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dimanche 2 octobre 2011

L'Académie Mallarmé sous l'occupation - dernier épisode de notre feuilleton, réalisé à partir de coupures du MATIN

Grâce à Gallica, nous pouvons mettre un terme complémentaire à notre mallarmacadémique feuilleton qui s'acheva déjà une première fois. Autant dire qu'il y aura probablement d'autres derniers épisodes. Toutes les coupures de presse reproduites en ce billet proviennent du journal Le Matin, qui continua de paraître pendant l'occupation.
Vendredi 20 juin 1941
Mardi 14 octobre 1941
Lundi 22 décembre 1941
Vendredi 27 mars 1942
Mercredi 9 décembre 1942
Mercredi 13 janvier 1943
Mardi 29 juin 1943
Jeudi 18 mai 1944
Addendum : Un lecteur du blog nous a récemment écrit pour nous signaler et réparer un oubli. Nous n'avions effectivement pas donné le nom du récipiendaire du prix Âge Nouveau de l'Académie Mallarmé, pour l'an 40. Et pour cause, nous ne l'avions pas retrouvé au cours de nos feuilletages de la presse quotidienne. Grâce à M. Cédric Allegret, nous pouvons désormais compléter l'historique palmarès : c'est Paul Bulliard (1911-1943) qui remporta la poétique couronne, cette année-là, grâce à Chacun sa croix, recueil préfacé par André Dez. Sur l'auteur, nous renvoyons à la page bien documentée que lui consacre M. Allegret.
Pour retrouver l'intégralité du feuilleton, il suffit de cliquer ici.

dimanche 24 octobre 2010

Saint-Pol-Roux, un banquet, une photo : réponses & résultats

Le jeu est clos. Les réponses, bien que relativement peu nombreuses, me permettent toutefois de désigner un gagnant et de fournir quelques détails sur cette prestigieuse réunion. Disons-le sans pudeur : j'ignorais la date exacte de ce banquet. Nicolas Galaud, qui donna un précieux commentaire, avance celle du 21 juin 1936, précisant qu'il pourrait s'agir du "Banquet de l'Académie Mallarmé" organisé "à l'occasion du Cinquantenaire du Symbolisme". La date n'est pas improbable et nous la retenons comme une hypothèse très-sérieuse, mais, dans ce cas, ce ne peut être une tablée d'académiciens Mallarmé, puisque l'Académie ne naîtra que quelques mois plus tard, en février 1937. C'est d'ailleurs lors du Cinquantenaire que naîtra, comme une Minerve, du crâne de Dujardin-Jupiter, l'idée de fonder cette institution poétique nouvelle. Retenons donc, magré tout, la date du 21 (ou alentours) juin 1936, même si la présence de certains jeunes dont nous n'avons pas retrouvé les noms dans les comptes rendus du déjeuner, parus à l'époque, laisserait à penser que ce banquet-là eût lieu plutôt en 1937, avant le mois de décembre. L'identification d'une onzaine de convives permettra - qui sait ? - de mieux cerner les circonstances de l'événement.

La reproduction est de mauvaise qualité. Aussi certaines identifications restent incertaines et nous les faisons suivre d'un dubitatif point d'interrogation.
1. Saint-Pol-Roux
2. Edouard Dujardin
3. Francis Vielé-Griffin
4. André Fontainas
5. Jean Ajalbert
6. Divine Saint-Pol-Roux
7. André Rolland de Renéville
8. Roger Lannes
9. Maurice Genevoix (?)
10. Michel Manoll (?)
11. Edmond Jaloux (?)
Je n'ai pu identifier la dame chapeautée à la droite de Dujardin. Il ne semble pas qu'il pût s'agir de Rachilde. Quelques profils restent encore à nommer. La présence de Vielé-Griffin permet d'assurer que le banquet eut lieu avant le mois de décembre 1937 - le poète de la Chevauchée d'Yeldis disparaissant le 11. N'hésitez donc pas, forts de ces informations nouvelles, à poster de nouveaux commentaires pour préciser la nature et la date de cette conviviale célébration, pour parfaire aussi les identifications. En attendant, décernons le prix à David Nadeau qui recevra, lorsqu'il m'aura communiqué son adresse postale, un exemplaire de Saint-Pol-Roux le crucifié de Paul-T. Pelleau.

