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jeudi 27 août 2009

L'anthologie poétique d'Emile Boissier, par Jean-Pierre Fleury

Jean-Pierre Fleury a fait oeuvre utile en réunissant quelques-uns des plus beaux vers d'Emile Boissier dans cette anthologie. Car les recueils du Nantais étaient devenus introuvables depuis trop longtemps et les florilèges poétiques des cinquante dernières années, y compris ceux entièrement dédiés au symbolisme, les avaient superbement ignorés.

Ce livre est le fruit d'un long travail de lectures et de recherches ; livre d'un amateur passionné qui y consacra du temps, beaucoup, et de l'énergie, autant. Alors, bien sûr, on pourra trouver la préface un peu confuse, trop riche d'informations nous éloignant du sujet principal, trop généreuse en citations, Jean-Pierre Fleury ayant préféré livrer l'ensemble de ses recherches et trouvailles plutôt que d'y opérer une castratrice sélection. Et finalement, si elle ne répond pas aux canons éditoriaux hérités de l'université et perd un peu de sa clarté informative, cette préface, où le moindre nom rencontré est glosé assez longuement, présente le grand intérêt de rendre justement le milieu dans lequel évolua Emile Boissier, ses influences, ses amitiés, ses relations littéraires, etc. C'est de l'impressionnisme préfaciel : l'homme apparaît grâce aux touches de couleur qui le cernent, à la lumière jetée sur son environnement plus qu'à la sûreté du trait.

La postface est plus précise, étudiant quelques-unes des relations et amitiés littéraires de Boissier : Han Ryner et Saint-Pol-Roux, surtout, à partir des échanges que nous avons eu, mon ami maître-entoileur du blog Han Ryner, Jean-Pierre Fleury et moi, échanges qui donnèrent lieu à des billets sur nos blogs respectifs. Mais l'originalité de la postface est la révélation qui est faite de la collaboration anonyme de Boissier à la petite entreprise Willy. Sans doute l'auteur est-il injuste envers l'habile ouvreuse qu'il définit : "un paon à grande queue et un fumiste, doublé d'un escroc littéraire" - injuste, je l'ai été aussi dans un ancien billet ; car notre ami Zeb, de Livrenblog, a su montrer, à plusieurs reprises, le talent littéraire de Willy, et cette incontournable figure de la petite république des lettres de la fin de siècle et de la Belle Epoque mérite bien qu'on lui restitue un peu de sa complexité. Reste que Jean-Pierre Fleury a raison de rendre à Boissier ce qui est à Boissier : le livret de Bastien et Bastienne, adapté de Mozart, et signé du seul Willy.

On l'aura compris, il y a dans l'appareil critique de l'anthologie poétique d'Emile Boissier, quantité d'informations intéressantes. Et préface et postface font un cadre utile au recueil proprement dit. Jean-Pierre Fleury a choisi de classer les poèmes thématiquement plutôt que chronologiquement ; et ce sont autant de stations dans la procession lyrique du poète auxquelles il nous convie. Et ce sont surtout de beaux vers. J'en ai déjà cité quelques-uns à d'autres occasions. Je me contenterai donc des premiers, qui synthétisent magnifiquement le sacerdoce du beau poète Emile Boissier, qu'aimait Saint-Pol-Roux :
"Je suis le doux semeur des nobles vérités,
L'apôtre de la vie, épris de la Nature,
Le frère des vaincus et des déshérités,
Celui qui croit encore à l'aurore future.
Je pardonne le crime et la haine aux méchants
Qui courbent leur fierté sous un labeur servile.
Ivre de l'Infini, je déserte la ville
Pour aller vers la mer et les soleils couchants.
Suivras-tu mon voyage, ô ma soeur solitaire ?..."
Nota : Le volume contient aussi un beau cahier central et un CD-Rom d'illustrations. Pour toute information complémentaire, contactez l'auteur ici.

mercredi 8 juillet 2009

Vient de paraître : EMILE BOISSIER, Anthologie poétique.

Le nom d'Emile Boissier ne paraîtra pas inouï au visiteur fidèle du blog Han Ryner ou des Féeries Intérieures. Trois billets lui furent déjà consacrés ici (1, 2, 3) et au moins autant là (1, 2, 3). Faut dire que l'oeuvre et la vie de ce beau et rare poète nantais ne nous laissent pas indifférent. Aussi est-ce une sorte d'événement que la parution de cette Anthologie poétique, réunie à force de recherches, de passion et d'obstination par le seul Jean-Pierre Fleury, qui lui a ajouté d'imposantes préface et postface, et d'utiles notes. J'aurai bien évidemment l'occasion d'y revenir prochainement, lorsque j'en aurai achevé la lecture. Contentons-nous, pour l'heure, de la présentation de l'éditeur.

