jeudi 16 août 2007

Saint-Pol-Roux, un impensable "classique" ?

C'est bientôt la rentrée scolaire, le temps pour tout professeur des collèges et lycées de plonger le nez et l'inventivité dans les manuels que les éditeurs lui ont adressés, en mai-juin, par paquets de sept à dix, pour préparer d'admirables séquences. A chaque fois que mon casier accouche d'un de ces utiles ouvrages, je ne peux m'empêcher - premier geste compulsif - d'aller vérifier, dans l'index des noms propres, si celui de Saint-Pol-Roux y figure. Et c'est à chaque fois le même négatif constat. "Oh ! quelque jour, plus tard, avoir mon nom dedans les menus livres des classes primaires !", s'exclamait le Magnifique en 1900. Je crains fort malheureusement qu'il soit peu zézayé dans les écoles et qu'exceptionnellement cité dans les collèges et les lycées. Les trois beaux albums édités par "Passage Piétons"(1), il y a quelques années, auront peut-être accru l'audience du poète auprès de nos chères têtes blondes; il faut l'espérer. Mais, au terme du secondaire, combien d'élèves pourront affirmer que ce nom ne leur est pas totalement inconnu ? Les programmes n'accordent qu'une place restreinte à l'enseignement de l'histoire de la littérature. Il faut attendre le lycée pour que deux mouvements littéraires, au choix, deviennent véritables objets d'étude, l'un en seconde, l'autre en première. Et le symbolisme n'obtient pas généralement les plus nombreux suffrages.

Doit-on alors regretter le temps des bons vieux manuels en cinq volumes, un par siècle, qu'on nous faisait acheter à l'entrée au lycée, les Lagarde & Michard, les Mitterand, et, pour les plus anciens, les Gendrot & Eustache ? N'y trouvait-on pas une présentation de l'évolution littéraire à travers un large choix de textes, précédés de notices biographiques ou explicatives, et regroupés par genre ou par mouvement ? Ne trouvait-on pas, dans chacun d'eux, un poème de Saint-Pol-Roux ? Non, ne cédons pas à la nostalgie... Le travail de l'historien de la littérature est ardu; et ces manuels doivent nous intéresser comme autant de témoignages de son difficile labeur - surtout lorsqu'il s'agit de définir le symbolisme, surtout lorsqu'il s'agit de classer Saint-Pol-Roux, la poésie idéoréaliste participant d'un entre-deux instable dont la périodisation séculaire s'accomode mal. Amusons-nous à un rapide examen diachronique.

Dans l'ouvrage de Gendrot & Eustache (Auteurs français XIXe, Classiques Hachette, Paris, 1953), Saint-Pol-Roux est étudié dans la dernière partie sous le titre général : "La génération de 1885"; les poètes y sont répartis par école ou tendance, Laforgue représentant la "poésie décadente", Verhaeren et Samain, "la poésie symboliste", Moréas et Régnier, "la tradition classique", Jammes et Fort, "le retour à la simplicité", Anna de Noailles, "la tradition romantique" et Saint-Pol-Roux, "les tendances nouvelles", les auteurs le présentant comme un chaînon essentiel de l’histoire de la poésie qui conduit du romantisme au surréalisme et citant le poème en prose, "Sur un ruisselet qui passe dans la luzerne", qu’ils présentent comme une longue "litanie d’images inattendues qui nous font communier avec les formes élémentaires de l’univers. Chaque mot [devenant] une créature vivante". Située ici à la fin du XIXe siècle, l’œuvre de Saint-Pol-Roux sert de point de basculement sur le siècle suivant.

Dans le Lagarde & Michard (XIXe siècle, Bordas, Paris, 1961), le symbolisme poétique se réduit à Laforgue, toujours décadent, à Samain, un modéré, et à Moréas, initiateur de la réaction romane. Les autres auteurs du mouvement sont recueillis dans le volume consacré au XXe; Saint-Pol-Roux, cheminant seul "vers le surréalisme", se retrouve détaché des poètes, Verhaeren, Maeterlinck, Régnier, Jammes et Fort qui s’y disputent "l’héritage symboliste".

Le Mitterand (Littérature/Textes et Documents/XXe siècle, Nathan, Paris, 1986), quant à lui, s’il place également notre auteur au début du tome XXe siècle, c’est pour, contrairement au précédent, le faire seul représentant des "derniers éclats du symbolisme", alors que Saint-Georges de Bouhélier, Jammes, Fort et Verhaeren bénéficient d'une dynamique plus prometteuse, hérauts du "naturisme" et de "la poésie populaire".

