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samedi 29 octobre 2011

Le CARGO relance la NOUVELLE IMPRIMERIE GOURMONTIENNE

Il y avait eu, cinq ans après la mort de Remy de Gourmont, la création de l'IMPRIMERIE GOURMONTIENNE, par le fidèle frère Jean. Quelques amis de l'ours à écrire s'étaient groupés pour en permettre la parution ; citons : Henri de Régnier, Rachilde, Alfred Vallette, André Rouveyre, Louis Dumur, René Quinton, Jules de Gaultier, Octave Uzanne, Paul Fort, Marcel Coulon, le Dr Paul Voivenel, Francis de Miomandre, François Bernouard, Charles Regismanset, Natalie Clifford Barney, la Duchesse de Clermont-Tonnerre, Hélène Dufau, Henry de Groux, Paul-Napoléon Roinard, Édouard Champion, Lucien Corpechot, Georges Crès, Gustave-Louis Tautain, Charles Verrier, Edmond Barthélémy, Ad. Van Bever, Paul Léautaud, Charles-Théophile Féret, André-Ferdinand Hérold, Legrand-Chabrier, André Billy, Jean Lefranc, Henri et Jean de Gourmont. Son but ? "Recueillir la correspondance du maître, publier les inédits qu'il a laissés, les souvenirs de ceux qui l'ont connu, des études sur son œuvre et une bibliographie complète". Ce beau bulletin, élégamment imprimé sur les presses de François Bernouard, vécut dix livraisons jusqu'en 1925.

Il y eut, quatre-vingts ans plus tard, la création de la NOUVELLE IMPRIMERIE GOURMONTIENNE, bulletin de l'association des amis de Remy de Gourmont, dont la parution s'interrompit après son premier numéro, l'association entrant dans un long sommeil, alors que Christian Buat, de son côté, solitairement et obstinément, s'activait pour construire sur la toile l'un des sites les plus riches et les plus vivants consacrés à un auteur : le site des Amateurs de Remy de Gourmont. Il fallut que Vincent Gogibu, endossant le costume de prince charmant, vînt embrasser la belle association au bois dormant et l'éveillât de son souffle enthousiaste pour la rendre à l'actualité. Et la demoiselle sortit de son sommeil décennal, rajeunie. L'association des amis de Remy de Gourmont était devenue le CARGO (Cercle des Amateurs de Remy de GOURMONT). Et le CARGO devait naturellement relancer la NOUVELLE IMPRIMERIE GOURMONTIENNE...

C'est fait. Le n°2 vient de paraître, rhabillé d'une distinguée et sobre couverture ivoire, d'une élégance qui renoue avec l'esprit de l'aventure menée, en 1920, par les premiers fidèles de Remy de Gourmont. Le sommaire aussi témoigne de cet esprit gourmontien, présentant non seulement une diversité qui est à l'image de l'intelligence du "philosophe dansant", mais reprenant aussi, avec des emprunts assumés à l'organisation du Mercure de France, et le complétant, le cahier des charges établi par Jean de Gourmont. Car, en plus de donner des textes rares de l'auteur ("La plus belle bibliothèque du monde"), des études qui approfondissent nos connaissances sur son œuvre ("Bataille autour du latin de cuisine"), sa vie ("Lieux, artistes et écrivains de Normandie dans la Correspondance de Remy de Gourmont"), son influence ("Remy de Gourmont à l'étranger"), et nous familiarisent avec ses différents visages ("R'MY", "Le premier éditeur de Rémy de Gourmont", Gourmont vu par Jules Renard), les rédacteurs de la NIG se reconnaissent des ascendants majeurs auxquels ils se proposent aussi de rendre hommage - à l'ombre tutélaire de Remy : le trop oublié frère Jean, bien sûr, auquel la publication de la correspondance inédite et le récit de sa relation passionnelle avec Cécile Sauvage rendront un prénom ; et Karl D. Uitti, le pionnier des recherches gourmontiennes, auquel Thierry Gillyboeuf, qui l'a connu, dédie, en tête de numéro,  un émouvant éloge.

Ajoutons que le tirage est très-limité, à 50 exemplaires ; que les adhérents à jour de leur cotisation (voir ici) bénéficient d'un supplément bibliographique dont la première livraison liste chronologiquement les contributions nombreuses et polymorphes de Remy de Gourmont au Mercure de France de 1890 à 1895 ; que cette deuxième livraison compte 192 pages ; que le sommaire détaillé est visible sur le site des Amateurs et sur le blog des Petites Revues ; que son prix n'est que de 25 € ; et que vogue le CARGO...

samedi 2 janvier 2010

Vient de paraître : LES HISTOIRES HETEROCLITES suivi du DESTRUCTEUR, de Remy de GOURMONT (Les Âmes d'Atala éditions)

L'an X s'ouvre sous les meilleurs auspices éditoriaux puisque vient de paraître un nouveau volume de Remy de Gourmont : Histoires hétéroclites suivi du Destructeur, qu'il est juste et professionnel de décrire synthétiquement comme une édition collective en partie originale. C'est une bonne nouvelle pour les amateurs de l'ours à écrire, et c'est une bonne nouvelle pour les amis de Saint-Pol-Roux qui savent en quelle estime le Magnifique tenait Remy de Gourmont, ce contemporain capital auquel il semblerait qu'on rende enfin la place décisive qui lui revient. Mais de quoi s'agit-il exactement ?
"Ces textes de Remy de Gourmont, réunis par Christian Buat & Mikaël Lugan, — et postfacés par ce dernier, — ont pour commun d’avoir connu une édition pré-originale, journal ou revue, et de n’avoir jamais été, — à quelques exceptions près, — recueillis par la suite. L’ordre suivi est chronologique, sauf pour sept textes révélés être les chapitres d’un roman inédit, — et incomplet : le Destructeur."
Autant dire que c'est tout le talent du conteur, jamais très-éloigné du penseur, qui nous est offert ici, dans sa formidable variété.


Le mot s'impose en effet ; il apparaît dès l'avis au lecteur, dû à Christian Buat, maître-gourmontien et maître-entoileur du site dédié à l'auteur ; et le postfacier ne manque pas de le reprendre comme un sésame de l'oeuvre :
"Variété, tel est, en effet, le mot qui ne manquera de s’imposer au lecteur de ce recueil ; car ces histoires hétéroclites, qui empruntent à tous les genres fictionnels — nouvelles, contes, traductions, dialogues, faits divers, etc. — ou en inventent, sont à l’image de la curiosité et du génie de leur auteur, infatigable promeneur dans le jardin anarchique et luxuriant des lettres. Si Remy de Gourmont, — poète, dramaturge, romancier, théoricien du symbolisme, — compte parmi les grands érudits de son temps, son érudition, jamais, ne put s’attacher à un domaine culturel, artistique ou scientifique particulier. Aussi, nul ne fut moins spécialiste que cet amateur ; et nul ne fut moins dilettante. Sa curiosité guette les transformations des hommes et de l’époque ; elle place le penseur, l’écrivain au cœur même de son siècle. On sait que, souffrant d’une difformité faciale, Remy de Gourmont ne quittait qu’occasionnellement son appartement de la rue des Saints-Pères ; pourtant, cet ermitage n’avait pas l’allure hautaine des tours d’ivoire sur les parois desquelles les soubresauts du monde viennent généralement mourir. Curieux de toutes les histoires et de toutes les actualités, Remy de Gourmont ne fut pas l’homme d’une école ; et si sa fidélité au symbolisme, qui lui procura en 1886 le « frisson esthétique » qui devait orienter durablement son œuvre, ne se démentit jamais, il sut évoluer, à l’instar de ses amis poètes, Henri de Régnier, Francis Vielé-Griffin, Saint-Pol-Roux et quelques autres, se libérant des tics, tics et tics qui menaçaient de scléroser le mouvement et de l’ériger en fabrique de littérature fin-de-siècle."
Est-il besoin de préciser que je conseille vivement la lecture de Remy de Gourmont et, parmi beaucoup d'autres, de ce volume-ci qui condense trente années d'écriture, et dont la moindre des qualités est de nous donner à lire l'évolution d'un style, des premières nouvelles d'inspiration naturaliste aux contes destinés aux lecteurs des feuilles quotidiennes, en passant par les proses symbolistes à haute densité poétique et par le maldororien Destructeur ?
On s'informe ou on passe commande auprès de l'éditeur : les Âmes d'Atala, qui nous avait déjà fait bien terminer l'an IX en nous adressant la troisième opération d'AMER, revue finissante.
HISTOIRES HETEROCLITES suivi du DESTRUCTEUR, textes recueillis par Christian Buat & Mikaël Lugan, Les Âmes d'Atala éditions, 2009 (168 p., tiré à 200 exemplaires, 5 €).