vendredi 4 septembre 2009

L'Académie Mallarmé : dernier épisode

J'achève aujourd'hui le feuilleton mallarmacadémique. Le précédent chapitre s'était clos sur un poétique repas organisé autour du président Saint-Pol-Roux, repas qui sonnait comme un adieu, quelques semaines à peine avant la déclaration de guerre. Les journaux nous apprennent pourtant qu'en dépit du conflit, les quinze n'abandonnèrent pas l'idée de distribuer leur prix pour l'année 1940 :
Journal des débats politiques et littéraires - 14 avril 1940
Le prix Mallarmé sera décerné cette année, comme les années précédentes, au commencement de juin. Les membres de l'Académie Mallarmé se réunissent mardi prochain, à la Bibliothèque nationale, pour en fixer la date exacte et faire un premier recensement des candidatures.
On ne croyait sans doute pas encore à la défaite, bien réelle deux mois plus tard.
Journal des débats politiques et littéraires - 4 juin 1940
Les membres de l'Académie Mallarmé ont décidé, vu les circonstances, d'ajourner l'attribution du prix Mallarmé, qui avait été fixée au 4 juin.
Et l'ajournement devait se prolonger... car ce fut le temps des éloignements, des tragédies et de la mort. Mort, d'abord, de Mme Francis Vielé-Griffin, veuve du grand poète et premier président, donatrice du prix.
La Croix - 17 juillet 1940
On annonce le décès de Mme Francis Vielé-Griffin, survenu à Bourganeuf, le 4 juillet 1940. Elle était la veuve du poète Francis Vielé-Griffin, mort en 1937, commandeur de la Légion d'honneur, membre de l'Académie de Belgique, président de l'Académie Mallarmé. Cette mort met en deuil les familles Teyssandier de Laubarède, Guy Lavaud et du Mas de Paysac. Cet avis tient lieu de faire-part.
Puis une première tragédie dans ce bout-du-monde où Saint-Pol-Roux avait bâti sa légende, dans la nuit du 23 au 24 juin - un premier attentat contre la poésie qui resta ignoré et dont la presse ne se fit pas l'écho.
Le Figaro - 28 septembre 1940
Pour être jeunette et encore mal installée dans la réputation littéraire, l'Académie Mallarmé a un malheur commun avec les Quarante du pont des Arts et les Dix de la place Gaillon : elle est dispersée sur tout le territoire.
M. Materlinck se trouvait récemment encore au Portugal ; Mme Gérard d'Houville séjourne dans les Pyrénées ; M. Jean Cocteau a choisi la côte méditerranéenne ; M. Ferdinand Hérold l'Isère ; M. Jean Ajalbert a apporté à Vic-sur-Cère le double rayon des Goncourt et des Mallarmé ; Saint-Pol Roux est à Camaret ; Lyon a reçu la flânerie pensive de M. Henry Charpentier.
M. Paul Fort a rejoint à Paris M. Léon-Paul Fargue.
Mais où sont MM. Valéry Larbaud, Charles Vildrac, Albert Mockel et André Fontainas ?
"Saint-Pol Roux est à Camaret" annonce le Figaro aussi légèrement qu'il annoncerait une villégiature. Comme s'il ne s'était rien passé de terrible à Camaret, comme si la machine infernale n'avait commencé à broyer l'univers merveilleux du Magnifique. Comme si la mort ne s'était déjà installée à demeure.
L'Ouest-Eclair - 19 octobre 1940
Mort d'un poète
Saint-Pol-Roux le Magnifique
Saint-Pol-Roux est mort, silencieusement, en des jours où nous vivons hors de la durée et avec le sentiment d'une absence sans limites. Il est mort à Brest, au bout du monde, et il nous faut faire un effort de mémoire pour nous rappeler son âge. Tel Homère, ce Méditerranéen n'avait pas besoin d'état civil historique : ce n'est pas parce qu'il était né le 15 janvier 1861 qu'il laissera dans le cœur de ceux qui l'admiraient et qui l'aimaient la vision du patriarche des légendes ; on oubliait qu'il avait vu le jour à Saint-Henri, dans la banlieue de Marseille, pour ne le situer qu'à Camaret.
Et pourtant, si Paul Roux, en se fixant en Bretagne, avait ajouté un Saint ivre de la magnificence du verbe à tous les cocasses petits saints de la toponymie régionale, quelle mimique héréditaire ne reproduisait-il pas, en baptisant : "Thalassa !" un de ces oiseaux des tempêtes qu'apprivoisait sa fille Divine ?
Mais, il n'y avait rien de marmoréen dans ce vieux poète qui survivait, magnifiquement, isolé par sa technique, au symbolisme.
Il avait passé par Paris, étoile filante de la Pléiade. Puis, remontant la route des vagabondages de Verlaine, il avait voulu s'ensauvager dans la noire forêt des Ardennes. Il y écrivit sa Dame à la Faulx, que la Comédie-Française jouera.
Parmi les pêcheurs de sardines de Camaret, il trouva l'homme selon son âme. A ses "Reposoirs de la Procession", il va ajouter : "La Rose et les Epines du chemin", "Anciennetés", "De la Colombe au Corbeau par le Paon", "Les Féeries intérieures". Sur la pointe du Toulinguet, son sens de la cantilène se gonfle du souffle océanique, pour nous donner des chefs-d'œuvre de prose rythmée et assonancée, et de ce manoir Cœcilian, qui porte le nom d'un fils disparu pendant la grande guerre, il fit un burg lyrique où s'isoler dans l'orgueil d'une vie exclusivement vouée à l'image et à la mélodie.
Dans cette veille, où nous ne pouvons qu'imaginer son effigie tumulaire, froide et blanche, rouvrons son dernier recueil, cette "Mort du Berger", où il lamente le trépas de son ami, un curé de Camaret : "Lieu d'arrivée, lieu de départ ; on arrive, l'on part. Tout est pareil dans la nature... sinon que, par-dessus le glas, les goélands, dans la lumière, éparpillent un cri semblable au bruit des clefs étincelantes de saint Pierre".
Derrière Divine, la fille chérie, ils se presseront les marins que le bon Saint-Pol-Roux tutoyait quand ils ramenaient "l'arc-en-ciel des bancs dans leurs filets", et toutes ces jeunes générations auxquelles, débonnairement, il a fait passer le certificat d'études.
L'Académie Mallarmé célébrera en lui un des derniers représentants du mouvement symboliste. Nous dirons simplement : "Le Poète est mort !", en percevant, jusqu'à l'hallucination, sa voix dorée, et en le revoyant lever les bras pour une incantation.
F[lorian] Le R[OY].
La mort frappa encore l'institution :