Les différences d'un manuel à l'autre sont sensibles. Et la difficulté à déterminer la juste place de Saint-Pol-Roux semble lier au destin historiographique du symbolisme. Placé sous le parrainage direct de deux ou trois majores (Mallarmé, Verlaine, Rimbaud), descendants eux-mêmes d'un Baudelaire, devenu à la fin des années 50 (Lagarde & Michard), l'initiateur de toute la poésie moderne, le mouvement, d'abord tout entier contenu à la fin du XIXe siècle (Gendrot & Eustache), se présente non comme un regroupement artistique mais comme une bannière commode sous laquelle se rangent des tendances esthétiques diverses. De "la génération de 1885" (G&E), seul Laforgue subsiste; les autres apparaissent, soit dans les deux siècles (Maeterlinck), soit basculent dans la "Belle Epoque" (Mitterand). Certains auteurs reviennent dans tous les ouvrages : Verhaeren, Saint-Pol-Roux, Jammes, Fort et Noailles, mais le courant qu'ils représentent varie. Verhaeren, deux fois symboliste (G&E, L&M), finit par illustrer le naturisme et la poésie populaire (M) , comme Fort et Jammes, d'abord partisans d'un retour à la simplicité et héritiers du symbolisme; le classement de 1986 manifeste pour ces trois-là une prise de distance par rapport au mouvement alors qu'il effectue un rapprochement entre ce dernier et Saint-Pol-Roux, jusque-là seul représentant des "tendances nouvelles" qui devaient conduire au surréalisme. En outre, il paraît significatif que, dans le Mitterand (XIXe), réapparaissent le nom de ceux (Vielé-Griffin, Merrill, Rodenbach), alors absents, connus pour leur fidélité au symbolisme et leur relative constance poétique, au détriment des poètes de la tradition classique (Samain, Régnier, Moréas). A première vue, entre le manuel de 1953 et les suivants, les approches historiques du mouvement s'opposent. Les mêmes poètes de "la génération de 1885" s'y rattachent exclusivement à l'un ou à l'autre siècle : au XIXe, "par la date de leurs oeuvres maîtresses ou par leur inspiration" (G&E); au XXe, lorsqu'on considère à l'inverse que leur oeuvre s'y épanouit (L&M). En réalité, ces périodisations contraires traduisent une évolution sensiblement identique : le symbolisme s'achève avec le siècle qui l'a vu naître. Le terme "héritage" peut désigner une certaine continuité, il n'en constitue pas moins le legs d'un mort que se partagent les survivants, une dispersion des valeurs; les "derniers éclats du symbolisme" ne font que prolonger de quelques années son agonie; il faudrait, par ailleurs, s'interroger sur le choix du texte de Saint-Pol-Roux, "la carafe d'eau pure", qui, extrait du recueil Les Féeries intérieures (1907), avait d'abord paru dans la première version des Reposoirs de la procession (1893), pour illustrer la "pérennité" (p.71) du mouvement à la Belle Epoque. Les manuels nous proposent ainsi des périodisations à deux niveaux : d'un côté, une esthétique symboliste assez mal définie, mais éminemment fin de siècle; de l'autre, les symbolistes, pris à un moment précis de leur évolution personnelle, et qui peuvent représenter, selon les ouvrages, tour à tour, le mouvement et ses dépassements. Et cela, au prix d'une déréalisation du symbolisme, considéré non plus dans sa dynamique, comme esthétique mouvante, mais comme école, statique, progressivement vidée de ses auteurs, ceux-là même qui lui donnent sens.

D'après Gendrot & Eustache, Saint-Pol-Roux apparaît telle une étoile du berger dans le crépuscule du XIXe siècle; pour Lagarde & Michard, il ouvre la voie poétique la plus passionnante du XXe siècle, annonçant le surréalisme; alors que Mitterand en fait, pour la même époque, le dernier représentant symboliste. Voici donc le Magnifique passant d'un siècle à l'autre, servant de signe de ponctuation à l'histoirien littéraire, points de suspension, deux points ou point final, au gré de périodisations floues. Comment voudriez-vous que nos chers pioupious s'y retrouvent ? Saint-Pol-Roux demeure cet impensable classique.

(1) En 2001, les éditions pour enfants "Passage Piétons" ont publié, dans la collection "conte à rebours", trois poèmes en prose de Saint-Pol-Roux, "L'arracheur d'heures", "La poule aux oeufs de cane" et "Saint-Nicolas des Ardennes", bellement illustrés. Parents et amateurs de poésie, courez passer commande à votre libraire.

Rappels : Plus que 8 jours pour participer au sondage mensuel : "Qu'avez-vous lu de Saint-Pol-Roux ?"; et plus que 13 avant la clôture du Grand Jeu du Mois d'Août - bientôt un troisième et dernier indice.

2 commentaires:

L'Ombre a dit…

Très intéressant, ce petit parcours. Il faudrait faire cela pour toutes les figures du symbolisme, afin de mesurer leur audience au cours du XXe siècle, faire des comparaisons, et j'imagine beaucoup de déplorations!

SPiRitus a dit…

Drôle de destin que celui du symbolisme et de ses protagonistes, en effet. Les noms qui sont restés ? ceux des maîtres - Mallarmé, Verlaine, Rimbaud - auxquels on a la fâcheuse tendance de réduire le mouvement; ceux qu'une oeuvre a gravés sur la scène de l'histoire - "Ubu" pour Jarry, "La Princesse Maleine", ou "Pelleas et Mélisande" pour Maeterlinck - oeuvre à laquelle se réduit souvent leur contribution; ceux qui n'ont pas eu le temps d'être "symbolistes" (Laforgue) ou ceux de la 2e génération dont on aime à dire qu'ils le furent si peu (Gide, Claudel) ou autrement, c'est-à-dire mieux (Valery).
Le plus étonnant des oublis est tout de même celui de Remy de Gourmont; aucun des trois manuels cités ne lui accorde une page. C'est étrange, non ?
Tout à fait d'accord avec vous en somme, il y aurait une histoire des histoires du symbolisme à faire - qui serait fort édifiante.
Merci pour le commentaire,

un des lecteurs attentifs et impatients des savantes pages sur Jarry que le "blog de l'ombre" publie périodiquement.