jeudi 9 juillet 2009

Vient d'apparaître : SCRIPSI n°4-5 - "Dialogues oubliés"

J'ai pris un retard considérable sur tout ce que j'avais projeté de réaliser ces derniers mois. Les projets se sont ajoutés aux projets sans qu'aucun n'avance de façon rassurante. Tout de même, j'aperçois la quatrième livraison du Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux, qui pointe son nez, plus très loin maintenant d'apparaître en son entier au grand jour estival. Et je ne parle pas de la liste des billets à écrire... J'ai sur ma table de travail quatre ou cinq livres dont je veux dire un mot ou deux depuis longtemps, et sur lesquels d'autres, intéressants aussi, et passionnants parfois, sont venus peser. Mais ne nous plaignons pas, cher SPiRitus, car c'est un ravissement qu'une pile de livres, et, prenant la paresse par le poil de main, lançons-nous plutôt le défi de consacrer un billet par jour à l'un de ces livres reçus. Oui, faisons cela... et commençons par le dernier arrivé, puisque, comme chacun sait, il lui revient, d'après les écritures, d'être le premier.

Les deux précédentes livraisons de SCRIPSI, le Bulletin du site des Amateurs de Remy de Gourmont, figuraient en bonne place parmi les recensions prévues que je remis constamment à plus tard, un plus tard qui devint horizon inaccessible. Christian Buat y avait pourtant réuni des documents bien nécessaires à la compréhension de ce que fut le Mercure de France. Dans 'Pataphysique, Jambons & P'tites Fourmis, comme dans Avoir les colombins, c'est toute une vie peu connue de la revue d'Alfred Vallette, qui apparaît, insufflée ou animée par Gourmont. Une vie de débats et d'échanges, entre rédacteurs du Mercure, spécialistes reconnus et lecteurs anonymes, qui alimenta la rubrique des "Echos", parfois sur plusieurs lustres. Et il faut dire que beaucoup de ces considérations sur l'histoire des jambons de M. Cornetz suspendus dans la charcuterie d'un univers soumis aux lois de la relativité, ou sur l'argot des tranchées, sont savoureuses. Qui voudrait rédiger une étude sur le Mercure de France serait bien avisé de consulter ces numéros, mieux encore : de les posséder.

Mais je ne peux m'étendre plus, car voici déjà le n°4-5, qui est pour tout gourmontien, une livraison de première importance, puisqu'elle recueille pas moins de cinq "Dialogues oubliés", comprenez cinq "dialogues des amateurs", parus au Mercure, qui ne furent pas repris dans les deux volumes publiés dans la maison d'édition de la revue. De toute l'oeuvre protéiforme de Remy de Gourmont, ce sont, avec les contes et les romans, les écrits que je préfère. Que ce solitaire ait éprouvé, un beau jour de 1905, la nécessité de se dédoubler et, se dissociant, d'extérioriser son ininterrompue conversation psychique, m'émeut beaucoup. Et il est troublant, n'est-ce pas, qu'il ait nommé les deux personnages issus de son génial esprit dialogique, M. Desmaisons & M. Delarue, comme pour manifester cette tension intime entre la réclusion subie et le désir de plein jour, ce désir-là étant a fortiori sexué.
M. DESM. - Faut-il donc maintenant rester chez soi et ne regarder la vie que par le rideau levé ?
M. DEL. - J'en ai peur. Et puis, vous le dirai-je, le dehors m'attire de moins en moins, surtout le dehors un peu lointain. Que voit-on en voyage ? Des choses vertes, des gares avec des gens ahuris, des cathédrales, des musées, des sables et puis de l'eau. Mais si nous restons chez nous, nous regretterons tout cela.
[...]
M. DESM. - Nous savons trop ce qui nous attend, à Fontainebleau comme à Bénarès, à Rome comme à Saint-Valery-en Caux. L'imagination n'est que de l'ignorance. Mais quand on n'imagine plus, on ne désire plus.
M. DEL. - Et quand on ne désire plus, c'est la fin de tout. En êtes-vous là ?
M. DESM. - Non pas, car j'ai encore la curiosité, et c'est une autre source du désir. Avec de la curiosité, on ne vieillit jamais tout à fait.
M. DEL. - Vous me refaites optimiste, vous me rafraîchissez. [...] Je suis plein de curiosités et je m'en vais décidément aller voir comment sont faites, cette année, les femmes des plages.
Je ne cite pas la suite, qui est délicieuse. Il vous faudra la découvrir par vous-même. Pourquoi Gourmont les omit-il, ces cinq dialogues ? Je suis d'accord avec Christian Buat : il s'agit probablement d'une négligence, car ils ne sont pas moins drôles, cruels, intelligents que ceux recueillis en volume. Un exemple : n'est-il pas merveilleux ce paradoxe qui ouvre "La Pluie" et s'achève en pointe féroce ? "Oui, je soutiens que la pluie, la pluie d'été, la vraie pluie, répand sur nous de multiples bienfaits. D'abord elle empêche les imbéciles d'aller se promener." Et celui-ci, d'une ironie et d'une poésie également admirables, toujours dans le même dialogue ?
M. DEL. - Voudriez-vous que la pluie tombât à jour fixe, ou la nuit, ou par saison, comme aux tropiques ?
M. DESM. - Non, certes. Où serait la leçon ? Les pays à pluie fixe ne seront jamais civilisés, car ils manqueront toujours du plus beau sujet de méditation philosophique, qui est la pluie imprévue.
M. DEL. - Ils ont les cyclones.
M. DESM. - Heureusement. Sans cela, comment auraient-ils appris qu'il n'arrive jamais que ce qui ne devait pas arriver ? Et alors, comment cultiveraient-ils l'intelligence, qui ne fleurit que sous des cieux illogiques ? C'est un grand malheur que l'on s'entête à enseigner aux enfants que deux et deux font quatre. Une telle notion est assez maligne pour gâter les plus beaux esprits. Mais nous avons la pluie qui nous enseigne que deux et deux font n'importe quoi ou rien du tout, selon les circonstances. Bénissons la pluie. Avez-vous quelquefois béni la pluie ?
Réfrénons nos ardeurs citatives ; on ne s'arrêterait pas. Il me faut tout de même dire un mot du premier de ces "dialogues oubliés", qui est aussi le premier publié par l'auteur dans le Mercure de France. Il porte le titre général de "Dialogue des Amateurs" et donne le sens à ce dernier mot, si essentiel, dans l'esprit et l'oeuvre de Gourmont. Son omission est donc plus problématique et méritera que les "nobles descendants" du Sixtin formulent des hypothèses. Ils n'y manqueront pas, sans doute. En attendant, je veux citer une dernière fois un passage de ce dialogue originel : à coup sûr, une confidence de Gourmont, qui fait bel écho en moi.
M. DEL. - (...) Vraiment je bénis les symbolistes. Sans eux, je n'aurais pas été bibliophile. Ils m'ont donné le goût du livre curieux et, par surcroît, le goût de l'art, le goût des beaux vers, le goût des belles phrases, le goût des idées. Ils m'ont rajeuni.
Une traduction et des pastiches espagnols des "dialogues", retrouvés par Antonio Henriquez, complètent cette livraison et prouvent, s'il en était besoin, que l'influence de l'oeuvre gourmontienne se fit sentir bien au-delà des frontières nationales. Ah, vraiment, quel plaisir que ce numéro de SCRIPSI ! La lecture en est réjouissante. Et vivifiante. Une perle de culture. Si un jeune lecteur ou une jeune lectrice me demandait par quel(s) livre(s) de Gourmont commencer, je lui répondrais sans hésiter : lisez les Dialogues des Amateurs, mais, en attendant le jour où vous les trouverez chez un bouquiniste, puisqu'ils n'ont pas été réédités encore, commandez vite sur le site des Amateurs de Remy de Gourmont, dans l'espoir qu'il subsiste un ou deux exemplaires des 40 qui furent imprimés, adornés d'une reproduction volante de l'ex-libris de l'auteur, le n°4-5 de SCRIPSI. Il ne vous en coûtera que dix euros franco de port.

