre numéros, du 1er novembre au 16 décembre. Assez engagée, la petite revue, illustrée par H.-G. Ibels, compta parmi ses collaborateurs, outre son fondateur : Paul Adam, Joachim Gasquet, André Gide, Mécislas Goldberg, Bernard Lazare, Camille Mauclair, Stuart Merrill, Dauphin Meunier, Lucien Muhlfeld, Adolphe Retté, Emmanuel Signoret, Paul Souchon, Laurent Tailhade et Saint-Pol-Roux qui donna, dans la première livraison, "Parasites", poème recueilli, en 1901, dans La Rose et les épines du chemin. Ibels et le Magnifique s'étaient rencontrés probablement de nombreuses fois avant de figurer ensemble au sommaire de la revue, rapprochés par leurs opinions politiques communes. Il n'est donc pas étonnant que Saint-Pol-Roux apparaisse comme dédicataire d'un poème des Cités Futures (Bibliothèque de l'Association, Paris, 1896), étrange recueil dont chaque texte, aux accents volontiers prophétiques, désigne au lecteur un soldat-poète de l'armée anarchiste. Voici donc ces

VERS D'AIRAIN

POUR

SAINT-POL-ROUX
Les Astres haut levés sur d'antiques Mémoires
Irradiant les Temps d'un éblouissement,
Ont mis un peu d'azur épars en ton grimoire,
Et voici que ta voix tremble splendidement.

Las de Procession majestueuse et lente,
Tu sculptas de tes mains des reposoirs magiques,
Et les mots blancs tissés sur les cordes qui chantent
Coulèrent de tes doigts en arpèges rythmiques.

Page royal du Verbe aux armes d'Ironie,
Troubadour et jongleur de fastueuses proses,
Brode un bouclier d'or contre la tyrannie.

Ton Glaive qui dardait sa pointe vers la Lune,
Dédié, désormais, aux races d'infortune,
A lui - dans la Ténèbre - rehaussé de roses !
Je ne suis pas parvenu à trouver de portraits d'André Ibels. Aussi, l'illustration de ce billet est-elle tirée des Talentiers, et signée Ernest La Jeunesse.

Je remercie Bruno Leclercq qui m'a communiqué ce poème, et dont la librairie La Ligne & le Lien met en vente justement une édition originale des Talentiers d'André Ibels.