EMILE BOISSIER, CET INCONNU
Emile Boissier, poète nantais (1870-1905), est complètement oublié dans sa ville de naissance et de mort.
Mais ce même Boissier a su séduire Jean-Pierre Fleury (né en 1951), qui a consacré des années à étudier la vie de toute une contrée de gens humbles, fiers et droits : la Grande Brière, pays perdu de la Basse-Loire de marécageuse histoire, et ses Briérons. Une région proche en mystères des limbes vaporeuses d'un Boissier.
Quelques originaux, amoureux des arts passés et de l'Art vrai et frais, commencent à le faire revivre. Trop bon, trop discret, trop aimant, trop naïf, trop idéaliste notre poète. Il n'a pas suffi qu'il servît de nègres à quelques industriels de l'écriture, ni qu'il fût humble et sincère ami de Han Ryner l'Anarcho, de Saint-Pol-Roux le Magnifique, de Mérodack-Jeaneau le Fauve. Il n'a pas suffi non plus qu'il accompagnât si discrètement les derniers temps de Paul Verlaine, ou qu'il apparût à ses contemporains comme l'un des maîtres tardifs du Symbolisme, à l'égal d'un Albert Samain. Emile Boissier est mort au Panthéon des braves de la Poésie généreuse, idéaliste et pérenne. Pas même reconnu petit-maître. Au Panthéon des laissés-pour-compte, où l'on retrouve pêle-mêle une myriade d'étincelants artistes de l'écriture - oubliés, bannis, phagocytés : Laurent Tailhade, Paul-Jean Toulet, Charles-Louis Philippe, Renée Vivien, Hugues Rebell, et enfin le maître ès styles Léon Bloy, le génial et inclassable entrepreneur en démolitions. Et tant et tant d'autres malheureux torturés d'art, furieusement artistes, d'oeuvre courte, mais cruciale. La plupart ont disparu, souvent jeunes, dans la misère, le suicide, ou pour les moins chanceux lors de la sinistre boucherie de 14-18.
EMILE BOISSIER - Anthologie poétique - choix des textes, préface, postface, notes et bibliographie de Jean-Pierre Fleury - Casa Cărţii de Ştiinţă, Roumanie, 2009 (304 pages). Ouvrage tiré à 200 exemplaires.

samedi 9 août 2008

La Petite Anthologie Magnifique : 5 nouveaux poèmes d'Emile Boissier

(1870-1905)

Je n'imaginais pas, et mon ami le maître-entoileur du blog Han Ryner non plus, que la mise en ligne quasi simultanée de nos billets consacrés au beau poète Emile Boissier aurait une si heureuse conséquence : la rencontre - grâce à l'internet, n'en déplaise aux grincheux - d'un autre Nantais passionné par l'oeuvre de son lyrique et méconnu concitoyen du siècle dernier, rencontre qui allait nous permettre d'en savoir beaucoup plus sur l'auteur de Dame Mélancolie. M. Jean-Pierre Fleury, en effet, puisqu'il s'agit de lui, après avoir donné dans le n°11 de Saltimbanques ! (Nantes, printemps-été 2006) le premier article de l'après-seconde guerre mondiale sur Boissier, s'apprête à faire paraître une anthologie de ses poèmes. Au cours de ces recherches, il a pu réunir un nombre considérable de documents qui lui permettront, je l'espère, de rédiger la biographie qui complètera merveilleusement l'anthologie. En attendant, il a bien voulu me confier les poèmes qu'on va lire, dédiés, pour quatre d'entre eux, au Magnifique, et, pour le dernier, à Divine. Publiés initialement en revues, ils furent recueillis dans le premier et seul volume paru de ses OEuvres Complètes : Poèmes - tome I (Librairie française, Paris, 1905). Ces cinq textes laissent assez bien entrevoir la diversité des talents de Boissier, poète tout à la fois grave, épris d'idéal, martyr du monde réel, et amoureux léger, ne dédaignant pas la chanson (savamment) naïve.

Le Mimosa
[Cette pièce et la suivante appartiennent à l'ensemble des "Symphonies florales", 49 poèmes qui parurent, pour la plupart, dans L'Hermine de Louis Tiercelin. "Le Mimosa" fut mis en musique par Lacombe sous le titre "Le Fou du Roi"]
A SAINT-POL-ROUX.
Je suis le fou du roi, le fou costumé d'or,
Gentil damoiseau paré de dentelles.
Mon rire est une cascatelle
Où tintent des grelots d'or.
- Fleurissez galants, fleurissez vos belles ! -
Je suis le fou du roi, le fou costumé d'or.

Je chante des lieds qu'il est doux d'entendre.
La reine m'a pris pour son favori
Et nous explorons la carte du Tendre
En lisant les vers de la Scudéry.