mercredi 4 juin 2008

Balade normande en compagnie de Remy de Gourmont

On aura constaté, sans trop en souffrir, mon assez long silence. Pour ne rien vous cacher - ce n'est pas le genre de la maison -, je fus pris d'un violent accès de misanthropie qu'aggrava l'arrêt, il y a quinze jours, de ma très-active tabagie. Je trouvais, et trouve encore un peu, les gens bien décevants. J'étais donc résolument décidé à creuser mon désert, indifférent désormais aux babillages des célimènes, lorsque je reçus, inattendu, le sixième numéro de la belle revue d'Esther Flon, Le frisson esthétique, qui me fit sortir la tête du sable. Je ne m'attarderai pas sur la couverture de cette livraison, trop ornée et trop rose à mon goût, pas plus que sur le choix d'Amélie Nothomb, posant en héroïne manga poudrerizée, pour en donner la couleur. Je passerai vite parce qu'Amélie Nothomb y cède presque aussitôt la place à Colette. Certes, je ne suis guère sensible à la prose de l'auteur du Blé en herbe, et je dois avouer que l'ayant peu lue, sa biographie ne m'a jamais interpellé; mais les documents par lesquels s'ouvrent véritablement ce dernier numéro du frisson esthétique sont trop sensibles pour me laisser de marbre et ne pas retenir mon attention. Il y a d'abord ce récit que fait Irène Le Cornec de sa première rencontre avec Colette, au cours duquel cette dernière se montre maternelle et pleine de tendresse envers sa jeune consoeur, en quelques lettres incorporée dans son zoo personnel et polymorphe : "De par votre charmante nature de chèvre romantique, je suis portée à vous ranger parmi les êtres que l'on ne doit pas laisser seuls cinq minutes..." ou "Vit-on jamais gazelle plus combative que vous !" - n'y avait-il pas déjà quelque corne dans le patronyme d'Irène ? C'est une tout autre Colette que ses lettres retrouvées à Roger Ferdinand (1898-1967), président de la Société des auteurs, nous font découvrir, une Colette affaiblie, bientôt immobilisée par la maladie, remerciant avec pudeur et un reste de coquetterie son cher "Père Noël" pour les allocations versées. Le temps était loin où Colette, en tintin reporter, embarquait à bord du Normandie pour couvrir la première traversée du paquebot (29 mai-3 juin 1935). Elle qui avait fréquenté le monde, le parcourait, à la fin de sa vie, sur un fauteuil roulant que poussait fidèlement son mari Maurice Goudeket. Et les deux photos la représentant page 15 font un raccourci assez cruel : on la voit d'abord au sommet de l'Empire State Building, en 1935, dominant New York, puis sur son fauteuil à Deauville en 1953 au milieu des parasols obstruant l'horizon. On l'aura compris, si Amélie Nothomb était un prétexte pour parler de Colette, Colette est un prétexte pour parler de la Normandie : Irène Le Cornec, Roger Ferdinand, les clichés des frères Seeberger, Jules Barbey d'Aurevilly, la nouvelle fantastique du Vicomte de T., tous Normands. Comme Remy de Gourmont qui préside, bien entendu, au frisson esthétique, avec un article retrouvé, paru initialement dans La Dépêche, sur "La Gourmandise" (le thème de cette sixième livraison), et une délicieuse étude de Nicolas Malais, spécialiste ès Curiosa, qui introduit La Physique de l'Amour, livre essentiel d'un grand écrivain :
"Physique de l'Amour est l'oeuvre d'un sceptique. Une méthode pour ne pas être dupe de nos instincts, où Gourmont invite le lecteur à tirer les leçons d'un étonnant bestiaire érotique. Curiosité ou curiosa ? Difficile de trancher. L'ouvrage contient en tout cas des passages d'un érotisme décalé, et d'un humour très cru... Darwin était en effet bien trop pudibond, nous explique l'auteur. Littéralement, le temps est venu d'appeler un chat un chat !"
Les critiques ont peu noté l'humour de Remy de Gourmont. Humour noir, dit justement Nicolas Malais. Ce n'est pas le moindre mérite de cette présentation que d'en signaler l'existence au lecteur.

Autre Normand, présent au sommaire de ce numéro, Christian Buat, qui y donne une autre de ces nouvelles : L'Absente de tout bouquet. Je le lui ai déjà dit : j'espère qu'un jour quelque éditeur aura l'idée excellente de lui proposer d'en composer un recueil. Parce que j'aime ces courtes proses, modernes en ce qu'elles poursuivent les recherches symbolistes, épuisant le narratif au bénéfice du poétique. Il faut dire que Christian Buat est gourmontin. Il est le concepteur et le maître-entoileur du site des Amateurs de Remy de Gourmont, dont le premier bulletin papier vient de paraître, chez SCRIPSI, petite maison tout à fait artisanale.


Le principe en est simple : un court texte de présentation suivi de textes regroupés thématiquement. Ici : "Le mont Saint-Michel vu par Remy de Gourmont", 24 pages qui font un livret tiré à 50 exemplaires seulement. Les textes couvrent une période longue, puisque le premier, un post-scriptum à Emile Barbé date de la fin novembre 1878, et que le dernier, un article de La Dépêche, fut publié le 23 janvier 1911, témoignant d'un intérêt jamais démenti pour l'île magique, ses transformations architecturales et touristiques qui soulevaient chez notre ermite de la rue des Saints-Pères (misanthrope, par défaut), quelques réserves, mais juste esquissées dans les dernières années, car "tout est contradictoire. C'est une nécessité de vie. La foule gâte le Mont Saint-Michel et sans la foule il vivrait à peine". L'île souventefois fréquentée dans sa jeunesse devient, avec le temps, alors qu'elle lui échappe physiquement, un lieu privilégié de son imaginaire romanesque : il sert de décor au chapitre XVIII de Merlette (1886), puis apparaît dans Le Songe d'une femme (1899). Remy de Gourmont, dans sa cellule parisienne, en fut le moine exilé :
"J'ai vu les ruines du vieux cloître où poussaient des herbes folles, le vieux cloître dolent si gracieusement refait en sucre blanc, comme par un confiseur, la rude salle des Chevaliers aux Peintures effacées (maintenant elles sont toutes neuves), le cachot de Barbès, grand comme une cage, la Merveille froide et nue, où les siècles sommeillaient dans le silence !

Pour moi le Mont Saint-Michel n'est plus qu'une vision."
Empressez-vous donc d'acheter le dernier frisson esthétique et le premier bulletin de chez SCRIPSI pour une visite littéraire de la Normandie, vous n'aurez plus qu'à suivre le guide; il a pour nom : Remy de Gourmont.

samedi 2 février 2008

Du Portrait au Masque : une photographie retrouvée de Saint-Pol-Roux

Il y a quelques mois, Bruno Leclercq, de la librairie "La Ligne & le Lien", me dénichait un document rare : un portrait photographique du Magnifique, datant de l'époque symboliste. Il fut réalisé dans les salons du photographe E. Voisin du 148bis, rue du Faubourg Poissonnière, dans le Xe arrondissement de Paris. Sans doute, Saint-Pol-Roux, alors âgé d'une petite trentaine d'années - ce qui permet de dater le portrait de la première moitié des années 1890 -, en fit tirer plusieurs exemplaires qu'il devait joindre à son courrier et à l'envoi de ses livres. Celui en ma possession fut offert au directeur du Mercure de France et porte, au dos, une chaleureuse dédicace : "à mon ami Alfred Vallette / Sympathiquement / Saintpolroux". Le portrait semble postérieur à celui qui figure en tête des Reposoirs de la Procession (1893); le gilet et la chemise paraissent identiques, mais la veste a changé et la longue chevelure a été coupée; en outre, un monocle - accessoire symboliste - a fait son apparition. Il est, néanmoins, antérieur à l'exil ardennais, ce qui me permet une datation plus précise encore et de situer sa réalisation en 1894.


