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vendredi 13 août 2010

Saint-Pol-Roux, un banquet, une photo : jouons un peu en attendant la rentrée...

Ah, la belle tradition des banquets littéraires ! On sait que Saint-Pol-Roux participa moultes fois à ces déjeuners et dîners qui réunissaient bien du beau monde. Et bien le voici attablé de nouveau. Il est au centre, à la table du fond, et semble présider. Mais qui sont ceux qui l'entourent ? J'en ai identifié quelques-uns. A vous de jouer et, même, de combler mes lacunes.

Un cadeau magnifique espère celle ou celui qui aura identifié le plus de convives. A vos commentaires, donc !

mardi 20 avril 2010

Au banquet du 2 juillet 1925 : le discours de Jean Royère

On a déjà cité maintefois le nom de Jean Royère en ces lieux. Saint-Pol-Roux le considérait son "frère en poésie". Il fut, alors jeune directeur de l'influente et contestée Phalange, à l'origine de la requête adressée à Jules Claretie réclamant que la Dame à la Faulx fût jouée à la Comédie française - c'était en 1909 - puis il lui fut, jusqu'à la mort du vieil aède, un indéfectible soutien. Il faudra y revenir.

Royère assista aux deux banquets mémorables de 1909 et de 1925. Il fit partie, au cours de ce houleux dernier, des intervenants qui rendirent hommage à Saint-Pol-Roux. Il semble bien que son discours fût prononcé - mais fut-il entendu ? - soit que la bagarre rachildienne n'eût pas encore débuté, soit qu'elle fût achevée. Royère avait d'ailleurs, pour lui, le respect des surréalistes et d'André Breton - n'avait-il pas publié les premiers poèmes de ce dernier dans sa Phalange ? Leurs routes poétiques, toutefois, s'étaient depuis fort écartées. La revue, La Vie, eut la bonne idée de reproduire ce discours dans son numéro du 15 septembre 1925 ("Les lettres et les arts", p. 310) ; et comme les bonnes idées méritent d'être réitérées, le revoici quatre-vingt cinq ans plus tard :
Saint-Pol-Roux par Jean ROYERE
Discours prononcé au banquet historique offert à Saint-Pol-Roux à la closerie des Lilas.
Si je commençais mon salut par un doctoral : Qu'est-ce que le Symbolisme, vous me prendriez justement pour un cuistre en Sorbonne ! On ne définit pas ce qui est vivant et depuis vingt-cinq ans, nous avons enterré beaucoup d'embryons d'écoles dans les cendres de ce phénix !

Saint-Pol-Roux est à la fois une des personnifications et le symbole du Symbolisme ! Pour juger de sa vitalité, vous n'avez qu'à lever les yeux vers ce "jeune Nestor" (je prends une hypotypose à Paul Fort !).

Le Symbolisme, c'est la poésie ! Depuis quarante ans, elle triomphe. On dit quelquefois : "Mais où est la poésie ? Où sont les poètes ?" Je réponds. "Partout". Tout participe maintenant de la poésie. Sans renoncer à ses bienfaits, nous quittons les plans de l'abstraction : Nous ne disons plus : La Science et l'Art ; la Pensée et l'Image ; le Concept et le Sentiment ; nous ne redisons même plus : l'Esprit et le Monde ; le Moi et le Non-Moi ; l'Individu et la Foule. Nous disons : la Vie ou le Rêve. La Poésie se situe aux lieux où s'effacent les antinomies.

De cette poésie nombreuse et suave, vaste et étroite, humble et hautaine, humaine et panique, je le répète Saint-Pol-Roux est le parangon. Vous le savez et vous m'en voudriez d'étayer ce dire de trop de preuves.

J'aime de ce poète la divine emphase puisque :
Plus vaste que la mer est le mot qui la nomme !...
Le lyrisme qui a débordé, en 1885, sur la planète, fut une ivresse verbale. Le Romantisme de Victor Hugo était riche en mots, pauvres en tours ; or, en poésie, les unités sont syntaxiques. Les tropes du Symbolisme naissant ont refait l'enfance divine - c'est le mot - en la langue. Quelle autorité sur les âmes confère cette autorité sur le verbe ! Le rire innombrable des flots ou des feuilles de la forêt océane est une approximation de cette emphase, et j'applique à Saint-Pol-Roux l'hyperbole même dont il a couronné Verlaine :
Il n'a pas su, Paris, tes pages apparues,
Que l'Enfer et le Ciel y avaient mis la main,
Et que lorsque passait Verlaine dans ses rues
Passait une forêt sous un costume humain.
Mais j'aime aussi de Saint-Pol-Roux la suavité et l'humilité. S'il est éloquent comme l'enfant, il est tendre comme le peuple il est caressant.

La Dame à la Faulx a posé sur nos trente ans des baisers qui sacrent : nous avons tous été Magnus. Qui est-ce qui pourrait d'ailleurs contester ce chef-d'oeuvre ? Son drame est comme le lion que l'on voit de son manoir : il regarde passer les âges !