Hola ! petit page, avant que je lise
Qu'on m'apporte sur un plat de vermeil
Du muscat limpide où rit le soleil,
De fins élixirs et des friandises.

A mon front la reine a voulu poser
Sa couronne d'or et de perles fines.
A mon front la reine a voulu poser
L'effleurement naïf et subtil d'un baiser.

En mes yeux la reine a longtemps miré
Son rêve alangui d'amoureuse triste.
En mes yeux la reine a longtemps miré
L'azur pâle et troublant d'un regard timoré.

A mes doigts la reine a désiré voir
Ses anneaux d'argent gemmés de topaze :
A mes doigts la reine a désire voir
Ses cheveux déroulés dans la tiédeur du soir.

Hola ! petit page, avant que je lise
Qu'on m'apporte sur un plateau nacré
Des sorbets de neige et du vin sucré
Dans mon aiguière en cristal de Venise.

Je suis le fou du roi, le fou costumé d'or,
Gentil damoiseau paré de dentelles.
Mon rire est une cascatelle
Où tintent des grelots d'or.
- Fleurissez galants ; fleurissez vos belles ! -
Je suis le fou du roi, le fou costumé d'or.
***

La Reine des Prés
A SAINT-POL-ROUX.
Sous la clarté blonde
Trois petits ondins
Dansent une ronde
Dans le vieux jardin.

- "Ah ! que notre reine a les cheveux fins !"

La nuit qui contemple
Ces beaux enfants nus
Couronne de pampre
Leur groupe ingénu.

- "Ah ! que notre reine a le pied menu !"

Et la brise effleure
D'un baiser furtif
L'étang calme où pleurent
Les roseaux plaintifs.

- "Ah ! que notre reine a les yeux naïfs !"

Sous la clarté blonde
Trois petits ondins
Dansent une ronde
Dans le vieux jardin.
***

Blanche
[Ce poème fait partie des 9 textes, écrits entre 1900 et 1903, qui composent la section des "Images éphémères"]
A SAINT-POL-ROUX.
Ta bouche presque humide expire une saveur
Vers la mienne, et j'entr'ouvre en un baiser rêveur
La corolle d'extase où se pâment tes lèvres
Pour y verser l'ivresse étrange de mes fièvres.

J'exile une caresse à tes doigts longs et fins
Sur tes mains de silence où de blancs séraphins
Neigent une clarté d'aurore et de lumière.
Ta chair a le parfum de la rose trémière.

Tes yeux doux et peureux se ferment lentement
Ainsi que des écrins où dort un diamant.
La frange de tes cils fait une ombre de soie
Sur ton profil de vierge alangui par la joie.

A ton front pur glisse l'envol de tes cheveux
Aumône d'or, moisson d'adieu vers les aveux.
Ta joue est fraîche comme un fruit ; ta gorge est pâle ;
Il y meurt un collier qu'irisent des opales.
***

Au village
[Cette pièce et la suivante appartiennent aux "Paysages" qui comptent 10 poèmes]
Au poète SAINT-POL-ROUX.
Près des rochers abrupts qui dominent la plage,
Un agenouillement de maisonnettes blanches
Dit le calme repos endormi sous les branches
Et l'exil ingénu de mon petit village.

Voici les toits de brique et les portes où sèchent
Des filets ; voici la fenêtre, où, matinale,
L'aïeule aux doigts osseux tresse le chanvre pâle ;
Voici l'église et les dentelles de sa flèche.

Rien ne meurt. La légende instruit les coeurs volages
Du passé monotone, et la vie est très simple,
On est crédule et chaste. On va cueillir des simples
Et prendre au bord du flot de frêles coquillages.

Parfois quelqu'un revient d'une lointaine absence,
Le gars robuste aux yeux d'espoir et de folie,
Et c'est fête au village en fleurs où la jolie
Rêve sur son épaule et l'admire en silence.

Elle interroge et sa voix est câline et douce
Comme si sa jeunesse y mourait de langueur.
Le gars ivre d'amour la berce sur son coeur
Et s'énerve de joie au frisson de sa bouche.

Ils boivent au pichet de grès le cidre d'or,
Heureux d'y retrouver la trace de leurs lèvres,
Et ce sont des serments d'avenir et des rêves
Où leurs mains d'abandon se recherchent encor.

Puis, vers la mer de nacre ils descendent ensemble
Pour voir sur l'horizon passer les voiles calmes.
L'homme parle tout bas, et la fillette tremble
A ce mystère ému qui pénètre leurs âmes.