En plus de sa rareté et de son originalité, cette photographie présente un indéniable intérêt littéraire et artistique. Car il servit de modèle au masque dessiné par Vallotton pour illustrer le portrait symboliste que fit Remy de Gourmont de Saint-Pol-Roux pour son Livre des Masques (Mercure de France, Paris, 1896). On sait que le peintre travailla peu d'après nature, en faisant poser son modèle (ce fut le cas pour Schwob), et qu'il préféra faire appel à sa mémoire (Mallarmé et Fénéon) ou user de représentations dont il n'était pas l'auteur : dessins, bustes (Claudel) ou photographies. C'est Gourmont lui-même qui, la plupart du temps, lui fournissait ces dernières. Daniel Grojnowski, dans sa présentation d'une réédition récente chez Manucius, cite une lettre de l'écrivain à Vallotton qui nous fournit un bon exemple de leur collaboration :
"Ci-joint Retté et un croquis assez ressemblant, - mais l'oeil est SOURIANT, ironique ou gouailleur, quoique bon enfant - et non pas fixe."
Saint-Pol-Roux envoya-t-il à Gourmont, qui le lui avait demandé, son portrait ? Ou l'avait-il déjà fait spontanément quelques mois plus tôt ? A moins que l'éminence grise de la rue de l'Echaudé l'empruntât, simplement, à Vallette... Et voici que je me prends à rêver follement... mes empreintes se superposant à celles du Magnifique, d'Alfred Vallette, de Remy de Gourmont et de Félix Vallotton...

samedi 15 décembre 2007

LE DESARROI : Roman inédit de Remy de Gourmont

On n'a pas assez parlé du Désarroi, de l'événement littéraire que constitua sa parution. Ils devaient être peu nombreux, avant que Nicolas Malais décide de le publier dans sa toute jeune maison d'éditions du Clown Lyrique, à connaître l'existence de ce roman inédit et capital de Remy de Gourmont, dont le manuscrit dormait dans le Fonds Patrimonial de la Bibliothèque de Rouen, - Gérard Pouloin et Christian Buat sans doute et qui d'autre ???. Aujourd'hui, le tirage de 400 exemplaires en est presque épuisé.

C'est une bien mystérieuse et passionnante aventure que celle de ce texte, commencé en 1893 et retravaillé jusqu'en 1899. Remy de Gourmont devait y tenir, qui ne l'abandonna pas pendant sept ans et s'attela, en secret, à son achèvement. Je dis "en secret" puisque Nicolas Malais nous apprend que le projet n'est jamais mentionné dans la correspondance de l'auteur (dont Vincent Gogibu est en train d'établir l'édition); par ailleurs, les "Echos" du Mercure de France de cette période restent silencieux sur le roman, alors qu'ils oublient rarement de citer les ouvrages à paraître ou in progress de l'éminent collaborateur. Il est donc légitime de penser que Remy de Gourmont ne communiqua guère sur son roman, y compris lorsqu'il fut terminé, et qu'il préféra renoncer à sa publication. Car son propos était scandaleux et eut causé à l'auteur du "Joujou Patriotisme" bien d'autres soucis. Pensez que Le Désarroi se clôt sur une promenade macabre au milieu des décombres de l'Assemblée Nationale et des cadavres de "huit-cents lapins" éparpillés par un attentat anarchiste financé par Salèze, le héros du roman.

L'oeuvre de Remy de Gourmont ne nous avait guère jusqu'ici habitué à une telle violence sociale, à l'expression d'un tel engagement politique. Il faut noter que cette politisation du récit n'apparaît pas dans les premiers chapitres que l'auteur fait paraître dans Le Journal de Fernand Xau, dont il est un collaborateur régulier depuis sa création fin septembre 1892. Il y avait donné, en feuilleton, entre le 11 mars et le 19 avril 1894, les pages du Château singulier; le 4 mai, parut "Le Bracelet", qui constitue sans doute le premier chapitre d'un roman de plus grande ampleur qui ne s'intitule pas encore Le Désarroi, mais où figurent déjà Salèze et la jeune Elva (renommée plus tard en Elise). Cinq chapitres suivront : "Avant l'amour" (16 mai), "Elva" (24 mai), "D'un pays lointain" (21 juin), "L'âme que je cueillis" (30 juin) et "L'une ou l'autre" (20 juillet). Mais le style de Remy de Gourmont n'était déjà plus, depuis quelque temps, du goût du directeur du quotidien : probablement trop poétique, trop difficile à déchiffrer; et le feuilleton s'interrompit, pour laisser place aux huit dernières collaborations gourmontiennes, moins régulières (du 12 août 1894 au 7 juin 1895), des contes ultérieurement recueillis dans D'un Pays lointain (Mercure de France, 1898), et dont certains étaient peut-être conçus à l'origine pour être insérés dans le roman. La reprise de deux des chapitres parus, "D'un pays lointain" et "L'âme que je cueillis", comme prologue au recueil, tend à confirmer à cette hypothèse. Gourmont n'en abandonna pas pour autant la rédaction; des textes contemporains semblent s'y rattacher, notamment les deux "pièces" du Théâtre muet, "La Neige" et "Les bras levés"; et, dans la première livraison de L'Epreuve littéraire - supplément français de Pan, d'avril-mai 1895, parut "Le Panorama de la Vieille-Dame", chapitre XX du Destructeur, roman inédit. Le Destructeur, tel était donc le titre initial, titre personnifié et désignant Salèze, maldororien séducteur dans la première version :
"D'autres, comme Valérie étaient mortes à la peine, mortes d'avoir cru à l'amour de l'enchanteur impitoyable, de l'invincible inquisiteur qui, avec des gestes doctes et délicats, poussait ses victimes vers la gueule de la folie; d'autres avaient été déchirées et broyées par les mâchoires du Dragon; d'autres, rappelées à un semblant de vie par la volonté du nécroman, et groupées là sous son regard intérieur, dans un tremblement funèbre, - mais il les dédaigna. Il regardait Valérie, hostie de prédilection. Valérie parla. Du spectre, un murmure de syllabes monta vers Salèze, perceptible pour lui seul, ou bien, il lut ceci sur les lèvres de la vision :
"Le destructeur sera détruit. Elva..." ("Avant l'amour", Le Journal, 16 mai 1894, p.1)
Ainsi, dès le deuxième chapitre, avait-on l'esquisse d'une intrigue, amoureuse, où, de bourreau, le héros deviendrait victime. Car la figure d'Elva diffère sensiblement de celle d'Elise, qui la remplace dans Le Désarroi. Lorsque Elise n'est finalement que "la femme traditionnelle et bien connue (...), la femme qui rêve du couple, du nid", Elva, elle, était :
"...une de ces créatures de nuit dont les pensées, comme une famille de hiboux, dorment accroupies en un trou de ruines. Il n'y avait rien de clair, ni de pur, ni de doux dans sa vie : elle n'aurait pu évoquer ni un pré fleuri de renoncules, ni un bois doré par l'adieu du soleil; l'horizon de ses souvenirs était un vieux mur peuplé, ainsi qu'une tapisserie mangée, de visages torves, de torses pulvérulents, de cous amincis comme des tiges de pavots, de bras tendus vers rien, de jambes fuyantes qui avaient perdu leurs pieds avec leurs sandales." ("Elva", Le Journal, 24 mai 1894, pp.1-2)
La transformation d'Elva en Elise fut, à l'évidence, dictée par la modification du projet initial. Les parutions du Pèlerin du silence, où figure le "Théâtre Muet", en 1896, puis du recueil D'un Pays lointain en 1898, laissent à penser que Remy de Gourmont avait abandonné, à cette époque, l'idée d'achever Le Destructeur. Il serait bien difficile d'expliquer ce qui le conduisit néanmoins à reprendre certaines des pages déjà écrites, à leur donner une autre forme, et à les réunir sous un nouveau titre. Aussi ne le tenterai-je pas, et me contenterai-je d'avancer naïvement que Le Désarroi fut le dernier roman symboliste de Remy de Gourmont.

