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mercredi 3 août 2011

"Damné !... Oh ! mon Dieu !..." Pohol, a-t-il dit, passe... (petit conseil de lecture pour accompagner les orages)

C'est le génie d’Éric Dussert, maître-entoileur de l'Alamblog, que de (re)découvrir des auteurs inconnus ou méconnus, des maudits de l'histoire littéraire quoi, et de nous les faire aimer au point qu'ils finissent par nous devenir indispensables. Il y eut, récemment, Marc Stéphane et Jean Duperray. Voici Marc Michel ! Célèbre en sa maturité pour ses pièces de théâtre, des vaudevilles, des comédies bouffonnes, on a oublié qu'il fut aussi un petit romantique, et l'auteur d'un récit d'une noirceur très... noire : ce Pohol que j'ai trouvé dans ma boîte aux lettres ce matin et que j'ai lu d'une traite. Inspiré des romans gothiques alors en vogue, Marc Michel, en de courts chapitres qui sont comme des chants d'un poème archétypal, en outre les codes : "Il était grand, pâle et maigre ; il avait un front large et osseux, des cheveux noirs, des yeux noirs..." et, ironique, les met à distance : "Son père était mort, sa mère était morte ; il était seul au monde. - Il eut voulu mourir, lui aussi... Oh ! non ! je mens !" Cette distanciation, qu'avec humour il opère sur son récit et son héros, est déjà toute maldororienne. Certains accents même ne manquent pas de faire penser à l'épopée du Comte de Lautréamont :
"Oh ! maudit sois-tu, bourreau et tyran !... toi qui m'as jeté sur la terre pour me voir souffrir et te rire de mes angoisses. Maudit sois-tu de ce cœur qui voulait n'aimer que toi ! (...) Que du fond de l'abîme où ton pied me pousse mes blasphèmes t'atteignent dans le sein de ton bonheur et épouvantent tes anges !"
Marc Michel ne s'embarrasse pas de psychologie, de descriptions, de détails : comme nous lui en savons gré. Et, dans le même temps, l'histoire de Pohol présente une étrange parenté avec Le Rouge et le Noir qui parut deux ans plus tôt. Le ténébreux héros entre, dans l'attente de pouvoir accéder au séminaire, comme instituteur chez Mme de Bax qui s'éprend éperdument de lui ; Julien Sorel fut précepteur, aussi, chez Mme de Rênal qui ne devait pas moins se troubler de la présence du beau jeune homme ; mais quand Julien répond à l'amour de sa "bienfaitrice", Pohol la rejette violemment : "Arrière, démon !". Julien entrera au séminaire, Pohol en sera empêché. Julien s'introduira dans les milieux parisiens et dans la lumière où il rencontrera Mathilde de La Mole ; Pohol hantera le cimetière du Père Lachaise et les ténèbres où il rencontrera Marie et connaîtra, avec elle, l'amour. Dans les deux récits, il sera question de mariage ; dans les deux récits, le mariage sera empêché par une lettre de la femme blessée (Mme de Rênal et Mme de Bax) ; Julien et Pohol se vengeront, mais le second réussira où le premier échoua ; Julien et Pohol en perdront la tête. On le voit, la structure narrative est presque identique. Et, le sous-titre de Pohol, "Histoire de 1829", ne fait-il pas écho à celui du roman de Stendhal, "Chronique de 1830" ? Personnellement, je n'ai jamais pris plaisir à la lecture des aventures de Julien Sorel ; la fin du récit m'ayant toujours semblé particulièrement improbable. Ah, les interminables affres psychologiques du condamné à mort ! Rien de tout cela dans le récit vif, noir, très-noir, de Marc Michel, qui fut, le temps d'un roman, l'anti-Stendhal. Comme nous lui en savons gré.
Marc Michel, Pohol et autres textes terribles inédits, édition établie et présentée par Éric Dussert, Des barbares..., 2011 (16 €).

dimanche 30 août 2009

"Mes souvenirs" sur le Théâtre-libre, réédités par Patrick Besnier chez Du Lérot

"La Vérité Dramatique n'a rien de commun avec ce qu'on est convenu de nommer la Réalité. Mais le théâtre, sapristi, c'est une seconde création faite de la combinaison de ce qui est et de ce qui devrait être. La loi du théâtre c'est le Meilleur. Le théâtre est donc un art au-dessus. Le Théâtre-libre restera donc la plus grande erreur du siècle. Antoine a tué, momentanément, Shakespeare. Et voyez comme à sa suite ils ont tous théâtrisé, ceux qui n'ont pas pour un sou le sens du théâtre, ah les calices des lettres y sont allés d'une telle diarrhée que les dramaturges, les vrais, en furent constipés". (Poésie Présente, n°85, octobre-décembre 1992, p. 25-26)
Les poètes symbolistes - et Saint-Pol-Roux - ne furent pas toujours des plus bienveillants envers André Antoine et l'entreprise théâtrale qui le rendit célèbre. Pour le moins. La citation donnée plus haut en est un exemple. On en trouverait d'autres chez d'autres poètes, et d'autres encore dans les écrits de Saint-Pol-Roux. Et pourtant, quelques lignes plus bas, le Magnifique pouvait écrire en toute honnêteté : "Je suis, je crois être un sincère ami d'Antoine, et toutes ces choses je les lui ai à peu près dites durant un mois que je voisinais avec lui à Camaret". Car aussi étrange et contre-nature que cela puisse paraître, le créateur du Théâtre-libre et le héraut du Magnificisme étaient amis. D'une amitié qui n'allait pas sans disputes et sans brouilles durables, mais qui fut comme fraternelle : l'aîné et le cadet se reprochant respectivement leurs choix opposés et se retrouvant finalement chaque été devant la réconciliatrice bouillabaisse. Car ils étaient aussi voisins ; Saint-Pol-Roux demeurant à Camaret toute l'année et Antoine y villégiaturant estivalement depuis les premières années du Théâtre-libre pour s'y reposer des saisons de luttes et d'inquiétudes. Bref, humainement ces deux s'appréciaient beaucoup et se reconnaissaient d'indéniables qualités. Ainsi, Saint-Pol-Roux pouvait dire d'Antoine, à la suite du texte cité : "j'ai une grande estime pour son énergie, comme j'apprécie toutes les énergies d'en haut ou d'en bas..."

L'énergie d'Antoine, voilà bien ce qui ressort de la lecture de "Mes souvenirs" sur le Théâtre-libre, qui parurent en 1921, et que Patrick Besnier vient juste de rééditer chez Du Lérot. Est-ce d'avoir commencé comme employé de la Compagnie du Gaz qui lui en donna tant ? Antoine, passionné de théâtre, lisant tout, fréquentant les salles en tant que spectateur d'abord, puis comme acteur et directeur, fut avec une admirable constance un acharné, un combattif entêté, un révolutionnaire. A l'origine, il y eut le Cercle gaulois, association d'amateurs, qu'il avait rejoint après avoir échoué à l'examen d'admission du Conservatoire ; très-vite le répertoire lui avait semblé vieillot et il entreprit de le moderniser en ne programmant que des pièces inédites. Au Cercle gaulois, on prit peur un peu de l'audace d'Antoine et de ce chamboulement, et on se retira. Il fallait donc créer une compagnie : ainsi naquit le Théâtre-libre. Le premier programme, qui avait effrayé la petite association, annonçait quatre pièces, parmi lesquelles : "Jacques Damour, drame en un acte tiré par M. Léon Hennique d'une nouvelle de M. Zola" & "Mademoiselle Pomme, farce en un acte, par Duranty et Paul Alexis", qui à elles deux réunissaient trois des hommes de Médan. Voilà qui suffisait à lancer la légende durable d'un Antoine, metteur en scène naturaliste. Non pas qu'elle fût entièrement infondée. Car il est vrai que le répertoire du Théâtre-libre propose de nombreuses oeuvres issues de ce mouvement, car il est tout aussi vrai que le génie d'Antoine fut de tordre le cou à quelques conventions théâtrales ridicules et désuettes, imposant naturel au jeu d'acteur et forçant tant qu'il put l'illusion du réel : et ce furent les fameux quartiers de viande des Bouchers de Fernand Icres, mais aussi l'apparition de foules sur scène, des accessoires et costumes empruntés au quotidien, etc. Pour autant, on aurait tort de voir en Antoine l'homme ou le défenseur d'une doctrine. Le Théâtre-libre joua aussi les poètes : Banville, Mendès, des parnassiens certes mais qui donnèrent des féeries, des vers bien éloignés des bas-fonds et prostituées naturalistes, puis Ephraïm Mikhaël, dont le Cor fleuri fut sifflé par les spectateurs parce qu'il jurait justement dans une programmation plus réaliste ; Antoine ne s'était-il d'ailleurs pas attaché la collaboration de Rodolphe Darzens ? Et la liste est longue des auteurs, de tous courants, qui furent accueillis par le Théâtre-libre : Ajalbert, Alexis, Ancey, Banville, Barrès, Becque, Bergerat, Björnson, Céard, Coolus, Courteline, de Curel, Darien & Descaves, Duranty, de Goncourt, Guiches, Hauptmann, Hennique, Ibsen, Jullien, Lecomte, Margueritte, Mendès, Méténier, Porto-Riche, Strindberg, Tolstoï, Zola, etc. Et ils furent joués surtout parce qu'on ne les jouait pas ailleurs. Le Théâtre-libre, ce fut une sorte de dramatique salon des refusés. Preuve qu'Antoine fut une énergie doublée d'une haute intelligence. Ceux que la Comédie-Française ou l'Odéon décidaient, après lecture et attermoiements, de ne pas représenter, le jeune directeur leur ouvrait les bras et le rideau, profitant tout à la fois d'une publicité gratuite, de la curiosité suscitée par le refus, et de l'effet de nouveauté. Le Théâtre-libre, en outre, pouvait se permettre toutes les audaces ; ses spectacles étant donnés pour un public d'abonnés lors d'une soirée unique, il échappait à la Censure.

