vendredi 12 octobre 2007

La Petite Anthologie Magnifique : poèmes de Camille MAUCLAIR

Camille MAUCLAIR
(1872-1945)

De son vrai nom, Séverin Faust, patronyme qui le destinait à s'illustrer en cette fin de siècle, Camille Mauclair collabora, tout juste sorti de l'adolescence, à plusieurs publications symbolistes, auxquelles il donna poèmes et critiques. Il s'était lié précocément aux protagonistes du mouvement de 1886, transformant ses admirations en amitiés littéraires. Dans son deuxième Livre des Masques, Remy de Gourmont le dépeint ainsi : "Tout entier à sa dernière rencontre, c'est sur elle qu'il reporte toutes ses dilections anciennes, au risque de dérouter ceux qui, sans avoir oublié celle de la veille, écoutent la confidence de l'heure présente. En cela un peu féminin, il se donne sincèrement à des passions successives dont le sourire lui dérobe le reste du monde et il se couche aux pieds de l'idole qu'il renversera demain." Car Camille Mauclair - peut-être en raison de sa jeunesse - fut d'abord un quêteur et enregistreur de nouveautés, un enthousiaste. Et c'est d'enthousiasme qu'il commentait les oeuvres de Moréas, en route vers la Renaissance ronsardienne, ou de Saint-Pol-Roux, accoucheur de la poésie de demain. Il fut, avant Jean Royère, le plus fidèle des amis du Magnifique. Dès la parution de la lettre-réponse à l'enquête de Jules Huret, il s'était passionné pour les vues du poète qu'il défendit dans plusieurs revues. On lui doit notamment le médaillon de Saint-Pol-Roux recueilli dans les Portraits du Prochain Siècle (Edmond Girard, Paris, 1894). Mauclair avait fait sienne la théorie de l'idéoréalisme qu'il présenta, avec des formulations qui l'éloignaient quelque peu de l'originale, dans Eleusis - causeries sur la cité intérieure (Librairie Académique Perrin, Paris, 1894). Deux ans auparavant, il s'était engagé dans la campagne odéonienne - dont j'aurai l'occasion de reparler - : le Magnifique avait crânement brigué, assisté de Georges Rochegrosse et Gustave Charpentier, le poste de directeur du deuxième théâtre français, laissé vacant par Porel. Mauclair s'était fait le promoteur de cette candidature révolutionnaire auprès des maîtres, et notamment de Mallarmé dont il obtint le soutien. Sans doute, Saint-Pol-Roux lui eût-il, en cas de nomination, accordé quelque bonne place d'administrateur à l'Odéon. Ce rôle, le jeune homme le joua ailleurs, au Théâtre de l'Oeuvre qu'il cofonda avec Lugné-Poe, après l'abandon du Théâtre d'Art. Auteur prolifique, Mauclair ne publia, étrangement, aucun drame, deux recueils poétiques, six romans dont Le Soleil des Morts (roman à clefs très fin de siècle), et quantité d'ouvrages critiques sur tous les domaines ou presque. Avec l'âge, l'auteur perdit de son audace, autant littéraire que politique - il fut anarchiste et dreyfusard - vitupérant dans ses ouvrages, après la première guerre mondiale, contre tous les nouveaux mouvements artistiques, cubiste, futuriste ou surréaliste; vitupérations qui n'allaient pas sans antisémitisme et qui le conduisirent à participer à des journaux collaborationnistes à la fin de sa vie. Notre ami Zeb de Livrenblog lui a récemment consacré un billet qui complètera utilement cette trop brève notice biographique.

Le premier poème reproduit ici a paru dans La Conque du 1er juillet 1891; et le poème en prose, dans le n°12 de l'Ermitage de décembre 1891; Mauclair dédia également quelques-unes de ses "Historiettes au Crépuscule", publiées dans La Revue Blanche (n°23, septembre 1893), à Saint-Pol-Roux. Ces dernières composeront une section du recueil, Sonatines d'Automne (Librairie Académique Perrin, Paris, 1895), mais sans la dédicace initiale.

