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dimanche 14 octobre 2007

Toast qui ne fut pas prononcé : le discours de Paul-Napoléon ROINARD au Banquet SAINT-POL-ROUX du 2 juillet 1925

Les convives réunis, le 2 juillet 1925, autour du Magnifique à la Closerie des Lilas, étaient restés sur leur faim. Les plats très rapidement avaient servi de projectiles. L'assez triste "colin sauce blanche" n'était pas au goût des surréalistes, pas plus que la présence de dame Rachilde et de sieur Lugné-Poe, sensiblement indigestes. Comment se déroulèrent exactement les événements ? Il serait bien difficile de le dire tant les versions diffèrent. Mme Vallette témoigna et la plupart des journaux, Action française en tête, s'empressèrent d'accréditer sa version et de prononcer un autodafé contre les fauteurs de trouble. Un prochain jour, je consacrerai un billet aux comptes rendus du banquet - et chacun pourra se faire une idée de ce scandale qui marqua un tournant dans l'histoire du surréalisme. Ce qui est sûr, c'est qu'on n'eut pas le temps de servir dessert, café et digestifs, et que chaque convive rentra donc chez lui, avec ou sans ecchymose, son discours froissé en poche. Si l'empoignade ou l'injure était une tradition dans ce genre d'agapes, le toast en était une autre, plus respectée encore. Et quelques-uns des participants au banquet, frustrés de n'avoir pu rendre leurs hommages à Saint-Pol-Roux et, sans doute, de ne pouvoir le faire à la seconde réunion du 12 juillet, publièrent leur texte, ici ou là. Paul-Napoléon Roinard donna naturellement son discours à une revue normande, La Mouette, dirigée au Havre par Julien Guillemard. Il est d'un grand intérêt. Le voici, en son entier :



Tous nos amis ont entendu parler de la malheureuse bagarre qui, sur une phrase de Madame Rachilde, interrompit le banquet offert à Saint-Pol Roux, créateur du Surréalisme il y a vingt ans. Voici le discours qu'avait préparé notre ami P.-N. Roinard et qu'il s'est abstenu de prononcer par dignité.

Il n'existe vraiment que les banquets pour rassembler les forces et cordialités éparses que disperse sans cesse la vie.

L'intime plaisir de se revoir après trop de jours d'éloignement console un peu de se retrouver vieillis.

Au bout d'un demi-siècle nous revient un St-Pol Roux aussi vaillant que nous apparut naguère au premier Chat Noir(1) l'auteur précoce de la Ferme et de l'Ame Noire du Prieur Blanc.

A ce moment nous portions tous deux d'opulentes chevelures si florissantes qu'au premier abord nous nous prîmes pour des peintres; il en advint tout de suite quelque fraternelle attirance malgré que nous ne nous connussions point dans ce milieu fumeux où nous accueillaient Willette, La Gandara, Steinlen, Goudeau et parfois Verlaine.

St-Pol Roux arrivait de Marseille et moi je venais de Rouen après avoir passé devant l'Ecole des Beaux-Arts.

Séparés par un lustre d'âge, très dépaysés et déférents dans un cercle où nous admirions à distance respectueuse Jean Moréas l'athénien et Laurent Tailhade le navarrais déjà en passe de célébrité; nous nous taisions, modestes et timides. La hardiesse, par bonheur, devait bientôt nous donner de la voix et à vous quelle retentissante voix.

Vers ces temps, sous la direction de Darzens, se fondait la première Pléiade où à côté de notre illustre Maeterlinck et son grand ami Van Lerberghe collaboraient Pierre Quillard, Grégoire Leroy (sic), Ephraïm Mikaël (sic), vous même et quelques autres car la revue restait très fermée. Je ne connus l'honneur d'être admis qu'en la seconde Pléiade gouvernée par le Proconsul des lettres Louis Pilate de Brin Gaubast (sic).

Notre génération, alors, se recommandait haut de Stéphane Mallarmé, qui dominait et auréolait nos âmes de son bon reflet régénérateur; nous compatissions aux malheurs de Verlaine et relisions Rimbaud, Corbière et Laforgue.

Moins contre le romantisme étouffant de notre St-Père Hugo que contre le brutalisme de Zola, nous cherchions à nous dégager du passé lourd dont nous subissions trop la périlleuse emprise.On se sentait plus près de Balzac, Baudelaire, Flaubert et Barbey d'Aurévilly (sic) que de Maupassant qui nous détestait et nous semblait le terrible chef du Silence dans les journaux distributeurs de renommée.