Les Reposoirs de la Procession c'est de la poésie à trois dimensions. Elle contient l'infini dans ses parthénogénèses. Elle est la fleur qui chante dans les contes : on l'entend de partout on ne l'aperçoit nulle part. L'Humanité et la Nature s'y incantent mutuellement. Ne contiennent-ils pas, ces Reposoirs, La Rose et les Epines du Chemin, c'est-à-dire les deux visages du bonheur. Ils nous conduisent de La Colombe au Corbeau par le Paon, ce qui est une façon de noyer l'amour et la mort dans l'immensité stellaire. Enfin ils nous tendent des Féeries Intérieures et ce sont celles de chacun de nous. Mais où va la Procession, quand elle a dépassé les Reposoirs ?... Et qu'est-ce que c'est que La Dame à la Faulx ? Si vous voulez le savoir, lisez non plus l'oeuvre écrite, mais la vie de Saint-Pol-Roux. Elle est comme celle de Mallarmé le poème par excellence !
JEAN ROYERE

dimanche 18 avril 2010

Un nouvel addendum au BASPR4 : Une lettre de Jules Renard à Paul Fort

Mon ami Kensaku vient de rappeler à mon oublieuse mémoire qu'on trouvait mention du nom de Saint-Pol-Roux dans les Lettres retrouvées (1884-1910) de Jules Renard, publiées par le cherche midi éditeur en 1997. C'est dans une lettre à Paul Fort, datée du 27 janvier 1909. La voici :


44, RUE DU ROCHER-PARIS VIIIe
27 janvier 1909
Mon cher ami Paul Fort,
Je ne dîne jamais en ville, sauf à l'Académie Goncourt, (il faut bien. !) Si je te promettais d'assister au dîner de Saint-Pol-Roux, ce serait avec l'arrière-pensée de t'adresser un télégramme d'excuses.
Je ne crois pas que le nom soit agréable à Saint-Pol-Roux, sans la présence. Il va de soi que si tu tiens tout de même au nom, je te le confie avec plaisir, persuadé que tu me le rendras intact dès que j'en aurai besoin.
A toi et aux tiens,
Jules Renard
J'ai aperçu Me Paul Fort dernièrement. Elle m'a paru bien jeune !! la poésie vous conserve. La prose nous vieillit.
On aura deviné que le "dîner Saint-Pol-Roux" dont il est question désigne le banquet de La Dame à la Faulx qui aura lieu le 6 février suivant. Jules Renard n'y participera pas mais, cédant à la demande de Paul Fort, son nom figurera tout de même au comité organisateur de la manifestation, aux côtés des noms de Rachilde, Paul Adam, Edouard Ducoté, André Fontainas, Paul Fort, Charles-Henry Hirsch, Gustave Kahn, Legrand-Chabrier, Camille Mauclair, Stuart Merrill, Francis de Miomandre, Albert Mockel, Jean Moréas, Charles Morice, Alexandre Natanson, Julien Ochsé, Edmond Pilon, Henri de Régnier, Jules Romains, Jean Royère, André Salmon, Alfred Vallette, Emile Verhaeren, Francis Vielé-Griffin, Tancrède de Visan : une sacrément belle cohorte.

Etrangement, on ne retrouve pas l'ami Renard parmi les principaux signataires de la Requête à Jules Claretie que cite Saint-Pol-Roux dans une lettre à Victor Segalen. Bien qu' il fût absent du banquet, on imagine mal le Magnifique ne pas lui adresser, dans les jours qui suivirent, un courrier le priant de joindre sa signature à la pétition, comme il ne manqua de le faire pour d'autres importantes personnalités : Rostand, Rodin ou Schwabe, par exemple.

Jules Renard, après tout, était une vieille connaissance, rencontrée dans les bureaux du vagissant Mercure de France. Puis au comité de lecture du Théâtre d'Art de l'ami Paul Fort. Saint-Pol-Roux le jugeait alors un "tempérament curieux", appréciant "parmi toutes ces épines, [...] d'originales roses de visions on ne peut plus charmantes". Un goût certain pour l'image inattendue les réunissait. Jules Renard, prosateur, était un magnifique à sa manière, ce qui n'échappa, bien entendu, pas au poète :
14 décembre [1893].
Saint-Pol-Roux me dit :

- Si, Renard ! Vous êtes magnifique. Nous sommes tous magnifiques. Jules Renard et Saint-Pol-Roux, au fond, c'est la même chose. Vous faites en comique ce que je fais au tragique. Il y a dix ans, j'ai écrit les Pompiers du village, que vous pourriez signer aujourd'hui, les mêmes curiosités de phrases, la lutte du concret et de l'abstrait. Nous partons d'un point commun pour nous diriger dans deux sens absolument opposés. N'est-ce pas votre avis ? N'avez-vous pas vous-même remarqué ça ?

in Journal de Jules Renard, Bibliothèque de la Pléiade, nrf Gallimard, Paris,
1960, p. 191
L'auteur de L'écornifleur, malheureusement, ne transcrit pas sa réponse, s'il en fit une. Il serait amusant, à défaut, et peut-être instructif, de comparer certains textes des Histoires naturelles avec les poèmes "animaliers" des Reposoirs de la procession. On y trouverait une nature commune : "Cette jolie idée de Saint-Pol-Roux que les arbres échangent des oiseaux comme des paroles" (Ibid., 7 mai 1894, p. 221). Mais, puisque nous feuilletons l'admirable Journal, ne nous arrêtons pas en si bon chemin, et piquons sur ce billet les dernières apparitions du Magnifique en icelui : elles seront d'autant plus pertinentes qu'elles s'ombrent de la silhouette damalafalcique.

Le 4 avril 1897, Renard est chez Jules Lemaître :
Il change de conversation en me montrant un manuscrit de Saint-Pol-Roux, une pièce injouable, mais qui l'amuse. Roux lui a écrit deux lettres "magnifiques". Lemaître lit quelques belles images, dont aucune ne porterait. On n'entendrait même pas les mots.
- Quelqu'un viendra, dis-je, qui lira Roux et adaptera tout cela au goût français.
Lemaître dit d'ailleurs que tout se trouve déjà dans Hugo. Il ignore Claudel. (p. 401)
Le poète, fraîchement revenu des Ardennes, cherchait alors à trouver un théâtre hospitalier à sa Dame. Est-ce lui qui donna à lire son manuscrit au critique dramatique du Journal des débats politiques et littéraires ou ce dernier le reçut-il d'un directeur ou d'une directrice de théâtre - Sarah B. pour ne point la citer - qui souhaitait quelque avis ? Il est impossible de conclure, mais remarquons tout de même que la critique de Renard rejoint celle que fera Sarah B. au Magnifique : le drame n'était pas réalisable, tel quel, en France. Mais n'était-ce pas plutôt à la France de s'adapter ?