DECOR ROMANESQUE

A Saint-Pol-Roux.

Or ce fut, en l’envol nacré d’ailes de cygnes,
La gloire de Cypris nue et baisant les roses
Que le flot déroulé des pompeux satins roses
Fit resplendir sur les azurs de cieux insignes.

Toute païenne et souriante draperie
Sous l’or clair des fenêtres aux jolis losanges,
Avec des tons verts et sanglants d’orfèvrerie,
Et la bordure de licornes très étranges.

Toute païenne, et douce, et noble la déesse
Faite de roses et gaîment rose elle-même,
Adorable monceau de fleurs dont se parsème
L’étoffe lourde qui chatoie et qui caresse.

Et c’étaient, sous les plafonds de hautes ténèbres,
Des ors d’astres ciselés au sein de nuits calmes,
Des éclairs de casques et de glaives célèbres,
Et des crédences, et des floraisons de palmes,

Et des aigles écartelant d’armoriales
Ailes de nuit aux pourpres des blasons antiques
C’étaient – parmi l’essor des arceaux héraldiques
S’exaltant vers le ciel d’ogives triomphales.

Et silences ! Mais les exquisités insignes
– En ce décor de moyen-âge – de ces roses
Que semait, en l’envol nacré d’ailes de cygnes,
La Cypris nue en la douceur des satins roses !

L’EVOCATION SACRILEGE
PARAPHRASE D’UN POEME FUTUR

A Saint-Pol Roux.

Parmi l’or éteint des candélabres, dénoué en chevelures aux pointes des bougies, s’exalta des moires, symphonie des léthargies nocturnes, la silencieuse ascension vers les lambris noirs semés de fleurs d’azur. Et voyez, ô mes yeux, la pâle glace d’émeraude fanée, – en vérité, onde ou glace ou mirage, dis-le Narcisse, et toi, Naïade glauque ? – fanée comme une source de soie ancienne.

Hymne silencieux des moires, où rirent longtemps, jusqu’à mourir, des envols de fleurs, oiselets aux ailes de pétales ! Et puisqu’en ce soir de lucidités ironiques s’érigea l’obsession d’une terreur implorée par ma conscience lassée d’avoir souri, près de l’or triste des candélabres, le front dans une main, j’attendis de la pâle glace, – et ces ors qui la sertissent, ces blêmes ors gaufrés qu’ils sont tristes, pensais-je, – j’attendis qu’Elle surgît, l’habituelle forme survenue aux soirs de rêve, pour l’exquise terreur désirée.

Mais, fut-ce en elle manque de foi, car de toutes elles, la peur me rend hagard quand on dit : amour, fut-ce, ironie du souhait qu’effare l’exaucement, appréhender de quelque éclair nu dans l’ombre le mortel scintillement, – ne parut personne, en vérité, dans l’oscillement de l’heure monotone. Eau de glace, source de vanité, méchamment n’est-ce pas ? tu fus vierge de monstres et de galères, ou de reflets d’Andromèdes, ou d’Ulysses surgis hors du flot factice. Seule, diluée en la ténèbre, la chevelure ardente de la flamme et la cavalcade des paillettes d’or mourantes en triomphal mensonge, atomes vils d’éclat volé, à la facticité des bougeoirs.

D’ironie que n’effaçât celle de parodier le soleil, en connûtes-vous, mes livres ? Et vous semblez en la robe de chêne, sous les vitrages où se strient d’ors vos reliures, d’infiniment tristes floraisons d’ennui.

Ah la vanité de s’obstiner à évoquer tes fantômes, miroir obstinément taciturne ! Ne veux-tu pas mon âme, servante lasse de leur caprice, pour charmer l’attente, l’inanité somptueuse d’un texte où rampent les bêtes menteuses, les Lettres ?