Le Figaro - 9 novembre 1940

Mort de Ferdinand Hérold

Le poète A. Ferdinand Hérold est mort dans sa propriété de Lapras-Saint-Basile (Ardèche). Il fut un des fondateurs du Mercure de France.

Membre de l'Académie Mallarmé, il figurait dans cette ultime représentation du symbolisme qui vient de perdre, presque à la même heure, Saint-Pol Roux le Magnifique.
L'Académie, en cette fin d'année, risquait fort de disparaître, dans l'indifférence générale.
Le Figaro - 28 décembre 1940
Une autre Académie souffre de difficultés de recrutement. Elle est la dernière née, sans gîte et sans ressources. L'Académie Mallarmé a espéré incarner la poésie, mal accueillie dans les autres Compagnies.
Deux de ses membres : Saint-Pol-Roux et Ferdinand Hérold, viennent de mourir. Mais, soupire-t-on, comment leur élire des successeurs ? Il n'y a à Paris que trois électeurs, Paul Valéry, L.-P. Fargue et E. Dujardin. Les autres sont dispersés dans les provinces.
Le soupir ne nous émeut guère. Serait-il meilleur de faire vivre normalement les institutions littéraires dans une France dont l'état est si cruellement anormal ?
Mais, on a déjà eu l'occasion de le vérifier, nos jeunes académiciens avaient bien de la ressource, et, en 1941, l'Académie, procédant à de nouvelles élections, se refit une santé.
Journal des débats politiques et littéraires - 16/17 juin 1941
Le professeur Mondor, membre de l'Académie de Médecine, vient d'être élu à l'Académie Mallarmé.

Le professeur Mondor a publié notamment un ouvrage sur l'amitié de Verlaine et Mallarmé.