Lorsque j'en ai fini la lecture, il m'est resté une drôle d'impression de collage; l'histoire de Salèze et d'Elise semblait se greffer étrangement à l'intrigue politique, elle, strictement contenue dans le premier et le dernier chapitres. Il m'a donc fallu le relire, avec plus d'attention et en oubliant les pages trop proches du Destructeur. L'enjeu du Désarroi est en effet, malgré telles ressemblances, différent. Contrairement aux précédents récits de Remy de Gourmont, ce n'est pas l'amour qui occupe ici la première place, mais la liberté. Salèze n'est pas un homme amoureux. Il est un homme libre :
"- Elise, que m'importe une femme, l'amour d'une femme ! Au point où j'en suis de la pensée, toutes sont égales devant moi, pourvu qu'elles soient belles. Adieu."
Salèze est un anarchiste absolu, selon la définition que rappelle Nicolas Malais dans sa postface :
"Un anarchiste absolu est celui qui, chaque fois qu'il le peut faire sans dommage, se dérobe sans scrupule aux lois et à toutes les obligations sociales. Il nie et détruit l'autorité en ce qui le concerne personnellement; il se rend libre autant qu'un homme peut être libre dans nos société compliquées."
Et Le Désarroi, c'est alors moins un sentiment, qu'étymologiquement une désorganisation, une déconstruction méthodique des valeurs sociales. La Morale, la Religion, l'Etat, Salèze les donne en spectacle à Elise, en exhibe les mécanismes et l'absurdité : divine comédie. L'utopie et l'amour ne sont pas mieux traités, passés au crible de l'art :
"Elles sont très laides, mon ami, ces symboliques représentations du monde que vous exaltez de toute la force d'une imagination puissante et triste. Vue selon l'ordinaire méthode et sentie selon la commune habitude des hommes, la vie est moins désagréable, moins poignante, et jusqu'à vous connaître, elle m'a paru moins compliquée, toute en gestes, cris et formes, théâtre où je m'aimais comédienne et l'une des fleurs que le passant désire."
Le roman est une entreprise nihiliste et le chapitre final n'est que l'explosive et sanglante concrétisation de ce travail de sappe. Quand, dans Sixtine, Le Fantôme, Les Chevaux de Diomède Remy de Gourmont s'adonnait au récit d'expériences finalement déceptives, dans Le Désarroi, ultime roman de la vie cérébrale, il se libère complètement du principe de réalité, faisant de Salèze le double parfait de l'écrivain symboliste, celui qui influe à volonté sur l'organisation du réel, le monde étant sa seule représentation.

samedi 20 octobre 2007

La Petite Anthologie Magnifique : une prose morose de Remy de Gourmont

Remy de GOURMONT
(1858-1915)


Remy de Gourmont et Saint-Pol-Roux se rencontrèrent probablement, dans le commencement de l'année 1890, rue de l'Echaudé, où Vallette avait installé la direction du tout jeune Mercure de France. Les deux hommes s'estimaient. Ils s'adressaient leurs livres. Le Magnifique souscrivit à l'édition du Latin Mystique, et, bien que des difficultés financières l'empêchèrent d'honorer le moment venu sa souscription, Remy de Gourmont lui envoya tout de même un exemplaire. Dans le Mercure de juillet 1891, Saint-Pol-Roux lui avait dédié "Trépas de puits", tablette écrite en Provence, alors qu'il achevait sa lettre à Huret. En octobre de la même année, Gourmont lui offrait à son tour une de ses proses moroses, pertinemment intitulée "Prose pour un poète". L'auteur du Livre des Masques écrivit de beaux vers, mais c'est dans ses romans, dans ses contes et dans ses petites proses que se manifesta son génie poétique. Car Remy de Gourmont fut - mieux que romancier, mieux que critique - un grand poète.

PROSE POUR UN POETE

A Saint-Pol-Roux.
« Pense, disait le poète, pense au pâle abandon… »

Il faut savoir qu’elle était pas jeune, jolie plus guère, – et parmi l’artificiel glacis blond des cheveux fins, tel qu’en un ciel enflammé des avant-crépuscules, de blanches stries se couchaient, primevères à l’agonie parmi les soucis incandescents.

Il faut savoir tout ce que savait le Poète : encore ceci, que la pas jeune et plus guère jolie femme, un désolant caprice la délaissait : « Il ne l’aimait plus ! » Ah ! même dans un grand calme de ton et avec gestes à la Tant-pis-que-voulez-vous ? – ça contenait bien des sanglots, et pas si effarouchés qu’ils ne montassent résolument à l’assaut du pauvre cœur…

Il faut savoir encore qu’elle dit, après un silence : « Me voilà toute seule. Reste à s’organiser, arranger sa vie » ; et qu’en disant, elle torturait par des poses inaccoutumées ses bras, – oh ! eux, très beaux encore et même relativement superbes, relativement à l’inconsistante jeunesse, – ses bras veufs du cou très cher qu’elle aurait eu tant de joie à étrangler pour qu’il ne se pliât pas une fois de plus sous l’étreinte de bras différents – oh ! oui, on pouvait le dire – des siens !

Il faut savoir encore qu’elle avait un vrai gros chagrin, en la pantomime des simagrées obligatoires, – car, seule ou pas seule, est-ce la même chose, voyons ? – et que, si elle avait été seule, toute seule, elle se serait vautrée sur ses tapis, se serait saoulée de larmes amères et de « Ah ! mon Dieu ! » toutes les deux secondes, et de « Qu’est-ce que je vais devenir ? » dans les intervalles, et de – car elle avait de la religion – « Sainte Vierge Marie, rendez-le moi ! »

Il ne reste plus rien à savoir, hormis ceci, que le Poète avait beaucoup d’esprit et qu’il faisait des vers, des vers « Ah ! ma chère ! des vers ! oh ! une grâce ! un charme ! Enfin, avouez qu’ils sont bien. Des caresses, vraiment, oui, inexprimables, des caresses, des caresses… »

« Pense, disait le Poète, pense au pâle abandon… » Et la pas jeune et guère plus jolie femme devenait toute gracieusement pâle et finalement, – tel qu’un ciel enflammé des avant-crépuscules qui s’atténue vers les candeurs de l’agonie, – toute blanche, toute blanche, toute blanche…

Ah ! prends garde aux poètes consolateurs, prends garde au Verbe, à la magie des réalisations, prends garde aux Mots qui se dressent et vivent, aux évocations improvisées, aux incantations créatrices, prends garde aux logiques de la Parole : – toutes les syllabes ne sont pas vaines.

Le Poète disait :

« Pense au pâle abandon des vieux lys solitaires. »
[Pour en savoir plus sur Remy de Gourmont, on peut lire les autres billets que je lui ai consacrés ici ou , et, mieux encore, se téléporter .]

samedi 28 juillet 2007

SPR & le Symbolisme sur la toile : "Les Amateurs de Remy de Gourmont" & "Livrenblog"

Sous ce libellé, "Sur la toile", il sera question des sites et blogs qui peuvent intéresser les amis de Saint-Pol-Roux et les amateurs de symbolisme, littérature fin-de-siècle, etc. Ce sera, en quelque sorte, mon répertoire de ressources mis à disposition.

Il m'a semblé tout naturel de commencer par le meilleur d'entre eux : le site des "Amateurs de Remy de Gourmont". On a dû s'apercevoir que j'ai un faible particulier pour ce génial polygraphe, pour cet admirable conteur à qui le récit moderne doit beaucoup - sans vraiment lui payer sa dette -, pour le critique curieux dont l'intelligence empoignait le monde en marche et l'effeuillait de ses vérités littéraires (à la folie), philosophiques (passionnément), scientifiques (beaucoup), politiques (un peu)... Eh bien, ce faible, c'est aux "Amateurs de Remy de Gourmont" que j'en suis redevable. Alors jeune chercheur, je n'avais guère lu que Le Livre des Masques. Puis je découvris le site de Christian Buat. C'est une mine. Et lorsque j'écris, en tête de ce billet, qu'il est le meilleur des sites consacrés à un auteur, n'y voyez pas la seule expression d'une amitié. C'est le meilleur, parce qu'il est le plus riche. Vous y trouverez, au hasard des clics, une biographie détaillée, une page iconographique, une bibliographie des oeuvres publiées - cliquez sur un titre et voici la couverture de l'édition originale et des rééditions, le tirage, les sommaires, des reproductions d'envois signés Remy de Gourmont, des comptes rendus, etc. -, un large aperçu d'autres écrits (articles, poèmes) parus dans les revues, le sommaire de nombreux numéros du Mercure de France, des textes numérisés (promenades littéraires & philosophiques, épilogues, dialogues des amateurs, puis les Divertissements & les Livres des Masques, dans leur intégralité), des portraits des contemporains, vus par Gourmont, et de Gourmont, vus par ses contemporains, etc. Citer l'intégralité du contenu gourmontin est impossible. Le site ressemble à l'écrivain, cette figure capitale de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Insatiable, inépuisable. Et les ramifications sont nombreuses qui nous emmènent vers Léautaud, Mirbeau, Dario, Apollinaire, Gide, Jarry, vers beaucoup d'autres encore, et Saint-Pol-Roux à qui plusieurs pages sont consacrées, où l'on retrouve le masque du poète, des extraits d'articles du Magnifique sur le Mercure de France, et sa nécrologie, par Florian le Roy, Robert Desnos, Georges Pioch, Edouard Schneider, Roger Lannes et Max-Pol Fouchet. J'ai, définitivement, un faible pour ce site indispensable.