Et c'est, près des rochers qui dominent la plage,
Un agenouillement de maisonnettes blanches,
Le repos endormi sous le calme des branches
Et l'exil ingénu de mon petit village.
***

Un matin de février
[Ce poème daté du 14 février 1903 est dédié à la fille du poète, alors âgée de 4 1/2 ans. 9 jours plus tôt, le Magnifique avait épousé Amélie à la mairie du XIe arrondissement de Paris. Boissier était-il de la noce ? ou les nouveaux époux accompagnés de leurs enfants avaient-ils rendu, quelques jours après leur mariage, une visite à l'ami Boissier en sa demeure de La Noë ? Rappelons que le médaillon que Saint-Pol-Roux lui consacra dans la Nouvelle Revue Moderne avait paru en janvier de cette même année. L'amitié entre les deux hommes semble s'être affermie à cette époque]
A DIVINE SAINT-POL-ROUX.
Le brouillard gris s'accroche en festons de dentelles
Aux peupliers, et sur l'étang glisse un linceul.
Un rouge-gorge chante aux branches du tilleul
Son hymne pur rhythmé par ses battements d'ailes.

C'est le silence matinal... La vie est ivre
D'avoir dormi sous les étoiles, - lys d'argent.
L'Aube s'éveille à peine et ses yeux indulgents
Tremblent de s'entr'ouvrir au froid baiser du givre.

Comme un messager blond d'aurore et de clarté,
Le soleil veut neiger des roses vers sa joue ;
Mais l'Aube s'intimide. Elle est pâle. Elle joue
Ainsi qu'une frivole aux lèvres de fierté.

Le soleil la lutine... Elle fait la coquette,
Mais lui - tel un amant complice de son jeu -
Ecarte le nuage et la caresse un peu
D'un volant de rayons dardés par sa raquette.

Il ne triomphe pas. Sa flamme hésite encor.
L'aube rougit. La plaine en feu tremble et s'ébroue.
Au fond des basses-cours un cri de coq s'enroue :
Cocorico ! - C'est la victoire aux gerbes d'or...
La Noë
14 février 1903.
***
Pour relire les billets antérieurs consacrés à Emile Boissier sur ce blog, cliquez ici et ; pour relire ceux du blog Han Ryner, cliquez ici, ou ici, ou encore ici, et puis . Grand merci à M. Jean-Pierre Fleury.

dimanche 11 mai 2008

La Petite Anthologie Magnifique : "La Camargo", sonnet d'Emile Boissier dédié à Mme Saint-Pol-Roux

(1870-1905)

Il a été fort peu question des femmes jusqu'ici sur ce blog. C'est un tort et il faudra régulièrement y remédier. Car les femmes et l'amour accompagnèrent Saint-Pol-Roux toute sa vie et, d'une certaine manière, orientèrent son oeuvre. Eluard le nommera d'ailleurs, à l'occasion d'une émission radiophonique, "le rêveur amoureux". Il y en eut une qui compta particulièrement : la belle Amélie Bélorgey, rencontrée en pleine bataille magnifique, dans le courant du printemps ou de l'été 1891. Elle avait eu une enfant d'un premier mariage, qui était morte, après cinq jours d'existence, le 22 mars. Les témoignages sont nombreux qui signalent la grâce, le charme, la beauté de cette jeune parisienne. Le poète n'y résista pas et les deux amants s'installèrent en ménage. Leur premier fils, Coecilian, naquit en avril 1892, puis ce furent Lorédan deux ans plus tard, Magnus fin avril 1897, qui ne vécut pas, et Divine le 28 septembre 1898. Les parents de Saint-Pol-Roux voyaient d'un mauvais oeil cette union libre, bien trop éloignée de leurs croyances, et qui ne fut régularisée qu'en 1903, le 5 février, à la mairie du XIe arrondissement. Les témoins de la noce étaient Catulle Mendès, André Antoine et Octave Mirbeau. Amélie fut une compagne dévouée et un infaillible soutien. Le choc causé par la mort de Coecilian dans les tranchées porta un coup fatal à sa santé. Elle décéda le 4 novembre 1923 à l'âge de 54 ans.

Mais revenons quelques années plus tôt. En 1900, à Roscanvel, dans la Chaumière de Divine où régnait l'élégante "châtelaine" dont la silhouette, le sourire et le chaleureux accueil marquaient durablement les visiteurs. Elle était sensuelle, d'une sensualité qui n'allait pas peut-être sans quelque ludique libertinage. Jehan Rictus, l'année précédente, en avait fait les frais :
"Tout au long du déjeuner la femme me pince, me pelote littéralement en s'extasiant sur la grosseur insoupçonnée de mes biceps.

Elle devine en moi le gaillard nerveux et solide que je suis. Je ne sais que dire et quelle tête faire ! (...) Et ces chatteries gamines ont duré toute la journée. Elle m'a pincé les bras jusqu'au sang - Tout le temps dans la voiture ce jeu a duré." (Journal de Jehan-Rictus, Département des manuscrits de la BNF, n.a.fr. 16102)
Boissier, le bel idéaliste, rendit aussi visite à Saint-Pol-Roux, au printemps 1900. S'il devait bel et bien dédier à son ami un poème en prose qui parut dans L'Hermine du 20 avril 1903, c'est à Amélie qu'il pensa lorsqu'il écrivit le sonnet qu'on va lire. Il est d'un érotisme voilé, discret, qui dit mieux que tout billet la moderne sensualité de Madame Saint-Pol-Roux.