A peu près tous, d'ailleurs, nous combatîmes sans succès cette écrasante et lâche hostilité du silence.

Et pourtant vers cet instant-là, surgissaient à foison des cerveaux de lumière. Alors votre génie se signifia d'une façon péremptoire.

Le Mercure de France, de Vallette, allait bientôt mener le nouveau combat avec cette élite d'esprits, St-Pol Roux, Léon Bloy, de Gourmont, Rachilde, Samain, de Régnier, Viélé Griffin, Stuart Merrill, Dujardin, Reynaud (sic), Charles-Henry Hirsch, Albert Saint-Paul, Hérold, et nos malheureux camarades Edouard Dubus, Julien Leclercq, Aurier, Jarry et tant d'autres chers disparus dans les dures tourmentes d'art et de misère qui ravagèrent cette époque dite héroïque.

Pardonnez-moi d'évoquer une période si cruelle de notre littérature, mais je crois que vous comme moi, vous gardez le pieux et orgueilleux souvenir d'avoir guerroyé ferme aux côtés de la plus valeureuse et nombreuse génération de grands Poètes que la France ait connue et que la Belgique ait vu éclore.

La jeune Belgique, en quelque sorte, signait déjà avec nous un pacte préliminaire d'esthétique et ce pacte portait les noms de Verhaeren, Maeterlinck, Rodenbach, Eckoud (sic), Valère Gille, Fernand Séverin, Mockel, Fontainas, Albert Giraud, Max Elskamp, Yvan Gilkin.

Les deux pays commençaient à s'entrepénétrer intellectuellement par un fraternel accord en beauté.

A ce propos, je n'oublierai jamais le séjour à Bruxelles où sous l'hospitalière sauvegarde de notre tout dévoué camarade Victor Groulard(2), nous vécûmes des
heures difficiles et mouvementées.

Vous aviez, alors, publié les premiers Reposoirs de la Procession et votre célébrité se répandait malgré votre exode en Brabant quand tout à coup éclata dans le Mercure de France le manifeste du fameux Harcoland(3).

Ce manifeste sous un pseudonyme mystificateur nous révélait l'idéoréalisme de St-Pol Roux le Magnifique, aussi nous l'avons magnifiquement fêté et sacré votre Harcoland que nous baptisâmes dans la mousse d'un fort copieux champagne, sous l'effigie et les vivantes espèces de certain garçon coiffeur, artiste capillaire rencontré tout à propos pour la cérémonie.

A l'écart de nos fréquents et pénibles soucis diurnes, notre faux Harcoland surgissait soudain devant nous comme investi des fantastiques splendeurs d'un Soleil de Minuit.

Combien, en votre for, vous deviez vous amuser de notre franc et naïf enthousiasme pour la spirituelle et méridionale galéjade que vous savouriez à l'ombre du mystère dans le pays des Zwanzes.

Au moyen d'un adroit stratagème envers la sourde et grande Presse et, de par les ordinaires sympathies qu'elle prodigue surtout aux voix du dehors, vous l'obligiez à commenter avec louanges un exposé de votre foi qu'au fond chacun de nous défendait, à sa manière, par ses propres oeuvres.

En effet, vers un pareil but nous suivions des pistes différentes sur cette grand'route de gloire et d'art où l'on chancelle souvent, trébuche parfois, parmi les fondrières, mais sans tomber, car il s'agit de durer. Tout est là, si l'on veut se hausser jusqu'au triomphe d'apothéose que vos amis jeunes et vieux vous offrent ce soir.

A ce sujet, je veux vous faire part d'une lettre exquise que m'écrivit notre grand Willette ces jours-ci.

Un croquis représente l'escalier du Paradis illuminé par les becs hexagrammatiques d'une étoile. En bas un écriteau : "Essuyez votre âme S.V.P." En haut un séraphin ailé présente, comme Sainte-Véronique, un linge où figure ma face labourée des trois poignards que portait en frontispice mon premier volume : "Nos plaies".

Saint Pierre, au seuil de la porte entrebâillée du Paradis, crie à l'ange annonciateur : "Ah ! c'est Roinard, eh bien ! dis-lui qu'il entre !"

Je demeure très fier de cet amical témoignage de notre vieux camarade d'autrefois, bien que je ne m'en sente guère digne, moi qui ne crois point à un au-delà célestement problématique; mais vous St-Pol Roux le Magnifique, lorsque le plus tard possible vous vous présenterez avec en main la "Dame à la Faulx", ce chef-d'oeuvre suprême, je vous vois très bien reçu par votre confrère Saint Pierre et à bras ouverts.