Le Figaro - 15 octobre 1941
L'Académie Mallarmé a renouvelé son bureau
Paris, 14 octobre. - On annonce qu'au cours de sa dernière séance l'Académie Mallarmé a renouvelé son bureau, les deux tiers de ses membres se trouvant actuellement à Paris.
Ont été élus : MM. Jean Ajalbert, Paul Valéry, Charles Vildrac qui a accepté les fonctions de trésorier et Henry Charpentier, celles de secrétaire général.
L'assemblée a élu pour président M. Edouard Dujardin.
Et les quinze (amputés toutefois des exilés) reprirent leurs activités académiques : réunion le 15 novembre, avec interprétation par Jean Deninx et Jeanne Hugard du Mystère du Dieu mort et ressuscité, l'oeuvre, bien choisie, d'Edouard Dujardin ; commémoration du Centenaire de Mallarmé le dimanche 22 mars 1942 ; et distribution de prix.
Le Figaro - 20/21 juin 1942
Activité de l'Académie Mallarmé
Voici six ans peut-être est venue au jour une Académie de poètes qui a pris le nom d'Académie Mallarmé.
L'on devine de quelle pensée profonde elle est née : que l'on est peu de chose dans les honneurs si l'on n'est académicien. Les poètes regardaient les Compagnies littéraires et combien ils étaient oubliés. Ils voyaient l'Académie Française élire des hommes plus polis que brillants et ils se disaient : "Pourquoi pas nous ?" Ils assistaient au tintamarre que déclenchaient les faits et gestes de l'Académie Goncourt et ils songeaient qu'un tintamarre est toujours bon.
Faute d'être une Académie existante, ils en ont fait une. Il faut croire que leur protestation contre la négligence contemporaine à l'endroit de la Poésie n'était pas tant gratuite puisque Paul Valéry d'abord, puis Paul Fort, Léon-Paul Fargue ont apporté à l'institution le secours de leur gloire et le poids de leur talent.
L'homme de peine, le maçon et tout à la fois le cuisinier de l'Académie Mallarmé fut une sorte de grand homme du nom d'Edouard Dujardin. Personne n'a jamais dit avec fermeté s'il avait ou non quelque talent littéraire. A son nom les vénérables aînés déclarent :
- Il a fait "Les lauriers sont coupés".
- C'est une romance ?
- Un livre, un livre... un récit poétique, celui de l'invention du monologue intérieur.
Le monologue intérieur est éternel. Du moins M. Dujardin prenait-il, sous cette fiction, une place dans la vie littéraire.
L'Académie Mallarmé eut cette particularité d'être sans dotation, sans local, sans costume : un enfant nu sur la paille. Les poètes qui la composent vont, selon un chemin tout tracé, déjeuner place Gaillon - c'est le moment suprême de leur existence - et puis ils partagent l'addition.
Ainsi, ayant choisi façade bourgeoise, ces poètes académiciens n'ont pas réussi, en tant que Compagnie, à passer le cap des existences falotes et menaçées.
***
L'Académie Mallarmé décernera son prix annuel mardi - ou plutôt deux prix : celui de 41 et celui de 42.
Le premier irait à Pius Servien et le second serait partagé entre Mme Yanette Delétang-Tardif et Georges Pillement.
Bilan cruel et injuste. Mais qui rappelle assez bien les difficultés endurées par la jeune Académie poétique. Et, en cette année 1942, il y eut effectivement un prix, et un seul.
Le Figaro - 25 juin 1942
Le Prix Mallarmé
a été attribué
à Mme Delétang-Tardif
Aujourd'hui, le prix de poésie Mallarmé a été décerné au cours d'un déjeuner qui réunissait notamment : MM. Edouard Dujardin, Paul Fort, Charles Vildrac, Léon-Paul Fargue, Cocteau, etc. Le prix a été attribué à Mme Jeanette (sic) Delétang-Tardif.
Bilan injuste quand on pense que la première de toutes les Académies, la Mallarmé accueillit une femme parmi ses membres, Gérard d'Houville, et qu'elle attribua son troisième prix à une poétesse. Bilan cruel aussi quand on pense à la hautaine composition de cette institution, qui réunit de beaux poètes. Et en 1943, l'équipe s'embellit encore grâce à l'arrivée en ses rangs d'un des combattants essentiels des heures héroïques du Symbolisme :
La Croix - 1er mai 1943
M. Félix Fénéon est élu membre
de l'Académie Mallarmé
L'Académie Mallarmé qui avait décidé de ne pas élire de nouveaux membres avant la fin des hostilités, vient de revenir sur cette décision en désignant M. Félix Fénéon, en remplacement de M. Ferdinand Hérold, décédé récemment.
C'est à l'issue du déjeuner qui réunissait la semaine dernière, au restaurant Drouant, les membres de l'Académie que le nom de M. Fénéon fut prononcé. Il était alors plus de 15 heures. Malgré cette heure tardive, une unanimité sympathique se réalisa autour de ce nom et l'idée vint de procéder aussitôt à une élection.
Le nouveau membre de l'Académie Mallarmé est âgé de 83 ans. C'est un ancien ami de Mallarmé qui le tenait en haute estime. "C'est un des critiques les plus fins de notre temps", disait-il, en parlant de lui. Ancien co-directeur de la Revue indépendante et de la Revue Blanche, M. Félix Fénéon a joué un rôle très important dans l'histoire de l'impressionnisme et du symbolisme. Les oeuvres complètes du nouvel académicien sont précisément en instance d'être éditées par la maison Gallimard avec une présentation de M. Jean Paulhan. La plus grande partie n'a pas été jusqu'ici réunie en volume et se compose d'études littéraires, de critiques d'art et de préfaces à différents ouvrages.
Sur cette bonne nouvelle, s'achève notre feuilleton. L'Académie Mallarmé vit toujours, d'une vie sans doute moins précaire qu'à ses débuts. Ses membres actuels, apparemment plus nombreux qu'hier, en connaissent-ils tous l'histoire ? Peut-être. Peut-être pas. Désormais, il ne tient qu'à eux d'en lire le récit documenté.
Nota : Pour lire les précédents chapitres, il suffit de se téléporter ici.

jeudi 25 décembre 2008

Jean Ajalbert - entre Goncourt & Mallarmé - souffle le chaud et le froid...

