Affichage des articles dont le libellé est Sur la toile. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Sur la toile. Afficher tous les articles

samedi 19 mars 2011

Edgar Tant, énigmatique ? De moins en moins...

L'intérêt des curieux, des spécialistes et amateurs de poésie, pour la figure et l'œuvre du prolifique et confidentiel Edgar Tant a subitement doublé. En effet, d'un, il y a quelques mois encore, nous voici, maintenant, deux. Et le deuxième n'est rien moins que quelqu'un, puisqu'il s'agit de notre ami Henri-Floris Jespers, spécialiste bien connu du Surréalisme belge et historiographe de la revue d'avant-garde, Ça ira. Figurez-vous qu'il y a une dizaine de jours, HFJ lançait sur son blog l'"avis de recherche" suivant :
Le poète et dramaturge gantois Edgar Tant (1889-1963) semble bien tombé dans l'oubli le plus opaque. Les catalogues des bibliothèques belges, de la Bibliothèque Nationale (Paris) et de la British Library (Londres) recensent plus de trente-cinq titres. Nulle trace de cet écrivain dans les ouvrages de références et un manque quasi total de littérature secondaire, si ce n'est une plaquette illustrée de 21 pages, Les derniers ouvrages d'Edgar Tant / par cinq auteurs différents : Victor Rousseau, Alex Pasquier, Charles Desbonnets, Georges Soyer et Adèle Durieux-Gillet (Gand, Van Melle, 1946), que je n'ai pas encore consultée. Il en est de même d'une traduction que seule la Bibliothèque de l'Université de Gand conserve, dont voici la fiche signalétique :
Tant (Edgar) V. Croin (C.C.A.), La Nationalité belge. Lettre-préface de Henri Pirenne. Traduit du Hollandais. Gand, L. Vanmelle, 1932, 8°, 49 p.
Je me recommande vivement auprès de mes lecteurs : tout renseignement bibliographique et / ou biographique sera accueilli avec gratitude.
Deux jours plus tard, HFJ publiait le premier résultat de cet "avis de recherche" : son ami Dries Vanhegen venait de lui découvrir quelques rarissimes plaquettes de Tant, dont une élégante Sérénité, qu'HFJ s'empressa, pour notre plaisir, de décrire :
Édition originale de luxe pour bibliophiles. Grand format oblong in 4° coquille : 21 x 57 cm. Couverture, encadrements, lettrines et ornementations en couleur à chaque page conçus et esquissés par l'auteur, dessinés et gravés par le Peintre Jules Verwest. Tirage non mis en librairie, limité en tout à soixante exemplaires : dix exemplaires sur papier de Hollande à la cuve et à la forme Van Gelder Zonen, sur doubles feuilles imprimées sur une face, numérotés de 1 à 10, revêtus de la signature autographe de l'auteur ; 50 exemplaires sur papier édition, numérotés de 11 à 60.
Des presses de / l'Imprimerie / LOUIS VANMELLE, S.A. / à Gand, / l'an mil-neuf-cent-quarante-cinq.
Voilà qui ajoute à une bibliographie déjà profuse. Et c'était sans compter sur les références complémentaires que nous communiqua HFJ, et que je vous livre sans plus de commentaires :
  • Le Christ chez nous : un acte en prose, Paris, 1919, in-8°, 14 p.
  • Élégies discrètes (1912-1919), Laethem-Saint-Martin, 1929.
  • Le Rythme de la Vie, stances et sonnets, 2e édition, Laethem-Saint-Martin, chez l'auteur, 1929, in-16°, 46 p.
  • Le Soleil intérieur, Gand, Imprimerie Van Melle, 1930, in-16°, 48 p.
  • La Vie et le Rêve, drame en un acte, Gand, Imprimerie Van Melle, 1932, in-16°, 40 p.
  • Simplice, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1943.
  • Le carnet du poète, Gand, Imprimerie Louis Vanmelle, 1944, in-8°, 22 p.
  • Les désolées. Poème dit par M. Pierre Morin au Théâtre national de l'Odéon de Paris, Gand, Imprimerie Louis Vanmelle, 1945, in-8°, [10] p.
  • Sérénité, Gand, Imprimerie Louis Vanmelle, 1945, in-4°, 19 p.
  • Douze poèmes, Laethem-Saint-Martin, "Fleur des Sables", 1954, in-8°, 18 p.
Il ne me reste plus qu'à remercier Henri-Floris Jespers de m'avoir rejoint dans cette quête. Nul doute que, dans quelques semaines, l'intérêt des curieux, des spécialistes et amateurs de poésie, pour la figure et l'œuvre du prolifique (de plus en plus) et confidentiel (de moins en moins) Edgar Tant, aura de nouveau doublé.

mardi 4 août 2009

Le BULLETIN des AMIS de SAINT-POL-ROUX sur la toile

Le Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux bénéficie d'une confraternelle sympathie qui me ravit. La toute fraîche parution du dernier numéro a ainsi été relayée par quelques sites et blogs, qu'il m'est agréable de mentionner, tant ils me sont devenus, depuis longtemps, incontournables.

Voici d'abord les Feuilles d'automne, où le livre, dans sa matérialité, est mis à nu ; et Yves Letort, qui est libraire, est un passionné qui ne sacrifie pas exclusivement à la haute bibliophilie, mais commente tout aussi bien des éditions populaires, les keepsakes romantiques chers à Emma Bovary, ou les petits papiers qui truffent quelquefois, lui ayant sans doute servi de marque page, le bouquin récemment chiné. Yves Letort est un passionné, ai-je dit, et il n'hésite pas à donner de sa personne physique pour promouvoir les bonnes causes.