Lire, non pour évoquer, mais pour docilement ornementer mon impatience ; seule ressource, car sans évocation, la plume resterait inerte sur les feuillets qui s’attristent à la table. Mais nul vœu ne présidera au choix ! Choisir serait duperie. Ne sais-tu point, âme changeante, que choisir, ce serait l’argent verdi et le violet tigré de ce nostalgique Baudelaire, énorme comme l’horreur ? Toujours choisir serait toujours en toi sa Maligne Floraison. Non, mais ceci, ô doigts au hasard étendus, ceci que l’ongle effleurera, ce sera bien.

Ah ! c’est donc du rire : l’Arétin. Et que signifiera-t-il ?

… A présent, mon vieil émoi flue en images, et mes yeux sur la glace t’attendent avec une impatience moins cruelle, pâle reine qui surgiras ! Les doigts feuillettent le trompeur d’ennui, mais les yeux s’inquiètent de ne rien voir luire…

Mon âme a peur : elle aime mieux le rire que le délire, ô tristesse ! Elle aime mieux le rire, ô tristesse ! Et voici s’enguirlander d’un cercle polychrome de bouffons – vol d’atomes – d’une polychrome farandole le profond, ténébreux, nostalgique et atone ciel de moire, qu’implorent les cheveux offerts des bougies blondes. L’œil se charme, mirage qu’ils ne tueront jamais, ceux qui fuient l’horreur idéale d’être seul, de l’alarme exquise que déchaînent, ô carnaval grotesque ! les êtres bigarrés qu’engendrent les vieux livres…

Mais s’exalte la certitude d’un sacrilège, et j’ai jeté le livre assassin de mon rêve !

Hélas, fantômes, vous ne vîntes pas sans la glace ! Sombrés aux ris épars dans mon absent cerveau, les vaisseaux disparurent de la glace viride qui s’irise en remords nacrés. Les bouffons ont tué les fantômes sacrés ! D’Hérodiade ou de Narcisse, point ! Il est trop tard : le livre a brisé mon espoir de spectres érigés dans l’eau pure : à présent, luxure, que vibrent en mon esprit tes inanes ailes de mauvais ange ; ma chair saigne en ce soir de quelque griffe étrange, je suis seul, et j’ai peur d’avoir tué mon rêve !

Le livre pris par distraction fit surgir des spectres insulteurs, et tu ne me pardonnas pas de ne t’avoir point attendue, pure image qui chaque soir t’ériges blonde dans la glace ! Hélas, je ne verrai pas ce soir les chrysanthèmes à tes cheveux, et le souffle de tes voiles translucides ne frémira pas dans la chambre ! Hélas, hélas, j’ai tué la muse de Piérie, j’ai tué l’Annonciatrice ! Ma lampe est pâle, la glace est morte, j’ai ri, et nulle ombre ne viendra plus ; la moire pleure à hauts flots le long des lambris : les narcisses étiolés et les roses à clair pourpris se fanent dans ce vase où l’argent mat s’incruste, et déjà monte en moi l’harmonieux flamboi de l’aube exquise qui m’insulte, bleue, et me regarde à tout jamais, moi le tueur du songe atroce que j’aimais, levée en ma terreur comme un ange vengeur, divinatrice aux ailes de charité, Message ! en vérité prédisant l’inéluctable de l’Heure, avec des yeux épouvantants d’Hérodiade polluée.

2 commentaires:

Myri-tournelle a dit…

Merci pour ce bel article, découvert au cours d'une recherche sur Mauclair, au programme de ma licence de lettres classique. Je présente demain à l'oral "Triomphe dans les ténèbres" issu de son recueil "Les Clefs d'or" !

SPiRitus a dit…

Mauclair parmi les lectures d'un module de lettres de classiques ! dites m'en plus... et sur le succès de votre oral.