Antoine fut un courant d'air qui balaya bien des habitudes poussiéreuses du théâtre embourgeoisé du XIXe siècle. Point d'étonnement, donc, si l'oncle Sarcey fut son plus fidèle opposant. Le Théâtre-libre imposa une nouvelle manière de penser la dramaturgie, la mise en scène, une nouvelle façon de jouer. Son succès - non pas financier, et la fin de l'entreprise est à ce propos pathétiquement significative - est indéniable. Preuve en est que les refusés de la veille devinrent progressivement les officiels du lendemain et que nombre des comédiens d'Antoine furent débauchés du Théâtre-libre pour faire carrière sur de plus hautaines scènes. Car c'était une bonne école de comédie et on pourrait presque avancer que le Théâtre de l'OEuvre en est sorti, en la personne d'Aurélien Lugné-Poe qui débuta réellement chez Antoine. Ce dernier ne rendit d'ailleurs pas aux symbolistes leur hostilité quand ils décidèrent de créer leur propre entreprise théâtrale ; ainsi peut-on lire à la date du 17 janvier 1891 :
"Un comité de poètes s'est formé pour créer un Théâtre d'art qui donnera bientôt, à la salle Montparnasse, des pièces de Pierre Quillard, Rachilde et Stéphane Mallarmé. C'est fort bien, car le Théâtre-libre ne suffit plus, d'autres groupements deviennent nécessaires pour jouer certaines oeuvres que nous ne pouvons pas réaliser chez nous. Je n'y vois pas une concurrence, mais un complément dans l'évolution qui s'accélère."
Antoine se trompa souvent, certes, en ne jouant pas La Dame à la Faulx de son ami Saint-Pol-Roux notamment, mais on ne peut lui enlever ceci, que la postérité doit retenir : il vivait le théâtre et il en fut un dévoué serviteur.

"Mes souvenirs" sur le Théâtre-libre retrace les huit années d'existence de cette aventure. Le livre se présente sous la forme d'un journal que l'auteur a complété pour la première édition chez Fayard (1921) ; il y a parfois des erreurs de dates, des confusions, que corrigent les annotations fort utiles et savantes de Patrick Besnier. Les notes contribuent, en outre, à nous rendre plus familières les coulisses de la fin-de-siècle théâtrale, et la première d'entre elles (p. 27) - gloire à Patrick Besnier pour cette information nouvelle ! - me donna la probable réponse à une question improbable que je me posais depuis quelques mois : que diable faisait donc Paul Roux, futur Saint-Pol-Roux, à l'inauguration du monument funéraire de Duranty, fin avril 1887 ? Eh bien, figurez-vous qu'il appartenait simplement à un groupe montmartrois d'alors, La Butte, où fréquentèrent aussi Randon-Rictus, Aurier, Ajalbert, Alexis, etc.
ANTOINE, "Mes souvenirs" sur le Théâtre-libre, édition établie et annotée par Patrick Besnier, DU LEROT, éditeur, Tusson, Charente - 272 p. (35 €).

jeudi 27 août 2009

L'anthologie poétique d'Emile Boissier, par Jean-Pierre Fleury

Jean-Pierre Fleury a fait oeuvre utile en réunissant quelques-uns des plus beaux vers d'Emile Boissier dans cette anthologie. Car les recueils du Nantais étaient devenus introuvables depuis trop longtemps et les florilèges poétiques des cinquante dernières années, y compris ceux entièrement dédiés au symbolisme, les avaient superbement ignorés.

Ce livre est le fruit d'un long travail de lectures et de recherches ; livre d'un amateur passionné qui y consacra du temps, beaucoup, et de l'énergie, autant. Alors, bien sûr, on pourra trouver la préface un peu confuse, trop riche d'informations nous éloignant du sujet principal, trop généreuse en citations, Jean-Pierre Fleury ayant préféré livrer l'ensemble de ses recherches et trouvailles plutôt que d'y opérer une castratrice sélection. Et finalement, si elle ne répond pas aux canons éditoriaux hérités de l'université et perd un peu de sa clarté informative, cette préface, où le moindre nom rencontré est glosé assez longuement, présente le grand intérêt de rendre justement le milieu dans lequel évolua Emile Boissier, ses influences, ses amitiés, ses relations littéraires, etc. C'est de l'impressionnisme préfaciel : l'homme apparaît grâce aux touches de couleur qui le cernent, à la lumière jetée sur son environnement plus qu'à la sûreté du trait.

La postface est plus précise, étudiant quelques-unes des relations et amitiés littéraires de Boissier : Han Ryner et Saint-Pol-Roux, surtout, à partir des échanges que nous avons eu, mon ami maître-entoileur du blog Han Ryner, Jean-Pierre Fleury et moi, échanges qui donnèrent lieu à des billets sur nos blogs respectifs. Mais l'originalité de la postface est la révélation qui est faite de la collaboration anonyme de Boissier à la petite entreprise Willy. Sans doute l'auteur est-il injuste envers l'habile ouvreuse qu'il définit : "un paon à grande queue et un fumiste, doublé d'un escroc littéraire" - injuste, je l'ai été aussi dans un ancien billet ; car notre ami Zeb, de Livrenblog, a su montrer, à plusieurs reprises, le talent littéraire de Willy, et cette incontournable figure de la petite république des lettres de la fin de siècle et de la Belle Epoque mérite bien qu'on lui restitue un peu de sa complexité. Reste que Jean-Pierre Fleury a raison de rendre à Boissier ce qui est à Boissier : le livret de Bastien et Bastienne, adapté de Mozart, et signé du seul Willy.

On l'aura compris, il y a dans l'appareil critique de l'anthologie poétique d'Emile Boissier, quantité d'informations intéressantes. Et préface et postface font un cadre utile au recueil proprement dit. Jean-Pierre Fleury a choisi de classer les poèmes thématiquement plutôt que chronologiquement ; et ce sont autant de stations dans la procession lyrique du poète auxquelles il nous convie. Et ce sont surtout de beaux vers. J'en ai déjà cité quelques-uns à d'autres occasions. Je me contenterai donc des premiers, qui synthétisent magnifiquement le sacerdoce du beau poète Emile Boissier, qu'aimait Saint-Pol-Roux :
"Je suis le doux semeur des nobles vérités,
L'apôtre de la vie, épris de la Nature,
Le frère des vaincus et des déshérités,
Celui qui croit encore à l'aurore future.
Je pardonne le crime et la haine aux méchants
Qui courbent leur fierté sous un labeur servile.
Ivre de l'Infini, je déserte la ville
Pour aller vers la mer et les soleils couchants.
Suivras-tu mon voyage, ô ma soeur solitaire ?..."
Nota : Le volume contient aussi un beau cahier central et un CD-Rom d'illustrations. Pour toute information complémentaire, contactez l'auteur ici.

mercredi 12 août 2009

Laurent Tailhade contre les gendelettres ou en ballade au pays du mufle (Edition revue, augmentée et annotée par Gilles Picq, chez Cynthia 3000)

Saint-Pol-Roux, on le sait peu, comptait Laurent Tailhade comme l'un de ses maîtres. Certes, il ne pratiqua pas aussi souvent l'invective que son aîné, même si on lui connaît des textes aiguisés et violents et drôles. Ce qu'il lui emprunta plutôt, c'est le goût d'une certaine crudité s'immisçant, par touches, dans le corps du poème et le déstabilisant. On en trouve plusieurs, de ces touches, dans Anciennetés (Mercure de France, 1903), qui rassemble des vers de jeunesse. Citons-en, pour le plaisir, quelques-uns :
"..............................................., le Rêve de la Reine
A l'air d'un tas de paille où pourrissent des fruits." (Le
palais d'Ithaque)
"Il attend, magistral, officiel, avide,
Et son sexe fâné dort sous des caleçons." (Bouc émissaire)
"Et la foule, béante, ainsi qu'un boeuf mugit." (Lazare)
Les poèmes en prose en recèlent aussi, et, même s'il est connu, je veux citer le refrain de cette ballade saint-pol-roussine qui a pour titre : "Air de trombone à coulisse".
"Les Trous-du-cul, ce sont maints Critiques Modernes. Ils ont deux fesses, disons faces, l'une de miel pour les faiseurs d'ignominie, l'autre de fiel pour les beaux gestes du génie. Les Trous-du-cul, ce sont maints Critiques Modernes. Et ce qui sort de ces princes en us, lorsque grince l'anus qui leur tient lieu de bouche, quelquefois c'est du vent, des crachats plus souvent, de la merde toujours."
Comme son maître ès-férocité poétique, Saint-Pol-Roux eut à séjourner au pays du mufle. Mais, alors qu'on ne pourra guère qu'émettre des hypothèses sur l'identité de ces Critiques Modernes au fécal faciès dénoncés par le Magnifique, l'impitoyable Tailhade, qui n'avait pas froid aux yeux, puis à l'oeil, lui, n'hésite pas à nommer et à foncer dans le lard bourgeois ou littéraire.

Qui aurait la fort excellente idée de se procurer l'un des cent exemplaires de la réédition, chez Cynthia 3000(1), de ce recueil qui n'en connut plus depuis 1920 - je veux dire Au pays du mufle -, n'éprouverait aucune difficulté à se convaincre du génie si terriblement particulier de Laurent Tailhade. Un génie d'empaleur. Nombre des gloires et gloriolettes de la petite république des lettres y sont brandies sans ménagement, dénudées, au bout d'une rime. Le poète a ses têtes-à-gifle : Loti, Jean Rameau, Maizeroy, Ajalbert, Baju... et ses pieds-à-écarbouiller : ceux de Péladan, à qui, avec un peu d'humour, il n'aurait pas dû déplaire que ses arpions fumeux servissent de leitmotif wagnérien aux cinglantes ballades tailhadiennes. Et, à l'occasion, ni Banville, ni Zola, qu'il rejoindra toutefois lors de l'Affaire Dreyfus, ne sont épargnés. Au pays du mufle est un bûcher des vanités contemporaines. Citons :
"Toi qu'un dieu fit, en sa miséricorde,
Imperméable au style, gros foireux
Qui des duels aimes le seul exorde,
Ajalbert ! comme un fessier plantureux,
Haut le vis ! Marche à l'ombre de ces preux !
Sous les fanons aux lances adornées,
Albert Delpit louche des deux cornées,
Et Jean Rameau, très innocent baudet,
Clame des vers pour deux ou trois guinées.
C'est Maizeroy qui torche le bidet."
Citons, citons :
"Voici la rue et le plantain,
Le jus de taupe et la merd'oie ;
Voici la graisse de putain,
Le cloporte, le ver à soie
Et le bol que Fagon emploie.
Ci la Bête du Gévaudan,
Ecco le fiel de la baudroie :
Voici les pieds de Péladan !"
Les prudes et les adeptes du politiquement correct regretteront sûrement certaines saillies du poète à l'encontre des moeurs des uns et des autres, de Loti notamment, surnommée la "Tante Viaud" par Tailhade, ou à l'encontre de tel ou tel défaut physique ou physiologique ; ils auront tort, car c'est le principe même de la satire que de tourner en ridicule les célébrités du monde en exhibant ce que, par ailleurs, elles cachent d'ordinaire si mal.