Est-il utile de présenter l'excellent Livrenblog ? Je ne le crois pas, et je me contenterai de dire ceci : lorsqu'il sera passé dans les moeurs de la critique et de l'université de citer leurs sources puisées en l'internet, notre ami Zeb connaîtra, en ces petits milieux, une gloire universelle.

On pourrait en dire tout autant de Christian Buat et du site des Amateurs de Remy de Gourmont, qu'on pourrait passer plusieurs semaines à visiter sans jamais en épuiser la matière.

On retrouve sans difficulté, dans les billets des Ames d'Atala, le mauvais esprit délicieux d'Amer. Et lire le blog permet d'attendre moins impatiemment la parution du troisième numéro de la "revue finissante".

Achevons, momentanément, ce petit tour de l'horizon virtuel, avec le Cabinet de curiosités d'Eric Poindron, que les fidèles des Féeries intérieures connaissent déjà puisqu'il nous fit l'honneur et l'amitié de nous donner un beau texte sur Paul Fort. L'esprit des lieux y fut très-récemment accueilli et s'y dévoila le temps de répondre à l'étrange questionnaire.

samedi 12 avril 2008

Romain COOLUS, auteur sautillant : de LIVRENBLOG aux FEERIES INTERIEURES

On a pu lire ces derniers dix jours sur LIVRENBLOG une série de billets donnant la part belle au bon René WEIL (1868-1952) mieux méconnu encore sous le nom de Romain COOLUS. C'était un homme et un écrivain de qualité que le cher Romain Coolus. Il avait fait, à Condorcet (l'un des berceaux incontestables du Symbolisme), des études brillantes qui l'agrégèrent philosophiquement à l'âge de 22 ans. A la même époque, il rejoint ses anciens camarades à la rédaction de LA REVUE BLANCHE, dont il devient rapidement un des piliers et des beaux esprits. Intime des Natanson, il est également l'ami de Vuillard, Toulouse-Lautrec, Roussel et Vallotton, dont il collectionne les tableaux. Engagé, comme la plupart des autres collaborateurs de la petite revue, auprès des anarchistes et des dreyfusards, il rencontre, contrairement à ses amis poètes et écrivains symbolistes, un succès rapide grâce à ses pièces de Boulevard. C'est Antoine, le fondateur du Théâtre-Libre et le farouche représentant du réalisme scénique, qui monte la première, Le Ménage Brésile, en janvier 1893. Les concessions que Coolus, dans ses oeuvres dramatiques, s'oblige à faire au public, l'éloignent de son ambition première et de son goût pour une littérature exigente. Car le bon vivant qu'il était, entraîné dans les folles nuits parisiennes par Lautrec, le bretteur, l'auteur de succès légers et faciles (faciles parce qu'à ficelles), n'était pas dépourvu d'une gravité, d'une profondeur toutes poétiques qu'il ne parvenait à exprimer que dans les pages des petites revues, lues par ceux-là mêmes qui n'appréciaient guère le genre de son théâtre. Notre ami Zeb a reproduit récemment, de lui, une "prose légendaire : Les Etoiles crevées" qui suffirait à prouver son attachement au Symbolisme et à signaler aux lecteurs un imaginaire plus complexe que ne le donnait à voir ses comédies. Comme deux preuves valent mieux qu'une, j'ai décidé de m'allier à Zeb et son Livrenblog, et de reproduire à mon tour une longue prose de Coolus, "LES TOUPIES", qui parut dans la 27e livraison de LA REVUE BLANCHE - en janvier 1894 (pp.14-28). On se souvient peut-être que Saint-Pol-Roux, qui avait pris quelque distance avec le MERCURE, y avait fait paraître, en octobre 1892, des "Tablettes de Voyage"; l'année suivante, en décembre, quelques mois avant de donner son FUMIER, il y publia deux extraits du second tome des REPOSOIRS DE LA PROCESSION, "La Statue maligne" et "Les couronnes", dédiant ces dernières, justement, à Romain Coolus, qui lui offrit, pour le remercier de ces royales volutes, les virevoltantes toupies qu'on va lire, et que je n'hésite pas à verser dans La Petite Anthologie Magnifique :

LES TOUPIES
pour Saint-Pol-Roux,
Un bon abcès qui prend quotidiennement de l'embonpoint et devient avec régularité abdominal est une certitude, une de ces certitudes de choix, décisives et qui assomment...

En ce moment que ne donnerais-ja pour qu'ainsi se domât en une ampoule incontestable, d'une maturité escomptée et d'un safran accusé, la diffuse, confuse et rayonnante douleur qui me poind, partout et nulle part, multiplement présente et mercuriellement insaisissable, intuable parce qu'insituable, fugace, d'ubiquité, en toutes mes veines et de toutes mes peines...

***

Ma désolation intérieure à perte de vue m'évoque ces sites de neige malade agonisant dans le crépuscule sanglant comme dans la main blessée d'un héros gullivérien. - Si pour de ridicules dissidences d'elles au réel, les femmes n'avaient pas monopolisé le geysérisme facial, peut-être soulagerait-il d'égoutter quelque eau tiède sur les convulsions du zygomatique ? Mais même à quoi bon, cette lessive ? Etancherait-elle l'opaque détresse de s'être à soi-même toujours même, l'autrui se signalant toujours plus autre et lointain, la haine nécessaire des comparses vitaux, végétatifs, paraissant vivre, paressant le vivre, facettes à biseaux coupants où parfois saigne en s'y voulant mirer et multiplier la pauvre chair d'angoisse qui nous est notre numéro matricule.

