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vendredi 1 janvier 2010

Roland Nadaus, poète-géomètre

Les fidèles de ce blog savent que Roland Nadaus est poète, et un poète qui aime la poésie et qui aime Saint-Pol-Roux. Ils connaissent peut-être moins la force de cet amour. Elle est très-grande. J'ai eu le vif plaisir de recevoir, il y a plusieurs mois, l'un de ses recueils : Les noms de la ville (poèmes journalistiques), paru aux éditions du Soleil natal dans la collection "Nouvelle Tour du Feu". Le genre avoué des textes qui le composent, hybride, inattendu, presque oxymorique, "poèmes journalistiques", aurait de quoi surprendre tout lecteur peu renseigné sur le talent polymorphe de l'auteur et lui rendre suspect de compromissions avec l'universel reportage ce volume poétiquement étrange. Car, Roland Nadaus fut aussi militant politique, élu conseiller municipal puis maire de Guyancourt, et conseiller général des Yvelines, un homme profondément attaché à sa cité et à son département, qu'il ne cessa et ne cesse d'habiter en poète. Il serait, d'ailleurs, fallacieux de scinder l'individu et d'établir une frontière entre son action politique et son action poétique. C'est ce dont témoigne ce recueil, Les noms de la ville dont la genèse nous est expliquée dès le seuil :
"J'ai bâti une ville j'ai eu cette chance et cette douleur d'enfantement, 30 ans de cocarde tricolore (sans parler d'avant) - mais ce n'est pas ici ce que je raconte, je veux seulement dire comment et pourquoi les Noms de la ville, ma ville : Guyancourt, "cité des poètes". [...]

Impasses, venelles, allées, mails, rigoles, clos, squares, villas, étangs, îles, écoles, collèges, lycées, centres de loisirs, rues, boulevards, avenues, places, ronds-points qui portent un nom : du Capitaine Némo au gymnase de l'Aviation, du Poète Jehan Despert inventeur des "Yvelines", à l'étang rue Thomas Edison, en passant par le banc Carmen Célérier et la Ferme de Bel Ebat et la place Thérèse Martin (plus connue sous le nom de Sainte Thérèse de Lisieux), j'en ai donné des noms ! [...]

Donner un nom est pouvoir presque divin, j'ai eu cent et une fois cette chance - et parfois j'ai fait l'acrobate et même le clown au nez rouge pour donner nom à l'amour, à l'admiration, à la reconnaissance, à l'espoir, au témoignage, à la beauté - jamais au copinage."
On aurait évidemment tort de ne voir là qu'acte commémoratif. C'est, avant tout, un acte lyrique, de célébration, qui n'a rien à voir avec la mort ou le simple devoir de mémoire. "Et quand une boît' de pub', ajoute Roland Nadaus, m'écrit rue St Pol Roux, c'est au poète Saint-Pol-Roux qu'elle rend témoignage." Si un hommage, au dévoilement de la plaque, est bel et bien rendu, il se double nécessairement d'un geste d'actualisation qui rend le poète au monde, à la vie, et aux contemporains des lendemains.

Chaque "poème journalistique" est l'histoire de ce geste, une histoire tout à la fois intime et publique. Voici la
Rue Saint-Pol-Roux
Je ne savais pas que cela m'arriverait lorsque, minoritaire, j'ai proposé qu'une rue porte le nom de Saint-Pol-Roux : maintenant j'y habite - j'habite rue de mon poète.

Oh j'ai dû ruser : avec un nom pareil, Saint-Pol-Roux était suspect - bien que son nom d'état civil fût Pierre-Paul Roux, ce que j'ai expliqué à la municipalité communiste d'alors. Mais surtout, la décision étant prise de consacrer un quartier à la Résistance, j'ai suggéré qu'on en dédiât une partie à des poètes : on m'a dit pas plus de trois !

Les staliniens Eluard et Aragon étant déjà pris ailleurs, ainsi que Berthold Brecht, on me confia le soin d'en trouver trois autres étant entendu que l'école maternelle irait évidemment à la camarade Elsa Triolet. Saint-Pol-Roux n'a pas été résistant - mais victime de l'Occupation et de la guerre, sa servante tuée, sa fille Divine violée et plus tard son manoir incendié sur la lande bretonne. Saint-Pol-Roux a illuminé mon adolescence, il m'a fait rencontrer ma femme : elle lisait des poèmes du Magnifique (1) pour illustrer mes conférences et souvent il nous arriva de dîner ensemble chez Divine et ses souvenirs. Il illumine encore ma vie - de poète et d'homme.

Dette de reconnaissance, dette de filiation. On m'a dit oui sans que j'aie à expliquer cela - et j'ai ajouté Marguerite Bervoets (2), poète belge, résistante, décapitée à la hache nazie à 30 ans. On m'a encore dit oui - et ma rue fait du bouche à bouche à la sienne.

Pour le 3ème j'ai proposé Michel Manouchian - oui, celui de l'Affiche Rouge, celui de la Résistance des Immigrés (M.O.I.) et l'on m'a dit encore oui.

Plus tard, devenu maire, j'ai évoqué son nom devant le monument aux morts, un 8 mai. Quelqu'un alors, après la cérémonie, est venu me demander où se situait sa rue. J'ai répondu. Mais sur le plan de la ville cette rue n'existe pas. Elle a disparu ou bien on ne l'a jamais nommée - sans me le dire, c'était l'époque où il n'y avait pas de délibération publique pour cela.

Quand je suis venu habiter rue Saint-Pol-Roux - que poursuit la rue Marguerite Bervoets - sur mes épaules une ombre s'est alourdie, celle de Michel Manouchian. Un vrai résistant. Un poète aussi, vrai. Et en plus un communiste sincère. Quel mot fut de trop ?

Soudain relisant ce texte, je m'aperçois que je n'habite pas rue Saint-Pol-Roux - mais rue Bervoets !

(1) Saint-Pol-Roux dit le Magnifique.
(2) Prononcer Bervouts.
Roland Nadaus a rendu tangible sa géographie mentale. Sans doute était-il, à Guyancourt, l'un des rares, avec son épouse, à connaître le nom de Saint-Pol-Roux, et à l'avoir lu. Aujourd'hui, grâce à son enthousiasme, la silhouette du Magnifique s'évoque quelquefois au hasard des conversations anodines : Excusez-moi, madame, je cherche la rue Saint-Pol-Roux. - Ah, Saint-Pol-Roux, un beau poète, n'est-ce pas ? - Eh bien, cher monsieur, continuez tout droit et prenez la première à gauche, vous verrez alors, immanquablement, la rue Saint-Pol-Roux. Vous la reconnaîtrez : elle embrasse sur le front la rue Marguerite Bervoets.