L'implication d'Ajalbert dans la fondation de l'Académie Mallarmé avait de quoi surprendre les échotiers, qui savaient que l'auteur avait prospéré surtout dans le roman de veine naturaliste et avaient oublié ses débuts de poète dans les petites revues symbolistes. On pouvait donc trouver naturel son appartenance à l'Académie Goncourt - n'avait-il pas adapté pour la scène la Fille Elisa - et proportionnellement suspect son engagement auprès d'Edouard Dujardin. Ajalbert avait-il quelque compte à régler avec les autres membres de la Goncourt ? Cet entrefilet du Figaro, du 16 octobre 1937, permettra-t-il de tirer de justes conclusions ? Le lecteur en jugera...

Le meneur de jeu
On est redevable à M. Jean Ajalbert de mouvements divers fort passionnés.

L'écrivain de Raffin-Su-Su portait-il envie à l'honneur que s'est réservé M. Roland Dorgelès d'introduire à la table de la place Gaillon un écrivain aussi excellent et aussi "Goncourt" que M. Carco ? Etait-ce jalousie amoureuse ? En est-il arrivé à une sombre détestation de ses collègues ? Le fait est que M. Ajalbert s'est institué le conseiller technique de M. Edouard Dujardin pour la mise en marche de l'Académie Mallarmé et, depuis ce temps, s'il déjeune chez "Mallarmé", il se refuse à s'asseoir chez les Goncourt. Est-ce goût de bouillant mousquetaire des Lettres à moustaches et à vaste chapeau ? M. Jean Ajalbert s'est mis sur le pied de guerre - inquiétant condottiere de presse, alertant les journalistes, semant le trouble et l'incertitude, Achille affamé de carnage...

Il faisait procès au président Rosny aîné d'avoir décidé l'élection pour le mercredi 13. Il orchestrait la presse en vue de faire reporter la cérémonie à huitaine, il découvrait des candidats, en changeait trois fois le jour, brouillait des traces et des chances. Une activité magnifique.

- Ajalbert a dit qu'il votait pour Benjamin, déclarait un journaliste.

- ... Pardon ! pour Marius Leblond, et je le sais de source directe, répliquait un confident.

- Non ! avec Léo Larguier pour Suarès, c'est sûr !

- Vous n'y êtes pas : pour Pierre Mille ! Il me l'a dit à moi-même...

Et il semblait bien vrai que l'auteur de Raffin-Su-Su avait dit tout cela... Dans le Petit Journal, le jour de l'élection, il annonçait même un bulletin pour M. Carco !

Ce fut un éclat de rire dans le salon de la place Gaillon lorsqu'on apprit comment se terminait ce tohu-bohu vertigineux : par l'envoi d'un bulletin blanc !

M. Jean Ajalbert a porté à une haute saveur les vertus électorales.
(A suivre)

mardi 23 décembre 2008

L'Académie Mallarmé, d'après Jean Ajalbert & "Le Mercure de France"

Jean Ajalbert, qui siégeait déjà à l'Académie Goncourt, parce qu'il avait sacrifié très-jeune, après quelques velléités poétiques, ses talents de versificateur impressionniste à la romanogénèse post-naturaliste, dut ressentir, au moment où l'on fêtait le cinquantenaire du symbolisme, un peu de nostalgie, et trouver que d'appartenir à une académie unique était insuffisant. Aussi devint-il le logisticien zélé de l'Académie Mallarmé et le conseiller d'Edouard Dujardin, l'âme de cette digne entreprise. En réalité, il ne devait pas faire preuve de beaucoup d'imagination puisqu'il décalqua le protocole de la Mallarmé sur celui de la Goncourt, lui empruntant même son célèbre restaurant, le Drouant de la Place Gaillon, comme quartier général et électoral.

Ajalbert fut donc très-actif dans les semaines et les jours qui précédèrent la naissance officielle de l'Académie des poètes. Le 15 février 1937, il donna à Paris-Soir un article, "Douze de la poésie créent l'Académie Mallarmé", dont le Mercure de France fit un compte rendu dans sa rubrique des "Journaux" ; c'est ce dernier que je reproduis ici :

Bulletin de naissance de l'Académie Mallarmé
(Paris-Soir, 15 février)
Académie, dit le "Quillet" : Société de personnes qui se réunissent pour s'occuper de littérature, de sciences, de beaux-arts, etc.
Académie, dit le "Larousse" : Ecole philosophique fondée à Athènes, dans les jardins d'Académos, par Platon.
M. Jean Ajalbert, qui dans Paris-Soir cite ces définitions, ajoute :
Laissons tous les dictionnaires, de Vapereau et de Bescherelle à Littré. Aucun ne nous fournirait une définition pertinente de l'académie qui vient de se fonder. C'est une sorte de monument vivant et perpétuel, un temple du culte à la mémoire du poète crucifié par la foule de ses contemporains, écouté avec une ferveur comme religieuse par une jeunesse croyante autour de son enseignement, aujourd'hui, - je ne voudrais pas être divinisé, - mais dressé comme l'image la plus pure, comme le symbole même de la poésie...
Ce poète, comment ne serait-ce pas Mallarmé ? L'Académie Mallarmé prolongera son souvenir, tant sous le toit du Val-Changis, la propriété de M. Edouard Dujardin à Avon-Fontainebleau, vouée à être aménagée en "Maison de Retraite des Poètes", que dans les salons de chez Drouant, où nos Mallarméens décerneront un prix, et à la Bibliothèque nationale.