***

Aux tressauts de l'omnibus, les reminiscences rumeurent, des images ludionnent, le subconscient travaille. L'impossible dormir pacifierait. Non ! rien n'entravera le tic-tac cérébral qui moud du mirage, pas même la supercherie des paupières déclanchées sur les petites prunes fallacieuses qui nous solidarisent au monde. Le regard ombilical coupé et clos les yeux du dehors, d'infinies ocellures intérieures étoilent l'ombre volontaire où l'on s'exile. Peu à peu reculent vers les coulisses psychologiques les males idéologies dont savamment nous décuplons en coëfficient cruel nos misères sentimentales, telles des danseuses hâtives, gymnotant encore d'émois chorégraphiques, impatientes des foyers où bruit - parfois - l'eau claire des diamants au creux des paumes financières. Mais la rampe neutralisée, l'interminable spectacle reprend et ce sont soudain tous les émigrants des pays fictifs. Théoriques et prestigieux, tuniqués de lin liturgique et semeurs de gestes dolents, silencieux de ma tristesse et multipliant jusqu'à des horizons insaisissables, comme en des glaces où tremplinent des images, les mêmes attitudes éteintes, mais si berceurs d'être irréels, ils processionnent... Et puis, du rêve...

***

"Places, s'il vous plaît !" - Le hoquet d'un haquet ! Réveil brusque : débâcle intérieure d'images.

Un polichinelle romantique fait "couic, couic" sur mon guignol mental, rosse magistralement le conducteur omnibusard, l'apostrophant, l'invectivant, l'ahurissant : "Ah ! brute (pan !) butor (pan, pan !) bélitre ! (le grand Pan est ressuscité !), je t'apprendrai à te permettre cette invasion hune dans mes territoires privés (boum dorsal !) Tu sauras, maître crétin ! (boum rénal), que l'on n'entre dans mon home (homérique moulinet) qu'après avoir discrètement de quelques tambourinages sollicité l'honneur d'un sésamisme toujours problématique (dommages occipitaux). Je ne sais quelle oppressive décense me retient de te consteller les joues du détestable billon après qui, essieu de camion en mal de cambouis, tu râles ! Ensarigue ton sextuple sol ! Mais quelle fastueuse compagnie d'assurances, chien (lésions organiques diverses) me dédommagera pour les prestigieux trésors que fit choir aux mers d'inconscience, aux caspiennes de l'insondable oubli, ton imbécile vocifération (traumatismes variés : du son gastrique commence à fluer), pour toutes les visions décédées, les féeries mortes et les chimères défuntes ? (Le bâton est essoufflé). Qui paiera le surgissement de toutes ces ruines aux sites d'âme ?"

Ah ! polichinelle grandiloque, au gilet bousingothique, flamboyant, et de telle verve cubitale, qui rossâtes si bellement le maroufle à la voix vineuse, fils puîné d'Anatole ou adultérin de Holbein, en cette minute d'ennui opaque, vous m'avez nasillé des joies.

- Cependant, monsieur, je vous prie, une correspondance !

***

Machonné les angles du carton : il faut bien nourrir ses colères.

Pourquoi donc toutes ces maisons au champ de mars, paradant, alignées, comme craintives du sergent qui, l'oeil en bouton sur la poitrine du serre-files, juronne pour concaver les abdomens convexes et convexer les ventre concaves, reniflant d'aise du cordeau réalisé ? si, un jour, une lassitude les prenait de leur stupeur, une folie les entêtait de s'ébrouer ? Si, la vieille terre rhumatismale se mettait enfin à valser, à perdre atmosphère ! alors on s'endormirait vite, vite, vite, asphyxiés presto et l'on marinerait dans l'alcool d'éternité, s'inconnaissant, précieux légumes de nihil, sans dame ni dam, hors d'heures et d'heurs, hors-d'oeuvre, cucurbitacées plénières.

***

Il pleuvoie naturellement, de l'eau mathématique et précise comme si on nous la dispensait d'un inexorable compte-gouttes, cependant qu'au bitume je piétine mon impatience de l'autre véhicule où j'ai droit selon le rectangle en qui j'ai mordu.

J'ai hâte m'y transvaser pour endolorir au tribilis des vitres toute l'amertume qui me poind et n'entendre plus l'individu ridicule qui, à cette heure, en moi, sur le piano malade de mes nerfs, sellenicke à pédales martelées la marche hindoue du pessimisme yoghiste.

***

Réinstalle. Malgré les pieds gelés, temps peut-être de m'orienter dans moi-même. Y voir clair, bon Dieu ! D'où cette tristesse pathologique, morbide ? N'y aurait-il pas quelque femme là-dessous ? Eh, eh ! Là-dessous quoi, d'abord ? Ma peau, peut-être ? Les oreillettes de mon coeur, plutôt, Ventricule Saint Gris ! - Ah, s'il est tel, je me dégoûte; je croyais ces misères reléguées.

Alors, Footitt ! Bonjour, Footitt, mon vieux Footitt verbal, viens me distraire de l'élégie; divertis moi de moi-même. Marche, pour voir, sur ton coccyx étymologique, les pieds cruciés en x autour de ta nuque. Disloque tes membres syntaxiques, tes vertèbres pronominales; fléchis sur tes flexions, tords tes muscles vocabulaires, luxe tes articulations lexicographiques et fais épancher, camarade, d'imprévues synovies
désinentielles. Voyons, décarcasse-toi un peu, que diable ! Il paraît qu'il y a une femme là-dessous, eh oui ! Aïe le zemmganisme irrésistible. N'entends-tu pas Damoye rugir : "Il y a une femme là-dessous, Monseigneurre ?"