Décidément, le manuscrit voyagea puisqu'on le retrouve le 7 mai 1898 chez Edmond Rostand :
Saint-Pol-Roux lui adresse un manuscrit, la Dame à la faulx, où la plus douce folie est parsemée de talent.
Personnellement, je ne saurais dire si cette dernière phrase était, pour Renard ou pour Rostand - sait-on seulement duquel elle émane ? - une critique ou un compliment...

C'est là sans doute ce qui définit le mieux l'amitié littéraire vécue par les deux hommes, le narratif et le lyrique : une certaine distance ironique.

lundi 21 décembre 2009

Un nouvel addendum au "Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux" n°4

Il faut se rendre à l'évidence, l'exhaustivité est impossible. J'avais déjà pu m'en apercevoir il y a quelques mois lorsque l'ami C. Arnoult dénicha, dans Les Loups de Belval-Delahaye, l'apologie par Ryner de La Dame à la Faulx, courte mais intéressante apologie dénichée bien trop tard pour figurer dans le dernier Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux consacré à l'impossible représentation damalafalcique. Je reproduisis donc, ici même, l'addendum publié d'abord sur le blog Han Ryner. Or, ne voilà-t-il pas que je trouve dans un numéro de la belle revue, Les Argonautes, revue mensuelle de poésie fondée et dirigée par Camille Lemercier d'Erm (Secrétaire de rédaction : Paul Tort), le n°8 pour être précis, étonnamment daté de janvier 1909, un article de tête du directeur-fondateur lui-même, qui mérite d'être à son tour versé au dossier de l'impossible représentation..., et de se muer en un autre addendum. Il y est question, comme on va le lire, du banquet Saint-Pol-Roux et de la mort de Catulle Mendès.
La Toison d'Or
Les vivants et les morts
Samedi 6 Février, un banquet réunissait à la taverne Grüber les amis et admirateurs du grand poète Saint-Pol-Roux, surnommé "le Magnifique", à cause peut-être de sa prestance de mousquetaire, à cause surtout de ses théories littéraires. M. Léon Dierx présidait, assisté de M. Catulle Mendès. Et c'était, de la part des deux grands Parnassiens, un geste touchant et peu banal que d'honorer de leur présence et de leur parrainage cette manifestation en l'honneur du Symbolisme. Toute l'élite de la nouvelle génération était là, trépidante... A l'heure des toasts, curieux spectacle ! La salle prend un aspect de réunion publique. Des bohèmes ivres poussent des cris d'animaux et se livrent à des démonstrations d'un "symbolisme" effréné. MM. Léon Dierx, Gustave Kahn, Catulle Mendès, Max Anhély (sic), le bon poète Paul Fort, Jean Royère, directeur de "LA PHALANGE", prennent successivement la parole au milieu d'un tumulte varié. M. Saint-Pol-Roux parle enfin, remercie, disserte fort élégamment et déclare, entre autres choses, que la Poésie date du Symbolisme, est née avec lui, ce qui peut paraître sensiblement exagéré.

Finalement, on nous fait signer une adresse à M. Claretie, l'invitant à représenter "La Dame à la Faulx" de Saint-Pol-Roux sur la scène du Théâtre Français. Nous avons tous signé, mais M. Claretie, je le crains, n'a pas encore contresigné.

Or, voici qu'au lendemain de cette mémorable soirée où M. Catulle Mendès donnait, par sa seule présence, un bel exemple de tolérance artistique à ses jeunes confrères, nous venons d'apprendre la mort tragique du grand poète.

Catulle Mendès fut pendant un demi-siècle l'une des plus hautes illustrations des lettres françaises. Depuis l'époque de ses débuts vers 1860, il a produit avec une incroyable fécondité et une supérieure maîtrise plus de cent ouvrages de tous genres littéraires, et l'on pouvait attendre encore de l'infatigable écrivain des oeuvres belles et nombreuses, puisque Réjane devait jouer de lui un drame napoléonien "L'Impératrice", l'Opéra monter le "Bacchus" qu'il avait écrit pour M. Massenet et que, la veille de sa mort, il travaillait encore à son ballet "La Fête chez Thérèse" dont M. Reynaldo Hahn composait la musique.

On a reproché à Catulle Mendès de n'être point un créateur. Il demeure cependant l'un des grands initiateurs du Parnasse. Or, le Parnasse qui nous semble bien vieux aujourd'hui, et qui l'est en effet, était, ne l'oublions pas, une audace en 1860, de même que le Symbolisme fut une audace en 1885. Et la gloire des Parnassiens n'a pas été étouffée par les colères des "Symbolos", comme disait Verlaine dont ils ont tenté depuis d'exploiter le cadavre.

L'an passé, Coppée ! récemment Sardou et Mérat ! aujorud'hui, Mendès ! et parmi les comédiens, les deux Coquelin ! C'est toute une génération qui s'éteint en peu de temps.