Plus sérieux me semblerait le reproche stylistique d'un lexique coruscant et de références qui, pour beaucoup, nous sont devenues étrangères. Et ce serait raison, pour l'un peu curieux, de ne pas entrer dans le recueil, si Gilles Picq, le haut spécialiste de Tailhade, le maître-entoileur des Commérages de Tybalt, n'avait donné, en plus d'une belle préface, des notes nombreuses élucidant mystères lexicaux et socio-culturels dont regorgent les poèmes. Car Cynthia 3000 nous offre là la première édition scientifique d'Au pays du mufle, et une édition augmentée de plusieurs sections et textes retrouvés, et une édition rare. Bref, une édition définitive.

Citons, citons encore cette :
Parabase symbolique
Dans la manière des plus accrédités rimeurs de ce temps-ci
Pour un exode gagaïque,
Nous nous embarquerons en la
Jonque de plate mosaïque,
Sur l'étang vert du ton de la.

Le trombone fauve, à coulisses,
Pleure l'hymen du nénuphar
Et les délices des lis lisses.
Innocence, ô le premier fard !

La brique cède à la turquoise
Dans l'occidentale splendeur :
Tour chinoise ! Rive narquoise !
Mont Tai-chan noir de verdeur !

La lune luit. Hors de sa cage,
L'ibis (qu'on incrimine à tort)
Fuit le sinistre marécage
Hanté du noir bombinator

Et dans la vasque où la cuscute
Mire ses pistils gracieux,
Le croissant d'or fin répercute
La courbe exquise de tes yeux.
"Le trombone fauve, à coulisses" ! quand je vous disais que Tailhade fut, pour Saint-Pol-Roux, un maître...
(1) Le catalogue des éditions Cynthia 3000 s'est joliment étoffé. Il y eut, pour la période qui nous occupe, IL*** de Léo d'Arkaï, l'extraordinaire Omajajari, aujourd'hui, Au pays du mufle, et demain de très-belles choses. N'annonce-t-on pas la réédition prochaine du Colloque sentimental entre Emile Zola et Fagus ?

mardi 11 août 2009

L'ANARCHIE, par Elisée Reclus, le géographe anarchiste (éd. Mille et une nuits, avec une postface de Jérôme Solal)

"L'homme qui roule dans un char ne sera jamais l'ami de l'homme qui marche à pied !"


Anarchie. C'est, avant une belle idée, un beau mot. Il m'a toujours évoqué une rose, noire, au parfum d'une sélective subtilité que seuls les nez les plus fins savent sentir et goûter. Bien sûr, il n'en pousse qu'une sur chaque rosier, fragile, et ne vivant qu'une vie brève ; car les plantes voisines, fort gloutonnes, ne lui laissent guère de quoi s'alimenter et se développer. Toutefois, malgré cette hostile promiscuité, il n'est pas rare de la voir poursuivre, contre la nature elle-même, sa course au soleil. L'anarchie est une belle fleur.

Les fragrances en traversent les siècles historiques et poétiques ; mais c'est, sans doute, à la fin du XIXe siècle qu'on les perçut le mieux, en leur raffinée agressivité, le museau empâté du bourgeois étant peu accoutumé à renifler autre chose que sa propre sueur. Je ne reviendrai pas sur les liens étroits qui unirent les meilleurs poètes symbolistes aux milieux anarchistes. J'eus l'occasion déjà de les rappeler dans un ancien billet. Mais il convient de dire un mot rapide d'Elisée Reclus, le grand géographe, une de ces roses noires qui embauma le siècle. Ce fut un homme en perpétuel mouvement, en raison de son activité scientifique, certes, mais du fait aussi de son activisme politique. Un mouvement physique, car moralement, une seule idée l'anima très tôt et toujours, l'anarchie. Contraint à l'exil en Angleterre, après le coup d'état du petit napoléon, il revient en France, vingt ans plus tard, pour participer au rêve communard et résister, armes à la main, au siège versaillais. On l'arrête. On le condamne à un bannissement de dix ans. En 1894, les lois scélérates le poussent à se réfugier à Bruxelles. C'est en Belgique désormais qu'il vivra puis mourra le 4 juillet 1905.

C'est à l'occasion de son séjour à Bruxelles, en 1894, qu'Elisée Reclus donna, devant une loge maçonnique, la conférence que Jérôme Solal a eu l'excellente idée de faire paraître, postfacée et anotée, aux éditions Mille et une nuits, où, depuis quelques années, on trouve de beaux textes devenus introuvables - Marinetti, Valentine de Saint-Point, Fernand Divoire n'y furent-ils par récemment réédités ? Reclus fut un penseur et un théoricien ; il parle ici simplement, mêlant aperçu historique général et anecdote personnelle symbolique. Il dit même des évidences, mais des évidences qui ne le sont vraiment que pour qui sait l'absurdité du discours religieux :
"chaque individualité nous paraît être le centre de l'univers, et chacune a les mêmes droits à son développement intégral, sans intervention d'un pouvoir qui la dirige, la morigène ou la châtie."
et l'affaisement de tout discours politique dans l'exercice du pouvoir :
"La conquête du pouvoir fut presque toujours la grande préoccupation des révolutionnaires, même des mieux intentionnés. L'éducation reçue ne leur permettait pas de s'imaginer une société libre fonctionnant sans un gouvernement régulier, et, dès qu'ils avaient renversé des maîtres haïs, ils s'empressaient de les remplacer par d'autres maîtres, destinés, suivant la formule consacrée, à faire le bonheur de leur peuple."
C'est l'escalier shakespearien, toujours fondamentalement descendu, toujours précipitamment gravi. L'analyse d'Elisée Reclus s'avère intéressante, parce que le constat sur lequel elle s'appuie nous est étrangement familier : exploitation des plus pauvres par une poignée de puissants, répression des voix marginales, cynisme des dirigeants. "Mais défendez donc notre société !" demanda, un jour, le géographe à un haut fonctionnaire. "Comment voulez-vous que je la défende, elle n'est pas défendable !", lui rétorqua ce dernier. Bref, rien de nouveau sous les nuages du monde. Et ce constat inchangé ne nous laisse pas sans une amère tendresse en l'esprit lorsque nous lisons avec quelle confiance Elisée Reclus croyait, en 1894, dans un bouleversement social imminent, à portée d'existence :
"Notre monde nouveau point autour de nous, comme germerait une flore nouvelle sous le détritus des âges. Non seulement il n'est pas chimérique, comme on le répète sans cesse, mais il se montre déjà sous mille formes : aveugle est l'homme qui ne sait pas l'observer."
Sans doute oubliait-il qu'il n'est de possible transformation sociale qu'à la condition que chaque individu ait fait sienne la formule définitive de Stirner : "Rien n'est, pour Moi, au-dessus de Moi !" Et au début du XXIe, comme à la fin du XIXe siècle, nous en sommes formidablement loin. La lecture de la conférence d'Elisée Reclus nous en rapprochera tout de même, peut-être, un peu. Et l'exemple de l'auteur dont Jérôme Solal brosse un beau portrait, "Reclus à l'air libre", peut-être, plus encore.

mercredi 4 mars 2009

Arsène HOUSSAYE : Du danger de vivre en artiste quand on n'est que millionnaire (nouvelles recueillies & postfacées par Eric Vauthier)

Arsène HOUSSAYE, Du danger de vivre en artiste quand on n’est que millionnaire, postface d’Éric Vauthier et Illustrations d’Anne Careil, Éditions de L’Arbre Vengeur, 2008.

Le lecteur contemporain ne se souvient plus guère d’Arsène Houssaye (1815-1896), sinon comme l’heureux dédicataire des Petits Poëmes en prose de Baudelaire. C’est beaucoup et c’est néanmoins bien peu pour celui qui fut, à sa manière, un homme-siècle, débutant sa carrière de littérateur en pleine effervescence romantique, accueillant les générations réaliste puis symboliste dans ses revues, touchant à tous les genres, sans génie certes, mais non sans talent. Arsène Houssaye est une de ces nombreuses figures oubliées de l’histoire littéraire, vite classées parmi les minores, et qui joua pourtant un rôle de premier plan dans le petit monde des Lettres de son époque. Parce qu’il fut un animateur influent de la vie littéraire, mais aussi parce qu’il sut enregistrer en son œuvre certaines des tendances qui seront exploitées par ses jeunes confrères.

Les huit nouvelles – on dirait plus volontiers contes – réunies ici par Éric Vauthier en sont un témoignage assez convaincant. Au cours du XIXe siècle, le développement du récit bref, plus facile à insérer dans les journaux alors en plein essor, s’est accompagné presque immédiatement d’une revalorisation poétique du genre – surtout sous l’influence de Poe et de son traducteur Baudelaire. Chez Houssaye, excellent connaisseur du lectorat de la presse quotidienne, l’efficacité prime ; le récit est tout entier au service de l’effet à produire : l’effroi et/ou le rire. L’auteur ne s’embarrasse pas de psychologie ; « son style, écrit le postfacier, volontiers elliptique coïncide parfaitement aux exigences de concentration et d’efficacité du récit court ».