LA CAMARGO
A Mme SAINT POL ROUX.
L'exquise Bouquetière aux sourires discrets,
Camargo, la danseuse adorable, c'est Elle !
Sa main pâle, doigts fins, nous offrant des oeillets
S'enrubanne au frisson câlin de la dentelle.

Fanfreluchés un peu sous le bleu des lacets
Vers le tulle mutin givré de brocatelle,
On devine en leur grâce éblouissante et frêle
Ses seins blancs et neigeux enclos au corselet.

Une toque, enfantin caprice, à son oreille
Se penche, bride au vent, sur ses cheveux poudrés
Et ses yeux sont naïfs et sa bouche vermeille.

Dans la pourpre du soir tendre et crépusculaire,
Avec le charme doux de ses longs cils nacrés
La belle au front câlin s'ingénie à nous plaire.

jeudi 8 mai 2008

Encore un contemporain méconnu : Emile BOISSIER

Le fait n'est pas banal : deux blogs, celui de C. Arnoult, consacré à Han Ryner, et celui-ci, dédié à Saint-Pol-Roux, publient en même temps, à la minute près, chacun un billet sur l'une des figures les plus discrètes et donc des plus méconnues du Symbolisme : le poète nantais Emile Boissier, qui fut parmi les derniers intimes de Verlaine, et dont les vers accompagnèrent, longtemps après sa mort, son compatriote, le beau René-Guy Cadou. Voilà qui n'est pas coïncidence, mais signe qu'il existe bel et bien un "réseau" en formation sur la toile. Les sites et blogs constitués autour d'une personnalité artistique et littéraire de la fin ou de l'avant-siècle se connaissent, dialoguent par articles ou notices interposés, se complètent, et parfois, comme aujourd'hui, leurs voix s'accordent pour éclairer quelque pan d'ombre.

"Chaque fois que j'entrais dans la Cité par la porte triomphale, je remarquais, balayé là comme un excrément de fatalité, tragique en ses haillons, un mendiant que les passants dévisageaient sans que la main tendue reçût la moindre obole, hormis les rares jours naïfs de foire et de pèlerinage."
C'est par ces lignes que s'ouvre "Le mendiant philosophe", poème qui parut dans La Vogue du 15 août 1900, et que Saint-Pol-Roux dédia, lors de sa reprise dans La Rose et les épines du chemin (1901), à son ami Emile Boissier. Il faut dire que la vie ne fut pas tendre avec cet épris d'idéal, tout entier voué à la poésie qui, comme chacun sait, nourrit bien mal son homme, et dont la mauvaise santé devait le conduire au tombeau à l'âge de trente-cinq ans.

Il était né le 28 mars 1870 à Nantes. Son entrée au lycée causa le premier traumatisme. Jusque-là protégé par le cercle familial aimant et tendre, il y fit la décevante expérience de la vie, en cette petite société de camarades et professeurs. Seules, la lecture et l'écriture de vers le distrayaient de sa souffrance. Il découvrit à cette époque Verlaine et Banville, puis Mallarmé un peu plus tard. Les oeuvres de ces poètes, le premier et le dernier surtout, faisaient écho à son tempérament sensible, un tempérament d'inadapté au monde. Il publia, encore adolescent, au moment où naissait le Symbolisme, des poèmes dans Nantes-Lyrique, Le Peuple et L'Ouest Artiste. Il serait poète. Il s'installa à Paris et, comme le jeune Paul Roux huit ans plus tôt, suivit des cours de droit. Bien qu'il réussît sa première année, il ne perdait pas de vue son ambition et mena la vie nocturne de tout provincial qui cherche à se faire une place dans la petite République des lettres : il passa ses soirées au théâtre, fréquenta les cafés du Quartier Latin, les salons et les écrivains nouveaux. Licencié en droit, il vêtit quelques mois la robe d'avocat. Mais c'était encore éprouver trop violemment la misère du réel ; il l'abandonna sur un cintre du Palais de Justice et composa son premier recueil que publia à 200 exemplaires, en 1893, le bibliopole Vanier : Dame Mélancolie. C'est un volume plein de langueurs, de spleen, d'allégories, bien dans l'air du temps. Il est d'un poète jeune, mais qui s'est déjà fixé la voie à suivre, loin du monde et de son tumulte :
"Dame Mélancolie, en robe de brocart
Se promenait au bord de l'antique terrasse,
En quête de songeurs, dont l'âme par trop lasse
Fuit le rire brutal et s'exile à l'écart"
Emile Boissier s'élabore un univers idéal, immaculé, peuplé de vierges blondes, de cygnes, où parfois la Mort passe, drapée dans un peu d'ombre et des fracas de la réalité. Ses vers et ses proses rythmées - l'une des originalités du recueil - sont harmonieux, d'une douce et naïve musicalité. Le préfacier, qui n'était autre que Paul Verlaine, ne s'y trompa pas :
"Le recueil de vers que voici est l'oeuvre d'un très jeune homme, mais n'allez pas vous y tromper ! - Sous la forme d'une sorte de "RECIT", ou plutôt de "VISION SYMBOLIQUE" (dans le meilleur sens du mot), l'auteur se dépeint, en tant que poète, lui-même.