"Et il n'y aura jamais une femme là-dessous, voilla, voillà !" épilogue Raymond de sa voix narquoisement mélopéenne. Voillà, voillà !

***

La solitude saoûle comme le vin épais des plèbes. J'ai désormais en moi une image qui triomphe. Elle est l'obsession de mes pensers et parasite mes yeux psychiques. C'est elle, monsieur, cette image, elle et un autre encore qui n'est pas moi, mais qui pourrait l'être ! Ah àa, monsieur, qui donc m'a brouillé avec les possibles ? Pourquoi les faits font-ils de l'ironie avec moi ? Penchez-vous sur moi, mon bon monsieur; efforcez-vous quelques secondes d'avoir la trompe d'Eustache doctorale et le tympan praticien. Auscultez-moi. N'entendez-vous pas aux carrefours de mes veines mes désirs clamer leur défaite et des rumeurs de foules opprimées graduellement grossir et gronder vers les faubourgs de moi ?

Il est vrai, n'est-ce pas ? Ah ! monsieur, quelle marchandise avariée vous avez couvert de votre pavillon !

***

Du silence. Puis soudain, l'envolée métaphysique, l'éclat prévu : "Univers d'insignifiance, qui te complais en ta pérennité logogriphique, tu es inepte à faire fondre en larmes le plus impassible des gastéropodes, à supposer toutefois que cette liquéfaction momentanée puisse être des privilèges de cette dynastie zoologique. (Arrêt - En place, les mots, repos !) - (à un cahot, reprise :) - Aujourd'hui, mon seul baume est aux certitudes longitudinales, en l'hospitalité de la glaise, loin des misères superficielles, le coeur enfin froid, calmé, les pieds froids, viande froide, messieurs de l'Helminthie, à la gelée éternelle. - Oui, les demains où je serai de semailles me consolent ! Ne plus souffrir d'elle, puisqu'elle ne souffre pas de moi et que nous ne nous sommes pas, au moins, réciproque torture ? Aveu douloureux mais qui me justifie ma répugnance à plus longtemps mener dans le monde - le grand, le seul cosmique d'une façon vraiment satisfaisante - le plus jeune, le plus récent, le dernier-né de mes "moi." (Bémols subits que nuls bécarres ultérieurs ne viendront neutraliser). Une heure mûrit, proche sans doute, où je hâterai mon rôle d'engrais. Rôle sommaire, mais économiquement escompté, à qui je me réduis, en outre ! Des terres m'attendent. Des choses annelées me convoitent qui s'impatientent de mes tissus. Je frustre en permanant des êtres dignes d'intérêt, des blés qui seraient de la joie et des tiges veuves de sucs ! Comme elle me frustre, elle, d'elle, avec ténacité ! -

***

"Je la voudrais morte et rentrée à l'écurie des molécules. La disposition des particules qui la composent est une trahison personnelle de la matière à mon égard. Est-ce qu'on se permet ce genre de plaisanteries ? Il lui a plu confectionner un nez qui, s'il eût été plus court, plus rotond ou roxelané, la face de ma vie eût été changée. Il lui a plu oeuvrer des yeux dont les miens s'exaltassent à se dépupiller. Il lui a plu élaborer une créature si resplendissante que ma destinée entière en défaille d'insolation. Soit ! mon souhait le plus vif est qu'aujourd'hui lui soit funéraire. Ah ! je porterais son deuil en dégorgeant des sanglots, mais je me sentirais de nouveau maître de moi et réservoir d'autonomie. Les trop belles sont vénéneuses. Qu'elle meure ! Elle nous est insolente ! Nous heurtons déjà trop d'impitoyable au physique pour qu'il en surgisse encore à l'humain. Elle a son désir qui répugne à l'hyperbole du mien; nous sommes asymptotiques. Qu'elle meure ! C'est simple !

***

Ce sont là des mots et des mots, de la parade bénévole pour s'étourdir et se duper soi même. La vérité est que je ne songe qu'elle, que je ne cesse de découvrir indéfiniment sa beauté. J'ai contracté sans autre Héroïsme, assez bourgeoisement, une Léandrite aiguë. Ma conscience, qui n'a pas d'images braconnières est sa chasse privée, un territoire clos et giboyeux en exaltations, inaccessible à toutes autres présences.

Si quelque phrénologue facétieux, qui aurait ses entrées dans mon crâne, abusait de ce privilège pour beurrer sur du pain quelques grumeaux de ma substance grise, il demeurerait camus d'avoir confectionné des tartines invraisemblables, couleur d'yeux, et quels ! les siens. Depuis que je l'ai frissonnée, cette femme, du jour où vue et désirée, l'ancien moi a déguerpi et quitté la place. Un nouveau locataire, qui gâche sa provision d'hebdomadaire à lui sourire de loin, à rouler vers elle une sclérotique émouvante, à geindre parmi les rosées matutinales et les sereins crépusculaires (lui nième) s'est frauduleusement emparé de l'entresol charnel où je gitais, rue de l'Être, précédemment. Et ce bellâtre imbécile, du balcon de mes prunelles, horizonne sa vision de l'Univers aux lignes corporelles de la souple enfant à qui son sexe le caudine. Sic !

