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samedi 20 juin 2009

Le Coin des Conteurs : "L'Amour tragique" de Camille Mauclair (Calmann-Lévy, Paris; 1908), par Eric Vauthier

LES FEERIES INTERIEURES fêtent (avec deux jours de retard) leur deuxième anniversaire. Mais plutôt que de nous attarder à jeter de rétrospectives et autosatisfaites oeillades au passé - ce qui ne nous aurait pas déplu et que nous avons d'ailleurs déjà fait -, ouvrons une nouvelle rubrique, promise à un bel avenir. Voici donc "LE COIN DES CONTEURS", animé par l'excellent docteur ès-lettres Eric Vauthier, que les assidus lecteurs du blog connaissent et avec qui les autres peuvent faire un début de connaissance ici et . J'aime que ces pages deviennent avec le temps de plus en plus, de mieux en mieux, collaboratives et collectives. Eric Poindron, Stéphane Beau, Bernard Barral intervinrent - ponctuellement, il est vrai. "LE COIN DES CONTEURS" sera plus régulièrement fréquenté, trimestriellement sans doute. Mais qu'est-ce donc que "LE COIN DES CONTEURS" ? Ce que c'est : la fine présentation, par Eric Vauthier, d'un recueil de contes ou de nouvelles, issu des flancs cérébraux d'un contemporain de Saint-Pol-Roux, suivie d'un extrait dudit recueil. Le hasard a voulu que ce soit un des plus proches et des plus fidèles amis du Magnifique, qui inaugurât cette rubrique nouvelle. Je m'efface donc et souhaite aux visiteurs venus m'aider à souffler cette deuxième bougie, un agréable billet en compagnie d'Eric Vauthier & Camille Mauclair.
***
A propos de L'Amour tragique de Camille Mauclair
Des conteurs de quelque importance du tournant du XXe siècle, Camille Mauclair (1872-1945) figure sans doute, aujourd’hui, parmi les plus méconnus. Tandis que Jean Lorrain, Remy de Gourmont et plus encore Marcel Schwob, régulièrement réédités, ont enfin accédé à une pleine reconnaissance en tant que nouvellistes, il en est malheureusement autrement de celui qui demeure avant tout comme l’auteur du Soleil des morts. Une injustice que Simoneta Valenti, dans son importante monographie, Camille Mauclair, homme de lettres fin-de-siècle (1), n’a su qu’imparfaitement réparer. Si l’universitaire reconnaît effectivement que c’est surtout dans ses fictions brèves que notre écrivain « révèle au mieux son habilité [sic] de narrateur (2) », on peut regretter qu’elle ne propose pas une étude spécifique des différents recueils de nouvelles de l’écrivain, indépendamment de celle des romans. Or, pour un lecteur assidu d’Edgar Poe tel que Camille Mauclair, qui lui consacra d’ailleurs un très bel ouvrage (3), le choix du récit court pour une part non négligeable de son œuvre fictionnelle (4) prend une valeur toute particulière. Et ce n’est certes pas un hasard s’il ancre clairement son premier livre de nouvelles, Les Clefs d’Or (1897), sous le signe du grand écrivain américain en inscrivant en exergue une citation extraite de « Bérénice » (5). Selon Mauclair, il ne fait aucun doute en effet que l’auteur des Histoires extraordinaires est, ainsi qu’il l’écrit en 1924 à André Fage, « le maître incomparable du conte (6) ». Un maître dont il convient bien sûr de suivre l’enseignement.

Cependant, rien apparemment de plus éloigné de l’univers de Poe que l’inspiration qui préside à un recueil plus tardif comme L’Amour tragique (7), si ce n’est peut-être un conte au titre et à l’atmosphère très baudelairienne intitulé « L’Amateur d’émotions (8) ». La dimension surnaturelle qui prévalait en des ouvrages tels que Les Clés d’Or ou Les Danaïdes tendrait plutôt ici à laisser place au réel le plus ordinaire. De fait, c’est essentiellement à la lecture de récits psychologiques à dominante sentimentale que semble nous convier le nouvelliste, des histoires d’amour vues sous l’angle de la souffrance et du sacrifice. Dans sa préface, Camille Mauclair expose clairement le sujet de son livre : mettre en scène « un [seul] héros abstrait qui s’appelle tantôt l’amour et tantôt la mort, tantôt le chagrin et tantôt la joie, et dont tous ces noms ne sont que les pseudonymes », et ce à travers la peinture d’« une série d’êtres violents ou résignés dont chacun a sa façon d’être conduit à la haine par l’amour, ou de se faire haïr pour avoir voulu aimer (9). »

Ces histoires de couples et d’adultères, qui pourraient n’être que d’énièmes vignettes sentimentales, se révèlent en fait, sous la plume sensible et pénétrante de Mauclair, autant de « drame[s] d’âmes (10) » aussi mystérieux et insondables que le sentiment amoureux. Le propos s’élève alors bien au-dessus de la simple étude psychologique, pour atteindre à une vision proprement Idéaliste héritée du Symbolisme. On en verra une preuve des plus convaincantes avec une nouvelle comme « L’Adieu nocturne (11) », sans doute une des meilleures réussites du recueil. On y découvre Ellen Méreuse, une célèbre cantatrice, interpréter sur la terrasse de sa villa, pour un petit cercle d’amis intimes, le Tristan et Iseult de Wagner. Mais à la surprise de tous, soudain émerge du fond de la nuit un autre piano, une autre voix, masculine celle-ci, qui vient répondre à la colère d’Iseult. Ce « chant […] surnaturel et terrible », qui semble surgir de la nature environnante, « parvenant dans l’épaisseur des feuillages comme si l’ombre elle-même se fût fait vivante (12) », est celui du compositeur Maxime Hersent, un ancien amant de la chanteuse, qui vient ainsi communier une dernière fois avec l’âme de la femme qui l’a jadis cruellement abandonné.