"DAME MELANCOLIE", qui doit lui rester et à qui il doit rester fidèle, joue ici le rôle principal, ainsi d'ailleurs que l'indique le titre général. - Aussi bien, les poèmes désignés par les sous-titres sont une marche lente vers un but qui n'est autre que cette idée : "Les rêveurs doivent être préférés aux gens raisonnables".

Cette conclusion, ainsi que les prémisses et les pièces intermédiaires, se présente dans le livre d'Emile Boissier, revêtue d'une forme parfaite - ou presque, puisqu'ici-bas rien n'est complètement parfait, - solide, souple et brillante comme une arme de luxe bien trempée."
Pas plus que Mallarmé, toujours encourageant pour ses jeunes confrères, qui lui écrivit :
"Vous avez, comme rarement, le sens du vers, j'entends ce qu'il faut mettre juste de rêverie dans chacun et aussi de la façon dont il l'y faut insérer, bref votre rythme est certain. J'ai aussi goûté les délicates lignes de prose."
L'année suivante il publia Le Psautier du Barde, chez Ollendorff, avec une préface maladroite d'Armand Silvestre, où se confirmait le talent du poète. Ce deuxième recueil fut bien accueilli, par Mallarmé encore :

"MON CHER POËTE,

Tard, mais très sympathiquement, je vous remercie pour le "Psautier du Barde" dont pas un mot peut-être ne demeure sans me charmer. Tous les tons principaux où s'accordent le vers, vous les employez avec un instinct rare et la variété de vos motifs sentimentaux ou de songe, dans ce peu de pages, est grande, très complexe. Voilà le bel Art, rassemblé sur le moindre espace, beaucoup de vision et de chant, implicitement ; autant flottera qu'on exprime.

Merci de tout cela et croyez toujours à ma ferveur."
par Huysmans, qui en apprécia le pouvoir dépaysant :

"Merci de l'envoi du "Psautier". Je l'ai lu avec l'allégresse d'un homme qu'on enlève à la salauderie formidable de son temps."
par Remy de Gourmont, qui en fit la recension dans le Mercure de France :
"C'est un soir monotone et triste qui s'endort;
Un soir d'Astres qui sont les yeux d'or des Chimères.
Sous les tilleuls fleuris volent les éphémères ;
C'est un soir monotone et triste qui s'endort.

Ou bien :

Aux Vergers où pleurait une musique lente,
Des Dames ont passé sous les pommiers fleuris ;
- Le regard triste et la démarche nonchalante -
Des Dames ont passé sous les pommiers fleuris.

Ou bien :

Sur les sabres aigus des frêles roseaux verts,
Sur la virginité des nénuphars très pâles,
Une lune d'argent au sourire pervers
Fait scintiller l'éclat de ses tristes opales.