Et je pense, en lisant ce beau recueil, beau de simplicité et de sincérité, à cette phrase de son poète, de notre poète :
"Géomètre dans l'absolu, l'art va maintenant fonder des pays, pays participant par l'unique souvenir de base à l'univers traditionnel, pays en quelque sorte cadastré d'un paraphe d'auteur ; et ces pays originaux où l'heure sera marquée par les battements de cœur du poète, où la vapeur sera faite de son haleine, où les tempêtes et les printemps seront ses joies et ses peines à lui, où l'atmosphère résultera de son fluide, où les ondes exprimeront son émotion, où les forces seront les muscles de son énergie et des énergies subjuguées, ces pays, dis-je, le poète, dans un pathétique enfantement, les meublera de la population spontanée de ses types personnels."
Magnifique année, cher Roland Nadaus, très-cher poète-géomètre.

samedi 19 septembre 2009

Carte postale de Camaret-sur-mer : un hommage du Club des Poètes à Saint-Pol-Roux


Pour Yasmine & Blaise
Il existe un lieu à Paris où tous les poèmes, de tous pays et de tous temps, se donnent rendez-vous, trouvant des bouches pour les dire, des oreilles pour les entendre, des corps pour s'en émouvoir. Il y a là des hommes et des femmes, dans la semi-pénombre, emmi veilleuses et bougies, semblables aux premiers chrétiens dans le profond des catacombes, venus recevoir la bonne parole ; non point, toutefois, celle d'un dieu, mais bien celle d'hommes et de femmes, qui leur ont ressemblé ou leur ressemblent - car, à la différence de la parole divine, la parole des poètes est vivante et rend plus vivant. Oh, vous n'y trouverez guère de prêtres portant chapelles sur leur dos et oscillant entre béatifications et excommunications, seulement des serviteurs et des amants du Verbe. Parfois, on les voit qui s'exilent pour prêcher dans quelque bout-du-monde. De cette extrémité de la terre d'où le Magnifique fit lever les huit tourelles de son manoir. C'est là que les voix du Club des Poètes, loin de leur 30 rue de Bourgogne du VIIe arrondissement, viennent, chaque été, se ressourcer, boire la poésie à même les vents et l'océan. Et c'est de là qu'elles m'ont fait l'honneur et le plaisir de rapporter un bel hommage à Saint-Pol-Roux : le poème, "Les litanies de la mer", dit par Marcelle Rosnay.


Pour assister et participer aux soirées du Club des Poètes, rendez-vous les mardis et vendredis à partir de 20 h 00 au 30 rue de Bourgogne (75007 PARIS). Pour connaître la programmation et errer virtuellement en territoire poétique, rendez-vous sur le site : http://www.poesie.net/.

jeudi 13 août 2009

DE LA COLOMBE AU CORBEAU PAR LE PAON : "Cette inquiétude sans nom" (chroniques de la poésie contemporaine, par Nicolas Servissolle)

Après Eric Vauthier, je suis heureux, particulièrement, d’accueillir en ce blog un nouveau contributeur. Nicolas Servissolle(*), doctorant en littérature française, est un excellent connaisseur de la poésie contemporaine, et il est mon ami. A ce double titre, nos conversations ne sont guère consensuelles ; et aucune ne s’achève – mais s’achève-t-elle jamais ? – sans qu’elle ait donné lieu à des débats contradictoires, à des désaccords, à des réserves. Mon désintérêt pour une grande part de la production poétique des quarante dernières années n’y est pas pour rien – malgré Jude Stéfan, et ne viens-je pas de lire LE SEJOUR de Jacques Goorma, qui est admirable ? – bien que je sente, confusément, que la poésie contemporaine se rencontre souvent avec la poésie moderne initiée à l’époque symboliste. Ne se reconnaît-elle pas d’ailleurs les même maîtres, incessamment glosés : Mallarmé, Lautréamont, Rimbaud ? Une rupture indéniable, certes, demeure. Quelque chose s’est brisée à la fin des années 1960. C’est cette brisure, sans doute, que je n’excuse pas. Pourtant, il semble bien que des ponts soient tacitement jetés entre les deux rives, historique et actuelle, de la poésie. Les poètes continuent de creuser la langue et, dans cette béance, résonnent soudain des échos qu’on croyait, à jamais, étouffés. La notion de « baroque », que Nicolas Servissolle interrogera, appliquée à la poésie contemporaine, dans cette nouvelle rubrique fort opportunément intitulée « De la colombe au corbeau par le paon », est l’un de ces ponts, peut-être le plus paradoxalement solide.
(*) Nicolas Servissolle est l’auteur d’un recueil singulier, à la lice (coll. « Poètes des cinq continents », L’Harmattan, 2003), et d’une belle étude sur la première œuvre de Saint-John Perse, Eloges Palimpseste (L’Harmattan, 2008).
[Les reproductions des tableaux de Ronan Barrot, artiste que Nicolas m'a fait récemment découvrir et avec lequel je m'accorde volontiers pour reconnaître qu'il est un très-grand peintre contemporain, ont été empruntées à divers sites d'art référencés en pied de billet. Par ordre d'apparition, ce sont Marie-Madeleine, Femme, Le Cerf & La Main]
Cette inquiétude sans nom
De quoi parle la poésie ? (…) Peut-être ne sait-elle pas
ce qu’elle dit, ce qu’elle dira, ce qu’elle veut dire.
Ne le sachant pas, elle entre dans l’inquiétude.
Jean-Marie Gleize
(La poésie. Textes critiques, XIVe-XXe siècles, Larousse, 1995, p.13)
De la crise à l’inquiétude

On a coutume, depuis un demi-siècle, d’aborder la poésie moderne – et la littérature même dans son ensemble – sous un éclairage « crisologique », et certes, la poésie se trouve bien, à l’évidence, dans un état critique depuis la fin des années cinquante, tant dans la théorie que dans la pratique. Un des symptômes les plus flagrants, et qui constitue le nœud gordien de chacun de ses récents Etats généraux, est qu’il n’y a plus désormais d’écoles dominantes mais un éparpillement poétique où coexistent les tentatives les plus avant-gardistes comme les formes les plus convenues, et qui, s’il dégénère le plus souvent en querelles de chapelle, témoigne notamment d’un profond désarroi, peut-être inédit dans toute l’histoire littéraire, quant à l’avenir de l’écriture.