En quelques pages, le conteur réussit non seulement à installer une atmosphère d’étrangeté et de mystère proche du fantastique, mais surtout il rend parfaitement sensible le tragique de la scène. En cela, la référence au poème musical de Wagner dépasse largement l'ordinaire artifice d’esthète symboliste : la musique ici, à la fois exécutée et théâtralisée par les deux principaux interprètes, confère au contraire au récit sa pleine dimension dramatique (13). Sous les yeux du lecteur, tout comme face aux amis de la chanteuse, ces « rêveurs frémissants (14) », se joue une « scène sublime » –, le dialogue de deux âmes déchirées qui, en mêlant leurs deux voix, parviennent à atteindre à ce « degré où la beauté, l’amour et la douleur ne sont plus qu’un même ange (15) » – puis finissent par se perdre à jamais. Ce qui aurait pu n’être qu’un récit désincarné, devient grâce à la musique, que doublent les grondements menaçants d’un orage, une aventure à la fois spirituelle et sensuelle qui, telle une joute amoureuse, « s’achèv[e] dans un spasme », laissant la chanteuse complètement défaite, « les cheveux épars, le visage convulsé, épuisée (16) ».

Cette union des puissances de l’esprit et de celles des sens, on peut en voir une autre parfaite illustration dans « Le Poison des Pierreries (17) », long récit qui figure au centre du recueil. Si ce conte encore très marqué par l’esthétique décadente tranche avec ceux qui l’entourent, que ce soit par son étendue qui en fait presque un petit roman, ou par son cadre exotique et intemporel qui semble inspiré à la fois de l’Orient des Mille et une Nuits et de celui du Vatheck de Beckford, il en rejoint et prolonge néanmoins le propos. Ce qui se joue dans cette histoire dans laquelle une princesse initiée à la sorcellerie, Allilat, brise par ses charmes et ses maléfices l’amitié qui jusque-là unissait étroitement deux frères-princes, le guerrier Cimmérion et l’esthète Sparyanthis, c’est une fois encore la tragique aspiration à une forme d’Idéal, où se joignent étroitement l’amour, la haine et les savoirs occultes. Ainsi voit-on le jeune Sparyanthis, cet être épris de rêve, de beauté, de volupté et de magie, convoiter son étrange belle-sœur qui, en s’invitant dans ses songes érotiques, a su éveiller en lui « le vertige de l’absolu (18) » qui excède de loin le banal désir de possession charnelle, et qui le poussera d’abord à l’adultère puis à l’acceptation du meurtre de son frère.

Les fidèles lecteurs du Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux savent la sincère et fidèle amitié qui unissait Mauclair au Magnifique (19). Même si le conteur dans cet Amour tragique s’écarte déjà sensiblement des flamboiements du Symbolisme, il convient de voir dans ce recueil tardif une réussite indéniable dans l’art d’approcher en poète, mais par la prose, les splendeurs toujours inatteignables de l’Idéal.
(1) Simonetta Valenti, Camille Mauclair, homme de lettres fin-de-siècle. Critique littéraire, œuvre narrative, création poétique et théâtrale, Milano, Vita e Pensiero, Università, 2003.

(2) Ibid., p. 6.
(3) Voir Camille Mauclair, Le Génie d’Edgar Poe, Paris, Albin Michel, 1925.
(4) On doit à Camille Mauclair huit livres de contes – Les Clefs d’Or, 1897 ; Les Danaîdes, 1903 ; Le Poison des Pierreries, 1903 ; Le Mystère du visage, 1906 ; Âmes bretonnes, 1907 ; L’Amour tragique, 1908 ; Les Passionnés, 1911 ; Au pays des blondes, 1924 – pour seulement sept romans.
(5) On peut ainsi lire en page de titre ces lignes : « Les réalités du monde m’affectaient comme des visions, et seulement comme des visions, pendant que les idées folles du pays des songes devenaient, non seulement la pâture de mon existence quotidienne, mais positivement cette unique et entière existence elle-même. » (Camille Mauclair, Les Clefs d’Or, Paris, Paul Ollendorff, 1897, n. p.)
(6) Cité dans André Fage (sous la direction de), Anthologie des Conteurs d’aujourd’hui, textes choisis accompagnés de notices bio-bibliographiques par André Fage, Paris, Librairie Delagrave, collection « Pallias », 1924, p. 316.
(7) Camille Mauclair, L’Amour tragique, Paris, Calmann-Lévy, 1908.
(8) Camille Mauclair, « L’Amateur d’émotions », ibid., p. 171-180. Comment ne pas voir un hommage à la fois à Poe et à Baudelaire à travers ce personnage qui avoue au
narrateur : « j’adore la rue, j’y espère toujours quelque chose. Et puis je suis maniaque d’observations » ? (Ibid., p. 173.)
(9) Camille Mauclair, « Préface », ibid., p. II.
(10) Camille Mauclair, « Le Cœur illogique », ibid., p. 229.
(11) Camille Mauclair, « L’Adieu nocturne », L’Amour tragique, op. cit., p. 233-240.
(12) Ibid., p. 236.
(13) On ne saurait mettre en doute en effet la profonde sensibilité musicale de Mauclair, ni sa réelle admiration pour l’œuvre de Richard Wagner, comme peuvent en témoigner les différentes études et réflexions rassemblées dans : La Religion de la Musique, 19009 ; édition définitive : Paris, Librairie Fischbacher, 1928, 350 p. Dans sa préface, l’auteur se définit lui-même comme « un auditeur passionné », un poète pour qui « la musique est une passion ». (Camille Mauclair, « Préface », ibid., p. III.)
(14) Camille Mauclair, « L’Adieu nocturne », op. cit., p. 236.
(15) Ibid., p. 239.
(16) Ibid., p. 240.
(17) Camille Mauclair, « Le Poison des pierreries », ibid., p. 97-170. Ce conte fit d’abord l’objet, en 1903, d’une publication indépendante, sous forme d’un livre luxueusement illustré par Georges Rochegrosse.
(18) Ibid., p. 131.
(19) Cf. Mikaël Lugan (éd.), Les Reposoirs de la Procession (Deuxième série) et la critique, Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux, n° 3, 2009, p. IX-XII & LVIII.