***

Si encore elle était heureuse ! Si encore elle était heureuse ! Je chique ces mots sans conviction : leur suc est acide; ils râpent. Non, ce n'est pas vrai ! Je ne lui souhaite pas un bonheur que je ne serais pas. Ce n'est qu'une formule d'hypocrisie occasionnelle à m'excuser de véhémenter l'avenir, s'il y a lieu. La fin justifie toujours : les clichés valent. Or elle n'est pas heureuse. Elle a des érosions à l'âme, des lésions psychiques que je n'ai point faites (las !), mais sur qui, à vif, il est toujours loisible de stiller le vitriol qui ulcère ou le vulnéraire qui cicatrise (soulas !). Désormais, je lui veux être joie ou souffrance, de l'extrême. La, sa seule indifférence m'exaspère. Je lui inoculerai de la colère, de la haine, des sentiments sulfuriques afin qu'elle me provoque, qu'elle me défie, qu'elle me menace, m'injurie, me batte ! Ce jour-là, elle m'est devenue l'adversaire : j'agis. Je... parfaitement ! tout comme un autre. Il faut que les défaites s'expient !... Mais elle n'a garde de m'irriter; elle m'ignore, et près, la violence s'étonne d'elle-même; car toujours toute de grâce et d'inexprimable douceur, d'elle émane un charme fluidique qui léthargise les vouloirs de la vengeance.

***

L'autre omnibus dévalle. Le tangage est douloureux; le roulis a des résonnances lombaires... Je me songe très riche, soudain nabab : les circonstances ont de ces fantaisies. J'habite un somptueux hôtel, aux plaines moncellières. J'ai de la valetaille. Cela grimpe et se fixe architecturalement sur des sièges où se blasonne le monogramme de mon omnipotence. Le maire de mon arrondissement est de vertèbres élastiques, quand j'approche. Je tasse le Tout-Paris en mes salons et la nomenclature des "arrivés" qui consuèrent sous mes tentures truffe le lendemain la prime page des quotidiens. Le reporter m'assaille; il faut que je crachote de l'opinion un peu sur tout. Cependant le mouvement de mes lèvres, même quand je mange, rhythme le cours des rentes et la fortune cosmopolite frissonne de mes paraphes.

Un soir, chez autrui où l'on ballait, je la vois. Un tiers, quelque haineux animal qui a buté contre ses préjugés, me présente. Il a surpris l'émoi de mon iris et s'offre, gratuitement, le petit drame édénique. C'est une pantomime : je joue le crotale et le crotale transi. Ce serait ridicule si je n'étais crésus. Mais les cossus sont podestats; à quoi serviraient les effigies si elles ne conféraient à qui les tripote des maîtrises ? Soupirer quand on soupèse ! Ah bah ! Nos supplications ici se borneront à des miroitements, nos éloquences à du reflet. Elle, nécessairement coquette et de définition vaniteuse, d'être joaillée comme princesse et tissuée comme souveraine, ivre-vivre cherra en mes bras. Et longuement je lui ventouserai ses lèvres douces de mes lèvres impérieuses; je triompherai goulûment de cette petite âme jolie, apeurée et qui sera ma chose, de par les Banques.
***

(A suivre prochainement)

samedi 19 janvier 2008

Un poème non recueilli de Saint-Pol-Roux sur Livrenblog : Le Courrier Français du 12 octobre 1890

J'ai déjà eu l'occasion de dire tout le bien que je pense du talent dénicheur de Zeb, le maître-entoileur de Livrenglob. Un billet sien, récent, m'oblige, dût-il en rougir, à le féliciter encore. Il a, en effet, eu l'excellente idée de reproduire, mardi dernier, un article de Georges Brandimbourg, "Les littéraires", paru dans le n°41 du Courrier Français (12 octobre 1890). Excellente, parce que l'auteur y passe au crible acéré certains des jeunes symbolistes, qui n'en ressortent pas indemnes : Louis Pilate de Brinn'Gaubast, l'ancien directeur de la seconde Pléiade (1889); Charles Morice, le théoricien du mouvement et de la Littérature de tout à l'heure; Léon Deschamps, le fondateur de La Plume. Excellente aussi, parce que certains ne s'en sortent pas trop mal, à juste titre : Moréas et l'équipe de rédacteurs du Mercure de France. Excellente, de surcroît, parce que, parmi ces derniers, Saint-Pol-Roux s'y voit accorder ces quelques lignes sympathiques :
"Ainsi [modeste], l'étrange Saint-Pol-Roux, une des physionomies les plus originales. On peut ne pas aimer l'outrance voulue de ses figures, mais on ne peut lui contester une force, une pensée puissante qui en font quelqu'un."
Excellente, surtout, parce que Brandimbourg eut la tout aussi excellente idée de citer un sonnet alors inédit du Magnifique, "Voici la vierge aux seins émus comme la vague...", pour illustrer son appréciation.

J'avais eu l'occasion de recopier ce poème lors d'une déjà ancienne consultation de la collection toulousaine du Courrier Français. C'est une lettre de Saint-Pol-Roux à Gabriel Randon qui m'avait poussé à parcourir les livraisons de l'hebdomadaire ; installé à Beg Meil (Finistère) depuis le 30 septembre 1890, aux frais de Pierre Decourcelle qui l'avait discrètement invité en Bretagne pour travailler à l'écriture des Clefs de la Citadelle, pièce originellement prévue pour le Théâtre de la Gaîté - mais qui ne sera jamais représentée -, le Magnifique demandait à son ami, le 11 octobre, de lui envoyer "le Courrier quand il paraîtra". Dans cette même épistole, il le remerciait pour la correction d'un sonnet, probablement celle des épreuves du poème publié par Brandimbourg. Huit jours plus tard, d'Audierne, Saint-Pol-Roux accusait réception du numéro, ajoutant : "J'ai adressé mes grâces à l'amène Brandimbourg".