Assiste-t-on à la fin, tant annoncée, de l’art ? – car c’est là qu’immanquablement mène l’idée de crise : à la déjà vieille question vivace ressurgie…

Cette notion de crise, cependant, si récurrente dans la littérature[1], n’est-elle pas qu’un pis-aller devant l’absence de critères propres, pour approcher la spécificité de ce qui se joue dans ce que l’on désigne communément sous le terme – à la compréhension fort large – de « modernité » ? Ce qui est certain, s’il faut bien convenir du fait que la poésie qui naît à la fin des années soixante-dix – de la fin des avant-gardes – retrouve les questions de la poésie initiatrice du « moderne » et en creuse les insurrections[2], c’est que ce qui distingue la poésie actuelle de la poésie qui la précède (l’avant-gardiste), comme, au fond, de celle dont elle serait issue (l’initiatrice du « moderne ») n’est pas tant le concept de crise, finalement commun à toute modernité, que celui d’inquiétude, signe de la conscience qu’elle a de « la fin des grandes illusions »[3] – à tous les niveaux de l’entreprise poétique.

Cette inquiétude, qui se dirige notamment, sous la forme d’une interrogation permanente, vers l’origine et la puissance du poème, la rapproche ainsi du mouvement baroque, qui naît à la littérature dans le courant du vingtième siècle mais demeure encore très mal connu – le plus souvent réduit à une vulgate qui ne vaut surtout que pour l’architecture et la sculpture – et dont elle retrouve le fond du questionnement : la contention autour de « quelque chose qui échappe » et qu’on ne peut plus appeler désormais – quand la vue « réelliste »[4] ou néo-réaliste remplace la vision métaphysique ou eschatologique – l’Idéal.

La perle et l’écheveau

On parle souvent des « vertiges du baroque »[5] où tout tremble, l’homme et le monde, dans un questionnement sans fin. « [L]e sentiment, ou plutôt l’idée baroque de l’existence, (…) n’est rien d’autre que le Vertige, mais un vertige conscient et, si j’ose dire, organisé »[6], écrit Gérard Genette dans le premier de ses Figures. La poésie contemporaine partage ces vertiges. Lorsqu’elle s’inscrit avant tout contre une certaine idéologie qui a fini par représenter « l’esprit français », afin d’en dénoncer l’erreur, le rapport trop transparent à une « vérité » dont le baroque refusait déjà d’admettre l’évidence aveugle, elle retrouve le fond de son questionnement.

Le baroque, en effet, notion « sale », notion polémique, qui fit son apparition dans le monde des Lettres au XXe siècle, d’abord en opposition au classicisme, pour désigner l’entre-deux siècle obscur qui précède la période d’archétypique clarté, outre qu’il soit l’art d’un temps, lamé de crises, qui ne manque pas de faire écho au nôtre sur le plan des bouleversements idéologiques et culturels, porte lui-même le doute à tous les étages de l’art et de la pensée, jusqu’à explorer ce qui constitue le drame de toute parole moderne qui est le drame de la fin de la transcendance et de la conception, inhérente, d’un temps cyclique.[7] De sorte que si la fin du Moyen Age – « humaniste » dans un sens qui reste à définir et qui ne se réduit pas à celui de la doctrine optimiste de la Renaissance – inaugure bien cette crise de la conscience – du temps, du sujet – qu’est la modernité historique, le Baroque constitue, quant à lui, les véritables linéaments de notre modernité – cette conscience de la crise.

Pour autant, cette conscience balbutiante, en laquelle se recueille la fin de la transcendance comme celle de la transparence, répand moins de lumière qu’elle ne distille plus d’obscurité. Aussi est-ce dans ce sens que l’on parlera d’une recrudescence, dans la poésie contemporaine qui l’exacerbe, après une longue rémission due à l’essor hégémonique de l’idéologie classique, d’un « esprit » baroque, dont l’un des principes fondamentaux consisterait dans cette inquiétude diffuse où prévaut le sentiment, confinant au vertige, d’un insaisissable obsédant.

Nous tâcherons, ainsi, au long des billets qui suivront, de mettre en évidence que l’inquiétude qui ressurgit gravement au seuil de notre modernité, à la fin du XIXe siècle, est, plus encore que le sentiment de crise qui l’accompagne, la principale caractéristique de la conscience contemporaine, de même que ce qui conditionne l’écriture ainsi désignée ; comme si cette inquiétude, dont le postulat de départ est qu’elle « agirait » toute écriture « vraie » – du moins pour un moderne – en était devenue le centre même, l’horizon, le point focal. En mesure de quoi la poétique contemporaine apparaîtra comme une poétique doublement en vertige, dans la mesure où sa tentation est, pour paraphraser la formule rimbaldienne, de « fixer » le sien, dans le comble du retournement. Gérard Genette nomme « complexe de Narcisse » ce retournement – typique du baroque – qui est aussi un dédoublement : « [Narcisse] ne vit pas son abîme, il le parle, et triomphe en esprit de tous ses beaux naufrages. »[8] Certes, la poésie contemporaine, qui semble, quant à elle, vivre son abîme autant qu’elle le parle, ou tente de le parler, offrirait du complexe un avatar en négatif, n’étant ni triomphante, pas même « en esprit », ni son vertige organisé, partageant avec le baroque – de la même manière que l’inconstance baroque se dédouble en inconstances blanche et noire – le même schème « narcissique », dont la formule se résumerait à ce que la fin de sa poétique soit, en fin de compte, son origine[9], dans le mouvement réflexif qui l’anime. En sorte que l’une et l’autre s’opposent manifestement à la poétique classique dont l’origine, pourrait-on dire, est la fin même : plaire – toute de transparence :
Faire beau, maladie de la littérature, plaire – même origine –, prétexte racinien à sa cruauté et à son ambition infuses dans les personnages parlant en vers charmeurs (…)[10]
Or, cette préoccupation, plus ou moins assumée, plus ou moins consciente, apparaît bien comme le plus petit dénominateur commun de très nombreuses et très diverses entreprises poétiques de notre époque, en telle sorte que, pour ceux qui voudront du bloc d’ombre approcher la lueur de telle chandelle, il apparaîtra de plus en plus clairement que ce vers quoi la poésie fait signe, avec de plus en plus d’évidence depuis la fin des années soixante-dix, n’est pas, quoi qu’on en ait, la poésie elle-même, ni même une quelconque « essence » poétique, mais une sorte d’au-delà ou d’en deçà vers lequel elle cherche vainement à accéder, et dont elle pourrait bien procéder.