Ne jouissez-vous pas déjà d'un avant-goût du Ciel ?

Les grands poètes vous aiment et pour ne citer que ceux qui ne pratiquent point votre théorie, par exemple les nobles, Charles-Sébastien (sic) Lecomte, Victor-Emile Michelet, et tant d'autres qui vous admirent. Gustave Kahn lui non plus, bien qu'il s'accuse de mémoire défaillante, n'oubliera pourtant jamais que vous lui décernâtes l'enviable titre de "Libérateur du Verbe".

D'autre part, les Poètes récemment venus sous l'égide de mon pauvre Apollinaire ou à sa suite, et même qui, tapis dans quelques coins obscurs cherchent du nouveau avec la pertinacité et l'ardeur d'un louable désintéressement, ne vous revendiquent-ils pas comme un de leurs grands précurseurs à l'égal de Shakespeare, Hugo, Baudelaire, Gérard de Nerval, Poë, Mallarmé, Rimbaud, Jarry, Desbordes-Valmore, Sade et Germain Nouveau(4) ?

Vous atteignez donc, vivant cette joie ineffable : Etre certain de survivre à votre époque dans la mémoire des hommes qui vont faire l'avenir.

Aussi je vous le redis : Vous méritez la gloire autant sur la terre qu'au Paradis de Willette.

Et moi qui connais les deuils terrifiants que vous avez traversés, je veux ce soir célébrer dans mon humble coeur normand celui qui représente le plus, pour moi, la chantante somptuosité du Midi.

Oui, au nom de cette Normandie moderne qu'ont revigorée les souffles ardents de Charles-Théophile Féret, Julien Guillemard, Edmond Spalikowski, Madame Delarue-Mardrus et tant d'autres conscients du vrai sens de la haute poésie; au nom de ces descendants des Vikings, au nom des Normands, je vous salue de reposoirs en reposoirs dans la stoïque procession de vos souffrances et dans la majesté de votre oeuvre magnanime.

Paul-Napoléon ROINARD.
(1) Si Paul Roux fréquenta le "Chat Noir", il ne collabora pas, sous son nom en tous cas, aux livraisons de la revue.

(2) Roinard avait quitté la France pour se réfugier en Belgique, en 1894, alors que la répression contre les anarchistes connaissait un durcissement sans précédent. Saint-Pol-Roux s'y installa quelques mois plus tard. Ses prises de position politiques, exposées dans la Revue Blanche, notamment, ne furent sans doute pas pour rien dans cet exil de près de deux ans.

(3) En 1895, parut, chez Sauvaitre, un monodrame, Les personnages de l'individu, signé d'un énigmatique auteur américain, Richard-Daniel Harcoland. Avec l'aide d'un ami, Charles Gillet, Saint-Pol-Roux, sous le pseudonyme de Carolus Tigell, parvint à publier dans le Mercure de France de mars 1895, un exposé des théories du faux dramaturge. Cet exposé, dont le Magnifique avait pourtant déjà donné quelques aperçus dans plusieurs de ses articles, fit quelque bruit dans la presse, prouvant que "nul n'est prophète en son pays".

(4) Roinard reprend ici quelques-uns des noms apparaissant dans la liste des écrivains "surréalistes dans...", dressée par Breton en son Manifeste de 1924.

vendredi 6 juillet 2007

De ma Bibliothèque (3) : "La Mort du Rêve", de Paul-Napoléon Roinard

Ma collection d'ouvrages de Paul-Napoléon Roinard (1856-1930) s'agrandit avec cette Mort du Rêve (Mercure de France, 1902), cueillie ce matin dans ma boîte aux lettres, et achetée à l'excellent et indispensable Bruno Leclercq de la librairie "La Ligne et le Lien".