Ses personnages sont d’ailleurs plutôt des automates de chair, condamnés – car l’enfer (parisien) n’est jamais bien loin – à reproduire les mêmes gestes ou situations, comme Eugénie Rivoire l’une des « Deux Parisiennes aux bords du Missouri » jetant son enfant nouveau-né dans la Seine, puis en défenestrant un autre ; comme Wilfrid Milson revivant chaque nuit, dans « Nina et Mimi », la longue agonie de sa femme qu’il a empoisonnée ; comme Mlle de Montaignac, « Mademoiselle Salomé », rencontrant partout la tête d’Arthur Dupont, l’amant éconduit et suicidé. Il y a chez Houssaye une certaine complaisance dans le morbide, dans le cruel, où le sentimentalisme n’a pas sa part – qu’on se reporte à « Monsieur Paul et Mademoiselle Virginie », ironique et noire récriture du roman de Bernardin de Saint-Pierre. Houssaye est un montreur ; sa narration est exhibitionniste, spectaculaire. Il n’est pas anodin que le monde du théâtre ou du cabaret, plus rarement de l’art, serve de cadre à ces nouvelles ou que les personnages – en général les femmes – en soient issus. Le narrateur, en talentueux bonimenteur, montre et se montre, usant des présentatifs (« voici ce que raconta Eugénie Rivoire… »), servant de guide (« Il est huit heures moins un quart, nous sommes rue du Colisée… » ; « Voyez-vous là-bas, sur la terrasse de Saint-Germain… ? »), quand il n’est pas lui-même guidé (« Le marquis de Satanas m’avait entraîné chez Laborde… ») ou simplement narrateur-personnage (« Du danger de vivre en artiste… »). Aussi, ce petit recueil est-il une galerie de jolis monstres, Parisiennes fatales et insensibles, que l’auteur-exhibitionniste prend un évident plaisir à animer sous les yeux d’un lecteur, placé, avec un plaisir égal, dans la position du voyeur, dispositif qu’emploieront à leur tour les nouvellistes de la fin de siècle.
Nota : Il est vivement conseillé de feuilleter le catalogue des Editions de l'Arbre Vengeur, téléchargeable en ligne ici ; on y trouve fatalement son bonheur. Eric Vauthier est le collecteur de l'important Nuit rouge et autres histoires cruelles de Paris, dont il fut déjà rendu compte ici.

mercredi 27 février 2008

Une édition originale japonaise des Souvenirs de René de Berval

C'est un des bienfaits d'internet que de provoquer d'inattendues rencontres. Et rien que pour ces rares petits et hasardeux plaisirs, je suis heureux d'avoir mis en ligne ce blog dédié à Saint-Pol-Roux. Il faut dire que mes recherches sur le Magnifique ont été à l'origine de belles amitiés. Toutes les portes auxquelles j'ai frappé se sont ouvertes sans réserve. De sorte qu'il m'est arrivé de penser que le nom de Saint-Pol-Roux était un puissant sésame. Un exemple, parmi d'autres, et le dernier en date : il y a quelques jours je reçois un courriel d'un jeune chercheur japonais, Kensaku Kurakata (1), qui m'apprend l'existence d'une édition japonaise des Souvenirs de René de Berval, Paris 1930 nen-dai : ichi-shijin no kaisou (Paris, les années 30), édités et traduits par Midori Yajima (éd. Iwanami shoten, coll. "Iwanami shinsho", Tokyo, 1981), Souvenirs dans lesquels figure un chapitre entier consacré au Magnifique, soit près de 25 pages. Voilà qui constituait déjà une information bibliographique intéressante, mais Kensaku ne s'en tient pas là et se propose de m'en offrir un exemplaire. Bien entendu, j'accepte; et une semaine plus tard, voici le volume dans ma bibliothèque, et aujourd'hui sur le blog. Avouons, en passant, qu'un tel désintéressement n'est pas courant, et n'insistons plus...

A ma connaissance, ces mémoires sont inédits en français. C'est dommage car l'auteur a fréquenté bon nombre de personnalités littéraires de premier plan. Bien que ne lisant pas le japonais, il me suffit de feuilleter l'ouvrage et de parcourir l'index pour constater que de nombreuses pages y sont consacrées à Max Jacob, Jean Cocteau, Léon-Paul Fargue, O.-V. de L. Milosz, Saint-Pol-Roux, Georges Duhamel, mais aussi, un peu moins nombreuses, à Guillaume Apollinaire, Paul Valéry, Paul Eluard, Edmond Jaloux, Picasso, Henri de Régnier, au Grand Jeu, au Surréalisme, etc. Si l'ouvrage demeure inconnu au public français, cela tient peut-être à l'oubli hexagonal qui entoure le nom de René de Berval.

Je n'ai jusqu'ici récolté que bien peu de renseignements sur Berval. Il faut dire que son oeuvre littéraire est assez mince, et qu'il se distingua plus comme animateur que comme écrivain. Il est né à Nice en 1911. Très jeune, il monte à Paris et fréquente dans la petite République des lettres. Il collabore à quelques périodiques, notamment à la Revue Parlée qui paraît sous l'égide de l'Association des Jeunes Auteurs Français, au sommaire de laquelle son nom voisine avec ceux de Jean Follain et Eugène Guillevic. En juillet 1937, il participe à la deuxième "Exposition de Poésie contemporaine"où figurent, en plus de poèmes autographes, un "portrait-composition de René de Berval, par R. Micaelles, pour l'illustration de son prochain livre : Aurore Boréale", des photographies de l'inauguration du buste de Remy de Gourmont, de Saint-Pol-Roux à différentes époques, d'O.-V. L. de Milosz à Fontainebleau près de sa mangeoire à oiseaux, etc. Est-ce à cette occasion qu'il rentre en contact avec ceux qui seront la matière de ses Souvenirs ? Ou les avait-il rencontrés auparavant ? Sans doute la réponse se cache-t-elle dans Paris 1930 nen-dai. Quoi qu'il en soit, de simple participant en 1937, il devient organisateur de l'Exposition en 1938. Le Mercure de France du 15 mars en fit un compte rendu qui débutait ainsi :
"La 3e Exposition de Poésie contemporaine. - Cette exposition, organisée par le jeune poète René de Berval, avec la collaboration de MM. Paul de Montaignac et J. M. Campagne, a été inaugurée le 15 février à la Galerie de Paris, 214, faubourg Saint-Honoré, par M. Huisman, directeur des Beaux-Arts, et a duré jusqu'au 1er mars. Elle a réuni des autographes des poètes dont voici les noms : [suit une liste de plus de 150 noms]"
De Berval était désormais mieux installé; il publie un Hommage à Villiers de l'Isle-Adam aux éditions du Mercure de France, collabore aux Nouvelles littéraires, à Marianne. C'est dans cette dernière, le 20 juillet 1938, qu'il fait paraître un bel article sur "Saint-Pol-Roux le Magnifique". Sa teneur prouve qu'en plus de l'avoir rencontré à Paris, le jeune poète lui rendit visite à Camaret.

Tout cela, et plus encore, doit se trouver dans le huitième chapitre de ses mémoires, qui s'ouvre sur cette photo - d'après l'auteur et Kensaku Kurakata qui m'en traduisit la légende, la dernière du Magnifique - prise le 17 ou 18 juillet 1940, que Divine offrit au jeune poète après y avoir collé quelques cheveux de son père. René de Berval admirait Saint-Pol-Roux. Il lui avait dédié un des poèmes qui composent sa plaquette, Les ruines du temps (Editions Sagesse - Les Feuillets de "Sagesse" - collection anthologique, n°76), qui parut probablement en 1938. Le texte sera repris l'année suivante, toujours dédié au Magnifique, dans Terres de vigilance (Denoël), recueil préfacé par Milosz. On le retrouvera prochainement dans La Petite Anthologie Magnifique.

L'admiration dut rapidement se muer en amitié, puisque, comme nous l'apprend ce fragment de lettre, datée du 26 février 1939, reproduit dans le volume, René de Berval fut l'un des organisateurs, le logisticien de l'Académie Mallarmé, récemment créée, et que Saint-Pol-Roux présidait depuis la mort de Francis Vielé-Griffin. Audiberti avait conquis le premier prix; Henri Hertz, Jean Follain et André Bellivier se partagèrent le second qui fut décerné, non en mai, ainsi que semble s'en inquiéter Saint-Pol-Roux, mais le mardi 6 juin 1939. Quel était exactement le rôle de René de Berval qui n'était pas membre de l'Académie ? Celui d'un attaché de presse, peut-être, chargé de convoquer la presse à l'heure dite, de réserver le restaurant, etc.

N'organisa-t-il pas quelques jours après la remise du prix, le lundi 19 juin, un dîner en l'honneur de Saint-Pol-Roux à la Brasserie Lipp ?


Il y avait là du beau monde qui dîna, pour l'anecdote, d'un consommé froid en tasse, de hors d'oeuvres variés, d'un Roast beef accompagné de petits pois nouveaux et de pommes pailles, de salade et de fromages assortis, le tout arrosé de Bordeaux Rouge, et suivi d'une bombe glacée et de café. On lit, en effet, sur le menu conservé par l'auteur, dédicacé par Saint-Pol-Roux "au cher Instigateur René de Berval", les signatures de Cassilda & André-Rolland de Renéville, Roger Lannes, Charles Vildrac, Henri Charpentier, Divine, Léon-Paul Fargue, Claude Sernet, Fernand Marc et Jean Follain.

René de Berval se serait sans doute fait un nom dans la petite République des lettres si son destin et le goût de l'ailleurs ne l'avaient appelé, après-guerre, sous les cieux asiatiques. A Saigon d'abord où il dirigea la revue France-Asie, n' oubliant pas son vieil ami Saint-Pol-Roux dont il reproduisit en fac simile, dans le numéro du 15 mars 1947, un poème inédit de 1936, "La Maison cassée". A Tokyo ensuite - ce qui explique l'édition japonaise des Souvenirs - où il mourut en 1986. Il était devenu, entre temps, un spécialiste du Bouddhisme auquel il s'était converti.