C'était le deuxième séjour breton du poète. Le premier remontait à 1883. Il avait alors passé quelques jours sur la côte du Morbihan où il écrivit La Ferme, qui ne sera publiée chez Ghio qu'en 1886. Il en avait ressenti le charme et s'en souvenait avec enthousiasme :
"Oh ! s'abandonner à la vie, de la brise sur l'être et du matin dans l'âme ! S'étendre parmi les goëmons de la grève, et, ses regards, ses pensées, les engager à bord de la tartane blanche qui s'efface là-bas comme s'éloigne la jeunesse ! Saluer un calvaire ancien dont le christ est resté aux lèvres des pèlerins bariolés de Sainte-Anne ! S'enivrer de chants d'oiseaux ! Etre piqué par l'abeille, ce vivant écho d'or d'une lyre brisée autrefois ! Oh ! le soir regarder sortir du mois-de-marie les vierges qui chuchotaient à l'aube sur les margelles !" (Préface de La Ferme, 15 mai 1886)
Quatre ans plus tard, mais du Finistère cette fois, il décrit son périple avec le même lyrisme :
"Je me sens l'âme d'une jeune fille. Mon enfance me visite - en rose blanche - et j'oublie avoir souffert - devant ce réceptacle de larmes immortelles : l'Océan." (lettre à Gabriel Randon, Beg Meil, 3 octobre 1890)
"Enfin une saison exquise. Le soleil sourit et conseille : grande bonne Abeille de la Vie. Sur l'immensité glauque un ryhtme de romance pour âme. A la vesprée, là-bas, de rares hameaux se divulguent par leurs lumières : grappes de lampes copiant les grappes d'étoiles. C'est peu mais c'est Tout." (lettre à Gabriel Randon, Beg Meil, 11 octobre 1890)
"Je passe de charmes en charmes." (lettre à Gabriel Randon, Audierne, 19 octobre 1890)
"Ah ! que c'est joli la féerie dont je viens... Partout en Bretagne, des choses faites comme des âmes fanées depuis longtemps. Et cela nous raccroche ainsi qu'une prière de tombe. Ah ! et l'Océan, l'Océan... ce manteau parfois scabreux de la Vierge Marie..." (lettre à Alfred Vallette, Paris, 24 octobre 1890)
Hors la capitale, et loin des ennuis financiers que sa collaboration au Mercure ne parvient pas, seule, à régler, le poète renoue avec la nature et l'inspiration. Il compose, en trois semaines, de nombreux poèmes, parmi ses meilleurs de la période symboliste, ou annonciateurs des conceptions idéoréalistes. Citons, en prose, "Le pèlerinage de Sainte-Anne" et "Queue de Paon", écrits à Quimper, "Le Cimetière qui a des ailes" et "Chapelle de Hameau", à Fouesnant; en vers, "La tartane" (grève de Mousterlin, le 8 octobre), "La pluie purificatrice" (sur l'Ile Tristan, à Douarnenez, le 18), "Sur une diligence de Bretagne" (de Douarnenez à Audierne, le 19), "Sous un firmament d'Angélus" (Audierne, le 20), "A la chastelaine de la Forest" (baie des Trépassés, Pointe du Raz, le 20), et il achève à Beg Meil "La Magdeleine aux parfums", long poème commencé en 1887. Ajoutons à cette liste, composé au début de son séjour, le sonnet "Voici la vierge aux seins émus comme la vague...", publié par Brandimbourg.

En Bretagne, Saint-Pol-Roux retrouva l'énergie nécessaire, - que l'indifférence et le train de vie parisiens avaient entamée -, pour les batailles à venir, celles de La Femme à la Faulx (première version de la Dame) et du Magnificisme. Sans doute, son travail de ghost writer pour Decourcelle l'ayant réargenté pour quelque temps, pouvait-il espérer en l'avenir. Puis, encouragé par l'article de Brandimbourg, il lui avait envoyé un nouveau sonnet "sur Son Océan ma Douleur", misant sur de nouvelles publications dans l'hebdomadaire au lectorat plus nombreux que celui du Mercure. Le 20 octobre, il s'en était confié à Randon :
"Si le Courrier m'était ouvert une fois, j'y mettrais volontiers (sous le titre de Sonnets de Bretagne) mes deux sonnets 1° celui joint à ma lettre Brandimbourgeoise et 2° celui de l'Ile Tristan."
Mais le Courrier Français lui resta fermé, trop timoré - faut-il croire - à l'idée de compter parmi ses collaborateurs cet étrange Saint-Pol-Roux, dont la citation de quatorze vers dans un article était, à titre de curiosité littéraire, bien suffisante. Le Magnifique n'avait-il pas d'ailleurs ajouté parlant des deux poèmes soumis : "Mais peut-être, hélas, ne seraient-ils pas assez Blémont." Effectivement, les sonnets de Saint-Pol-Roux n'étaient en rien comparables aux vers d'Emile Blémont, poète-maison du Courrier Français : ils n'étaient pas assez fades.