Portrait de Camille Mauclair,
par Lucien Lévy-Dhurmer
***

L'ADIEU NOCTURNE

(p. 233-240)

par Camille MAUCLAIR

Sur la terrasse de la villa, par les bougies, l’étincellement de l’argenterie, des broderies et des cristaux ; la table était une grande floraison de lumière jaillie et perdue au sein des feuillées ténébreuses. Le ciel pâle et presque indiscernable, après cette chaleureuse journée et cet ardent crépuscule, recélait un orage dont les rumeurs lointaines tressaillaient au fond de l’horizon avec une douloureuse beauté. Au delà de la balustrade, on distinguait vaguement l’amoncellement des bois qui descendaient jusqu’à la Seine, et une lueur à l’Est, immense et morne, évoquait Paris étendu derrière les collines. L’odeur et la saveur de la nuit pénétraient les âmes, et les convives ne parlaient presque plus.

Ils étaient là quelques-uns, écrivains ou artistes, groupés autour de la brune Ellen Méreuse, la cantatrice aux yeux tragiques qui venait de triompher une fois de plus, la veille, à l’Opéra, et dont l’étrange génie avivait leur goût de mélomanes. A demi renversée dans un fauteuil, Ellen, nue en des satins clairs, était admirable ; en silence ils la regardaient avec ferveur, sans troubler la songerie amère que révélait le pli de ses lèvres. L’oppression de l’atmosphère électrique était profonde, et avec l’or des vins dans les coupes fragiles, un peu de rêve, dédaigné, miroitait. La solennité de l’obscurité était si poignante, que nul des convives n’avait pensé à la profaner par des anecdotes ou des ironies : tous étaient rendus à la beauté, à eux-mêmes, par le spectacle de cette femme scintillante dans le mystère de la nature et de la nuit. L’un d’eux venait de dire quelques poèmes mélancoliques et subtils dont l’impression planait encore, lorsque Ellen Méreuse se redressa :

– Je veux chanter, dit-elle.

Certains protestèrent discrètement :

– Vous allez vous fatiguer, chère amie. Vous êtes surmenée. II était bien convenu que nous ne serions ici, ce soir, que pour vous seule, et non pour votre voix...

Elle sourit :

– Je sais, oui, mais je veux... Je sens qu’il faut... Bussère, accompagnez-moi Tristan. Je resterai ici, devant l’ombre, pour chanter...

Le jeune homme se dirigea vers la baie du hall qui s'ouvrait de plain-pied sur la terrasse. Les autres se reculèrent, laissant libre la cantatrice, statue de clarté aux yeux sombres, tournée vers les ténèbres, près de la balustrade qui dominait le paysage invisible. On entendit l'ardent et furieux prélude du piano, ou haletait la rumeur marine : Isolde jeta son cri de colère souveraine :

Qui me fait cette injure? Brangaine, est-ce toi?…

Et le magnétisme du chef-d’œuvre, s’accordant à celui de l’orage lointain, étreignit les cœurs, tandis qu'Ellen Méreuse s’abandonnait aux vertiges de la sauvage et grandiose harmonie. Oubliant tout, elle se mit à marcher sur la terrasse comme sur le pont du navire de Cornouailles, et le groupe des rêveurs frémissants regardait errer cette grande forme marbrée de tremblants reflets sur laquelle, selon les hasards et les sursauts de la marche, les bougeoirs jetaient des alternatives de ténèbres et d’or.

C’était à Tristan de parler et, après une pause, Bussère allait en transposer le récit, lorsqu'on entendit au loin, distinctement, la sonorité d’un autre piano qui préludait.