Sans doute complèterai-je un jour, avec l'aide de mon ami Kensaku Kurakata - et, qui sait, avec, peut-être le renfort d'un autre visiteur -, ces parcellaires informations. En attendant, on pourra lire dès demain le poème que dédia Berval au Magnifique.

(1) Kensaku Kurakata est l'auteur d'un article sur Verlaine, "Une poétique sans paroles", recueilli dans le numéro d'Europe consacré à Verlaine (n°936, avril 2007).

Rappel : L'auteur du "Faune" se languit dans l'anonymat. Il réclame une identification ici.

lundi 18 février 2008

Du Jean Lorrain inédit aux Editions du Clown Lyrique

Les Editions du Clown Lyrique sont jeunes, très-jeunes, et déjà incontournables pour l'amateur de littérature fin de siècle. On se souvient qu'en 2006, Nicolas Malais avait inauguré sa maison en publiant un roman inédit de Remy de Gourmont, Le Désarroi, oeuvre importante que l'Ermite de la rue des Saints-Pères garda secrète. Eh bien, en 2008, le Clown Lyrique crée à nouveau l'événement avec un inédit de Jean Lorrain, les Lettres à Henry Kistemaeckers. Cette correspondance conséquente, grosse de 48 lettres, dormait paisiblement dans quelque carton du Département des Arts du Spectacle de la BNF, et jamais aucun biographe de l'un ou l'autre écrivain n'avait encore eu l'idée de l'exploiter. Puis Eric Walbecq vint, qui eut la curiosité de l'exhumer et l'intelligence de la produire, enrichie d'une présentation, de notes et d'annexes. Il est vrai que rien ne permettait d'envisager l'existence d'une telle correspondance littéraire, échangée entre le sulfureux symboliste et le journaliste, romancier et dramaturge à succès (faciles) d'origine belge, et fils de l'éditeur des naturalistes. Rien, sinon justement les salles de rédaction, les répétitions, quelques mondanités, et le goût des voyages.

Les lettres de Lorrain à Kistemaeckers - celles du second au premier n'ont pas été conservées - couvrent la fin de vie (1897-1905) de l'auteur de Monsieur de Phocas, avec des lacunes, et nous découvrent un Lorrain assez inattendu, fragilisé par la maladie, ses difficultés avec les patrons de presse, ses déconvenues judiciaires, etc. Un Lorrain intime, en somme, à la dent toujours acérée contre ses contemporains (Mendès, Sarah Bernhardt, Letellier), certes, mais qui n'hésite pas à avouer ses faiblesses, son dégoût de Paris et des cénacles, son désir de s'installer définitivement dans le Sud. M. & Mme Kistemaeckers ne furent sans doute pas pour rien dans cette décision, qui, dès leur premier courrier à Lorrain (juin 1897), l'avaient invité à séjourner dans leur résidence toulonnaise de La Clapière. Aussi est-ce la Provence qui fut le berceau de l'amitié nouvelle, une Provence que Jean Lorrain opposera dès lors, comme un soufflet, à l'artificialité parisienne :
"Les lecteurs du Journal se plaignent, trop de Provence cela leur donne chaud, à ces parisiens de malheur qui ignorent, les imbéciles qu'il fait moins cao à Toulon et surtout à Monte Carlo qu'à leur Paris de juillet - mais la bêtise énorme et son front de taureau écrasent le monde, il leur faut des comptes rendus de Trouville et d'Aix les bains ; je rentre et leur f...trais des Bois de Boulogne déserts et des Point du jour veules, car j'ai vomi le monde et les mondains !" (samedi 3 juillet 1897)
On est frappé, à la lecture de cette correspondance, par la sincérité de Lorrain. Il se livre à Kistemaeckers comme à un ami, - sur sa santé, sur son procès contre Jeanne Jacquemin, sur son emprisonnement à La Spezia -, et non comme à un confrère, dont il n'appréciait pas toujours l'oeuvre. Par ailleurs, leurs projets de collaboration feront long feu, en raison de leurs caractère et esthétique trop éloignés, même si Lorrain put le déplorer et en rejeter la responsabilité sur Kistemaeckers :
"C'est vous qui ne l'aurez pas voulu, mon cher ami.
La résolution que vous n'avez pas, je l'aurais eue, moi et vous auriez modéré ma fougue.
Cette association de la digue et du torrent aurait peut-être produit un excellent canal... du midi.
Je le regrette et me résigne..., avec mon caractère je l'aurais oublié demain, j'aurais plus peine à chasser le souvenir de belles heures vécues dans l'espoir et la fièvre de ce travail à deux dont je me faisais fête." (18 août 1903)
Je ne suis pas un spécialiste de l'oeuvre de Lorrain. J'ai lu ce que tout le monde a lu et avais volontiers adopté l'image de dandy décadent que ses contemporains se plaisaient à reproduire et à promouvoir. L'intérêt de ces lettres est justement de nuancer le portrait trop facile, de nous montrer un peu de la vérité complexe du romancier. Bien sûr, l'ouvrage s'adresse surtout aux amateurs de cette période qui y retrouveront des noms connus : Jeanne Jacquemin, Fernand Xau, Catulle Mendès, Sarah Bernhardt, André Antoine, Cora Laparcerie, Edouard de Max, personnalités de l'art, du journalisme et de théâtre (les dernières années de Lorrain constituèrent une période d'intense activité dramatique); mais tous ceux qui auront feuilleté, un peu fébrilement, Monsieur de Phocas, ou les Pall Mall, doivent lire ces lettres d'un Jean Lorrain qui se démasque - un peu.

C'est en outre un livre qui réjouira les bibliophiles, composé en garamond et imprimé sur beau papier bouffant ivoire à 400 exemplaires seulement. Et les très-bibliophiles, puisqu'il en a été tiré 20 exemplaires sur papier rouge, auxquels a été joint un tirage sur vergé du portrait (inédit lui aussi) de Jean Lorrain.

Jean
LORRAIN
Lettres à Henry Kistemaeckers

à paraître
le 1er mars
aux


(en pré-commande, au prix de 12 €, ici)

samedi 15 décembre 2007

LE DESARROI : Roman inédit de Remy de Gourmont

On n'a pas assez parlé du Désarroi, de l'événement littéraire que constitua sa parution. Ils devaient être peu nombreux, avant que Nicolas Malais décide de le publier dans sa toute jeune maison d'éditions du Clown Lyrique, à connaître l'existence de ce roman inédit et capital de Remy de Gourmont, dont le manuscrit dormait dans le Fonds Patrimonial de la Bibliothèque de Rouen, - Gérard Pouloin et Christian Buat sans doute et qui d'autre ???. Aujourd'hui, le tirage de 400 exemplaires en est presque épuisé.

C'est une bien mystérieuse et passionnante aventure que celle de ce texte, commencé en 1893 et retravaillé jusqu'en 1899. Remy de Gourmont devait y tenir, qui ne l'abandonna pas pendant sept ans et s'attela, en secret, à son achèvement. Je dis "en secret" puisque Nicolas Malais nous apprend que le projet n'est jamais mentionné dans la correspondance de l'auteur (dont Vincent Gogibu est en train d'établir l'édition); par ailleurs, les "Echos" du Mercure de France de cette période restent silencieux sur le roman, alors qu'ils oublient rarement de citer les ouvrages à paraître ou in progress de l'éminent collaborateur. Il est donc légitime de penser que Remy de Gourmont ne communiqua guère sur son roman, y compris lorsqu'il fut terminé, et qu'il préféra renoncer à sa publication. Car son propos était scandaleux et eut causé à l'auteur du "Joujou Patriotisme" bien d'autres soucis. Pensez que Le Désarroi se clôt sur une promenade macabre au milieu des décombres de l'Assemblée Nationale et des cadavres de "huit-cents lapins" éparpillés par un attentat anarchiste financé par Salèze, le héros du roman.

L'oeuvre de Remy de Gourmont ne nous avait guère jusqu'ici habitué à une telle violence sociale, à l'expression d'un tel engagement politique. Il faut noter que cette politisation du récit n'apparaît pas dans les premiers chapitres que l'auteur fait paraître dans Le Journal de Fernand Xau, dont il est un collaborateur régulier depuis sa création fin septembre 1892. Il y avait donné, en feuilleton, entre le 11 mars et le 19 avril 1894, les pages du Château singulier; le 4 mai, parut "Le Bracelet", qui constitue sans doute le premier chapitre d'un roman de plus grande ampleur qui ne s'intitule pas encore Le Désarroi, mais où figurent déjà Salèze et la jeune Elva (renommée plus tard en Elise). Cinq chapitres suivront : "Avant l'amour" (16 mai), "Elva" (24 mai), "D'un pays lointain" (21 juin), "L'âme que je cueillis" (30 juin) et "L'une ou l'autre" (20 juillet). Mais le style de Remy de Gourmont n'était déjà plus, depuis quelque temps, du goût du directeur du quotidien : probablement trop poétique, trop difficile à déchiffrer; et le feuilleton s'interrompit, pour laisser place aux huit dernières collaborations gourmontiennes, moins régulières (du 12 août 1894 au 7 juin 1895), des contes ultérieurement recueillis dans D'un Pays lointain (Mercure de France, 1898), et dont certains étaient peut-être conçus à l'origine pour être insérés dans le roman. La reprise de deux des chapitres parus, "D'un pays lointain" et "L'âme que je cueillis", comme prologue au recueil, tend à confirmer à cette hypothèse. Gourmont n'en abandonna pas pour autant la rédaction; des textes contemporains semblent s'y rattacher, notamment les deux "pièces" du Théâtre muet, "La Neige" et "Les bras levés"; et, dans la première livraison de L'Epreuve littéraire - supplément français de Pan, d'avril-mai 1895, parut "Le Panorama de la Vieille-Dame", chapitre XX du Destructeur, roman inédit. Le Destructeur, tel était donc le titre initial, titre personnifié et désignant Salèze, maldororien séducteur dans la première version :
"D'autres, comme Valérie étaient mortes à la peine, mortes d'avoir cru à l'amour de l'enchanteur impitoyable, de l'invincible inquisiteur qui, avec des gestes doctes et délicats, poussait ses victimes vers la gueule de la folie; d'autres avaient été déchirées et broyées par les mâchoires du Dragon; d'autres, rappelées à un semblant de vie par la volonté du nécroman, et groupées là sous son regard intérieur, dans un tremblement funèbre, - mais il les dédaigna. Il regardait Valérie, hostie de prédilection. Valérie parla. Du spectre, un murmure de syllabes monta vers Salèze, perceptible pour lui seul, ou bien, il lut ceci sur les lèvres de la vision :
"Le destructeur sera détruit. Elva..." ("Avant l'amour", Le Journal, 16 mai 1894, p.1)
Ainsi, dès le deuxième chapitre, avait-on l'esquisse d'une intrigue, amoureuse, où, de bourreau, le héros deviendrait victime. Car la figure d'Elva diffère sensiblement de celle d'Elise, qui la remplace dans Le Désarroi. Lorsque Elise n'est finalement que "la femme traditionnelle et bien connue (...), la femme qui rêve du couple, du nid", Elva, elle, était :
"...une de ces créatures de nuit dont les pensées, comme une famille de hiboux, dorment accroupies en un trou de ruines. Il n'y avait rien de clair, ni de pur, ni de doux dans sa vie : elle n'aurait pu évoquer ni un pré fleuri de renoncules, ni un bois doré par l'adieu du soleil; l'horizon de ses souvenirs était un vieux mur peuplé, ainsi qu'une tapisserie mangée, de visages torves, de torses pulvérulents, de cous amincis comme des tiges de pavots, de bras tendus vers rien, de jambes fuyantes qui avaient perdu leurs pieds avec leurs sandales." ("Elva", Le Journal, 24 mai 1894, pp.1-2)
La transformation d'Elva en Elise fut, à l'évidence, dictée par la modification du projet initial. Les parutions du Pèlerin du silence, où figure le "Théâtre Muet", en 1896, puis du recueil D'un Pays lointain en 1898, laissent à penser que Remy de Gourmont avait abandonné, à cette époque, l'idée d'achever Le Destructeur. Il serait bien difficile d'expliquer ce qui le conduisit néanmoins à reprendre certaines des pages déjà écrites, à leur donner une autre forme, et à les réunir sous un nouveau titre. Aussi ne le tenterai-je pas, et me contenterai-je d'avancer naïvement que Le Désarroi fut le dernier roman symboliste de Remy de Gourmont.