Douze de la poésie créent l'Académie Mallarmé, ainsi est intitulé l'article de M. Jean Ajalbert. Douze, pas longtemps. M. Francis Jammes, puis M. Paul Claudel, puis M. André Gide, avons-nous lu, ont fait connaître qu'ils ne seraient pas de la nouvelle académie. Ce n'est pas qu'ils se réservent pour l'Académie française : parmi les membres de l'Académie Mallarmé, on remarque M. Paul Valéry, qui, pour être des Quarante, n'a pas craint un double emploi. Et l'article de Paris-Soir est signé, précisons : "Jean Ajalbert, de l'Académie Goncourt et de l'Académie Mallarmé."

C'est tant mieux qu'un certain nombre des familiers de la rue de Rome, au lendemain du cinquantenaire du Symbolisme, songe à perpétuer la mémoire du poète d'Hérodiade. Nous venons de nommer Ajalbert, Valéry, Dujardin. Nommons Vielé-Griffin, Saint-Pol-Roux, Albert Mockel, Maeterlinck, A.-Ferdinand Herold, Paul Fort, André Fontainas.
Deux jours après que parut l'article d'André Billy, les Treize, futurs Quinze, étaient en voie de perdre trois de leurs membres, pour n'être plus que Dix. Ils auraient d'ailleurs pu/dû n'être que les Neuf, car l'un d'entre eux, et pas des moindres, ne remplissait pas l'essentielle condition pour appartenir au groupe des fondateurs, celle d'avoir fréquenté chez Mallarmé. L'un des dix n'était pas un familier de la rue de Rome et n'y mit même jamais un doigt de pied. Nous verrons lequel bientôt...

(A suivre)

mercredi 10 octobre 2007

LA PETITE ANTHOLOGIE MAGNIFIQUE : poèmes de Jehan Ajalbert, Ephraïm Mikhaël et Jules Méry.

La Petite Anthologie Magnifique est un recueil virtuel de poèmes en vers ou en prose, dont le seul point commun est qu'ils furent dédicacés, lors de leur publication en revue ou de leur reprise en volume, à Saint-Pol-Roux. Les textes mis bout à bout formeront finalement un recueil bien curieux à lire, témoignages d'amitiés ou d'admirations, et témoignages indirects du rôle joué par le Magnifique dans l'histoire littéraire.

Jehan AJALBERT
(1863-1947)


Il s'agit, bien sûr, de Jean Ajalbert, le condisciple de Paul Roux à la Faculté de Droit, qui médiévalisa son prénom pour signer cette "Chanson d'Ille-et-Vilaine", parue dans Le Parnasse - Organe des concours littéraires (n°82, 16 juillet 1884, p. 3). Le poème parut, retravaillé, une nouvelle fois dans L'Artiste de décembre 1886, sous le titre "Paysage breton", avant d'être recueilli dans Femmes et Paysages (Tresse & Stock, Paris, 1891), avec d'autres variantes, sous le simple titre de "Chanson" (Merci à Bruno Leclercq qui m'a communiqué les deux textes de 1886 et 1891).

CHANSON D'ILLE-ET-VILAINE

A MON AMI PAUL ROUX
Au temps des fatigants labours,
Les vieilles restent dans les bourgs
Tricotant ou filant la laine
Et les filles - sabots aux mains -
S'en vont pieds nus par les chemins,
Dans le pays d'Ille-et-Vilaine.

Les pieds chaussés dans le col gras,
Jetant dans les sillons ingrats
La semence, espoir de la plaine,
Les durs Bretons courbant les reins,
Sèment pieusement les grains
Dans le payx d'Ille-et-Vilaine.

D'autres gagnent un pain amer
A s'en aller courir la mer
Parfois belle et parfois vilaine,
Habitants des flots incertains
Qui battent les récifs hautains
Dans le pays d'Ille-et-Vilaine.

Ceux qui sèment le sarrasin,
Laboureurs du hameau voisin,
A Notre-Dame Madeleine
Ont dit un bout de chapelet...
Le flot monte sur le galet
Dans le pays d'Ille-et-Vilaine.

La mer commence à se gonfler...
C'est le gros temps qui va souffler
Toute la nuit sans perdre haleine,
Et nul n'entendra les refrains
Qu'en rentrant chantent les marins
Dans le pays d'Ille-et-Vilaine.