Et l’on verra alors combien le petit concept polémique et labile s’impose effectivement comme un accès privilégié à la poésie moderne – et, surtout, contemporaine. Même, pour peu que l’on se souvienne de ses origines étymologiques, le baroque, puisqu’il faut l’appeler par son nom, se découvrira par surcroît l’image même de l’utilisation que nous aimerions faire d’une notion dont les œuvres actuelles, nous en engageons le pari, en dépit de l’avis de Frédéric Darras qui préface la réédition du Baroque de d’Ors, auteur lui-même de L’illusion baroque, « ont encore besoin »[11] : perle avec laquelle nous chercherons à dénouer l’écheveau de la poésie contemporaine, dans la révélation de ses points nodaux, rencontrés grâce à elle, et que nous nous appliquerons à défaire en remontant ainsi jusqu’à une « source » supposée, dont l’intelligence serait porteuse, au-delà de l’éclairage généalogique[12], d’une certaine conception de l’homme et de l’art.

Enfin, aux méchants, qui s’étonneraient que l’on ressuscite ce petit monstre, il faut rappeler, avec Jean Rousset, combien les multiples scrupules que des générations de spécialistes ont pu développer à l’encontre du baroque sont à ajouter à son crédit, lui dont l’essence est d’être indéterminé[13], multiple, et de lutter contre toute étiquette, toute tentative de définition réductrice, dans une tension vers une connaissance autre qui résiste à toute connaissance positive. Et certes, ne conviendra-t-on pas que jamais, sans doute, ce que l’on appela longtemps « l’esprit français » fut autant qu’à notre époque battu en brèche : inachèvement, indicible, écriture du silence, du fragment, du désastre…

C’est dans cette brèche que s’engouffre le baroque, de cette brèche qu’il ressurgit, comme la lumière parvient, réfractée, dans la chambre close et noire de la monade de Leibniz.

L’énigme de cela

« Le poème moderne a cherché, cherche encore son centre de gravité », écrit Yves di Manno dans « endquote »[14]. Du moderne au contemporain, c’est-à-dire de la mise en cause de l’Idéal puis du matériau qui permet d’y atteindre – le langage – jusqu’à la mise en perspective de l’idée même d’Idéal, la quête d’un centre éclairant et structurant s’intensifie. La résurgence des thèmes de l’obscurité et de la lumière chez Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet et Salah Stétié, le sentiment de déréliction qui émane de leur écriture, l’inversion du sens de l’écriture – cette « montée vers le bas » que l’on y surprend, là et dans les recueils de poètes comme James Sacré ou Jude Stefan – de même que la valeur particulière, chez tous, du déictique cela pour renvoyer à une « réalité » équivalente, quelque obscure qu’elle demeure encore, et vers laquelle un large pan de la poésie actuelle procèderait[15], amène à considérer la possibilité que, désormais, ce qui est au centre de l’inquiétude – fondamentalement – c’est l’homme. Moderne, l’écriture contemporaine se trouve être également, par voie de conséquence, humaniste[16] ; baroque, son humanisme, loin de reproduire la foi « classique » en l’homme avec laquelle il est souvent confondu, s’ouvre sur un abîme d’opacité. L’impuissance du langage, la résistance du réel, de même que les rares moments d’épiphanie auxquels, comme dans la fugacité d’un éclair, ils conduisent parfois le poète, ne cessent de faire signe en direction de cette opacité.

Philippe Jaccottet, dont l’œuvre évolue précisément vers une mise en question de l’homme, incline parfois à cette perspective « intérioriste » :
En fait, de toutes mes incertitudes, la moindre (la moins éloignée d’un commencement de foi) est celle que m’a donnée l’expérience poétique ; c’est la pensée qu’il y a de l’inconnu, de l’insaisissable, à la source, au foyer même de notre être. Mais je ne puis attribuer à cet inconnu, à cela, aucun des noms dont l’histoire l’a nommé tour à tour. [17]
Ailleurs, il écrit encore :
La poésie surgit […] au moment où le monde extérieur est reconnu comme le miroir de ce qu’il y a en nous de plus caché et de plus personnel, le révélateur d’une réalité invisible. [18]
La notion d’« extime », qui a fait récemment son entrée dans la critique de poésie[19], se trouve sans aucun doute au centre d’un tel azimut, et l’écriture de James Sacré, construite elle aussi autour de cette préoccupation, donne parfois le sentiment que le monde invoqué n’est qu’un panneau destiné à cet insaisissable dont on aura saisi l’origine définitivement humaine – l’impuissance du langage qui tente d’y atteindre n’ayant d’égale que l’opacité de l’homme :
S’approcher du feu, faut faire attention : est-ce qu’on en dit ce qu’on croit dire ?[20]
Pour Jean Tortel, précisément, la poésie baroque « n’a qu’un objet : c’est l’homme qui est au monde et qui puise, dans ses forces, sa loi »[21], ce que Michèle Clément écrit en des termes similaires, observant un « changement de focalisation […] entre Du Bartas et d’Aubigné » : « ce n’est plus le monde mais l’homme qui est au centre du message. »[22]

Certes, chez la plupart, il n’est pas question encore de la « mort de Dieu », seulement de son absentement du monde, mais cette attention nouvelle à l’homme et son mystère a tout à voir avec la double fin de la transcendance et de la transparence, que retrouve le moderne avec une acuité accrue. Depuis l’échec mallarméen, en effet, la transcendance s’est inversée dans un mouvement de creusement, et ce qu’elle donne aujourd’hui à lire, à travers une poétique que l’on aura reconnue moins comme un art du renouement que du retournement, sont les indices d’une intuition typiquement baroque : celle de l’irrationnel, en l’homme. Or, la poésie contemporaine toute entière, des néo-lyriques aux partisans de la « modernité négative », semble faire fond sur cet insaisissable, cet inconnu de l’homme, dont le statut et le mode d’existence restent à déterminer, sinon que, devant la défection de toute transcendantale Essence, il semble plutôt de l’ordre d’un fondamental immanent.