Ces vers ne sont-ils pas agréables ? Ils donnent bien, je crois, le ton de ce petit recueil, dont le titre, d'un romantisme un peu trop pourpoint de velours et toque à créneaux, est ce qu'il y a de moins bon. Verlaine avait présenté le premier recueil de ce jeune poète ; c'était juste, car M. E. Boissier est un verlainien. Il a choisi un maître exquis et un de ceux que l'on peut suivre sans abdiquer sa personnalité. Un bon verlainien rougirait d'être impersonnel ; M. Boissier chante sa chanson en disciple et non en élève."
Le Nantais avait acquis, en deux recueils, ses galons symbolistes. Il pouvait vivre enfin en poète. On le connaissait et reconnaissait au Procope, où il lisait ses vers nouveaux, rendait visite aux félibres de Paris. Il collaborait à Demain, la revue de Henri Ner (Han Ryner). Il passait de longues heures en compagnie de Verlaine, hantait la rue de Rome, où les enseignements du bon Maître confortèrent sa conviction que le rêve du poète doit s'imposer en lieu et place du sordide réel. Il fit paraître Esquisses et Fresques (Salières, Nantes, 1894), Le Chemin de l'Irréel, poème de rêve (Victor Havard, Paris, 1895), L'Enlumineur Marcel Lenoir (Arnould, Paris, 1899), Les Symphonies florales (1900). Il livra des articles et des poèmes dans Simple Revue, La Nouvelle Revue Moderne, Nantes Lyrique, Le Korrigan, L'Ouest Artiste, Le Coq Rouge, La Revue Nantaise, Les Tendances Nouvelles, Le Gotha Français, L'Hermine de Bretagne, Le Magasin Pittoresque, L'Ermitage, La Gazette des Théâtres, La Vie, La Revue Internationale de Musique, Le Peuple, La Cloche, La Plume, La Vogue, Les Partisans, etc. Cependant, l'existence de Boissier fut misérable et son inadaptation à la vie, sa modestie, son ingénuité l'empêchèrent de brandir son nom hors de la mêlée littéraire. Le 27 mai 1901, il avait pourtant, élu par ses confrères, coprésidé avec René Ghil la séance nocturne du houleux Congrès des Poètes au cours duquel on devait discuter vers libre et décentralisation et qui se solda par un échec cuisant. Mais la postérité est cruelle, et René Ghil qui se souviendra du Congrès dans Les Dates et les OEuvres mentionnera avec un dédain certain la participation de son cadet :
"A huit heures et demi, quand s'ouvrit la seconde séance, l'acclamation un tant soit peu tumultueuse m'élut président. Une minorité cependant tenait pour un nom que d'aucuns, paraît-il, connaissaient, - Emile Boissier. Je priai simplement M. Boissier, qui était mon aîné (sic), de s'asseoir à ma gauche : ce qu'il accepta avec un plaisir évident... Sous ma ou notre présidence, rien de remarquable ne se produisit davantage..."
Tel était le destin de ce discret poète. Atteint de neurasthénie, il fut ramené, en janvier 1902, par ses parents à Nantes où il mourut le 1er février 1905, oublié de la plupart de ses confrères parisiens. Quelques amis et admirateurs décidèrent de publier, quelques mois après sa mort, ses oeuvres complètes en cinq ou six volumes. Seul le premier parut.


Saint-Pol-Roux et Emile Boissier avaient dû se rencontrer et sympathiser au temps de Dame Mélancolie. Leur haute conception du poète les aura rapprochés. Le jeune Nantais avait sans doute lu des poèmes et des articles de son aîné, sa réponse à l'enquête d'Huret. Certains vers du recueil de 1893, tels que "Dans la plaine où serpente un ruisselet d'argent" ou "Une chanson sommeille en l'odeur des corolles" ne sont d'ailleurs pas sans rappeler certaines images du Magnifique. L'influence est encore plus manifeste dans le chef-d'oeuvre de Boissier, le long poème du Chemin de l'Irréel, dont son biographe et exégète, André Perraud-Charmantier, nous rappelle le thème : "Le Poète sollicité par les trois Courtisanes : "La Nuit avec ses mirages, la Volupté multiforme et la Mort en royaume inconnu" triomphe de ces apparences vaines et s'érige vers l'Idée". Si l'on retrouve ce principe d'apparitions dans l'Epilogue des saisons humaines de Saint-Pol-Roux, c'est à La Dame à la faulx surtout que le "poème de rêve" de Boissier semble le plus emprunter. Certes le drame ne fut publié qu'en 1899, mais, commencé en 1890, il était terminé en 1895, année où parut Le Chemin de l'Irréel. Le Magnifique avait pu en lire des scènes à ses amis, parmi lesquels : le Nantais. Malheureusement je ne connais du poème que les extraits qu'en cite Perraud-Charmantier et il m'est donc difficile de tenter une analyse intertextuelle précise. Néanmoins les assez longs passages reproduits me permettent déjà de constater d'intéressantes ressemblances. Les trois allégories de la Nuit, de la Volupté et de la Mort n'en forment qu'une dans la tragédie de Saint-Pol-Roux : le personnage d'Elle en conflit avec Magnus, double du poète et représentant de l'Humanité. Chacune, dans le rêve de Boissier, tente de charmer le héros et de l'écarter de son Rêve. C'est aussi l'argument de La Dame à la faulx. La Nuit ouvre le bal :
"Je suis la Reine au profil d'ombre
Et je ferme les yeux sans nombre...
[...] Viens dans mes bras, je suis la bonne empoisonneuse.
... J'ai des seins parfumés de brune moissonneuse."
Son chant semble un écho de celui de la Dame :
"Je suis l'acerbe Vendangeuse aux doigts d'octobre !
Les Nations sont mes vignobles,
Et mes raisins les yeux des Passants de la Vie..."
Sa soeur, la Volupté, lui succède et dresse la liste de ses incarnations depuis l'Antiquité : Sapho, Laïs, Phryné, Aspasie, Cléopâtre, Titania, Manon Lescaut. "Je suis toute la femme et je suis le symbole", "Je reste Une, la Seule ; et tu dois me chérir" ordonne-t-elle au poète, jouant de tous les motifs de la séduction. A la fin de l'acte II, Elle se revêt des apprêts des plus belles tentatrices : "la bouche et le fruit d'une idole de Lesbos", "les seins durs d'une courtisane de Paphos", "les bras d'une gladiatrice de l'Hellade", "la nuque et les reins d'une esclave du Nil", etc., pour se métamorphoser, malingre squelette, en "la plus belle des belles d'entre les mortelles", devenant par ces artifices la femme unique :
"A moi les aubes d'Eve,
Et les aurores de Vénus,
Et les lys noirs de Cléopâtre,
Et les iris de Magdeleine,
Et le mirage des Sirènes aux alcôves de nacre !"
La Mort enfin survient au bout du chemin de l'Irréel, guidant une Danse Macabre :
"Son coursier qui se cabre
En galops effrénés
Suit la danse macabre
Où hurlent les damnés.
La ronde se déroule.
De chemin en chemin
Les morts viennent en foule
En se donnant la main.