Pourtant, se laissant caresser
Par Pierre, sans peur de casser
A son corset une baleine,
Yvonne - les jambes en l'air, -
Se signe - quand passe un éclair
Dans le pays d'Ille-et-Vilaine.

EPHRAÏM MIKHAËL
(1866-1890)


Ephraïm Mikhaël, mort à l'âge de 24 ans, fut considéré par ses contemporains comme un parfait poète. Co-fondateur avec Darzens, Quillard et Paul Roux de la Pléiade, il ne publia, de son vivant qu'un unique recueil : L'Automne (Alcan-Lévy, Paris, 1886), grave et spleenétique, d'où j'extrais "L'hiérodoule". Il écrivit quelques drames en vers, seul ou en collaboration avec Catulle Mendès et Bernard Lazare, et s'illustra dans le poème en prose. Ses oeuvres complètes ont paru dans la "Bibliothèque L'Age d'Homme", en deux volumes, sous la direction de Denise R. Galperin et Monique Jutrin (Lausanne, 1995-2001). Le buste de celui qui, d'après les mots de Remy de Gourmont, "eut une gloire précoce, comme son talent", médite aujourd'hui, solitaire, sous les outrages des pigeons du jardin La Fayette à Toulouse.

L'HIERODOULE

A Paul Roux

Dans le triomphe bleu d'un soir oriental
Elle s'accoude avec une lente souplesse
Au rebord lumineux de la terrasse, et laisse
Ses cheveux étaler leur deuil sacerdotal.

La ville sainte aux toits baignés de lueurs blanches
Est pleine de rumeurs d'épouvante, et là-bas,
Dans le Bois pollué par le sang des combats,
Des feux semblent des yeux cruels entre les branches.

Les hommes durs venus de pays innomés
Fouleront ce matin le sol du sanctuaire;
Près des murs, attendant l'aurore mortuaire,
Veillent, silencieux, des cavaliers armés.

Et vers le ciel pareil aux cuirasses brunies
Que hérissent des clous brillants, leur rude main
Lève de longs buccins d'or qui seront demain
Les annonciateurs sacrés des agonies.

Des femmes, leurs seins nus caressés de clartés,
Dans de grands parcs plantés d'hiératiques chênes
S'attardent à rêver des souillures prochaines
Et s'apprêtent pour les mauvaises voluptés.

Mais dédaignant le songe humain des vils désastres,
L'hiérodoule au coeur d'éternel diamant
Dans la suprême nuit regarde éperdument
L'hiver du ciel blanchi par le givre des astres.

JULES MERY
(1867-19??)


Aujourd'hui complètement oublié, Jules Méry mérite une place de choix dans cette anthologie magnifique. De six ans plus jeune que Saint-Pol-Roux, il fut considéré par les contemporains comme le seul véritable disciple du Magnificisme. En réalité, il y en avait un autre, qui cherchait encore sa voix poétique : Gabriel Randon, futur Jehan Rictus. Les deux compères manigancèrent habilement auprès de Jules Huret, sur les conseils provençaux de Saint-Pol-Roux lui-même, afin de convaincre le journaliste de l'Echo de Paris d'interroger le poète dans le cadre de l'enquête sur l'évolution littéraire. Ils y parvinrent et ce fut l'acte de naissance du Magnificisme. Plus que Randon, Méry fut l'intime complice de Saint-Pol-Roux, avec qui il écrivit certaines des oeuvres signées par Pierre Decourcelle. En 1892, après un article intitulé "Les Chourineurs de Caserne" paru dans l'Endehors de Zo d'Axa, Méry l'anarchiste fit un séjour de trois mois à Sainte-Pélagie. Après plusieurs échecs littéraires et dramatiques qui lui valurent de sévères critiques, il s'installa à Monte-Carlo où il collabora au Petit Monégasque, et devint le correspondant local de Comoedia, du Figaro, et autres journaux parisiens, pour les représentations théâtrales données sur le rocher. On consultera avec intérêt l'article que lui consacra Alexandre Mercier dans La Plume du 1er avril 1893 (pp.162-163), et le texte de la communication que Philippe Oriol donna au premier colloque des Invalides ("Jules Méry", Les à-côtés du siècle, éd. Paragraphes - Montréal - et Du Lérot - Tusson - 1998, pp.107-108). Son seul recueil de vers, La Voie Sacrée (Librairie de l'Art Indépendant, 1892), s'inspire indéniablement des théories magnifiques. "Vainement" parut d'abord dans le Mercure de France de mars 1891 (n°15, p.166).