Que sera la nouvelle, celle qui se rue bruyamment au pouvoir ? Que sera la Poésie du XXe siècle ? Les célébrités de demain vaudront-elles les gloires d'hier ? Espérons-le, croyons-le, veuillons-le avec Saint-Pol-Roux. Mais, ce soir, oublions nos luttes sans merci pour rendre un impartial et juste hommage à nos grands devanciers du Parnasse, François Coppée et Catulle Mendès.
Tous deux sont morts ! Seigneur, votre droite est terrible !...
CAMILLE LEMERCIER D'ERM

Et Lemercier d'Erm (1888-1978), dont on appréciera le beau maintien, pouvait à juste titre regretter les querelles d'écoles puisque Les Argonautes fut une revue véritablement hospitalière qui accueillit toutes les générations. Elle compta ou annonça parmi les collaborateurs de ses dix livraisons : Catulle Mendès, Léon Dierx, Charles Le Goffic, Emile Blémont, Jean Richepin, Remy de Gourmont, Verhaeren, Gustave Kahn, Jean Moréas, Tristan Klingsor, Léon Riotor, Albert Saint-Paul, Victor-Emile Michelet, Fernand Gregh, Ricciotto Canudo, Valentine de Saint-Point, Guillaume Apollinaire, Marinetti, etc. Ce qui n'est pas rien. La revue vécut peu. Camille Lemercier d'Erm devait réorienter sa quête vers une toison d'or plus politique ; celui qui avait sous-intitulé ses Argonautes, "Revue Anthologique de Poésie française" fonda le Parti nationaliste breton et devint le héraut de la cause séparatiste.
Nota : On trouvera le détail des sommaires des dix premiers numéros de la revue sur le site des Amateurs de Remy de Gourmont.

samedi 26 septembre 2009

Deux amis à un banquet : Han Ryner & Saint-Pol-Roux - un addendum à l'addendum


Il y a quelques jours, C. Arnoult compte-rendait du BASPR4 sur son indispensable blog dédié à Han Ryner. Il achevait son billet avec cet addendum, qui eut légitimement pris place dans l'épais dossier de "l'impossible représentation de la Dame à la Faulx" s'il avait été alors connu de moi :
"Ce BASPR était déjà paru quand Daniel Lérault et moi-même eûmes accès à un compte-rendu de nous inconnu relatif au banquet donné à Ryner à l'occasion de la sortie du Cinquième évangile. On peut y lire :
Saint-Pol-Roux lut alors d’une voix blanche quelques strophes mystérieuses dédiées à Han Ryner ; et Han Ryner l’en remercia plus tard en faisant l’apologie de La Dame à la faulx, « cette œuvre géniale » – s’écria-t-il – "que refusa dernièrement la basse Comédie Française des de Flers et des Caillavet" !
Ceci dans le numéro des Loups de janvier 1911, et signé R. Christian-Frogé. Le banquet eut lieu 4 décembre 1910 dans les salons du restaurant Grüber, bd Saint-Denis, et regroupa 200 convives, dont Saint-Pol-Roux accompagné de Madame. La "voix blanche" du Magnifique s'explique sans doute par l'atmosphère pour le moins houleuse du banquet. Celui-ci avait été organisé par l'éditeur du Cinquième évangile, Eugène Figuière — ce qui n'eut pas l'heur de plaire à tout le monde, notamment à la fougueuse meute des "Loups" qui semblait considérer Figuière davantage comme un maquignon des lettres que comme un "bon camarade"...
Ce petit extrait montre en tout cas que Saint-Pol-Roux et Han Ryner avaient l'un pour l'autre une estime réciproque, et il n'est pas impossible qu'ils aient eu des relations amicales. Je crois savoir que Mikaël dispose d'un indice pouvant être interprété dans ce sens..."
J'aurai bien l'occasion de revenir sur Les Loups, journal d'action d'art dirigé par Belval-Delahaye, et sur cette polémique avec Eugène Figuière puisque le nom du Magnifique s'y trouva, bien malgré lui, mêlé. En attendant, je me contenterai de révéler l'indice qui me paraît conforter l'hypothèse qu'une amitié, plus qu'une simple estime réciproque, lia les deux hommes. Le contexte : de nouveau, un banquet. Celui qu'on donna, sous la présidence de Rosny aîné, en l'honneur de Ryner tout récemment élu, à une écrasante majorité, Prince des Conteurs, avec, bien sûr et entre autres, la voix de Saint-Pol-Roux. C'est Louis Latzarus qui se fit l'écho de cette manifestation pour le Figaro du 11 novembre 1912 :
LA VIE DE PARIS
Le Banquet du Prince
J'ai eu l'honneur, hier, de prendre mon repas de midi en compagnie de M. Han Ryner et de ses amis. M. Han Ryner n'est pas un Hollandais, ainsi que l'affirmait sottement un garçon du restaurant, trompé par des apparences orthographiques. Il est Français, et bien Français, jusqu'au point d'être du Midi. Il s'appelle véritablement Henri Ner. Mais par la judicieuse combinaison de la crase et de la césure, par l'emploi d'un y piquant, il a voulu attirer l'attention sur son nom. Ce à quoi, pourtant, il n'est parvenu que dans le milieu de son âge, et quand déjà sa barbe blanchissait.

Mais les mauvais jours sont maintenant passés. M. Han Ryner vient d'être élu prince des conteurs, ce qui n'est point un faible honneur, dans le pays de Voltaire. Et donc, ses amis lui offraient un banquet pour fêter son élévation. Les amis de M. Han Ryner sont nombreux, ainsi que j'en ai pu juger par moi-même. Car j'en ai compté plus de cent cinquante, lesquels n'avaient pas hésité à payer six francs et à revêtir une tenue de ville, comme ils en étaient priés.