Lorsque j'en ai fini la lecture, il m'est resté une drôle d'impression de collage; l'histoire de Salèze et d'Elise semblait se greffer étrangement à l'intrigue politique, elle, strictement contenue dans le premier et le dernier chapitres. Il m'a donc fallu le relire, avec plus d'attention et en oubliant les pages trop proches du Destructeur. L'enjeu du Désarroi est en effet, malgré telles ressemblances, différent. Contrairement aux précédents récits de Remy de Gourmont, ce n'est pas l'amour qui occupe ici la première place, mais la liberté. Salèze n'est pas un homme amoureux. Il est un homme libre :
"- Elise, que m'importe une femme, l'amour d'une femme ! Au point où j'en suis de la pensée, toutes sont égales devant moi, pourvu qu'elles soient belles. Adieu."
Salèze est un anarchiste absolu, selon la définition que rappelle Nicolas Malais dans sa postface :
"Un anarchiste absolu est celui qui, chaque fois qu'il le peut faire sans dommage, se dérobe sans scrupule aux lois et à toutes les obligations sociales. Il nie et détruit l'autorité en ce qui le concerne personnellement; il se rend libre autant qu'un homme peut être libre dans nos société compliquées."
Et Le Désarroi, c'est alors moins un sentiment, qu'étymologiquement une désorganisation, une déconstruction méthodique des valeurs sociales. La Morale, la Religion, l'Etat, Salèze les donne en spectacle à Elise, en exhibe les mécanismes et l'absurdité : divine comédie. L'utopie et l'amour ne sont pas mieux traités, passés au crible de l'art :
"Elles sont très laides, mon ami, ces symboliques représentations du monde que vous exaltez de toute la force d'une imagination puissante et triste. Vue selon l'ordinaire méthode et sentie selon la commune habitude des hommes, la vie est moins désagréable, moins poignante, et jusqu'à vous connaître, elle m'a paru moins compliquée, toute en gestes, cris et formes, théâtre où je m'aimais comédienne et l'une des fleurs que le passant désire."
Le roman est une entreprise nihiliste et le chapitre final n'est que l'explosive et sanglante concrétisation de ce travail de sappe. Quand, dans Sixtine, Le Fantôme, Les Chevaux de Diomède Remy de Gourmont s'adonnait au récit d'expériences finalement déceptives, dans Le Désarroi, ultime roman de la vie cérébrale, il se libère complètement du principe de réalité, faisant de Salèze le double parfait de l'écrivain symboliste, celui qui influe à volonté sur l'organisation du réel, le monde étant sa seule représentation.

lundi 5 novembre 2007

De retour de Babylone

J'avais prévu, lors de mon séjour parisien, de consacrer, pour occuper mes heures d'insomnie, un long billet à l'anthologie d'Eric Vauthier, Nuit rouge et autres histoires cruelles de Paris(1), dont on a peu parlé. Malheureusement, je ne pus me connecter assez durablement pour réaliser ce projet; et, de retour, je m'aperçois que j'ai oublié de ranger le volume dans ma valise, qui doit donc se trouver, avec mes notes, au pied de mon lit romainvillois. Si j'étais superstitieux, j'y verrais sans doute quelque maléfique influence de la capitale - refusant (parce que si j'étais superstitieux, Paris aurait une âme) qu'on en révèle la face sombre -, mais je suis simplement distrait. Tant pis, j'y consacrerai un billet plus court, avec mes souvenirs.

Eric Vauthier est spécialiste du récit bref, des contes et nouvelles des XIXe et XXe siècles, et sa préférence va naturellement au fantastique, au décadent, au bizarre, à l'absurde et au surréalisme. Réunir quinze histoires, ayant pour cadre Paris, parues entre romantisme et fin de siècle, fut donc chose aisée pour cet érudit et ce curieux. Quoique n'en sélectionner que quinze - pour des raisons de limitations éditoriales évidentes - ne dut pas le satisfaire pleinement. On l'aura compris, c'est Paris qui sert de prétexte au recueil, mais un Paris bien éloigné du cliché de la "ville-lumière"; un Paris percé, troué, lacéré par Hausmann, humilié par les Prussiens, et ensanglanté par Versailles; la mort s'y faufile, traînant une théorie de vices, de folies, et s'y abat, cruelle. "Nuit Rouge", la nouvelle de Maurice Talmeyr qui donne judicieusement son titre à l'anthologie, s'articule autour de la guillotine, machine spectaculaire désaltérant la foule vampire. Sang et obscurité. Telles sont les teintes dominantes de Paris en ce XIXe siècle. Ville de débauche à l'instar de Sodome et Gomorrhe, ville décadente à l'instar de Babylone ou de la Rome finissante, la capitale est peuplée de monstres - pour la plupart, féminins. C'est l'époque où les bourgeoises s'amusent à faire tourner les tables, où l'on découvre aussi l'hystérie et, avec elle, que la femme est un être désirant, sexuel. Eric Vauthier n'a réuni ici que des récits composés par des hommes; la parisienne y apparaît naturellement dangereuse, démoniaque : goule ou vampire - masques agressifs du carnaval fantastique qui cachent à peine une métaphorisation du désir féminin se libérant et mettant en danger la bimillénaire domination masculine. La femme, monstrueusement sexuée, y apparaît une autre et plus troublante guillotine.

C'est tout l'intérêt de cette anthologie savante (une longue préface, une plus longue postface, des notices biographiques) et de haute qualité littéraire que d'illustrer cette noire vision de Paris, ville femelle (forcément décadente et menstruelle), qui connaîtra son apogée à la fin du siècle, la capitale devenant, même inommée, le symbole d'une société à immoler : la Ville. Tentaculaire chez Verhaeren, à raser et reconstruire chez Claudel. Qu'on pense aussi au Fumier de Saint-Pol-Roux, publié en pleine vague d'attentats anarchistes, à La Dame à la Faulx, où la cité sert de décor à une danse macabre, avant d'être incendiée par Magnus, christ à rebours, qui a sombré dans la folie. Et la vision ne varie pas ostensiblement du romantisme au symbolisme; l'enfer parisien, qui sert de cadre aux quinze nouvelles de Baudelaire, d'Arsène Houssaye, d'Ernest d'Hervilly, de Maupassant, d'Octave Mirbeau, de René Maizeroy, de Léon Bloy, de Catulle Mendès, de Théodore de Banville, de Jean Richepin, de Dubut de Laforest, de Péladan, de Jean Lorrain, de Villiers de l'Isle-Adam, de Maurice Talmeyr et de Robert de Machiels(2), se retrouve aussi bien dans la Thérèse Raquin de Zola. Paris, réduit au passage du Pont-Neuf, y est décrit : un tombeau dans lequel "s'agitent des formes bizarres..." Voilà qui définirait assez bien Nuit rouge et autres histoires cruelles de Paris.

Quel contraste finalement avec le Paris de la Belle Epoque et le Paris surréaliste de l'après première guerre mondiale. Par quel miracle, le fantastique céda-t-il, en quelques années à peine, la place au merveilleux ? Eric Vauthier nous donnera peut-être sa réponse en une prochaine anthologie capitale.

(1) Nuit rouge et autres histoires cruelles de Paris, anthologie présentée par Eric Vauthier, éditions Terre de Brume, août 2006, 235 p. - 18 €.

(2) Un autre intérêt de l'anthologie : de présenter, à côté d'auteurs célèbres pour leurs contes ou nouvelles, des écrivains plus connus pour s'être illustrés en un autre genre, et d'autres tombés dans l'oubli.

jeudi 19 juillet 2007

Et surtout, méfiez-vous des jeunes filles : "Un coeur virginal" de Remy de Gourmont


Des ouvrages de la bibliothèque de Saint-Pol-Roux, conservés à la Bibliothèque Municipale de Brest, beaucoup datent des dernières années de la vie du poète. Mais quelques-uns témoignent d'amitiés et relations littéraires anciennes. Parmi ceux-ci, deux volumes de Remy de Gourmont : La Culture des Idées (Mercure de France, Paris, 1900) et Un coeur virginal (Mercure de France, Paris, 1907), chacun orné d'un envoi de l'auteur qui dit bien le respect dans lequel se tenaient les deux hommes (cf. photo ci-contre, aimablement communiquée par la BM de Brest).