Cette inquiétude, où se rencontrent tant de poétiques éparses habitées par la conscience du mystère de vivre et d’écrire dont elles aimeraient soulever le voile, ce vaste mouvement qui voudrait bien répondre à la question – dont la simplicité n’est qu’apparente et qui est la version actuelle de celle, intemporelle, qui a donné son titre à tel ouvrage de Jean-Paul Sartre[23] – « Vers quoi les mots font signe ? », pourrait s’éclairer d’un terme marquant moins l’appartenance corporatiste – tendance qui appartient encore à la modernité « historique » – qu’il n’indiquerait une contention éclatée et inquiète, c’est-à-dire encore informulée – plus caractéristique de ce que certains appellent la post-modernité – le fondamentalisme, terme neuf que nous proposons pour désigner cette tension autour de laquelle se retrouve un certain nombre de poètes actuels vers un fondamental qu’ils cherchent sans cesse à produire et qui leur échappe toujours.

Fondamentale étant cette poésie aiguillonnée – au point d’en être piquée – par un centre qui se confond avec de « lointains intérieurs » : béants, liminaux et néanmoins prospectifs – fondamentale de toucher au fondement non de l’être mais du sujet, non de la lettre mais du langage. Fondamentalistes étant enfin ceux-là qui se demandent, avec James Sacré, La poésie comment dire ?[24], c’est-à-dire, en somme : quel est donc cela que la littérature, depuis qu’elle existe, représente et qu’elle échoue toujours à présenter ?

La réponse à cette question, la conscience de cette véritable démangeaison de savoir et de dire qui traverse le siècle, éclairerait, selon nous, à la fois la crise du sujet et la crise de la représentation, caractéristiques de la modernité, de même que cette étonnante coalescence des voies poétique et critique chez un certain nombre de poètes contemporains, et qui semble être une réponse méprise à l’injonction baudelairienne d’être à la fois poète et critique.

Aussi est-ce à cela que nos billets s’attacheront : l’approche d’un mouvement qui n’en est pas un ; la réflexion – autour des notions de paradoxe et d’aporie – sur les raisons d’un échec qui n’en est pas un ; la tentative de définir cela dont s’obsède obstinément le poème contemporain, comme une vérité qui n’en serait pas une…

Recrudescence de l’esprit baroque dans la poésie contemporaine

C’est ainsi que nous porterons notre attention sur les écritures et pensées critiques de Philippe Jaccottet, James Sacré, Yves Bonnefoy, Salah Stétié, Jude Stefan et quelques autres[25] pour ce qu’elles nous semblent dessiner un spectre allant de ce que l’on peut nommer le néo-lyrisme jusqu’à ce que l’on a pris l’habitude de désigner par l’expression de « modernité négative ». Quant à la triade à laquelle font souvent référence ces différents auteurs – Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé – nous nous proposons d’y faire également retour.

D’être représentants de cette inquiétude à laquelle la notion de crise fait moins pièce que place dans la réflexion poétologique, ces auteurs se trouvent être symptomatiques de cet esprit baroque dont nous croyons déceler la recrudescence dans la poésie contemporaine toute entière. Ce rapprochement ne va pas de soi. Au fil des billets, cependant, les œuvres des poètes du corpus trouveront, nous l’espérons, à s’éclairer de ce lien, quitte à ce que l’appréhension que l’on avait des poètes des seizième et dix-septième siècles en sorte sensiblement modifiée.

Philippe Jaccottet, que l’on pourrait caractériser par la certitude de l’incertitude, est baroque par son sens du mystère de la nature, par son goût pour le paysage, par sa pratique de la contradiction dont il pousse le principe à son comble, par une écriture dont l’emblème pourrait être la spire. Yves Bonnefoy, qui de tous a le plus écrit sur l’art pictural et architectural du Seicento – notamment dans Rome, 1630 et dans L’improbable et autres essais – découvre, dans le baroque, le signe et l’exemple du fonctionnement paradoxal de cette « vérité de parole » qui fonde son approche de la présence et dont le postulat, nimbé de mystère, innerve son écriture toute entière – poète doublement baroque, même, puisqu’il y a en lui un Bernin ayant trouvé la formule du lieu et un Borromini cherchant toujours le lieu de la formule, ainsi qu’il le suggère à la fin de L’Arrière-pays. James Sacré, qui a fait paraître en 1977 une étude structurale intitulée Un sang maniériste où se font jour certaines accointances de sa pensée avec le baroque, se rapproche des poètes « attardés » par son parti pris de la grammaire – comme il le souligne lui-même dans une introduction aux poésies complètes de Jean de Sponde en 1989 – par le retour, obsédant, des isotopies du « rouge » et du « cœur », perceptibles dès le recueil Cœur élégie rouge, mais surtout par ce sens de la déréliction, ce « parti pris heureux de l’humain » dont parle Renée Ventresque[26] et qui s’abouche à cette inquiétude d’un envers qu’il donne comme le fond de toute expérience, notamment celle du langage, le poème étant ce « mouvement de ruse autour d’une impossible vérité (en nous, dans le monde, en ce poème même) qui n’existe peut-être pas »[27]. Quant à Jude Stefan, il est sans doute celui dont l’œuvre offre les rapprochements les plus évidents, par l’idéologie – « la perfection cherchée dans l’imperfection même » -, les thèmes, l’écriture de tension, les questionnements, les audaces, lui-même se plaçant parmi
les excentriques, bizarres, « baroques », c’est-à-dire imparfaits, qui traitent des thèmes trop singuliers pour les régents de collèges et faiseurs de manuels qui vous placent un siècle après Sainte-Beuve dans le « Kamtchatka » charognard : chat, gibet, mangeaille, fagots, tavernes, filles – où l’on voit pointer le cauchemar des bien-pensants biblisés : le sexe, la mort. [28]
Pour ce qui est de Salah Stétié, ce sont d’abord les motifs de la lampe, de l’arbre, de la colombe, du raisin, qui autorisent le rapprochement avec les poètes de l’entre-deux siècles, mais aussi, et surtout, ses réflexions sur le centre manquant qu’il associe au mirhab islamique – et qu’il fasse enfin de cet autre côté invisible le spectaculaire théâtre d’une impossible représentation, son écriture, pour parvenir à le parler, favorisant l’arabesque. Au point que l’on pourrait même proposer, comme symbole de son écriture, l’ellipse, cette figure mathématique fascinante possédant deux foyers.

Or, l’ellipse, et nous terminerons par cette proposition, pourrait bien également constituer l’emblème de la poésie contemporaine toute entière, enfiévrée, plutôt que du centre, d’un deuxième – introuvable.