VAINEMENT

A Saint-Pol-Roux
Mon âme est un grand parc où la pousse géante
De mes désirs et de mes rêves s'enchevêtre,
Implorant de leurs bras noués la nuit béante
Sans qu'une aube clémente y veuille m'apparaître :

De trop vastes Vouloirs y tordent leur ramure,
Et des espoirs trop vieux étagent leur feuillage,
Fermant impénétrablement de leur armure
Ma voûte à la splendeur du Magique Sillage.

Tumultueusement ma famine réclame
Une Chair - magnifique pôle des prunelles -
Tabernacle marmoréen prodiguant l'Ame
En avalanche d'opulences éternelles.

Mais la Femme idéale dérobe son buste
Aux cèdres qu'érigea mon oraison altière :
Elle arbore l'effroi d'une étreinte robuste;
Mais je n'abdique point sa possession fière.

Si nul est mon espoir de sa chère récolte,
J'en veux perpétuer quand même la semence;
Qu'importe mon isolement si ma révolte
Peuple d'échos puissants ma solitude immense !

mercredi 27 juin 2007

De ma Bibliothèque (1) : les "Mémoires en vrac" de Jean Ajalbert


Jean Ajalbert (1863-1947) fut l'un des premiers amis "littéraires" de Saint-Pol-Roux. Ils se rencontrèrent, vers 1883, sur les bancs de la Faculté de Droit; le Magnifique ne s'appelait encore que Paul Roux, jeune homme fraîchement débarqué de sa Provence natale. Il ne se passionnait pas pour l'ambiance studieuse des amphithéâtres et lui préférait celle, plus enivrante, des théâtres parisiens. Aussi écrivait-il plus qu'il n'étudiait : des monologues, des vers, récités par de bons comédiens (Galipaux, Homerville, Marie Hamann), et publiés en fines plaquettes, chez Ghio ou Ollendorff, à compte d'auteur.

C'est un même intérêt pour la poésie qui rapprocha les deux étudiants. Il n'était pas alors question, pour l'un comme pour l'autre, de révolution décadente ou symboliste. Leurs goûts les portaient naturellement vers Victor Hugo et les parnassiens : Ajalbert, futur poète des faubourgs et de la vie populaire, préférait François Coppée, quand Roux trouvait en Léon Dierx, Catulle Mendès et Leconte de Lisle, les promesses d'un meilleur avenir. Quoi qu'il en fût de ces différences électives, leurs deux noms figurèrent, côte à côte, aux sommaires de quelques-unes des petites revues parnassiennes de l'époque. Puis vinrent la Pléiade et le symbolisme auquel les deux condisciples apportèrent leurs touches personnelles.

Quelques courtes années après le tonnerre poétique de 1886, Ajalbert abandonna les vers et, proche des Goncourt, se lança, avec un certain succès, dans une carrière romanesque. De la soixantaine de volumes qu'il publia, on ne trouve plus guère aujourd'hui en librairie que deux ou trois titres, ses romans exotiques : Sao van Di et Raffin Su-su, moeurs laotiennes, et ses Veillées d'Auvergne.

C'est en 1938 qu'ont paru, chez Albin Michel, ses Mémoires en vrac (au temps du symbolisme - 1880-1890). Bellement illustré, l'ouvrage retrace, sur plus de 400 pages, les premières années de son auteur, des prémices du symbolisme à l'enquête de Jules Huret sur l'évolution littéraire. On y passe de cafés en salons, on y feuillette des petites revues, on assiste à quelques duels célèbres, on y croise la plupart des protagonistes du mouvement dont Ajalbert brosse des portraits tour à tour émouvants ou amusés, souvent empreints de nostalgie, tel celui qu'il consacre à son vieil ami Saint-Pol-Roux (pp. 222-223) :


"Nous restons quelques-uns - et je veux envoyer le bonjour à mon condisciple de l'Ecole de Droit, Paul Roux, devenu Saint-Paul, puis Saint-Paul Roux, puis Saint-Pol-Roux-le-Magnifique! A quelques cours, je voisinais avec un magnifique garçon, à la barbe, aux cheveux noirs et drus, aux yeux larges, et doux, qui sortait de sa serviette des plaquettes, signait des dédicaces, des monologues, ("Rêve de Duchesse", dit par Mlle Bartet.) Tout-à-fait province! ne rêvant qu'Odéon et Comédie Française. Il devait succomber vite à la contagion du Symbolisme. Etudiant bien renté, à qui sa famille envoyait de saines victuailles, il ouvrait largement sa porte et nous révélait la cuisine méridionale. La "Pléiade" dispersée, le Provençal s'est retiré dans la lande sauvage de Camaret, où vont le saluer quelques articles, de plus en plus espacés, de juvéniles admirateurs de la "Dame à la Faulx"... Mais que peuvent lui importer ces suffrages tardifs, à lui qui, doucement et tout de suite, s'est auréolé de la sorte : Saint-Pol-Roux-le-Magnifique..."