Depuis l'arrêt des virtuelles activités de notre ami "Le Bibliophile", il manquait, sur la toile, un espace qui rende compte de la qualité des productions littéraires de cette époque d'entre-deux siècles. Qualité du texte et qualité de l'objet. Cet espace est, depuis le début de l'année, brillamment occupé par Zeb et son "Livrenblog". Il y est essentiellement question de livres et de revues, de ces petites revues, aujourd'hui fort rares, et dont la tenue rendrait nostalgique le plus post-moderne de nos contemporains. "Livrenblog" est l'oeuvre d'un érudit, d'un passionné, et non la devanture d'une librairie - pourtant Zeb est libraire. Il a déjà donné des billets essentiels sur les premières publications de Jarry qui avait envoyé des textes pour les concours de prose et de poésie, qu'il remportera, organisés par l'Echo de Paris : "Guignol", la première partie de "La Régularité de la châsse" et les "Lieds funèbres", textes qui figureront dans Les Minutes de sable mémorial (Mercure de France, 1894); sur les livres de souvenirs, constituant une bibliographie fort utile; sur Léon Pierre-Quint, Renée Dunan dadaïste, Rachilde, Gourmont, Vallette; et, dernier né - non le moindre -, sur L'Image - Revue mensuelle littéraire et artistique ornée de figures sur bois, publiée chez Floury et dont le but était, cite Zeb, de "grouper, sans parti pris d'école, dans une même recherche d'art, les écrivains, les dessinateurs, les graveurs, et de parvenir à l'absolue de l'illustration et du texte, en n'offrant rien que d'original et d'inédit". C'est une magnifique et luxueuse revue où l'on retrouve, au hasard des sommaires des douze numéros qui nous sont détaillés (avec, svp, numérisation des couvertures), les noms de Remy de Gourmont, Pierre Louÿs, Gustave Kahn, Jean Ajalbert, Lucien Descaves, Camille Mauclair, Bernard Lazare, Maurice Barrès, Henri de Régnier, Rosny aîné, Paul Adam, Emile Goudeau, Gustave Geffroy, Georges Montorgueil, Georges d'Esparbès, Jules Renard, Charles Guérin, Emile Verhaeren, etc., pour les écrivains, de Mucha, Antonio de La Gandara, Eugène Grasset, Eugène Carrière, Chéret, Pissarro, Albert Besnard, Henri Rivière, Carlos Schwabe, Fantin Latour, Georges de Feure, Puvis de Chavannes, Felix Vallotton, Maurice Denis, etc., pour les illustrateurs. C'est toute une époque, entre symbolisme et art nouveau, qui retrouve un peu de son éclat, grâce à "Livrenblog". A visiter d'urgence.

Appel & rappel : Je signale aux visiteurs l'apparition d'un sondage mensuel sur notre blog (à gauche de la barre latérale); ce mois-ci : "Qu'avez-vous lu de Saint-Pol-Roux ?" Prenez dix secondes pour répondre... et n'oubliez pas de tenter votre chance au Grand Jeu du Mois d'Août.

jeudi 19 juillet 2007

Et surtout, méfiez-vous des jeunes filles : "Un coeur virginal" de Remy de Gourmont


Des ouvrages de la bibliothèque de Saint-Pol-Roux, conservés à la Bibliothèque Municipale de Brest, beaucoup datent des dernières années de la vie du poète. Mais quelques-uns témoignent d'amitiés et relations littéraires anciennes. Parmi ceux-ci, deux volumes de Remy de Gourmont : La Culture des Idées (Mercure de France, Paris, 1900) et Un coeur virginal (Mercure de France, Paris, 1907), chacun orné d'un envoi de l'auteur qui dit bien le respect dans lequel se tenaient les deux hommes (cf. photo ci-contre, aimablement communiquée par la BM de Brest).

Ces deux titres gourmontins sont justement dans l'actualité. URDLA vient de republier "La dissociation des idées", l'un des chapitres de La Culture des Idées; et les éditions du Frisson Esthétique redonnent à lire, en un charmant volume à la couverture vert d'eau, élégamment paré d'illustrations d'Armand Rassenfosse et de bois gravés de P.-Eug. Vibert, Un coeur virginal.

C'est le dernier roman de Remy de Gourmont, qui clôt la boucle initiée avec Merlette (1886). D'abord paru, en feuilleton, dans quatre livraisons du Mercure de France, du 15 décembre 1906 au 1er février 1907, il est publié en mars, avec, "insigne hommage", précise Christian Buat : "une couverture illustrée par Georges d'Espagnat". Celle de la réédition au Frisson Esthétique, pour être moins chargée, n'en est que plus troublante.


Car elle est troublante cette histoire des amours printanières de la jeune Rose des Boys qui tourne la tête à l'expérimenté M. Hervart, entomologiste amateur, observateur minutieux des êtres - femmes ou insectes - et de leur comportement amoureux :

"Qu'elles soient des femmes, qu'elles soient des bestioles, l'amour pour elles, est toute la vie. Les lygées vont mourir, leur oeuvre accomplie, et les femmes commencent à mourir à l'heure de leur premier baiser... Elles commencent aussi à vivre. C'est beau, le spectacle de ces jeunes filles qui veulent vivre, qui veulent remplir leur destinée, et qui ne savent pas, et qui cherchent, avec des sanglots, leur chemin dans la nuit..."

Il y a, bien sûr, quelque chose de Remy de Gourmont lui-même, chez M. Hervart... mais il faudrait lui adjoindre l'autre personnage masculin, Leonor Varin, jeune architecte, qui prendra la place du premier et que Rose finira par épouser, pour que l'auteur apparaisse plus sûrement - encore qu'incomplet. Ce sont, en effet, les nombreux monologues intérieurs des deux "prétendants" qui lui permettent d'analyser cet obscur objet du désir : la jeune fille. Dans sa postface, Nicolas Malais montre combien "le goût de la jeune fille" a inspiré une grande part de l'oeuvre narrative gourmontine. La vierge se trouve déjà dans Merlette, elle est l'héroïne de plusieurs des Histoires magiques et de contes de D'un pays lointain; "la jeune fille d'aujourd'hui" est aussi l'objet d'un long article publié dans le Mercure de France d'octobre 1901 et repris dans Le Chemin de Velours. Gourmont s'y confiait : "Je les aime ainsi, je l'avoue, n'ayant jamais demandé aux femmes que d'être de belles fleurs !" Aussi notre coeur virginal se prénommera-t-elle Rose.