Tous frissonnèrent. C’était comme une réponse. Le son venait de quelque autre villa située dans les bois descendant jusqu’au fleuve. Les accords très nettement apportés par l'atmosphère surchargée d’effluves prononcèrent les premières notes qui soulignent les paroles de Tristan. Puis une voix d’homme chanta – et ce chant, parvenant dans l’épaisseur des feuillages comme si l’ombre elle-même se fut fait vivante, parut surnaturel et terrible. Tous les convives regardèrent devant eux dans l’opaque noirceur, puis reportèrent leurs yeux sur Ellen Méreuse. Elle s’était avancée jusqu’au balcon de pierre, et, les deux mains crispées, le buste penché, au moment où commence l’immortel dialogue, elle jeta au gouffre nocturne la réponse. Le duo extraordinaire commença entre Isolde et son invisible amant.

Un vent frais s’éleva tout à coup, si brusque qu'il souffla plusieurs bougies: d’autres se mouraient déjà, on n’y vit presque plus. Ellen, dans le bouleversement de ses draperies, sembla une reine farouche révoltée contre elle-même et sentant gronder en son âme le noroit qui pleurait sur la mer. Tristan, au fond de la nuit, parlait : le philtre versé les conviait à mourir, mais subitement c’était l’amour, plus effrayant, plus total que le néant, qui les enveloppait de sa vague où ils s’effondrèrent avec un grand cri !

Les amis d’Ellen, immobiles, glacés par l’émotion nerveuse, songeaient muettement. L’interprète inconnu était un maitre. Il ne chantait pas comme un professionnel, mais comme un compositeur doué d’une voix. Qui pouvait-il être ? Ils cherchaient à reconnaitre le timbre, ou a présumer, d’après la direction, l’artiste habitant dans les villas d’alentour. Mais peut-être n’était-il que de passage, pour ce seul soir où le caprice de leur amie, consentant à son audacieuse invite, lui donnait la réplique au delà des ombres. Soudain, comme elle venait de chanter à se briser la poitrine et se tournait vers eux, livide de sa fiévreuse frénésie, profitant d’une pause, plusieurs osèrent parler :

– Arrêtez-vous, amie, vous vous tuez. Cette belle fantaisie doit finir...

Elle les considérait, roidie, transfigurée. Avec un rire aigu elle répliqua :

– Mais non, je le suivrai tant qu’il voudra ! Il chante et s’accompagne admirablement, cet inconnu. Et puis cette aventure bizarre et belle me plait...

Le piano continuait au loin. Elle saisit le bras de Bussère et, penchée, dit très bas :

– Ils ne savent pas, mais à vous je puis dire... Vous ne reconnaissez donc pas cette voix, vous ne comprenez donc pas que c’est lui qui chante... lui, Maxime... Nul chanteur au monde ne serait un tel Tristan... Et je sais bien qu’il m’a reconnue, lui, qu’il me sait là...

Bussière recula, pensif, troublé. Des souvenirs en lui revécurent. Maxime Hersent, le grand musicien, avait été l’amant d’Ellen Méreuse. Quatre ans auparavant, ils s’étaient séparés. Ellen avait été cruelle : très jalouse, révoltée par une trahison passagère, elle avait rompu silencieusement, laissant une lettre brève et méprisante, sourde aux supplications d’Hersent. Jamais ils ne s’étaient revus, jamais elle n’avait aimé depuis, mais l’orgueil avait prévalu : l’infidèle repentant n’avait même pas eu la consolation déchirante d’un adieu. Bussère se rappelait maintenant les intonations spéciales de cette voix dont Hersent joignait le prestige à son génie de pianiste. Ellen l’avait tout de suite reconnue. Le hasard, ce soir, remettait en présence non leurs corps mais leurs âmes : elles se réconciliaient dans la beauté, la nuit les purifiait des anciennes rancunes...

Et la scène sublime ainsi continua. Les deux voix éperdument atteignirent au degré où la beauté, l’amour et la douleur ne sont plus qu’un même ange. Stupéfaits, les amis d’Ellen Méreuse la croyaient séduite par l’aventure romanesque, emportée par la passion du wagnérisme, énervée et exaltée par l’oppressante nuit. Mais elle ne soupçonnait plus leur présence, et seul Bussère savait la vraie raison de cette délirante volupté qui la jetait vers l’insondable néant de la forêt. Dans la splendeur de la passion, elle communiait avec Hersent, elle lui criait désespérément l’adieu qu’il avait mendié vainement jadis, au delà du temps, de l’espace et de leur vie mortelle.

Tous deux en vinrent enfin à l’inoubliable question : « Tristan, faut-il vivre ? » Sanglotée par Ellen, elle s’acheva dans un spasme, et ce fut un grondement de tonnerre qui répondit. L’orage s’était brusquement rapproché, les lumières moururent toutes, on s’empressa, dans la crainte de l’averse imminente, parmi le désordre des ténèbres et de minuit.

Comme tous, vibrants, courbés sous la compréhension d’une puissance insolite, rentraient dans le hall sans oser parler de l’artiste inconnu, ni féliciter ou blâmer leur amie, Ellen Méreuse, les cheveux épars, le visage convulsé, leur apparut, épuisée, farouche, avec sa tête baissée et ses bras minces et blancs qui tremblaient étendus et elle leur dit, d’une voix rauque et basse :

– Plus rien... ne parlez plus maintenant... Je ne puis plus, je ne sais plus... Allez-vous-en...