Quoi qu'il en soit, le séjour breton lui permit d'envisager l'imminente croisade magnifique sous les meilleurs auspices. Le magnificisme s'appuyait désormais sur des oeuvres, la théorie sur des réalisations. Et les poèmes composés en Bretagne parurent, pour la plupart, en pleine Enquête sur l'évolution littéraire, précédant ou accompagnant la lettre à Jules Huret (17-18 juin 1891) :
  • "Queue de Paon", Le Théâtre d'Art, n°3, 21 mai 1891.
  • "La pluie purificatrice", Mercure de France, n°17, mai 1891.
  • "La tartane", "Sur une diligence de Bretagne", "Sous un firmament d'angélus", Mercure de France, n°18, juin 1891.
Ainsi, bien que le Magnificisme naquit en Provence, la Bretagne y avait déjà laissé son empreinte. Et il y retournera quelques mois plus tard, durant l'été 1892, séjournant cette fois à Camaret. Mais remettons à plus tard car en parler aujourd'hui serait m'éloigner de cette glose sur l'excellent billet de Zeb.

samedi 13 octobre 2007

Deux anarchistes sur la toile : Laurent TAILHADE & Han RYNER

Qui ne connaît pas Laurent Tailhade a tort. Il est parmi ces rares auteurs qu'on ne lit pas sans joie, de cette joie, physique, que l'on éprouve immanquablement, lorsque - soudain - dans un ciel de nuit caniculaire s'abat la première foudre. Laurent Tailhade (1854-1919) fut anarchiste, et ce qualificatif suffirait à définir aussi bien sa vie que son oeuvre. Le poète de la claire tour fit, de la liberté individuelle, son combat. Ses poèmes, satiriques ou élégiaques, restent formellement parnassiens, mais la violence et l'outrance des premiers, et la force suggestive des seconds, le désignent comme un contemporain capital des symbolistes. Saint-Pol-Roux le considérait comme un maître. Il en subit, dans ses premières années, l'influence. Il n'en est pas question sur le site de Gilles Picq : Les Commérages de Tybalt. Peu de textes de Tailhade lui-même y figurent - nombre de ses ouvrages étant déjà numérisés sur Gallica. Mais c'est un site de spécialiste et de passionné et l'on y trouve bien d'autres informations intéressantes pour l'amateur de la fin de siècle et de la Belle Epoque : une bibliographie et une table des poèmes de Tailhade, avec leur contexte de parution; des documents rares parmi lesquels le texte de la protestation contre la condamnation du poète en 1901, prononcée suite à son article du Libertaire, "le Triomphe de la Domesticité" - la signature de Saint-Pol-Roux y figure -; deux pages consacrées aux Gendelettres, la première biographique et illustrée (Barrucand, Jules Bois, Deschamps, Fénéon, Maurevert, de Max, Rachilde, etc.), la seconde iconographique (collaborateurs de Lutèce, une réunion au Mercure de France, etc.); et, mine précieuse pour le chercheur, un dépouillement de nombreuses revues de l'époque, avec, précisée pour chacune, la liste des contributeurs. Pour conclure simplement : une escale obligée.

Jusqu'à récemment, je ne connaissais guère de Han Ryner (1861-1938) que son nom, rencontré à plusieurs reprises dans les nombreuses petites revues que mes recherches m'ont amené à consulter. Je n'avais pas eu la curiosité d'aller lire ses oeuvres. J'avais tort. Saint-Pol-Roux et Ryner se rencontrèrent à diverses occasions, sinon du temps du Symbolisme, au moins à partir des premières années du XXe siècle. Comment s'étaient-ils connus ? je l'ignore - mais ils avaient dû nouer des liens suffisants pour que le Magnifique assistât et portât un toast au premier banquet Ryner qui eut lieu à la taverne Grüber le 4 décembre 1910, en l'honneur de l'auteur du Cinquième Evangile, pour que, lui ayant donné sa voix lors de l'élection du "Prince des Conteurs", organisée par l'Intransigeant, deux ans plus tard, il fît partie du comité de patronage d'un second banquet dédié à Ryner, toujours sous la présidence de J.-H. Rosny. Sans doute, les vues politiques des deux hommes n'étaient-elles pas très éloignées. C. Arnoult nous apportera sûrement, un jour prochain, plus de précisions sur son blog . Il est déjà impressionnant, par son contenu, ce blog qui n'est vieux pourtant que de quelques mois. De nombreux écrits de Ryner y sont reproduits, des oeuvres dans leur intégralité y paraissent quasi quotidiennement, chapitre après chapitre : les dix premiers de l'utopie non violente, Les Pacifiques, toutes les petites proses qui forment Le Livre de Pierre, sont déjà en ligne. Les textes sont classés par genre. Si la production poétique de Ryner n'est pas la meilleure de son oeuvre, il faut lire ses contes, et les 23 articles de l'Encyclopédie anarchiste; le "Socrate moderne" était critique aussi, et C. Arnoult a eu la bonne idée de reproduire son étude sur Remy de Gourmont, parue dans l'Idée Libre de juin 1923 (une lettre de l'auteur de la Culture des Idées, datée du 28 avril 1903, y est également retranscrite). Puis des essais, une pièce de théâtre, Les Esclaves, des comptes rendus, etc.; je m'y rends tous les jours, ou presque, et ma curiosité en sort chaque fois plus avivée.

samedi 28 juillet 2007

SPR & le Symbolisme sur la toile : "Les Amateurs de Remy de Gourmont" & "Livrenblog"

Sous ce libellé, "Sur la toile", il sera question des sites et blogs qui peuvent intéresser les amis de Saint-Pol-Roux et les amateurs de symbolisme, littérature fin-de-siècle, etc. Ce sera, en quelque sorte, mon répertoire de ressources mis à disposition.