Se souvient-on encore de cet étrange et hautain poète, de ce "viking normand" dont l'abondante moustache n'était pas sans rappeler la tout aussi truculente moustache de son compatriote Flaubert ? Il avait débuté, sans ressources financières, ses parents, pourtant bourgeois aisés, désapprouvant son ambition littéraire, et la misère fut la compagne fidèle de son existence. Ce qui ne l'empêcha pas, en 1886, d'éditer un premier recueil de vers, Nos Plaies, à compte d'auteur, avec le concours de la "Coopération typographique de Paris". Son engagement, sa révolte, son socialisme anarchiste y trouvent un premier lieu d'expression au milieu de poèmes qui relatent sa vie de bohème. C'est dans ce recueil qu'on trouve "L'absinthe-grenadine", bellement rééditée, cette année, par Fornax :

L'absinthe grenadine
Prend des airs de gredine
Et son ton provocant
De chair poudrerizée
Me la font voir grisée
Et dansant le cancan.
Je l'étreins et, dans un baiser, je la sirote.
Un peuple de fourmis par la tête me trotte
Et l'oeil entrebâillé
Je me vois habillé
D'un carrick émeraude et d'un chapeau carotte.
Ah! la gueuse, depuis le temps que je m'y frotte,
Déteint sur moi soudain
Et, mis comme un gandin,
Je vais me voir sans cesse, obsédante marotte,
Ce carrick émeraude et ce chapeau carotte.

A cette époque, il se sent encore peu d'affinités avec les décadents et les symbolistes; mais, très vite, on le voit fréquenter les cénacles et les cafés où se regroupe la jeunesse poétique. Paul Pourot se souvient de ces réunions, dont Roinard fut, après quelque aubaine tintinabulante, parfois l'initiateur :

"Il prit l'habitude d'inviter, un soir par semaine, des camarades, qui à dîner, qui à boire de bonnes tasses de café, - histoire de passer des heures à bavarder de choses littéraires. Autour de sa table modeste se rencontrèrent quelquefois : Charles Morice, Rémy (sic) de Gourmont, Saint-Pol Roux (sic), Moréas, Edmond Teulet, Gabriel Randon, Eugène Lemercier, Edmond Girard, Giraud, Meunier, etc.

Avec eux et bien d'autres encore, il fréquenta dans tous les cénacles. On le vit assidu au Café Procope, rue de l'Ancienne-Comédie, près de Verlaine et d'Emmanuel Signoret, ainsi qu'aux soirées de La Plume, à la Brasserie du Soleil-d'Or, place Saint-Michel, coudoyant Emile Goudeau, Jean Rameau, Yvanhoë Rambosson, Edouard Dubus, Albert Tinchant, Julien Leclercq... Il les suivit à Montmartre, au Chat-Noir et aux Quat'z Arts..." (La Guiterne, n°9, juillet 1933, p.2)

En décembre 1891, il fit représenter sa traduction du Cantique des Cantiques, par le Théâtre d'Art de Paul Fort, tentative de spectacle total durant lequel on diffusa différents parfums dans la salle et qui fut accueilli par un sarcasme quasi-général. Saint-Pol-Roux qui y assistait s'insurgea violemment (n'avait-il pas développé, quelques années auparavant, une théorie des 5 sens ?) contre les spectateurs bruyants, menaçant notamment de choir sur la tête de Sarcey et prenant à parti le peintre Ibels qui avait sifflé la représentation. Roinard n'en fut pas pour autant découragé. Il fonda et dirigea, avec Remy de Gourmont, les Essais d'art libre, belle "petite revue" à laquelle le Magnifique collabora en 1894, puis organisa l'exposition des Portraits du prochain siècle. Il travaille en même temps à un drame, Les Miroirs, qui ne sera pas joué et qui ne sera édité qu'en 1908 aux Editions de la Phalange.


Ce fut le grand oeuvre de Roinard. Il tenta d'organiser en 1897 des représentations privées, sur souscriptions; Saint-Pol-Roux s'inscrivit parmi les premiers... mais, malgré les soutiens nombreux, le bénévolat des comédiens, Les Miroirs ne purent réfléchir hors du livre. Dans les annexes jointes à sa pièce, l'auteur rendait, par ailleurs, hommage au Magnifique, dont La Dame à la Faulx connaissait la même infortune :

"Oh! c'est que nous avons l'exemple d'une très belle oeuvre de Saint-Pol Roux : La Dame à la Faulx !...

Ce drame ne reste-t-il pas depuis 1899 le grand refusé des théâtres, à cause de ses complications de machineries et de figurations... "Hélas !" clame-t-on, "les plus beaux théâtres du monde n'oseraient de telles aventures si onéreuses, qu'en se réfugiant derrière des pièces assez niaises pour attirer le dénommé gros public"...

Pauvre public! ils croient donc que tu ne sortiras jamais de tes ignorances ?... Qu'ils t'essaient, au moins !... L'Opéra fait bien maison pleine avec Le Crépuscule des Dieux.

Enfin, pensais-je, supposons que je sois plus heureux que mon vieux camarade Saint-Pol Roux..."