***

Nota : Les contributions d'Eric Vauthier seront recueillies dans les prochaines livraisons du Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux.

lundi 21 janvier 2008

Une campagne odéonienne en 1892 : souvenirs et documents retrouvés

En fouinant un peu dans mes archives, je retrouve un article de Camille Mauclair, paru dans la Dépêche de Toulouse du samedi 25 avril 1914, et intitulé "Souvenirs de Théâtres Jeunes"(1), où je lis ceci :
"L'annonce de la candidature de Paul Fort, après celle de Lugné-Poe, à la direction de ce lamentable et magnifique Odéon, m'a rappelé quelques souvenirs de jeunesse. Je n'ai ni l'âge ni l'envie d'écrire mes mémoires, mais enfin ceci m'a tout de même reporté à vingt-deux ans de distance : et j'ai évoqué certains soirs où nous nous trouvions réunis, ardents et belliqueux, trois camarades et moi, autour d'une table de café où nous rédigions une belle lettre au ministre de l'instruction publique. Les trois camarades étaient le poète Saint-Pol-Roux, le peintre Rochegrosse et le musicien Gustave Charpentier. Nous avions appris la démission de deux vagues directeurs de l'Odéon, Marck et Desbeaux (sic), qui ont laissé peu de traces dans l'histoire : ou plutôt peut-être bien que l'un d'eux était mort et que l'autre, par là même, devait s'en aller. On discourait déjà dans ce temps reculé sur "la crise odéonienne" : et alors nous avions conçu le magnifique projet de sauver l'Odéon ! Nous voulions y jouer, naturellement, les "jeunes" les plus injouables, y faire des merveilles de mise en scène, avec faste et volupté, étonner l'univers. Charpentier se chargeait des masses orchestrales, Rochegrosse des décors et costumes, Saint-Pol-Roux des matinées poétiques où l'on déclamerait des milliers de vers polymorphes et symbolistes. Moi, je devais être directeur de la scène et lecteur. Nous fîmes au ministre un lyrique exposé : il ne daigna pas nous répondre. J'ai oublié le nom de ce tyran, qui nomma je ne sais plus qui. Peu après, nous nous aperçûmes que nous avions absolument négligé à parler de la question d'argent et d'administration. Nous n'avions pour ces détails qu'un idéal mépris ! Notre direction eût été quelque chose de bien curieux ! Quinze jours plus tard, nous n'y pensions plus."


Bien que la mémoire trahisse Mauclair sur l'identité du démissionnaire et de ses successeurs, l'épisode odéonien qu'il relate brièvement eut bien lieu et mérite, tant il est significatif de la croisade idéoréaliste, d'inaugurer cette nouvelle rubrique des "Petits et hauts faits du Magnifique".

C'est le 14 mars 1892 que Saint-Pol-Roux décida de briguer le poste de directeur de l'Odéon, laissé brusquement vacant par Porel. Il avait appris la démission de ce dernier une huitaine de jours auparavant et avait rapidement mûri "un projet énorme et téméraire" dont il s'était, le 14 au matin, entrouvert à Vallette, comptant sur le soutien du Mercure au moment opportun. L'après-midi, il se retrouvait au café, avec Mauclair, Charpentier et Rochegrosse, pour rédiger sa lettre de candidature, postée le soir même à la presse. Elle fut d'abord relayée par Georges Boyer, dans son "Courrier des Théâtres" du Figaro (mardi 15 mars 1892, p.3), puis reproduite intégralement, le lendemain, par Jules Huret, dans l'Echo de Paris; on pouvait y lire :
"Les raisons essentielles de l'Odéon étant d'être jeune et de combattre, je me porte candidat à la direction de ce théâtre, avec, pour assesseurs, le musicien Gustave Charpentier, prix de Rome, et le peintre Georges Rochegrosse, chevalier de la Légion d'honneur."
Saint-Pol-Roux y citait ensuite les membres d'un "jury-conseil" éclectique, habilité à trancher "les causes difficiles", composé essentiellement de jeunes et de leurs maîtres : Rodin, Laurent Tailhade, J.-A. Rosny, Remy de Gourmont, Mirbeau, Henry Bauër, Claude Monet, Jean Jullien, Mallarmé, Puvis de Chavannes, Camille de Sainte-Croix, Joseph Caraguel, Emile Bergerat, Léon Hennique, J.-K. Huysmans, Georges de Porto-Riche, etc. Comité idéal dont on aurait aimé qu'il vît le jour. Pourtant, les protagonistes ne chomèrent pas. Mauclair écrivit à Mallarmé, le 15 :
"Nous l'avons fait par désir de soulever un mouvement d'opinion, d'affirmer les droits des jeunes que l'on maltraite par trop en comptant sur leur réserve. [...] Jouer Florise, Tête d'Or, Maeterlinck, Ibsen et les jeunes, voilà les premières pièces. [...] Vous savez si Rochegrosse vous aime : je puis vous dire que Saint-Pol-Roux, que je connais profondément pour un haut esprit, Charpentier et moi nous ne le cédons en rien."
L'amène maître de la rue de Rome n'eut pas besoin de se faire prier et confia, à réception, son enthousiasme au jeune Camille :
"Ah ! si j'avais vingt ans de moins ! De mon temps on a eu peur, hélas ! On n'a pas osé ! Osez, vous, les jeunes d'aujourd'hui ! Que Saint-Pol ne songe pas à l'impossible et croie la chose déjà faite. Courage ! Marchez, marchez donc !"
De son côté, Saint-Pol-Roux écrivait à Octave Mirbeau une épistole magnifique afin d'obtenir de lui quelques lignes appuyant la campagne odéonienne. Deux jours plus tard, le 17, alors que la lettre de candidature parvenait au Ministère, il remerciait l'auteur du Calvaire de son soutien; ce dernier, qui, un an auparavant, avait fait le succès de La Princesse Maleine, avait probablement promis l'article espéré. Puis, en plus de ceux de Mallarmé et Mirbeau, nos hussards du symbolisme reçurent les soutiens de Séverine, Camille de Sainte-Croix, Maeterlinck, Hervieu, Lorrain, etc. Le mouvement s'amplifiait et ne passa pas inaperçu de la critique "officielle"; aussi, l'un de ses représentants, Jules Lemaître, s'amusant à parodier les "candidatures odéoniennes", en première page du Figaro (vendredi 18 mars 1892), donna-t-il le coup de pied de l'âne au Magnificisme :
"Monsieur le Ministre,