[1] Pierre LEPAPE, dans « Le nouveau désordre littéraire » y a encore recours : « Résumons : plus d’écoles, plus de maîtres, plus d’idéologies critiques, plus de théories, plus de repères stables ni de critères collectifs partagés. La littérature, comme la société, paraît entrer dans l’ère de l’hyper-individualisme et de l’atomisation infinie des consciences. Peut-être même n’y a-t-il plus de littérature au sens classique du terme : juste des auteurs, des œuvres et des lecteurs », in Le Magazine Littéraire n°459, décembre 2006.
[2] C’est le point de vue de Christian Prigent (Ceux qui merdRent, P.O.L., 2000) et de Jean-Marie Gleize (« Nous n’irons plus aux bois… », in Zigzag Poésie. Formes et mouvements : l’effervescence, revue mensuelle, avril 2001, Mutations n°203, éditions Autrement, p.39 ; A quoi bon encore des poètes, P.O.L., 1996).
[3] PINSON Jean-Claude, A quoi bon la poésie aujourd’hui ?
[4] Néologisme forgé par Michel SICARD pour désigner la poésie de Jude Stefan : « Dans l’écriture de Stefan quelque chose se colle et nourrit à la chienne de vie, comme un lierre. Son langage y a des adhérences partout. C’est pourquoi il passe très bien les genres, mêlant poésie et réel, ce réellisme [c’est nous qui soulignons] qui fait la quotidianité », in Jude Stefan, coll. « Poètes d’aujourd’hui », Seghers, Paris, 1994, p.31.
[5] Le « Dossiers et documents littéraires » n°22 du Monde, de janvier 1999, porte ce titre.
[6] GENETTE Gérard, Figures I, op. cit., p.28.
[7] « La modernité, écrit Gérard RAULET, souffre de l’absence de divin, de cette « mort de Dieu » que Nietzsche à moins proclamée que diagnostiquée et dont la sécularisation a fait son moment constitutif. C’est pourquoi le geste de rupture se double dans la plupart des cas d’une aspiration messianique ou apocalyptique au Salut et à la rédemption et s’accompagne de la conscience de l’unité perdue. » : « Le concept de modernité », in Modernités 5, p. 119 et suivantes.
[8] GENETTE Gérard, Figures I, op. cit., p.28.
[9] Pour reprendre un mot de Jude Stefan, in Variété VI, Le temps qu’il fait, p.101.
[10] Variété VI, p.157.
[11] DASSAS Frédéric, « Présentation » de Du Baroque, Eugenio d’Ors, op. cit., p.XXIII.
[12] Bien qu’il représente pour Nietzsche la base même de l’analyse et qu’il ne fut jusqu’alors, entre le contemporain et le baroque, entre le baroque et la modernité, qu’entrevu par la critique sans jamais être systématisé. En effet, si l’idée de la recrudescence d’une inquiétude baroque peut offrir à la poésie actuelle une voie d’accès intéressante c’est dans le sens où elle l’ouvre à une perspective systématique d’approche et qu’elle situe toute parole contemporaine, contre l’idée de rupture généralement admise, au sein d’un devenir historique.
[13] ROUSSET Jean, Dernier regard sur le baroque ?
[14] DI MANNO Yves, « endquote ». digressions, Mayenne, Flammarion, 1999.
[15] Nous songeons tout particulièrement au recueil Obscure lampe de cela, de Stétié, et d’un certain nombre d’occurrences du pronom démonstratif cela chez d’autres poètes comme Bonnefoy ou Jaccottet.
[16] Cette conséquence, qui se propose telle, n’est certes pas une évidence ; elle pourrait aussi bien, il est vrai, apparaître comme un paradoxe. En effet, on associe bien plus volontiers la modernité à un certain antihumanisme, mais c’est que l’antihumanisme et la modernité dont nous parlons ne sauraient se comprendre, dans notre analyse, sans être envisagés en relation étroite avec un humanisme « historique » que nous définirons, et qui a tout à voir avec l’ère de la laïcisation de l’art qu’évoque Luc Ferry dans Le Sens du Beau. Aux origines de la culture contemporaine, LGF, Paris, 2001.
[17] C’est nous qui soulignons.
[18] JACCOTTET Philippe, Une transaction secrète, Gallimard, 1987, p.71.
[19] Cette notion, inventée par Jacques Lacan dans L’éthique, est évoquée notamment par Serge Martin dans son article « Les poèmes-relation de James Sacré : au cœur de la relation amoureuse dans et par le langage », supplément Triages, Actes du colloque James Sacré tenu les 17-18-19 mai 2001 à l’Université de Pau, textes réunis et présentés par Christine Van Rogger Andreucci, Tarabuste Editions, 2002, p.114.
[20] SACRE James, « Au feu dans les mots (c’est pas vrai) ! », in La poésie comment dire ?, coll. Ryôan-ji, André Dimanche, Marseille, 1993, p.64.
[21] TORTEL Jean, Un certain XVIIe, André Dimanche, Marseille, 1994, p. 14.
[22] CLEMENT Michèle, Une poétique de crise : poètes baroques et mystique (1570-1660), Honoré Champion, Paris, 1996, p.43.
[23] SARTRE Jean-Paul, Qu’est-ce que la littérature ?, Gallimard, Paris, 1948.
[24] SACRE James, La poésie, comment dire ?, op.cit.
[25] Citons, entre autres, Lorand Gaspar, Michel Deguy, Jacques Dupin, Jacques Roubaud, Denis Roche, André du Bouchet, Emmanuel Hocquard, Dominique Fourcade.
[26] VENTRESQUE Renée, « La jarre, comment dire ? », supplément Triages, op.cit., p.65.
[27] SACRE James, « Langues et le monde qu’on regarde. Entretien avec Antoine Emaz », Nu(e) n°15, Mars 2001, p.22.
[28] STEFAN Jude, « Douze réponses à Ph. Di Meo sur la poésie », Variété VI, Le temps qu’il fait, Cognac, 1995, pp.11-12.