Ils s'assirent devant de longues tables, et regardèrent avec ravissement l'image qui ornait le menu. Car cette image représentait M. Han Ryner lui-même, assis sur un pavois et recevant des mains d'une dame en pierre un objet indiscernable. Dans le lointain, l'artiste avait dessiné une manière d'Acropole, des montagnes et des cyprès. L'un des porteurs du pavois avait les traits de M. Belval-Delahaye, chef des Loups, lequel était d'ailleurs assis, en chair et en os, au festin, et cravaté de soie blanche comme à son ordinaire.

Les convives parlèrent fort gentiment pendant tout le repas. Ils étaient de tout âge. Certains portaient des chevelures mérovingiennes, et d'autres ne portaient pas de chevelures mérovingiennes, pour la raison suffisante qu'ils n'avaient pas de chevelure du tout. Tous semblaient être des écrivains, et ils s'entretenaient abondamment de leurs oeuvres.

- Tu n'as pas lu mon dernier livre ? Alors tu ne peux pas comprendre mon évolution. Ecoute, je te l'enverrai. Je l'ai écrit - oh ! je ne pourrais pas dire cela devant tout le monde - je l'ai écrit dans une illumination. Il me semblait que ce n'était pas moi qui écrivais...

J'ai demandé le nom de l'auteur qui parlait ainsi. On me l'a dit, et je ne le connaissais point. C'est une grande honte pour moi.

M. J.-H. Rosny aîné avait accepté la présidence. Il se leva, à l'heure du dessert, et commença par lire les excuses des invités qui n'avaient pu venir au banquet. M. Saint-Pol Roux le Magnifique avait envoyé de Camaret un télégramme ainsi conçu :

Retenu par matérialités diverses, t'exprime mes profonds regrets d'absent, en renouvelant au grand prophète qui clame en toi mon inaltérable admiration. Ton pur génie légitime les respectueux hommages de nous tous. Fraternelle accolade. - SAINT-POL-ROUX.

Et, entendant lire cette dépêche, j'essayais de me représenter le visage de la télégraphiste de Camaret, lorsqu'elle transmit ce lyrique message. J'ajouterai que d'ailleurs je n'y suis point parvenu.

M. J.-H. Rosny aîné parla ensuite pour son propre compte. Je n'ai pas très bien su démêler s'il ne raillait pas quelque peu le prince des conteurs. Car, après l'avoir comblé d'hommages, et lui avoir affirmé qu'en lui se réunissaient un poète, un philosophe, un historien, etc., il lui dit, sur le ton d'un vif intérêt :

"Encore un effort, et vous vous placerez parmi les Michelet et les Renan. Encore un effort, et vous arriverez à la renommée."

Or, est-il possible de dire qu'un prince des conteurs n'a point encore atteint la renommée ? Je ne le pense point. Du moment du principat date la gloire. Ou bien, le principat n'est que fumée.

Un triple ban, ordonné par le chef des Loups, retentit. Et M. Han Ryner se dressa. C'est un homme de petite taille, assez semblable à un moujik, tel du moins que je me figure un moujik. Il a les pommettes saillantes. Ses cheveux, sa barbe et ses sourcils, qui furent noirs, et qui grisonnent, couvrent de leurs broussailles mêlées le visage entier. Mais à travers ces broussailles luisent des yeux de nécromant. Et dès qu'il parla, je compris pourquoi Saint-Pol Roux le Magnifique appelle prophète ce prince des conteurs.

En effet, il prononça une harangue enflammée et sauvage. Il célébra l'orgueil "foyer intérieur qui doit échauffer ceux que ne réchauffent pas les foyers extérieurs du succès". Il dit que l'orgueil seul l'avait soutenu, et lui avait permis de garder "une fertilité que l'ignorance de tous semblait vouloir rendre stérile". Il parla à la jeunesse, lui conseilla d'être orgueilleuse, et de ne point désespérer. Et il y avait dans la salle des jeunes gens maigres qui le regardaient avec des yeux où brillait un grand espoir. Mais il y avait aussi des hommes marqués par la vie, et dont les yeux restaient mornes, parce qu'ils ne croient plus au succès.

M. Han Ryner déclara ensuite que la lourde couronne dont il était coiffé eût été mieux placée sur le front de J.-H. Rosny aîné, et examina les raisons de son élévation. Il en trouva plusieurs, et fut honoré d'un triple ban, suivi tout aussitôt d'un autre triple ban.

Un convive trouva cet hommage insuffisant. Il se leva, et dit :

- Un ban de coeur !

Et il expliqua comment doit être battu un ban de coeur. On frappe en cadence la poitrine, à l'endroit du coeur. Lui-même donna l'exemple, et ne créa ainsi aucun bruit. Nul ne l'imita, et il se rassit, disant :

- Personne n'a donc de coeur !