Permettez-moi de vous révéler la partie la plus accessible de mon programme.
L'Odéon prendra le nom de "Théâtre Mystique".
Des drames qui y seront représentés la réalité sera rigoureusement exclue, comme chose fétide et dépourvue de toute espèce d'intérêt.
Seront seules admises les oeuvres qui paraîtront inspirées d'un état de conscience historiquement antérieur au douzième siècle, époque à laquelle on peut fixer le commencement de notre corruption intellectuelle.
Aux personnages ordinaires des basses atellanes contemporaines, au Bourgeois, à l'Ingénue et à la Courtisane seront substitués l'Amant, l'Amante, Dieu, le Diable et le Cygne.
La prose courante sera proscrite.
Les vers également.
Les pièces seront lues et reçues par un comité composé de MM. Auguste Rodin, Odilon Redon, Antoine de la Rochefoucauld,
Saint-Ernest-Durand-le-Superbe, Pitou le Splendide et Gibou le Fastueux.
Je me résume :
Tout pour l'Idée - Tout par l'Idée.
Est-ce clair ?
Le service de M. Henry Fouquier sera supprimé."
Fut-ce pour avorter une campagne qui commençait à attirer l'attention sur la jeunesse artistique et révolutionnaire que le Ministre nomma finalement, et précipitamment, le 21 mars, Marck et Desbeaux à la tête du deuxième théâtre national ? Ou doit-on y voir une simple coïncidence de calendrier ? Le court délai, en tous cas, ne permit pas d'examiner, avec le sérieux nécessaire, l'ensemble des candidatures. La siamoise nomination de Marck et Desbeaux, fonctionnaires de Porel, sembla, en haut lieu, administrativement logique. Mais qu'on ne s'y trompe pas, pas plus Saint-Pol-Roux que Mauclair ne croyaient en leur chance de conquérir l'Odéon. Il s'agissait surtout de livrer une bataille en prévision de l'avenir :
"Notre tentative, écrivait le Magnifique à Mirbeau, - l'échec est inévitable, je le sais - notre tentative forcera le futur mercanti de l'Odéon à songer à nous. Hypocritement il empruntera des fleurs jeunes à notre programme.
Nous aurons osé oser, comme dit Beaumarchais."
Et la bataille, bien qu'abrégée, fut belle et digne d'être menée. Car, par la petite porte certes, les symbolistes finirent par entrer à l'Odéon, tous les samedis, jours où Catulle Mendès et Gustave Kahn organisaient leurs "matinées poétiques", au cours desquelles comédiens et comédiennes récitaient les vers des jeunes poètes. Mais, comme la Comédie-Française, l'Odéon n'ouvrit jamais ses portes aux drames du Magnifique, qui, en mars 1892, l'avait un peu rudoyé... et même l'ami Antoine, directeur du théâtre de 1906 à 1914, refusa d'y jouer La Dame à la Faulx.

"Quinze jours plus tard, nous n'y pensions plus", écrivait Camille Mauclair se souvenant de l'aventure, au moment où Antoine, justement, laissait place libre; mais il oubliait que sept mois plus tard, le cher Remy de Gourmont, dans sa réponse à l'enquête de La Plume ("Que devrait-être l'Odéon ?") du 15 octobre 1892, en avait écrit l'ironique épilogue :
"On pourrait encore confier cet immeuble à M. St-Pol-Roux qui s'empresserait d'y déployer les draperies de son magnificisme devant les foules surprises."
(1) L'article de Mauclair sera bientôt disponible, in extenso, sur le groupe des Amis de SPR. Pour les modalités d'inscription au groupe, téléportez-vous ici.

vendredi 12 octobre 2007

La Petite Anthologie Magnifique : poèmes de Camille MAUCLAIR

Camille MAUCLAIR
(1872-1945)