Les uns portent des toques
Et des pourpoints de bal ;
Les autres, des défroques
De fous de Carnaval.
Le Gueux et la Princesse,
L'Evêque et le Marchand
Tournent, tournent sans cesse
Au rythme de leur chant.

Des tibias pour baguettes
Sur leur thorax à jour,
Les Cadavres-Squelettes
Vont, jouant du tambour.
Leur geste vous invite :
Ils valsent sans repos,
Toujours, toujours plus vite,
Au cliquetis des Os."

Et tout le quatrième acte de La Dame à la faulx est une danse macabre, une bacchanale carnavalesque que préside la Mort. Il faudrait, pour s'assurer des relations entre les deux oeuvres, mettre en regard des citations, des tirades entières de l'une et de l'autre, mais ce travail serait fastidieux à faire comme à lire. Et j'attends pour le réaliser d'avoir sous les yeux l'intégralité du Chemin de l'Irréel. Il ne s'agissait donc là que d'indiquer de probables points de rencontre entre des textes achevés la même année. Points de rencontre qui témoignent d'une amitié ancienne qui se poursuivra jusqu'à la mort de Boissier. Ainsi, preuve de son intérêt pour le Magnifique, le jeune Nantais cita plusieurs de ses vers, avec d'autres de Mallarmé, lors d'une conférence, qu'il fit en 1897 à l'Association des Etudiants de Nantes, sur "Baudelaire et son école". Lorsque Saint-Pol-Roux s'installa, l'année suivante, à Roscanvel, dans la chaumière de Divine, Boissier fit partie des rares à lui rendre visite ; il en rapporta un sonnet dédié à Mme Saint-Pol-Roux, qui rejoindra bientôt La Petite Anthologie Magnifique. De son côté le poète des Reposoirs lui dédia "Le Mendiant philosophe" et lui consacra un "médaillon" dans la Nouvelle Revue Moderne (janvier 1903) alors que Boissier était irrémédiablement atteint du mal qui devait l'emporter deux ans plus tard. C'est un bel hommage, un témoignage d'amitié sincère. Saint-Pol-Roux connaissait probablement son état de santé, mais comme Boissier, il avait trop confiance en l'avenir et dans les pouvoirs de la poésie pour laisser place à l'appitoiement et ne pas croire que le Nantais avait encore un rôle important à jouer :
"Jamais le culte de la Beauté n'eut de fervent plus sincère, plus vaillant, plus noble que M. Emile Boissier.

[...] La caractéristique de ce Nantais d'origine se compose ainsi : amour de la légende, joie de l'action. Joie et amour constituant d'ailleurs un ménage parfait. [...] Ce rêveur descendit dans la Vie, et voilà qu'il s'affirme idéoréaliste à sa façon.

[...] Mon intime voeu serait que notre héroïque poëte devint directeur de quelque revue d'avant-garde. Dès lors, assurément, ces chemineaux du Meilleur, les poëtes modernes, trouveraient une route ouverte à la victoire prompte et définitive."

Nota : Je remercie Mme Hélène Cadou qui m'a aimablement communiqué une copie du manuscrit de ce médaillon, qui a appartenu à René-Guy Cadou. Je remercie également C. Arnoult qui m'a transmis les documents qu'il possédait sur le poète, notamment la monographie d'André Perraud-Charmantier : Emile Boissier, poète nantais (1870-1905) (Librairie ancienne et moderne L. Durance, Nantes, 1923) dont je me suis servi pour réaliser cette notice. Pour lire, le chapitre de Prostitués consacré à Emile Boissier, rendez-vous sur le blog Han Ryner.