Références des sites internet auxquels furent empruntées les reproductions des tableaux de Ronan Barrot :

vendredi 18 juillet 2008

"LOUISE" de Charpentier ou le double langage - échos d'une représentation, par Bernard BARRAL

Je romps le silence, enfin. Il aura été bien long. Mais sachez que je n'ai pas chômé au cours de ce mois. J'ai continué d'assurer l'information quasi hebdomadaire des "Amis de Saint-Pol-Roux", auxquels j'adresserai prochainement la quarante-deuxième épistole. J'ai, aussi, quelque peu aménagé le site; le visiteur aura remarqué qu'étaient apparues il y a quelque temps déjà, toujours dans la partie gauche de la page d'accueil, une "revue du symbolisme et de l'avant-siècle sur la toile" et une "vitrine des parutions récentes" touchant cette période; eh bien, j'y ai ajouté (sous le défilé de citations) la possibilité pour le visiteur de s'abonner gratuitement à l'épistole de diffusion des Féeries Intérieures, qui lui permettra d'être alerté, presque immédiatement, par courriel, de la parution d'un nouveau billet. Mais j'ai surtout passé mon mois (enfin, les quelques heures de temps libre cueillies en ce mois écoulé) à préparer le premier Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux, sur le modèle de celui que mon ami Christian Buat a su joliment réaliser pour les Amateurs de Remy de Gourmont. Il me reste encore à rédiger les quelques mots de présentation, et la plaquette devrait paraître en août. Je peux d'ores et déjà vous en dévoiler le titre : Les Reposoirs de la Procession (1893) - Dossier de réception. Ce premier bulletin recueillera donc les articles qui accueillirent la parution du premier recueil poétique du Magnifique. Tiré à 50 exemplaires, il sera vendu par correspondance au prix de 6 € franco de port, avec possibilité d'abonnement pour 3 numéros, au prix de 15 €. Vous pouvez réserver votre exemplaire par courriel ici : harcoland@gmail.com. Sont subodorées les livraisons suivantes : La Dame à la faulx (Dossier de réception); La bibliothèque de Saint-Pol-Roux; Saint-Pol-Roux & Jean Royère : frères en poésie.

Mais en attendant, voici un billet, que je suis d'autant plus fier de produire qu'il n'est pas de moi. Ces heureux échos de la représentation, du dimanche 29 juin 2008, de la Louise de Gustave Charpentier à l'Opéra Bastille, sont de Bernard Barral, qui ne fait pas sa première apparition sur le blog. Qu'il en soit vivement remercié.

LOUISE de CHARPENTIER
ou
le double langage ?

- échos d'une représentation -

La première de Louise de Gustave Charpentier, "roman musical" en quatre actes et cinq tableaux, eut lieu le 2 février 1900 à l’Opéra Comique. Le livret est officiellement du compositeur mais il semble désormais établi que Saint-Pol-Roux y collabora sans que l’on puisse dire, du moins à notre connaissance, le degré ni les modalités précises de son implication. Seule certitude : à partir de 1902, Charpentier donne 100 francs à Coecilian, fils du poète et filleul du compositeur, pour chaque représentation de Louise…

Il ne s’agit pas ici de faire une étude du livret (sa poésie ?) ou de la musique de Louise. Il est question, modestement, d’écrire un billet, crayonné après la représentation du dimanche 29 juin 2008, donnée à l’Opéra Bastille. Rien de plus.

On a connu deux surprises : l’orchestre de Charpentier et la mise en scène d’André Engel.

On sait que les mises en scène et avec elles les décors et les costumes ont suscité depuis l’arrivée de Gérard Mortier à la tête de l’Opéra National de Paris, des critiques parfois virulentes de la part du public. Or pour Louise rien de tel ! La surprise et d’une certaine façon la satisfaction, viennent de l’absence d’"actualisation à tout prix" de l’œuvre et donc de provocation gratuite. Les tableaux qui se succèdent, du décorateur Nicky Rieti, sont superbes et d’un réalisme confondant tout en ayant le charme nostalgique de vieilles images d’Epinal ou d’oeuvres de Steinlen (mais qui seraient avancées d’un quart de siècle) : montée d’escalier d’un immeuble, intérieur ouvrier, station de métro, intérieur d’atelier de couture, place publique montmartroise, toits de Paris. Ah ! la belle vision incendiaire de Louise sur les toits, en robe rouge!

La deuxième surprise vient de la musique même de Charpentier. Il y a dans Louise une finesse et une puissance orchestrales auxquelles le profane, habité de préjugés sur la musique française du tournant du vingtième siècle, ne s’attend pas. L’orchestre de Charpentier n’est pas celui de Verdi (on avait d’ailleurs encore en tête le Don Carlo admiré la semaine précédente à Bastille). Mais c’est plutôt l’orchestre de Wagner avec par endroits la délicatesse de celui de Massenet. La ligne de chant annonce parfois celle de Debussy dans Pelléas, créé en 1902. Cela dit, ce n’est pas rendre justice à Charpentier que de repérer avec insistance les influences qui existent, certes, mais qui sont assimilées : la musique que l’on entend est bien "du Charpentier".

Le compositeur délaisse les airs et les duos strictement déterminables, sauf à la première scène du IIIeme acte, et exploite le procédé du leitmotiv, sans qu’il s’agisse pour autant d’une organisation structurelle comme chez Wagner. Pour une étude précise et éclairante du traitement de l’orchestre et des voix dans Louise, on ne peut que renvoyer à l’article du compositeur Philippe Fénélon (cf. "le Programme", Publication de l’Opéra National de Paris, p.81 à 90).