M. Pierre Mille adressa au prince les compliments les plus humoristiques, en un discours délicieux qui excita le rire dans toute la principauté. Mme Aurel dit avec grâce cent phrases ingénieuses, et M. Paul Fort, prince des poètes, reprocha aux journalistes de détourner leur attention des oeuvres nobles et désintéressées pour la porter sur des oeuvres mercantiles. Alors, je m'en allai extrêmement vexé.
L'indice en question n'est pas le télégramme en soi, qui pourrait passer pour une amabilité de circonstance, un geste de savoir-vivre littéraire. Mais le tutoiement, suffisamment rare chez Saint-Pol-Roux pour attirer notre attention. En dehors des membres de sa famille, quels sont ceux qui bénéficient de la familière accolade verbale dans la correspondance du Magnifique ? Stuart Merrill, Gustave Charpentier, Victor Segalen, André Antoine, Jean Royère, Edouard de Max, Paul Fort, Eugène Figuière, Georges d'Esparbès, Renée Hamon, Charles Gillet, Georges Violet, Max Jacob (dans les années 1930), Edouard Dujardin & Paul Valéry (après la création de l'Académie Mallarmé), Carlos Larronde (dans les dernières années), alors qu'il ne cessera de vouvoyer Gustave Kahn, Alfred Vallette, Rachilde, Gabriel Randon, Rodolphe Darzens, Lugné-Poe et bien d'autres contemporains qu'il fut amené à fréquenter. Bref, le tutoiement semble dicté par une certaine intimité partagée, une proximité de pensée ou une longue histoire commune. Rien ne permet de supposer que Ryner échappât à ces conditions ; il fallut donc des circonstances particulières pour rapprocher le "prophète" et le poète. Leurs origines méridionales les avaient-ils réunis dès la fin de siècle ? Ou l'amitié naquit-elle, au début du XXe, à force de banquets, grâce aux relations communes : Paul Fort, Jean Royère, Eugène Figuière ? A défaut de lettres et de documents plus concrets (aucun livre de Ryner ne figure dans la bibliothèque de Saint-Pol-Roux que j'ai pu, jusqu'ici, reconstituer), il nous faudra laisser, pour l'instant, ces questions sans réponses.

vendredi 27 juillet 2007

Deux numéros de "COMOEDIA" : SPR à la Comédie-Française & SPR à Paris, en 1925 (2)

Je reçois, aujourd'hui, deux numéros du quotidien théâtral, littéraire et artistique : Comoedia. Dans les deux, il est question, et en première page, de Saint-Pol-Roux. Le Magnifique était abonné à ce journal, qui fut toujours attentif à son actualité et pour lequel il signa quelques articles. On sait quelle importance il attachait au théâtre. Sa première oeuvre signée, écrite à l'âge de 15 ans, était un drame : Raphaëlo le Pèlerin. Installé à Paris, il publia des monologues, genre à la mode. Symboliste, il participa au Théâtre d'Art de Paul Fort, puis, en 1892, brigua crânement, avec Gustave Charpentier et Georges Rochegrosse, la direction de l'Odéon. Vinrent ensuite l'Âme noire du Prieur blanc, l'Epilogue des Saisons humaines, le Fumier, que Lugné-Poe, en son théâtre de l'Oeuvre, pensa représenter, Les Personnages de l'Individu et La Dame à la Faulx. Mais Saint-Pol-Roux, s'il ne publiait plus, continuait à écrire pour le théâtre : les papiers inédits du poète, conservés à Doucet, révèlent quantité de projets; certains, grâce à René Rougerie, nous sont parvenus : Tristan la Vie, Les Ombres tutélaires, et prochainement l'étonnante Synthèse légendaire des pêcheurs de Camaret; des autres, nous n'avons plus que des brouillons ou des fragments (La Tour de Solitude, Les Funérailles du Soleil, Les Pêcheurs de sardines, La Dame en or, Le Triomphe du Soleil, Homo, le Grand Pèlerin, Le Triomphe de l'Océan, Le Serpent rouge, Sa Majesté la Vie, etc., et une traduction du théâtre d'Eschyle). A la lecture de cette liste, on conclurait aisément que Saint-Pol-Roux fut d'abord un dramaturge. Même si ses pièces n'eurent pas les honneurs des grandes scènes. Il n'y eut guère que le Théâtre Idéaliste de Carlos Larronde pour en oser - presque confidentiellement - la réalisation. Le Verbe du Magnifique entra néanmoins, d'autre manière, à la Comédie-Française.


C'est ce que nous apprend la livraison du dimanche 19 février 1922 de Comoedia, alors dirigé par Georges Casella - auteur, entre autres, d'un ouvrage sur La Nouvelle Littérature (1895-1905), éditée chez Sansot, en 1906. Il y eut, à la fin du XIXe siècle, les "Matinées poétiques" de l'Odéon, ordonnées par Catulle Mendès et Gustave Kahn, au cours desquelles, comédiens et comédiennes disaient des poèmes des auteurs anciens et nouveaux. Après guerre, la Comédie-Française reprit le concept à son compte. Et, lors de la 9e "Matinée Poétique", Mme Colonna Romano(1) récita des textes de Saint-Pol-Roux.

"Saint-Pol-Roux, Charles Derennes, Louis Tiercelin, Pierre Quillard formaient avec Sicard autour de Victor Hugo l'ancêtre, le chêne, la ronde des poètes que nous connaissons ou que nous connûmes. Mme Colonna Romano, avec une application constante et, à tous moments, les plus intelligentes trouvailles, parvint à dissiper parfois la complexité des images des poèmes de Saint-Pol-Roux, à éclairer le fouillis de ces petites futaies médiévales. Déjà M. René Rocher avait dit dans un joli ton de cantilène les vaporeuses "Vieilles du hameau" du même Magnifique.", écrit Gabriel Boissy en son compte rendu. Il ne donne pas le titre des textes récités. C'est dommage. D'autant que dans son anthologie des Matinées Poétiques de la Comédie Française, publiée en 1926 chez Delagrave, Louis Payen ne reproduit que "Les Vieilles du hameau", interprétées, précise-t-il, par Mlle Colonna Romano - ce qui semble ne pas avoir été le cas. En outre, ce poème n'est pas de ceux qui manifestent une complexité des images en un fouillis de petites futaies médiévales. Ils sont rares, par ailleurs, les "reposoirs" à emprunter au Moyen Age son folklore. Certains drames, par contre, peuvent aisément s'y situer. La Dame à la Faulx, notamment, dont on peut alors supposer que des extraits auront été lus lors de cette 9e "Matinée Poétique" - le monologue de la "Vendangeuse aux doigts d'octobre", par exemple.