De son vrai nom, Séverin Faust, patronyme qui le destinait à s'illustrer en cette fin de siècle, Camille Mauclair collabora, tout juste sorti de l'adolescence, à plusieurs publications symbolistes, auxquelles il donna poèmes et critiques. Il s'était lié précocément aux protagonistes du mouvement de 1886, transformant ses admirations en amitiés littéraires. Dans son deuxième Livre des Masques, Remy de Gourmont le dépeint ainsi : "Tout entier à sa dernière rencontre, c'est sur elle qu'il reporte toutes ses dilections anciennes, au risque de dérouter ceux qui, sans avoir oublié celle de la veille, écoutent la confidence de l'heure présente. En cela un peu féminin, il se donne sincèrement à des passions successives dont le sourire lui dérobe le reste du monde et il se couche aux pieds de l'idole qu'il renversera demain." Car Camille Mauclair - peut-être en raison de sa jeunesse - fut d'abord un quêteur et enregistreur de nouveautés, un enthousiaste. Et c'est d'enthousiasme qu'il commentait les oeuvres de Moréas, en route vers la Renaissance ronsardienne, ou de Saint-Pol-Roux, accoucheur de la poésie de demain. Il fut, avant Jean Royère, le plus fidèle des amis du Magnifique. Dès la parution de la lettre-réponse à l'enquête de Jules Huret, il s'était passionné pour les vues du poète qu'il défendit dans plusieurs revues. On lui doit notamment le médaillon de Saint-Pol-Roux recueilli dans les Portraits du Prochain Siècle (Edmond Girard, Paris, 1894). Mauclair avait fait sienne la théorie de l'idéoréalisme qu'il présenta, avec des formulations qui l'éloignaient quelque peu de l'originale, dans Eleusis - causeries sur la cité intérieure (Librairie Académique Perrin, Paris, 1894). Deux ans auparavant, il s'était engagé dans la campagne odéonienne - dont j'aurai l'occasion de reparler - : le Magnifique avait crânement brigué, assisté de Georges Rochegrosse et Gustave Charpentier, le poste de directeur du deuxième théâtre français, laissé vacant par Porel. Mauclair s'était fait le promoteur de cette candidature révolutionnaire auprès des maîtres, et notamment de Mallarmé dont il obtint le soutien. Sans doute, Saint-Pol-Roux lui eût-il, en cas de nomination, accordé quelque bonne place d'administrateur à l'Odéon. Ce rôle, le jeune homme le joua ailleurs, au Théâtre de l'Oeuvre qu'il cofonda avec Lugné-Poe, après l'abandon du Théâtre d'Art. Auteur prolifique, Mauclair ne publia, étrangement, aucun drame, deux recueils poétiques, six romans dont Le Soleil des Morts (roman à clefs très fin de siècle), et quantité d'ouvrages critiques sur tous les domaines ou presque. Avec l'âge, l'auteur perdit de son audace, autant littéraire que politique - il fut anarchiste et dreyfusard - vitupérant dans ses ouvrages, après la première guerre mondiale, contre tous les nouveaux mouvements artistiques, cubiste, futuriste ou surréaliste; vitupérations qui n'allaient pas sans antisémitisme et qui le conduisirent à participer à des journaux collaborationnistes à la fin de sa vie. Notre ami Zeb de Livrenblog lui a récemment consacré un billet qui complètera utilement cette trop brève notice biographique.

Le premier poème reproduit ici a paru dans La Conque du 1er juillet 1891; et le poème en prose, dans le n°12 de l'Ermitage de décembre 1891; Mauclair dédia également quelques-unes de ses "Historiettes au Crépuscule", publiées dans La Revue Blanche (n°23, septembre 1893), à Saint-Pol-Roux. Ces dernières composeront une section du recueil, Sonatines d'Automne (Librairie Académique Perrin, Paris, 1895), mais sans la dédicace initiale.

DECOR ROMANESQUE

A Saint-Pol-Roux.

Or ce fut, en l’envol nacré d’ailes de cygnes,
La gloire de Cypris nue et baisant les roses
Que le flot déroulé des pompeux satins roses
Fit resplendir sur les azurs de cieux insignes.

Toute païenne et souriante draperie
Sous l’or clair des fenêtres aux jolis losanges,
Avec des tons verts et sanglants d’orfèvrerie,
Et la bordure de licornes très étranges.

Toute païenne, et douce, et noble la déesse
Faite de roses et gaîment rose elle-même,
Adorable monceau de fleurs dont se parsème
L’étoffe lourde qui chatoie et qui caresse.

Et c’étaient, sous les plafonds de hautes ténèbres,
Des ors d’astres ciselés au sein de nuits calmes,
Des éclairs de casques et de glaives célèbres,
Et des crédences, et des floraisons de palmes,

Et des aigles écartelant d’armoriales
Ailes de nuit aux pourpres des blasons antiques
C’étaient – parmi l’essor des arceaux héraldiques
S’exaltant vers le ciel d’ogives triomphales.

Et silences ! Mais les exquisités insignes
– En ce décor de moyen-âge – de ces roses
Que semait, en l’envol nacré d’ailes de cygnes,
La Cypris nue en la douceur des satins roses !

L’EVOCATION SACRILEGE
PARAPHRASE D’UN POEME FUTUR

A Saint-Pol Roux.

Parmi l’or éteint des candélabres, dénoué en chevelures aux pointes des bougies, s’exalta des moires, symphonie des léthargies nocturnes, la silencieuse ascension vers les lambris noirs semés de fleurs d’azur. Et voyez, ô mes yeux, la pâle glace d’émeraude fanée, – en vérité, onde ou glace ou mirage, dis-le Narcisse, et toi, Naïade glauque ? – fanée comme une source de soie ancienne.