Mais Roinard ne fut pas mal aimé de ses contemporains poètes. Il fut l'ami d'Apollinaire qui lui dédia "Le Brasier", et avec qui il écrivit une étude sur La Poésie symboliste (Trois entretiens sur les temps héroïques); les théâtres d'avant-garde s'intéressèrent à son oeuvre; et Henri-Martin Barzun, inventeur du "Dramatisme", put le reconnaître comme un initiateur.

Il faut dire que Les Miroirs ou que La Mort du Rêve méritent mieux que l'oubli, non seulement parce qu'ils témoignent d'une époque et d'un mouvement, symbolistes, mais parce qu'ils engagent aussi l'avenir immédiat et les tentatives qui conduiront au surréalisme. La Mort du Rêve est un beau recueil, dirai-je, polyphonique où le dramatique ne cesse de se fondre dans le poétique. Tous les poèmes publiés çà et là entre 1886 et 1902, par l'auteur, y sont collectés, avec certains repris de Nos Plaies. L'un d'entre eux, daté de 1902, est dédié à Saint-Pol-Roux et à Madame; rien mieux que cette adresse à son "vieux camarade" ne saurait exprimer ce qui leur fut, contre les acharnements du sort, commun :

COURAGE

Adieu, Poète ! adieu vat !
La mer est vieille autant que l'au-delà,
Et malgré cela,
Malgré les rides dont le temps la sillonna,
Dont la tempête la zébra,
La mer est belle, car le vaste éclat
De son sein toujours offre et toujours offrira
Trop de fraîcheurs et d'espaces
Impollués aux toujours neuves audaces !
Ses lèvres humides se tendent jamais lasses !
Hardi ! Poète ! adieu ! vat !
Sillonne, herse-la, puis ensemence-la !

Le triangle de la voile en le vent se joue
Sur l'ove de la coque ainsi qu'un tranchant
D'aile et comme un champ
De harpe ! vat ! Poète, enfle ta voile et ton chant !
Le triangle est Parfait, sa pointe est une proue,
L'ove est Parfait, sa coque a l'air d'un double toit !
Vat ! Poète, adieu vat ! sois fier, sois sûr de toi !
Un brave sombre ! un lâche dérive ou s'échoue !
Sois fier ! sois sûr ! sois grand de toi !
Plante à la barre ta Force et sculpte à la proue
Ta Foi !

Va sur la mer dont se meurt la plaine étoilée
D'écailles vives, comme un soir qui fleurirait,
Sur la mer dont le tremblant horizon, d'un trait
Se joint au ciel, s'y noie et disparaît
Tel qu'un faon dans le fourré d'une forêt.
- Oh ! trouver la forêt toujours pure et voilée
Dont la solitude se parerait
Du poignant et magique attrait
D'effacer sur les pas toutes traces d'allée ! -
Va sur la mer comme au fond de cette forêt
Où, parmi les feuilles, perlerait,
Comme agrafée,
Une volée
De diamants dont l'idéale voix ailée
Redirait l'âme d'une fée auréolée
D'amour, d'une fée
Qui guiderait ta marche en la nuit sans allée.
Gloire à celui qui part et s'en revient
Avec le feu du ciel dans son coeur pour soutien !
Hardi, Poète ! vat ! sois ton propre phare, ose
T'édifier un socle avec ce double rien
Grandiose :
Faire beau ! Faire bien !

Va, crie ou chante ton âme en la tempête !
Va, de la flamme aux yeux, et du délire en tête !
Va ! Pour toi l'Azur s'abaisse jusqu'ici-bas !
Tes Yeux profonds, ta Voix vibrante, tes Bras
Ailés vont jusqu'aux cieux qui se font plus bas
Pour te hausser ! Va, Poète !
Fauche ton rêve et gerbe dans tes bras
Les doux rayons d'astres à fleurs d'or et de givre !
Nourris-toi du pain rare ! A l'âme qui s'enivre
Qu'importe un ventre creux !... Hardi ! le But n'est pas
De vivre, il est de survivre !...
Va, vers toi les cieux s'abaissent jusqu'Ici-bas !

Va, Poète, l'Azur que toujours tu rêvas
Pur, se désobscurcit de ses corbeaux; là-bas
Dans l'aube, point la colombe qui délivre !
Tends vers elle, comme un nid, les doigts si las
De tes mains frêles ! Va, Poète, il faut survivre,
Etreins en elle tout l'infini dans tes bras :
Les corbeaux sont partis, tu peux rouvrir le Livre...