Si, des proses symbolistes à ce dernier roman, le style a changé, l'obstination de l'auteur à percer ce mystère féminin, demeure; on pourrait même dire que le sujet a fini par imposer le style qui lui convenait le mieux. "Clarté et simplicité, telles sont les qualités qui constituent le génie de notre belle langue", avait répondu une jeune fille à l'enquête d'Olivier de Tréville (Les jeunes filles peintes par elles-mêmes, 1901) que commenta Gourmont dans son article. Et un coeur virginal semble effectivement avoir été écrit en toute "clarté et simplicité". Candeur, naïveté, innocence, la forme du roman pourrait ressembler à son héroïne, si la part d'obscurité - la sexualité -, à laquelle s'éveille progressivement Rose et sur laquelle achoppe l'intelligence des deux personnages masculins, ne faisait imploser, sous les à-coups de la perversion et de l'érotisme, l'apparente bluette. Coeur et corps, telle est la jeune vierge... de son esprit, il en est peu question, même si elle n'en est pas dénuée. D'ailleurs, ils sont rares les monologues intérieurs de Rose, comparativement à ceux d'Hervart et de Leonor, incessants analystes, tour à tour péremptoires et indécis, sur les vues desquels Remy de Gourmont ironise parfois - tant elles manquent, la plupart du temps, leur objet. Le mystère de la jeune fille est, par essence, intouchable; et le déflorer nécessite pourtant d'y porter la main, mais alors il s'évapore et laisse place à la femme connue. Les hardiesses insatisfaites d'Hervart suffisent à altérer l'innocence de Rose :

"Et elle tâtait son corps, des pieds à la tête, comme pour le reprendre aussi. Elle aurait voulu le presser, le tordre pour en faire couler toutes les caresses, tous les baisers qui s'étaient insinués dans sa peau, qui avaient pénétré dans ses veines, qui avaient sensibilisé ses nerfs. [...]

Je suis déshonorée, se disait-elle. Suis-je une jeune fille ?"

Atteinte dans son intégrité corporelle, Rose l'est également dans son identité. "La jeune fille ignore le mal. Elle est un ange. Mais un ange terrestre et fragile qui peut se casser les ailes", avait écrit Remy de Gourmont dans son article de 1901. Rose, connaissant le mal, n'est déjà plus une jeune fille et, comme la Douceline de "Péhor" des Histoires Magiques, elle est proche de sombrer dans la folie :

"Les crises, certains soirs, étaient très vives. A peine était-elle entrée dans sa chambre qu'il lui semblait recevoir comme une injonction impérieuse de se mettre nue et d'aller se regarder dans la glace. Là, elle écrasait sous ses fébriles mains ses seins et ses hanches, elle flattait de hâtives caresses son ventre, ses membres, ses épaules. Puis, elle se sentait soulevée et portée dans son lit, à la merci du démon luxurieux."

(Un coeur virginal est comme la synthèse des productions narratives de Remy de Gourmont; roman de la vie cérébrale, analyse psychologique et physiologique comme certains des premiers contes - on retrouve des développements de "l'automate" (1889), hérités de Ribot, page 89 -, l'histoire de Rose est celle de toutes les jeunes filles qui hantent, depuis Merlette, la prose gourmontine.)

Mais la dernière héroïne romanesque de Remy de Gourmont, contrairement à Douceline, prisonnière définitive des étreintes de son incube, échappe aux "contacts imaginaires", en tombant "dans les bras ouverts" de Leonor, "son exorciste", - remplaçant et double postitif d'Hervart - rejouant ainsi une scène primitive, du temps où, justement, elle était encore jeune fille.

"Rose ne se souvint jamais qu'elle était tombée ainsi dans l'escalier de la tour vers les bras de M. Hervart. Elle oublia tout entière la première aventure de son coeur abusé et de ses sens troublés."

Exit Hervart. Introït Leonor. Jeune fille d'aujourd'hui, Rose des Boys, n'aspire pas à la liberté; "elle aspire à l'amour, tout simplement". Elle est conforme à toutes ces vierges interrogées par Olivier de Tréville, respectueuse de la morale, fidèle aux institutions, rêvant mariage. Un coeur virginal nous livre un portrait essentiel de "jeune fille 1900", à la fois charmant d'ingénuité et troublant de perversité. "Ce sont des cruches, - de délicieuses cruches, des amphores !", avait écrit Remy de Gourmont dans son article, ajoutant :

"Mais dès qu'il est question de tout ce qui est l'essence de la féminité, l'amphore redevient une belle jeune fille à la gorge émue et aux yeux inquiets."

Mystère féminin - que réinterrogeront les surréalistes, quelques années plus tard, sous les espèces de la femme-enfant -, à la gorge émue/émouvante et aux yeux inquiets/inquiétants, Rose des Boys est la grande soeur de toutes les lolita à venir.

Lisez vite ce beau roman qu'est un coeur virginal, et surtout, méfiez-vous des jeunes filles...

Nota : C'est aux éditions du Frisson Esthétique qu'avait également paru, voilà deux ans, l'admirable Sixtine, le premier roman de la vie cérébrale, signé Remy de Gourmont. L'ouvrage, postfacé par Christian Buat, et réalisé d'après l'édition originale de 1890, reproduit 24 pages du manuscrit.

lundi 2 juillet 2007

Une réédition du LIVRE DES MASQUES de Remy de Gourmont



Il a fallu attendre plus de quarante ans pour que soient à nouveau réunis, en un seul, les deux volumes des "portraits symbolistes / gloses et documents sur les écrivains d'hier et d'aujourd'hui", publiés en 1896 et 1898 par Remy de Gourmont, sous le titre : Le Livre des Masques. C'est le Mercure de France, l'éditeur originel, qui, en 1963, avait pris l'initiative d'agglomérer les deux ouvrages. Depuis longtemps épuisé, les Editions Manucius ont eu la bonne idée de demander à Daniel Grojnowski, éminent spécialiste de la littérature fin-de-siècle, de réitérer l'entreprise, en l'enrichissant d'un appareil scientifique (préface et notes).

Les recueils de portraits contemporains étaient à la mode à la fin du XIXe siècle et l'auteur de Sixtine ne fut pas le premier à s'illustrer dans ce genre. Il y eut, avant Le Livre des Masques, les Portraits du prochain siècle, argumentés par Paul-Napoléon Roinard et édités, à petit nombre, par le bibliophile et amateur éclairé de poésie, Edmond Girard. Mais c'était l'oeuvre de plusieurs et nombreux écrivains - dont Remy de Gourmont lui-même - et non d'un seul. Il y eut aussi, moins célèbre, les Figures contemporaines : ceux d'aujourd'hui, ceux de demain, de Bernard Lazare, qui présentait aux lecteurs des auteurs déjà connus, pour la plupart célèbres, en 1895, année de parution du volume.

Le projet de Remy de Gourmont se démarque nettement de ses prédécesseurs. En effet, il s'occupe assez peu des gloires littéraires de son temps et laisse toute place aux jeunes et à leurs maîtres (Mallarmé, Villiers de l'Isle-Adam, Verlaine, Rimbaud, Lautréamont, et d'une certaine manière, les Goncourt et Hello). Car, il s'agit avant tout d'approcher une définition du mouvement symboliste par l'étude des oeuvres de ceux qui s'y rattachent. Le symbolisme, qu'est-ce ? Remy de Gourmont y répond dès sa préface : "c'est, même excessive, même intempestive, même prétentieuse, l'expression de l'individualisme dans l'art". Et, si l'on trouve, au cours de la lecture, bien des points communs attendus entre tous ces poètes et romanciers : la recherche de musicalité, la prééminence de la suggestion sur l'analyse, le goût pour le symbole, etc., ce qui se dégage finalement et surtout de ces pages, c'est un intérêt partagé pour la liberté individuelle. Il n'existe pas de dogme symboliste, pas plus que d'école du même nom; le vers libre ne fut pas une règle nouvelle; Gustave Kahn, Henri de Régnier, A.-Ferdinand Herold ou Francis Vielé-Griffin l'employèrent différemment; Albert Samain, Ephraïm Mikhaël et Pierre Quillard n'usèrent que du vers classique; quand Paul Fort ou Saint-Pol-Roux préférèrent s'illustrer dans le poème en prose. Plus qu'à une libération de la forme poétique, c'est à une ouverture considérable du champ de la poésie, que nous convient les symbolistes. La poésie cesse d'être un genre littéraire réservé, elle est partout : dans le roman (Rachilde, Poictevin, Eeckoud), dans le théâtre (Materlinck, Claudel), autant que dans les recueils dits de poèmes. Et c'est bien cette unité qu'illustrent les masques dessinés par Vallotton : tous dissemblables, mais jouant des mêmes contrastes de noir et de blanc, ils se posent, sans la dissimuler, sur la même haute idée de la littérature, disons plutôt, de la poésie.