Ces deux titres gourmontins sont justement dans l'actualité. URDLA vient de republier "La dissociation des idées", l'un des chapitres de La Culture des Idées; et les éditions du Frisson Esthétique redonnent à lire, en un charmant volume à la couverture vert d'eau, élégamment paré d'illustrations d'Armand Rassenfosse et de bois gravés de P.-Eug. Vibert, Un coeur virginal.

C'est le dernier roman de Remy de Gourmont, qui clôt la boucle initiée avec Merlette (1886). D'abord paru, en feuilleton, dans quatre livraisons du Mercure de France, du 15 décembre 1906 au 1er février 1907, il est publié en mars, avec, "insigne hommage", précise Christian Buat : "une couverture illustrée par Georges d'Espagnat". Celle de la réédition au Frisson Esthétique, pour être moins chargée, n'en est que plus troublante.


Car elle est troublante cette histoire des amours printanières de la jeune Rose des Boys qui tourne la tête à l'expérimenté M. Hervart, entomologiste amateur, observateur minutieux des êtres - femmes ou insectes - et de leur comportement amoureux :

"Qu'elles soient des femmes, qu'elles soient des bestioles, l'amour pour elles, est toute la vie. Les lygées vont mourir, leur oeuvre accomplie, et les femmes commencent à mourir à l'heure de leur premier baiser... Elles commencent aussi à vivre. C'est beau, le spectacle de ces jeunes filles qui veulent vivre, qui veulent remplir leur destinée, et qui ne savent pas, et qui cherchent, avec des sanglots, leur chemin dans la nuit..."

Il y a, bien sûr, quelque chose de Remy de Gourmont lui-même, chez M. Hervart... mais il faudrait lui adjoindre l'autre personnage masculin, Leonor Varin, jeune architecte, qui prendra la place du premier et que Rose finira par épouser, pour que l'auteur apparaisse plus sûrement - encore qu'incomplet. Ce sont, en effet, les nombreux monologues intérieurs des deux "prétendants" qui lui permettent d'analyser cet obscur objet du désir : la jeune fille. Dans sa postface, Nicolas Malais montre combien "le goût de la jeune fille" a inspiré une grande part de l'oeuvre narrative gourmontine. La vierge se trouve déjà dans Merlette, elle est l'héroïne de plusieurs des Histoires magiques et de contes de D'un pays lointain; "la jeune fille d'aujourd'hui" est aussi l'objet d'un long article publié dans le Mercure de France d'octobre 1901 et repris dans Le Chemin de Velours. Gourmont s'y confiait : "Je les aime ainsi, je l'avoue, n'ayant jamais demandé aux femmes que d'être de belles fleurs !" Aussi notre coeur virginal se prénommera-t-elle Rose.

Si, des proses symbolistes à ce dernier roman, le style a changé, l'obstination de l'auteur à percer ce mystère féminin, demeure; on pourrait même dire que le sujet a fini par imposer le style qui lui convenait le mieux. "Clarté et simplicité, telles sont les qualités qui constituent le génie de notre belle langue", avait répondu une jeune fille à l'enquête d'Olivier de Tréville (Les jeunes filles peintes par elles-mêmes, 1901) que commenta Gourmont dans son article. Et un coeur virginal semble effectivement avoir été écrit en toute "clarté et simplicité". Candeur, naïveté, innocence, la forme du roman pourrait ressembler à son héroïne, si la part d'obscurité - la sexualité -, à laquelle s'éveille progressivement Rose et sur laquelle achoppe l'intelligence des deux personnages masculins, ne faisait imploser, sous les à-coups de la perversion et de l'érotisme, l'apparente bluette. Coeur et corps, telle est la jeune vierge... de son esprit, il en est peu question, même si elle n'en est pas dénuée. D'ailleurs, ils sont rares les monologues intérieurs de Rose, comparativement à ceux d'Hervart et de Leonor, incessants analystes, tour à tour péremptoires et indécis, sur les vues desquels Remy de Gourmont ironise parfois - tant elles manquent, la plupart du temps, leur objet. Le mystère de la jeune fille est, par essence, intouchable; et le déflorer nécessite pourtant d'y porter la main, mais alors il s'évapore et laisse place à la femme connue. Les hardiesses insatisfaites d'Hervart suffisent à altérer l'innocence de Rose :

"Et elle tâtait son corps, des pieds à la tête, comme pour le reprendre aussi. Elle aurait voulu le presser, le tordre pour en faire couler toutes les caresses, tous les baisers qui s'étaient insinués dans sa peau, qui avaient pénétré dans ses veines, qui avaient sensibilisé ses nerfs. [...]

Je suis déshonorée, se disait-elle. Suis-je une jeune fille ?"

Atteinte dans son intégrité corporelle, Rose l'est également dans son identité. "La jeune fille ignore le mal. Elle est un ange. Mais un ange terrestre et fragile qui peut se casser les ailes", avait écrit Remy de Gourmont dans son article de 1901. Rose, connaissant le mal, n'est déjà plus une jeune fille et, comme la Douceline de "Péhor" des Histoires Magiques, elle est proche de sombrer dans la folie :

"Les crises, certains soirs, étaient très vives. A peine était-elle entrée dans sa chambre qu'il lui semblait recevoir comme une injonction impérieuse de se mettre nue et d'aller se regarder dans la glace. Là, elle écrasait sous ses fébriles mains ses seins et ses hanches, elle flattait de hâtives caresses son ventre, ses membres, ses épaules. Puis, elle se sentait soulevée et portée dans son lit, à la merci du démon luxurieux."

(Un coeur virginal est comme la synthèse des productions narratives de Remy de Gourmont; roman de la vie cérébrale, analyse psychologique et physiologique comme certains des premiers contes - on retrouve des développements de "l'automate" (1889), hérités de Ribot, page 89 -, l'histoire de Rose est celle de toutes les jeunes filles qui hantent, depuis Merlette, la prose gourmontine.)

Mais la dernière héroïne romanesque de Remy de Gourmont, contrairement à Douceline, prisonnière définitive des étreintes de son incube, échappe aux "contacts imaginaires", en tombant "dans les bras ouverts" de Leonor, "son exorciste", - remplaçant et double postitif d'Hervart - rejouant ainsi une scène primitive, du temps où, justement, elle était encore jeune fille.

"Rose ne se souvint jamais qu'elle était tombée ainsi dans l'escalier de la tour vers les bras de M. Hervart. Elle oublia tout entière la première aventure de son coeur abusé et de ses sens troublés."

Exit Hervart. Introït Leonor. Jeune fille d'aujourd'hui, Rose des Boys, n'aspire pas à la liberté; "elle aspire à l'amour, tout simplement". Elle est conforme à toutes ces vierges interrogées par Olivier de Tréville, respectueuse de la morale, fidèle aux institutions, rêvant mariage. Un coeur virginal nous livre un portrait essentiel de "jeune fille 1900", à la fois charmant d'ingénuité et troublant de perversité. "Ce sont des cruches, - de délicieuses cruches, des amphores !", avait écrit Remy de Gourmont dans son article, ajoutant :

"Mais dès qu'il est question de tout ce qui est l'essence de la féminité, l'amphore redevient une belle jeune fille à la gorge émue et aux yeux inquiets."

Mystère féminin - que réinterrogeront les surréalistes, quelques années plus tard, sous les espèces de la femme-enfant -, à la gorge émue/émouvante et aux yeux inquiets/inquiétants, Rose des Boys est la grande soeur de toutes les lolita à venir.

Lisez vite ce beau roman qu'est un coeur virginal, et surtout, méfiez-vous des jeunes filles...

Nota : C'est aux éditions du Frisson Esthétique qu'avait également paru, voilà deux ans, l'admirable Sixtine, le premier roman de la vie cérébrale, signé Remy de Gourmont. L'ouvrage, postfacé par Christian Buat, et réalisé d'après l'édition originale de 1890, reproduit 24 pages du manuscrit.

lundi 2 juillet 2007

Une réédition du LIVRE DES MASQUES de Remy de Gourmont



Il a fallu attendre plus de quarante ans pour que soient à nouveau réunis, en un seul, les deux volumes des "portraits symbolistes / gloses et documents sur les écrivains d'hier et d'aujourd'hui", publiés en 1896 et 1898 par Remy de Gourmont, sous le titre : Le Livre des Masques. C'est le Mercure de France, l'éditeur originel, qui, en 1963, avait pris l'initiative d'agglomérer les deux ouvrages. Depuis longtemps épuisé, les Editions Manucius ont eu la bonne idée de demander à Daniel Grojnowski, éminent spécialiste de la littérature fin-de-siècle, de réitérer l'entreprise, en l'enrichissant d'un appareil scientifique (préface et notes).

Les recueils de portraits contemporains étaient à la mode à la fin du XIXe siècle et l'auteur de Sixtine ne fut pas le premier à s'illustrer dans ce genre. Il y eut, avant Le Livre des Masques, les Portraits du prochain siècle, argumentés par Paul-Napoléon Roinard et édités, à petit nombre, par le bibliophile et amateur éclairé de poésie, Edmond Girard. Mais c'était l'oeuvre de plusieurs et nombreux écrivains - dont Remy de Gourmont lui-même - et non d'un seul. Il y eut aussi, moins célèbre, les Figures contemporaines : ceux d'aujourd'hui, ceux de demain, de Bernard Lazare, qui présentait aux lecteurs des auteurs déjà connus, pour la plupart célèbres, en 1895, année de parution du volume.