Hymne silencieux des moires, où rirent longtemps, jusqu’à mourir, des envols de fleurs, oiselets aux ailes de pétales ! Et puisqu’en ce soir de lucidités ironiques s’érigea l’obsession d’une terreur implorée par ma conscience lassée d’avoir souri, près de l’or triste des candélabres, le front dans une main, j’attendis de la pâle glace, – et ces ors qui la sertissent, ces blêmes ors gaufrés qu’ils sont tristes, pensais-je, – j’attendis qu’Elle surgît, l’habituelle forme survenue aux soirs de rêve, pour l’exquise terreur désirée.

Mais, fut-ce en elle manque de foi, car de toutes elles, la peur me rend hagard quand on dit : amour, fut-ce, ironie du souhait qu’effare l’exaucement, appréhender de quelque éclair nu dans l’ombre le mortel scintillement, – ne parut personne, en vérité, dans l’oscillement de l’heure monotone. Eau de glace, source de vanité, méchamment n’est-ce pas ? tu fus vierge de monstres et de galères, ou de reflets d’Andromèdes, ou d’Ulysses surgis hors du flot factice. Seule, diluée en la ténèbre, la chevelure ardente de la flamme et la cavalcade des paillettes d’or mourantes en triomphal mensonge, atomes vils d’éclat volé, à la facticité des bougeoirs.

D’ironie que n’effaçât celle de parodier le soleil, en connûtes-vous, mes livres ? Et vous semblez en la robe de chêne, sous les vitrages où se strient d’ors vos reliures, d’infiniment tristes floraisons d’ennui.

Ah la vanité de s’obstiner à évoquer tes fantômes, miroir obstinément taciturne ! Ne veux-tu pas mon âme, servante lasse de leur caprice, pour charmer l’attente, l’inanité somptueuse d’un texte où rampent les bêtes menteuses, les Lettres ?

Lire, non pour évoquer, mais pour docilement ornementer mon impatience ; seule ressource, car sans évocation, la plume resterait inerte sur les feuillets qui s’attristent à la table. Mais nul vœu ne présidera au choix ! Choisir serait duperie. Ne sais-tu point, âme changeante, que choisir, ce serait l’argent verdi et le violet tigré de ce nostalgique Baudelaire, énorme comme l’horreur ? Toujours choisir serait toujours en toi sa Maligne Floraison. Non, mais ceci, ô doigts au hasard étendus, ceci que l’ongle effleurera, ce sera bien.

Ah ! c’est donc du rire : l’Arétin. Et que signifiera-t-il ?

… A présent, mon vieil émoi flue en images, et mes yeux sur la glace t’attendent avec une impatience moins cruelle, pâle reine qui surgiras ! Les doigts feuillettent le trompeur d’ennui, mais les yeux s’inquiètent de ne rien voir luire…

Mon âme a peur : elle aime mieux le rire que le délire, ô tristesse ! Elle aime mieux le rire, ô tristesse ! Et voici s’enguirlander d’un cercle polychrome de bouffons – vol d’atomes – d’une polychrome farandole le profond, ténébreux, nostalgique et atone ciel de moire, qu’implorent les cheveux offerts des bougies blondes. L’œil se charme, mirage qu’ils ne tueront jamais, ceux qui fuient l’horreur idéale d’être seul, de l’alarme exquise que déchaînent, ô carnaval grotesque ! les êtres bigarrés qu’engendrent les vieux livres…

Mais s’exalte la certitude d’un sacrilège, et j’ai jeté le livre assassin de mon rêve !

Hélas, fantômes, vous ne vîntes pas sans la glace ! Sombrés aux ris épars dans mon absent cerveau, les vaisseaux disparurent de la glace viride qui s’irise en remords nacrés. Les bouffons ont tué les fantômes sacrés ! D’Hérodiade ou de Narcisse, point ! Il est trop tard : le livre a brisé mon espoir de spectres érigés dans l’eau pure : à présent, luxure, que vibrent en mon esprit tes inanes ailes de mauvais ange ; ma chair saigne en ce soir de quelque griffe étrange, je suis seul, et j’ai peur d’avoir tué mon rêve !

Le livre pris par distraction fit surgir des spectres insulteurs, et tu ne me pardonnas pas de ne t’avoir point attendue, pure image qui chaque soir t’ériges blonde dans la glace ! Hélas, je ne verrai pas ce soir les chrysanthèmes à tes cheveux, et le souffle de tes voiles translucides ne frémira pas dans la chambre ! Hélas, hélas, j’ai tué la muse de Piérie, j’ai tué l’Annonciatrice ! Ma lampe est pâle, la glace est morte, j’ai ri, et nulle ombre ne viendra plus ; la moire pleure à hauts flots le long des lambris : les narcisses étiolés et les roses à clair pourpris se fanent dans ce vase où l’argent mat s’incruste, et déjà monte en moi l’harmonieux flamboi de l’aube exquise qui m’insulte, bleue, et me regarde à tout jamais, moi le tueur du songe atroce que j’aimais, levée en ma terreur comme un ange vengeur, divinatrice aux ailes de charité, Message ! en vérité prédisant l’inéluctable de l’Heure, avec des yeux épouvantants d’Hérodiade polluée.