Parmi les nombreux portraits brossés par Remy de Gourmont, celui de Saint-Pol-Roux est resté célèbre, consacrant le poète, avant Breton et les surréalistes, "l'un des plus féconds et des plus étonnants inventeurs d'images et de métaphores", et dressant un catalogue amusant de quelques-unes de ses images, catalogue paresseusement repris par de nombreux commentateurs, à sa suite. Le masque du Magnifique a d'abord été publié dans le numéro du 15 septembre 1896 de la Revue des Revues de Jean Finot. A cette date, Saint-Pol-Roux a déjà fait paraître, sous son pseudonyme définitif, quatre oeuvres : trois pièces de théâtre (L'Ame noire du Prieur blanc, L'Epilogue des Saisons humaines, au Mercure de France, et Le Fumier dans trois livraisons de la Revue Blanche) et un recueil de poèmes en prose, Les Reposoirs de la Procession (Mercure de France, 1893). Remy de Gourmont, pour son étude, n'a retenu que ce dernier, passant sous silence l'oeuvre dramatique pourtant plus conséquente. Sans doute, l'unité du recueil, bien accueilli par les petites revues, lui aura-t-il permis de mieux cerner l'originalité et la manière du poète. Par ailleurs, l'auteur du Livre des Masques, contrairement à ce qui a longtemps été dit, n'inaugure pas une approche nouvelle de la poésie de Saint-Pol-Roux. Il reformule brillamment la lecture que nombre des contemporains avaient pu faire à l'époque de la parution des Reposoirs. Dans La Revue Blanche (février 1894), Lucien Muhlfeld avait déjà décrit le recueil : "Ce sont des images, des images riches. Même aux esquisses où il s'amuse, Saint-Pol-Roux met toute sa palette, et quelle palette !"; puis, Louis Lormel, dans l'Art littéraire (juin 1894) : "ces poèmes en prose sont d'une langue neuve et bigarrée où tout se traduit en images"; enfin, Marc Legrand, dans L'Ermitage (juin 1894), donna un compte rendu qui annonce, en bien des points, le masque, signé Remy de Gourmont :

"Ouvrez la Rhétorique du bon J.-V. Leclercq au chapitre des Figures, relisez les définitions de la métaphore, de l'allégorie, de la métonymie, de la synecdoque, de l'antonomase, de la catachrèse et de la périphrase, - de la première et de la dernière surtout, - et s'il vous prend envie d'en renouveler les exemples, puisez à loisir dans les Reposoirs de la Procession.
Là, en fait de métaphores, si les moulins ont des "ailes", les charrues ont des "nageoires"; une troupe de corbeaux est un "cimetière qui a des ailes"; (...) Une carafe d'eau pure n'est autre chose qu'une "mamelle de cristal affirmant la merveille de son eau candide".
[...] Ailleurs le mot serrure est remplacé par "nombril de fer de la porte". [...] "Le Sommeil" est tourné par : "l'Imagerie qui ne se voit que les yeux clos". [...] Point de moutons, mais des "quenouilles vivantes". [...] L'heure sonne-t-elle minuit ? "Les ecclésiastiques cyclopes de pierre, à l'oeil horaire, psalmodient l'alexandrin de bronze sur les choses." [...] Une demoiselle joue-t-elle du piano ? Elle "apprivoise avec ses doigts fuselés la mâchoire, cariée de bémols, d'une tarasque moderne".
[...] Un livre qui contient le Pèlerinage de Sainte-Anne, l'Autopsie de la vieille fille, les Sabliers, l'Arrosoir de larmes, etc., enchantera les âmes simples et satisfera les esprits curieux et plus avertis."

Que l'on compare, à présent, avec le masque de Saint-Pol-Roux, que brosse Remy de Gourmont :

"L'un des plus féconds et des plus étonnants inventeurs d'images et de métaphores. Pour trouver des expressions nouvelles, M. Huysmans matérialise le spirituel et l'intellectuel, ce qui donne à son style une précision un peu lourde et une clarté assez factice : des âmes cariées (comme des dents) et des cœurs lézardés (comme un vieux mur); c'est pittoresque et rien de plus. Le procédé inverse est plus conforme au vieux goût des hommes de prêter aux choses de vagues sentiments et une obscure conscience; il reste fidèle à la tradition panthéiste et animiste, sans laquelle il n'y aurait de possible ni art ni poésie : c'est la profonde source où viennent se remplir toutes les autres, eau pure que le moindre soleil transforme en pierreries vivantes comme les colliers des fées. D'autres « métaphoristes », tel que M. Jules Renard, se risquent à chercher l'image soit dans une vision réformatrice, un détail séparé de l'ensemble devenant la chose même, soit dans une transposition et une exagération, des métaphores en usage(1); enfin il y a la méthode analogique selon laquelle, sans que nous y coopérions volontairement, se modifie chaque jour la signification des mots usuels. M. Saint-Pol-Roux amalgame tous ces procédés et les fait tous concourir à la fabrication d'images qui, si elles sont toutes nouvelles, ne sont pas toutes belles. On en dresserait un catalogue ou un dictionnaire :

Sage-femme de la lumière veut dire : le coq
Lendemain de chenille en tenue de bal : papillon
Péché-qui-tette : enfant naturel
Quenouille vivante : mouton
La nageoire des charrues : le soc
Guêpe au dard de fouet : la diligence
Mamelle de cristal : une carafe
Le crabe des mains : main ouverte
Lettre de faire part : une pie
Cimetière qui a des ailes : un vol de corbeaux
Romance pour narine : le parfum des fleurs
Le ver à soie des cheminées : ?
Apprivoiser la mâchoire cariée de bémols d'une tarasque moderne : jouer du piano
Hargneuse breloque du portail : chien de garde
Limousine blasphémante : roulier
Psalmodier l'alexandrin de bronze : sonner minuit
Cognac du père Adam : le grand air pur
L'imagerie qui ne se voit que les yeux clos : les rêves
L'oméga: (...)
Feuilles de salade vivante : les grenouilles
Les bavardes vertes : les grenouilles
Coquelicot sonore : chant du coq

Le plus distrait, ayant lu cette liste, jugera que M. Saint-Pol-Roux est doué d'une imagination et d'un mauvais goût également exubérants. Si toutes ces images, dont quelques-unes sont ingénieuses, se suivaient à la file vers les Reposoirs de la Procession où les mène le poète, la lecture d'une telle oeuvre serait difficile et le sourire viendrait trop souvent tempérer l'émotion esthétique; mais semées çà et là, elles ne font que des taches et ne brisent pas toujours l'harmonie de poèmes richement colorés, ingénieux et graves. Le Pèlerinage de Sainte-Anne, écrit tout entier en images, est pur de toute souillure et les métaphores, comme le voulait Théophile Gautier, s'y déroulent multiples, mais logiques et liées entre elles : c'est le type et la merveille du poème en prose rythmée et assonancée. Dans le même tome, le Nocturne dédié à M. Huysmans n'est qu'un vain chapelet d'incohérentes catachrèses : les idées y sont dévorées par une troupe affreuse de bêtes. Mais l'Autopsie de la Vieille Fille, malgré une faute de ton, mais Calvaire immémorial, mais l'Ame saisissable sont des chefs-d'œuvre. M. Saint-Pol-Roux joue d'une cithare dont les cordes sont parfois trop tendues : il suffirait d'un tour de clef pour que nos oreilles soient toujours profondément réjouies.

(1) Dire, par exemple, joue en fruit, parce que l'on dit une joue en fleur, pour vermeille. Cf. Alfred Vallette, Notes d'esthétique : Jules Renard (Mercure de France, t. VIII, p. 161)."

Il revient donc à Remy de Gourmont d'avoir synthétisé la réception symboliste des Reposoirs de la Procession et d'avoir, pour longtemps, déterminé l'approche de la poésie idéoréaliste. Il faudra attendre 1925 et l'Introduction au discours sur le peu de réalité d'André Breton, pour que la lecture de l'oeuvre de Saint-Pol-Roux se modifie sensiblement. S'en prenant, sans le nommer à l'auteur du Livre des Masques, le fondateur du surréalisme imposait une nouvelle conception de la poésie, focalisée sur les pouvoirs de l'image, qui ne pouvait être une simple traduction de la réalité (Non, monsieur, ne veut pas dire...), mais sa transfiguration et le signe d'une surréalité.