A la suite du compte rendu de Boissy, figure une "Notice sur Saint-Pol-Roux", rédigée par Camille Mauclair, dont il a déjà été dit un mot, ici même, par Saint-Georges de Bouhélier, mais sur lequel il nous faudra revenir :

"Saint-Pol-Roux, qui vit depuis longtemps dans la retraite, fut une des personnalités les plus originales du symbolisme : et en 1892 (sic), dans l'enquête mémorable où le regretté Jules Huret révéla ce mouvement, le poète fit sensation en signant, avec faste et humour, son credo esthétique du nom de "Saint-Pol-Roux-le-Magnifique". Il se considérait alors comme l'annonciateur d'un âge de somptueuse littérature idéoréaliste. L'épithète de "magnifique" peut du moins être attribuée à son exceptionnelle faculté d'assembleur de métaphores ingénieuses, neuves et éclatantes. Il voit tout en images et en allégories, avec une grâce singulière et une inlassable imagination poétique. Saint-Pol-Roux a composé, un peu dans la tradition d'Axel, de vastes drames symboliques restés injoués, la Dame à la Faulx, les Saisons humaines, entre autres. Mais il a publié plusieurs recueils de poèmes en prose sous le titre collectif : Les Féeries intérieures (sic), où se trouvent des chefs-d'oeuvres de fantaisie ou d'émotion, et qui sont, dans les lettres modernes, équivalentes à l'art étincelant et diapré d'un Monticelli en peinture."

(Je signalerai également, toujours en ce numéro de Comoedia, un article sur une reprise d'Ubu Roi à la Maison de l'Oeuvre, qui intéressera peut-être nos amis du Royaume de Pologne, et que l'on retrouvera, comme il se doit, sur le groupe des "Amis de SPR".)


On se rappelle sans doute des événements houleux du Banquet Saint-Pol-Roux, qui eut lieu à la Closerie des Lilas le 2 juillet 1925. L'épisode est connu, tellement que quelques-uns, peu informés, ont pu croire que Saint-Pol-Roux fut le nom donné à quelque indigeste agape, concoctée à la façon surréaliste. Ce que l'on sait moins, et que nous apprend la deuxième livraison de Comoedia (directeur : Gabriel Alphaud), du dimanche 12 juillet 1925, c'est qu'un second banquet fut organisé, ce 12 juillet au soir, au Palais des Sociétés Savantes (8, rue Danton, Paris VIe). Le carton d'invitation était libellé comme suit :

"A l'instigation du poète

SAINT-POL ROUX

qui retarde à cet effet son départ, un groupe d'écrivains et d'artistes

a décidé de donner,

Dimanche soir, 12 juillet, à 20 heures, au

PALAIS DES SOCIETES SAVANTES

8, RUE DANTON (VIe)

UN BANQUET

en hommage à

LA BEAUTE FRANCAISE"

Cette expression de "Beauté française" aurait de quoi surprendre et même inquiéter. En réalité, il faut plutôt y voir une réaction affective contre les cris de "Vive l'Allemagne" lancés par les surréalistes, le 2 juillet, en réponse aux mots malheureux de Rachilde, parus le jour même dans la presse. Saint-Pol-Roux avait perdu un fils à la guerre; et si l'intellectuel dénigra toujours la bêtise des frontières et des nationalismes - quitte à se faire patriote lorsqu'il s'agit de liberté et de culture -, le père n'était pas prêt, probablement, à entendre une apologie de l'ennemi d'hier qui lui enleva Coecilian. D'ailleurs, le Magnifique tient à s'en expliquer à Gabriel Alphaud :

"Mon cher directeur,

Je ne voudrais pas qu'on fit dévier le sens inspirateur du banquet de la "Beauté française".

On n'y saurait faire entrer un soupçon de représailles, dont la seule évocation nous répugne, et même, par esprit d'apaisement, je conseille qu'aucune allusion n'aille à la mêlée récente où se heurtèrent des groupes contraires, dans chacun desquels je compte des amitiés.

Aucun discours ne sera prononcé, afin d'éviter la moindre parole agressive. Mais on dira des poèmes, dans une fraternité d'art souhaitée par tous.

Votre dévoué
SAINT-POL-ROUX."

L'objet de ce second banquet était de rendre à la poésie sa première place, à l'exclusion de toute considération politique et polémique. Le mot de Saint-Pol-Roux est sans ambiguïté. Malgré les violences du 2 juillet, qui l'ont dépassé et qui auraient dû le décevoir, lui à qui l'hommage des surréalistes promettait comme un nouveau départ, le Magnifique n'exprime aucune rancune. Se souvenait-il des manifestations scandaleuses de sa jeunesse ? Un beau poème inédit, intitulé "Allégorie du Banquet", conservé à Doucet, et dédié à Eluard, prouve qu'il ne s'agissait pas d'une posture - pour la presse.

(1) Saint-Pol-Roux rencontra à plusieurs reprises Colonna Romano et son mari Pierre Alcover, également comédien, à Camaret, chez Antoine. A la suite de cette "Matinée Poétique", le Magnifique lui dédia une "Romance", datée "Camaret 25 février 1922". Elle a été recueillie dans Glorifications (1914-1930), aux éditions Rougerie.

lundi 9 juillet 2007

Saint-Pol-Roux à Paris, en 1925.