Le projet de Remy de Gourmont se démarque nettement de ses prédécesseurs. En effet, il s'occupe assez peu des gloires littéraires de son temps et laisse toute place aux jeunes et à leurs maîtres (Mallarmé, Villiers de l'Isle-Adam, Verlaine, Rimbaud, Lautréamont, et d'une certaine manière, les Goncourt et Hello). Car, il s'agit avant tout d'approcher une définition du mouvement symboliste par l'étude des oeuvres de ceux qui s'y rattachent. Le symbolisme, qu'est-ce ? Remy de Gourmont y répond dès sa préface : "c'est, même excessive, même intempestive, même prétentieuse, l'expression de l'individualisme dans l'art". Et, si l'on trouve, au cours de la lecture, bien des points communs attendus entre tous ces poètes et romanciers : la recherche de musicalité, la prééminence de la suggestion sur l'analyse, le goût pour le symbole, etc., ce qui se dégage finalement et surtout de ces pages, c'est un intérêt partagé pour la liberté individuelle. Il n'existe pas de dogme symboliste, pas plus que d'école du même nom; le vers libre ne fut pas une règle nouvelle; Gustave Kahn, Henri de Régnier, A.-Ferdinand Herold ou Francis Vielé-Griffin l'employèrent différemment; Albert Samain, Ephraïm Mikhaël et Pierre Quillard n'usèrent que du vers classique; quand Paul Fort ou Saint-Pol-Roux préférèrent s'illustrer dans le poème en prose. Plus qu'à une libération de la forme poétique, c'est à une ouverture considérable du champ de la poésie, que nous convient les symbolistes. La poésie cesse d'être un genre littéraire réservé, elle est partout : dans le roman (Rachilde, Poictevin, Eeckoud), dans le théâtre (Materlinck, Claudel), autant que dans les recueils dits de poèmes. Et c'est bien cette unité qu'illustrent les masques dessinés par Vallotton : tous dissemblables, mais jouant des mêmes contrastes de noir et de blanc, ils se posent, sans la dissimuler, sur la même haute idée de la littérature, disons plutôt, de la poésie.

Parmi les nombreux portraits brossés par Remy de Gourmont, celui de Saint-Pol-Roux est resté célèbre, consacrant le poète, avant Breton et les surréalistes, "l'un des plus féconds et des plus étonnants inventeurs d'images et de métaphores", et dressant un catalogue amusant de quelques-unes de ses images, catalogue paresseusement repris par de nombreux commentateurs, à sa suite. Le masque du Magnifique a d'abord été publié dans le numéro du 15 septembre 1896 de la Revue des Revues de Jean Finot. A cette date, Saint-Pol-Roux a déjà fait paraître, sous son pseudonyme définitif, quatre oeuvres : trois pièces de théâtre (L'Ame noire du Prieur blanc, L'Epilogue des Saisons humaines, au Mercure de France, et Le Fumier dans trois livraisons de la Revue Blanche) et un recueil de poèmes en prose, Les Reposoirs de la Procession (Mercure de France, 1893). Remy de Gourmont, pour son étude, n'a retenu que ce dernier, passant sous silence l'oeuvre dramatique pourtant plus conséquente. Sans doute, l'unité du recueil, bien accueilli par les petites revues, lui aura-t-il permis de mieux cerner l'originalité et la manière du poète. Par ailleurs, l'auteur du Livre des Masques, contrairement à ce qui a longtemps été dit, n'inaugure pas une approche nouvelle de la poésie de Saint-Pol-Roux. Il reformule brillamment la lecture que nombre des contemporains avaient pu faire à l'époque de la parution des Reposoirs. Dans La Revue Blanche (février 1894), Lucien Muhlfeld avait déjà décrit le recueil : "Ce sont des images, des images riches. Même aux esquisses où il s'amuse, Saint-Pol-Roux met toute sa palette, et quelle palette !"; puis, Louis Lormel, dans l'Art littéraire (juin 1894) : "ces poèmes en prose sont d'une langue neuve et bigarrée où tout se traduit en images"; enfin, Marc Legrand, dans L'Ermitage (juin 1894), donna un compte rendu qui annonce, en bien des points, le masque, signé Remy de Gourmont :

"Ouvrez la Rhétorique du bon J.-V. Leclercq au chapitre des Figures, relisez les définitions de la métaphore, de l'allégorie, de la métonymie, de la synecdoque, de l'antonomase, de la catachrèse et de la périphrase, - de la première et de la dernière surtout, - et s'il vous prend envie d'en renouveler les exemples, puisez à loisir dans les Reposoirs de la Procession.
Là, en fait de métaphores, si les moulins ont des "ailes", les charrues ont des "nageoires"; une troupe de corbeaux est un "cimetière qui a des ailes"; (...) Une carafe d'eau pure n'est autre chose qu'une "mamelle de cristal affirmant la merveille de son eau candide".
[...] Ailleurs le mot serrure est remplacé par "nombril de fer de la porte". [...] "Le Sommeil" est tourné par : "l'Imagerie qui ne se voit que les yeux clos". [...] Point de moutons, mais des "quenouilles vivantes". [...] L'heure sonne-t-elle minuit ? "Les ecclésiastiques cyclopes de pierre, à l'oeil horaire, psalmodient l'alexandrin de bronze sur les choses." [...] Une demoiselle joue-t-elle du piano ? Elle "apprivoise avec ses doigts fuselés la mâchoire, cariée de bémols, d'une tarasque moderne".
[...] Un livre qui contient le Pèlerinage de Sainte-Anne, l'Autopsie de la vieille fille, les Sabliers, l'Arrosoir de larmes, etc., enchantera les âmes simples et satisfera les esprits curieux et plus avertis."

Que l'on compare, à présent, avec le masque de Saint-Pol-Roux, que brosse Remy de Gourmont :

"L'un des plus féconds et des plus étonnants inventeurs d'images et de métaphores. Pour trouver des expressions nouvelles, M. Huysmans matérialise le spirituel et l'intellectuel, ce qui donne à son style une précision un peu lourde et une clarté assez factice : des âmes cariées (comme des dents) et des cœurs lézardés (comme un vieux mur); c'est pittoresque et rien de plus. Le procédé inverse est plus conforme au vieux goût des hommes de prêter aux choses de vagues sentiments et une obscure conscience; il reste fidèle à la tradition panthéiste et animiste, sans laquelle il n'y aurait de possible ni art ni poésie : c'est la profonde source où viennent se remplir toutes les autres, eau pure que le moindre soleil transforme en pierreries vivantes comme les colliers des fées. D'autres « métaphoristes », tel que M. Jules Renard, se risquent à chercher l'image soit dans une vision réformatrice, un détail séparé de l'ensemble devenant la chose même, soit dans une transposition et une exagération, des métaphores en usage(1); enfin il y a la méthode analogique selon laquelle, sans que nous y coopérions volontairement, se modifie chaque jour la signification des mots usuels. M. Saint-Pol-Roux amalgame tous ces procédés et les fait tous concourir à la fabrication d'images qui, si elles sont toutes nouvelles, ne sont pas toutes belles. On en dresserait un catalogue ou un dictionnaire :

Sage-femme de la lumière veut dire : le coq
Lendemain de chenille en tenue de bal : papillon
Péché-qui-tette : enfant naturel
Quenouille vivante : mouton
La nageoire des charrues : le soc
Guêpe au dard de fouet : la diligence
Mamelle de cristal : une carafe
Le crabe des mains : main ouverte
Lettre de faire part : une pie
Cimetière qui a des ailes : un vol de corbeaux
Romance pour narine : le parfum des fleurs
Le ver à soie des cheminées : ?
Apprivoiser la mâchoire cariée de bémols d'une tarasque moderne : jouer du piano
Hargneuse breloque du portail : chien de garde
Limousine blasphémante : roulier
Psalmodier l'alexandrin de bronze : sonner minuit
Cognac du père Adam : le grand air pur
L'imagerie qui ne se voit que les yeux clos : les rêves
L'oméga: (...)
Feuilles de salade vivante : les grenouilles
Les bavardes vertes : les grenouilles
Coquelicot sonore : chant du coq

Le plus distrait, ayant lu cette liste, jugera que M. Saint-Pol-Roux est doué d'une imagination et d'un mauvais goût également exubérants. Si toutes ces images, dont quelques-unes sont ingénieuses, se suivaient à la file vers les Reposoirs de la Procession où les mène le poète, la lecture d'une telle oeuvre serait difficile et le sourire viendrait trop souvent tempérer l'émotion esthétique; mais semées çà et là, elles ne font que des taches et ne brisent pas toujours l'harmonie de poèmes richement colorés, ingénieux et graves. Le Pèlerinage de Sainte-Anne, écrit tout entier en images, est pur de toute souillure et les métaphores, comme le voulait Théophile Gautier, s'y déroulent multiples, mais logiques et liées entre elles : c'est le type et la merveille du poème en prose rythmée et assonancée. Dans le même tome, le Nocturne dédié à M. Huysmans n'est qu'un vain chapelet d'incohérentes catachrèses : les idées y sont dévorées par une troupe affreuse de bêtes. Mais l'Autopsie de la Vieille Fille, malgré une faute de ton, mais Calvaire immémorial, mais l'Ame saisissable sont des chefs-d'œuvre. M. Saint-Pol-Roux joue d'une cithare dont les cordes sont parfois trop tendues : il suffirait d'un tour de clef pour que nos oreilles soient toujours profondément réjouies.

(1) Dire, par exemple, joue en fruit, parce que l'on dit une joue en fleur, pour vermeille. Cf. Alfred Vallette, Notes d'esthétique : Jules Renard (Mercure de France, t. VIII, p. 161)."

Il revient donc à Remy de Gourmont d'avoir synthétisé la réception symboliste des Reposoirs de la Procession et d'avoir, pour longtemps, déterminé l'approche de la poésie idéoréaliste. Il faudra attendre 1925 et l'Introduction au discours sur le peu de réalité d'André Breton, pour que la lecture de l'oeuvre de Saint-Pol-Roux se modifie sensiblement. S'en prenant, sans le nommer à l'auteur du Livre des Masques, le fondateur du surréalisme imposait une nouvelle conception de la poésie, focalisée sur les pouvoirs de l'image, qui ne pouvait être une simple traduction de la réalité (Non, monsieur, ne veut pas dire...), mais sa transfiguration et le signe d'une surréalité.