Il m'a semblé tout naturel de commencer par le meilleur d'entre eux : le site des "Amateurs de Remy de Gourmont". On a dû s'apercevoir que j'ai un faible particulier pour ce génial polygraphe, pour cet admirable conteur à qui le récit moderne doit beaucoup - sans vraiment lui payer sa dette -, pour le critique curieux dont l'intelligence empoignait le monde en marche et l'effeuillait de ses vérités littéraires (à la folie), philosophiques (passionnément), scientifiques (beaucoup), politiques (un peu)... Eh bien, ce faible, c'est aux "Amateurs de Remy de Gourmont" que j'en suis redevable. Alors jeune chercheur, je n'avais guère lu que Le Livre des Masques. Puis je découvris le site de Christian Buat. C'est une mine. Et lorsque j'écris, en tête de ce billet, qu'il est le meilleur des sites consacrés à un auteur, n'y voyez pas la seule expression d'une amitié. C'est le meilleur, parce qu'il est le plus riche. Vous y trouverez, au hasard des clics, une biographie détaillée, une page iconographique, une bibliographie des oeuvres publiées - cliquez sur un titre et voici la couverture de l'édition originale et des rééditions, le tirage, les sommaires, des reproductions d'envois signés Remy de Gourmont, des comptes rendus, etc. -, un large aperçu d'autres écrits (articles, poèmes) parus dans les revues, le sommaire de nombreux numéros du Mercure de France, des textes numérisés (promenades littéraires & philosophiques, épilogues, dialogues des amateurs, puis les Divertissements & les Livres des Masques, dans leur intégralité), des portraits des contemporains, vus par Gourmont, et de Gourmont, vus par ses contemporains, etc. Citer l'intégralité du contenu gourmontin est impossible. Le site ressemble à l'écrivain, cette figure capitale de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Insatiable, inépuisable. Et les ramifications sont nombreuses qui nous emmènent vers Léautaud, Mirbeau, Dario, Apollinaire, Gide, Jarry, vers beaucoup d'autres encore, et Saint-Pol-Roux à qui plusieurs pages sont consacrées, où l'on retrouve le masque du poète, des extraits d'articles du Magnifique sur le Mercure de France, et sa nécrologie, par Florian le Roy, Robert Desnos, Georges Pioch, Edouard Schneider, Roger Lannes et Max-Pol Fouchet. J'ai, définitivement, un faible pour ce site indispensable.

Depuis l'arrêt des virtuelles activités de notre ami "Le Bibliophile", il manquait, sur la toile, un espace qui rende compte de la qualité des productions littéraires de cette époque d'entre-deux siècles. Qualité du texte et qualité de l'objet. Cet espace est, depuis le début de l'année, brillamment occupé par Zeb et son "Livrenblog". Il y est essentiellement question de livres et de revues, de ces petites revues, aujourd'hui fort rares, et dont la tenue rendrait nostalgique le plus post-moderne de nos contemporains. "Livrenblog" est l'oeuvre d'un érudit, d'un passionné, et non la devanture d'une librairie - pourtant Zeb est libraire. Il a déjà donné des billets essentiels sur les premières publications de Jarry qui avait envoyé des textes pour les concours de prose et de poésie, qu'il remportera, organisés par l'Echo de Paris : "Guignol", la première partie de "La Régularité de la châsse" et les "Lieds funèbres", textes qui figureront dans Les Minutes de sable mémorial (Mercure de France, 1894); sur les livres de souvenirs, constituant une bibliographie fort utile; sur Léon Pierre-Quint, Renée Dunan dadaïste, Rachilde, Gourmont, Vallette; et, dernier né - non le moindre -, sur L'Image - Revue mensuelle littéraire et artistique ornée de figures sur bois, publiée chez Floury et dont le but était, cite Zeb, de "grouper, sans parti pris d'école, dans une même recherche d'art, les écrivains, les dessinateurs, les graveurs, et de parvenir à l'absolue de l'illustration et du texte, en n'offrant rien que d'original et d'inédit". C'est une magnifique et luxueuse revue où l'on retrouve, au hasard des sommaires des douze numéros qui nous sont détaillés (avec, svp, numérisation des couvertures), les noms de Remy de Gourmont, Pierre Louÿs, Gustave Kahn, Jean Ajalbert, Lucien Descaves, Camille Mauclair, Bernard Lazare, Maurice Barrès, Henri de Régnier, Rosny aîné, Paul Adam, Emile Goudeau, Gustave Geffroy, Georges Montorgueil, Georges d'Esparbès, Jules Renard, Charles Guérin, Emile Verhaeren, etc., pour les écrivains, de Mucha, Antonio de La Gandara, Eugène Grasset, Eugène Carrière, Chéret, Pissarro, Albert Besnard, Henri Rivière, Carlos Schwabe, Fantin Latour, Georges de Feure, Puvis de Chavannes, Felix Vallotton, Maurice Denis, etc., pour les illustrateurs. C'est toute une époque, entre symbolisme et art nouveau, qui retrouve un peu de son éclat, grâce à "Livrenblog". A visiter d'urgence.

Appel & rappel : Je signale aux visiteurs l'apparition d'un sondage mensuel sur notre blog (à gauche de la barre latérale); ce mois-ci : "Qu'avez-vous lu de Saint-Pol-Roux ?" Prenez dix secondes pour répondre... et n'oubliez pas de tenter votre chance au Grand Jeu du Mois d'Août.