Me voici dans la Babylone moderne, pour une semaine de recherches consacrées à Saint-Pol-Roux, entre la Bibliothèque Sainte-Geneviève et la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. Bien entendu, j'en profiterai pour chiner quelques livres sur les quais et ailleurs; mais ma première visite sera pour "Mona Lisait", caverne d'Ali Baba du destockage d'éditeur et du livre à prix dégriffé. J'y avais déniché, lors de mes dernières excursions parisiennes, des études sur le surréalisme, la belle monographie de José Pierre sur André Breton, des numéros de Mélusine, la revue du Centre de Recherches sur le Surréalisme, et plusieurs autres de Bief, L'Archibras, Coupure, publications surréalistes des années 50 à 70. C'est à "Mona Lisait" que j'avais également acheté la correspondance échangée entre Simone Breton et Denise Lévy, parue il y a deux ans, aux éditions Joëlle Losfeld.


Elles sont touchantes, parfois, intéressantes souvent, ces lettres qui témoignent d'une relation amoureuse entre le premier des surréalistes et sa première épouse (Simone Kahn-Breton), d'une belle amitié féminine, et d'une époque, sans doute la plus enthousiasmante du XXe siècle.

Parmi tous les noms illustres qui s'y rencontrent et qui rendent cette lecture indispensable à tout amateur de la période, celui du Magnifique apparaît dans trois lettres, dont deux sont malencontreusement datées, par Georgiana Colvile, de l'année 1924 quand leur contenu laisse à penser qu'elles furent écrites l'année suivante.

La première porte la date du 20 juin. On y lit :

"Hier je suis sortie avec Lise, puis le coiffeur et le soir la merveilleuse conférence de St Pol Roux." (p. 188)

Effectivement, c'est bien le 19 juin 1925 que le Magnifique tint, à la Maison de l'Etudiant, devant un parterre de surréalistes qui l'avaient accueilli par un hommage dans les Nouvelles Littéraires du 9 mai, sa conférence sur l'imagination : "Le Trésor de l'Homme" - depuis éditée chez Rougerie. La lettre non seulement confirme l'enthousiasme relaté par la presse d'alors, mais prouve combien les jeunes groupés autour de Breton se retrouvent dans la pensée du "Maître de l'Image" :

"Hier St Pol Roux c'était très beau. Nous avons applaudi. Il était d'une noblesse et d'une élévation incomparables. J'espère qu'on fera paraître sa conférence et tu la verras. Une totale communion d'idées avec nous. Il a 65 ans et il ne pense qu'à la poésie, au génie, à l'avenir. Pas la moindre trahison même de faiblesse." (p. 189)

Voilà qui remet en question bien des arguments selon lesquels l'admiration des surréalistes envers Saint-Pol-Roux ne serait qu'un prétexte à se positionner contre une certaine littérature officielle. On trouve, par ailleurs, dans les cahiers de permanence de la Centrale Surréaliste, des notes démontrant que Breton et ses amis avaient pensé donner une part active au poète dans le mouvement et une place importante dans la Révolution Surréaliste. C'est donc mal lire Breton et se refuser obstinément à lire Saint-Pol-Roux que de conclure à une influence limitée, ou de façade, de ce dernier sur le premier. "Saint-Pol-Roux - c'est à qui sur ce point fera le plus honteux silence - a droit entre les vivants à la première place et il convient de le saluer parmi eux comme le seul authentique précurseur du mouvement dit moderne", écrivait Breton SANS MALICE.

La lettre suivante ne porte pas de date, mais il est aisé de la situer à la fin juin 1925 puisqu'il y est question du banquet (du jeudi 2 juillet) à venir, pour lequel Simone doit être assise à la droite du Magnifique :

"Il me l'a demandé, et je craindrais de lui faire de la peine en y manquant. Tu sais qu'il y a tout lieu au contraire d'essayer de le flatter de toutes façons." (p. 190)

Pour quelle(s) raison(s) fallait-il ménager, quelques jours avant le célèbre banquet, la susceptibilité du poète ? Les relations étaient-elles déjà quelque peu tendues au point de perdre son éventuel concours pour la revue ? Ou bien Breton sentait-il déjà que la manifestation du 2 juillet allait être riche en heurts et en rixes ? Quoi qu'il en soit, le banquet signera la fin des relations entre les surréalistes et le poète idéoréaliste, même si l'admiration pour les oeuvres, de part et d'autre, demeurera.

La troisième lettre, enfin, est en réalité la première chronologiquement et date du 3 octobre 1924. Eluard est revenu. Simone Breton revient sur ce retour, décevant pour quelques-uns :

"Sans commentaires. Il en faudrait trop. Tant pis pour ceux aux yeux de qui la pensée a besoin de se justifier. Je ne charge personne d'incarner une pensée, et je suis toujours plus reconnaissante à un homme d'accomplir en grand naturel une action petite, que d'avoir, contre sa nature, une attitude grande. Il y a bien quelques dieux qui ont pu réunir à leur tempérament cette faculté dominatrice. Mais ils sont morts, toujours. St Pol Roux perd même à être vu une fois. La vie procède par des détails qui combattent tout enseignement. Le temps est son arme la plus perfide. C'est pourquoi toute grandeur apparaît dans un noble raccourci. La mort est le meilleur."

Toute la déception qui s'éprouve, la plupart du temps, lors de la confrontation entre le réel et l'idéal ou l'imaginaire s'exprime dans ces quelques lignes. Simone et André Breton avaient rendu visite, quelques jours plus tôt, au Magnifique, dans son manoir de Camaret. Point de départ d'une belle aventure dont la seconde lettre citée laissait présager la fin tumultueuse. Saint-Pol-Roux demeurait à l'avant du rêve poétique, mais son histoire même l'empêchait de renier son passé et de cautionner toutes les révoltes - politiques - des jeunes surréalistes.