Les préludes symphoniques sont de toute beauté, ainsi que la scène des cousettes à l’atelier, l’air de Louise ("Depuis le jour où je me suis donnée") ou encore la complainte du Père ("Voir naître un enfant, le fleurir de caresses") puis de sa berceuse au dernier acte, sans parler de la cérémonie parodique du couronnement de Louise où les Chœurs de l’Opéra, préparés par le Chef Alessandro Di Stefano, ont été comme à l’accoutumée remarquables.
Mais les fulgurances de l’orchestre réclament une puissance vocale exceptionnelle. Or trop souvent, l’orchestre dirigé fougueusement par Patrick Davin, a couvert les chanteurs, à l’exception peut-être du baryton Alain Vernhes, dans le rôle du père, du ténor Luca Lombardo, le noctambule et le Pape des fous, ou encore de la mezzo-soprano wagnérienne Jane Henschel, la mère. Le ténor Gregory Kunde a su tout de même être à la hauteur du personnage de Julien. Reste le rôle extrêmement délicat de Louise. La soprano Guylaine Girard, conformément au souhait du compositeur (!) était crédible physiquement mais n’a pas pris vocalement de risques et a évité les aigus vertigineux.
Cela dit, il conviendrait de comprendre les raisons pour lesquelles les commentaires de spectateurs, glanés ici ou là à l’entracte et à la fin de la représentation, n’étaient pas unanimement favorables. Certes, ce ne sont que des opinions et de surcroît partielles mais il est intéressant de les questionner brièvement.
L’argument et son réalisme naturaliste, maintes fois rappelé par les commentateurs, peuvent apparaître désuets. On retrouve l’inquiétude de SPiRitus à propos de Saint-Pol-Roux : sa poésie est-elle datée ?… Se dégage-t-il de ce "roman musical" un sens universel et intemporel ?
En 2008, l’histoire de Louise, cousette et fille d’un couple d’ouvriers, amoureuse contre le gré de ses parents de Julien, poète, avec lequel elle s’enfuit pour découvrir le plaisir charnel et la gaîté chimérique montmartroise, semble en effet "dépassée". En 1900, l’apologie de l’amour libre et l’hymne au corps et à la sensualité féminine devaient sembler moralement et politiquement subversifs mais aujourd’hui, soixante années ont passé depuis Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir et quarante depuis "mai 68" ! Et l’on ne compte plus les exhortations politiques hebdomadaires à "être festif" et les injonctions médiatiques quotidiennes à confondre le bonheur avec le plaisir. De façon cocasse, on pourrait dire ainsi de Louise ce que Hegel dit de la représentation imagée de la religion chrétienne (pas moins !) : "Que peut-on faire de tout cela ? C’est un passé qui est derrière nous, qui ne peut être pour nous qu’inutilisable."
La question inactuelle parce que la moins datée de l’opéra, est peut-être celle que pose Louise à Julien au IIIeme acte : "L’amour des parents n’est-il donc que de l’égoïsme ?". Et le bohème de répondre : "Rien qu’égoïsme." Au dernier acte, le père, en manière de réplique, profère cette sentence suétonienne désespérée : les enfants "attendent que la mort les délivre de ceux qui voudraient mourir pour eux !". La berceuse qu’il chante, par sa puérilité même, annonce son cri tragique final. André Engel a dû se rappeler que 1900 est l’année de la publication de L’Interprétation des rêves de Freud car il nous montre Louise, avant qu’elle ne réponde à l’appel de Paris, chevaucher érotiquement (et mortellement ?) son père comme elle l’avait fait précédemment avec Julien !
Il apparaît que les couleurs et la puissance de l’orchestre de Charpentier en bien des moments dissonent avec ce que dit le livret, de façon somme toute caricaturale ou emphatique. Par exemple, au IIIeme acte tout se passe comme si Charpentier le compositeur avait déclaré au librettiste Charpentier (ou Saint-Pol-Roux ?), plagiant la formule du peintre Pellerin chargé de portraiturer la Maréchale de L’Education sentimentale : "Julien et Louise, cet artiste stérile mais beau parleur et cette petite couturière, je les flanque en Tristan et Isolde !". Mais Charpentier souhaitait-il un deuxième degré ironique ?… Sans doute faut-il comprendre que la musique chante la "vision", le "ressenti" des personnages, qui ne sont plus les nôtres mais étaient ceux des contemporains du compositeur. Notre "bovarysme" a tout simplement changé de figure et de discours.
Le paradoxe est alors qu’on se prend à rêver d’une autre mise en scène : elle mettrait outrageusement en lumière la dimension non pas désuète mais ridicule voire comique du "réalisme" du livret, autorisée par la musique même, au lieu d’apparaître comme une mise en tableaux, superbe, du chef-d’œuvre de Charpentier. Et tant pis pour les huées !
Bernard BARRAL.
Direction musicale : Patrick Davin
Mise en scène : André Engel
Décors : Nicky Rieti
Costumes : Chantal de La Coste Messelière
Lumières : André Diot
Chorégraphie : Frédérique Chauveaux
Dramaturgie : Dominique Muller
Chef des Chœurs : Alessandro Di Stefano
Orchestre et Chœurs de l’Opéra National de Paris
Distribution de la représentation du 29 juin 2008 :
Louise : Guylaine Girard
La mère : Jane Henschel
Julien : Gregory Kunde
Le père : Alain Vernhes
Le noctambule, le Pape des fous, le marchand d’habits : Luca Lombardo
Pour des raisons de place nous ne pouvons nommer tous les chanteurs; nous le regrettons d’autant plus que les "rôles secondaires" sont importants dans les scènes d’ensemble de Louise.

lundi 24 mars 2008

Une invitation à la ballade : Paul "Fort comme un poète" par Eric Poindron

Dans la maison d'Eric Poindron, grand'ouverte à toutes les curiosités, il y a des bouquins, des boussoles, des coups de vent du Tonkin, des chimères au regard qui affole, des momies écrivant des mots doux, l'oeil de verre d'une authentique grand-mère, de vieux grimoires de magie noire, un moine de Cordoue, un cercueil vide et des terre-pleins, la salamandre s'accouplant au tamanoir, une colombe sombre et un corbeau candide, les cendres du phénix, une très lourde armoire, des spectres qui chuchotent dans un coin d'ombre, maints ptyx, des fées virides dans des bocaux gardés par des mantes religieuses défroquées, le sceptre d'un squelette, d'étranges airs oubliés et lointains, quelques bonbons croqués, d'éblouissantes mains de gueuses, les langes du petit Jésus, des nuits blanches repliées, des ailes d'ange, des bossus aux pieds liés, et bien d'autres choses encore, dans la maison d'Eric Poindron, où tout se passe comme du coq-à-l'âne... et dont je reviens avec un souvenir du maître des lieux, un paulfort beau souvenir, que je dépose dans ma maison à moi.


PAUL FORT COMME UN POETE
Je n'étais qu'un petit poète (...) je voyais des fées partout.
Paul Fort.
"La, la, la, et là, il y a des fées autour de moi ! Do, ré, mi, il y a des fées dans ma vie, do Remi ré, il y a des fées dans ma cité..."

En 1878. C'est un enfant qui joue près d'une cathédrale en couleurs, dans une petite rue du Clou dans le fer, exactement... Entre l'enfant et la cathédrale, il y a un cerf-volant.

C'est un gars du monde fredonnant qui enchante. Petit comme on l'est à six ans, pinson comme un enfant. Rue du Clou dans le fer... Petit Paul, c'est un garçon comme le printemps.

A l'Est, à Reims, un provincial, enfant comme un poète, joue à saute-mouton dans une ruelle pavée de bonnes intentions. Si l'enfant levait les yeux au ciel, il attraperait le pigeon bleu, les tours de cathédrale et le vent rouge qui file comme une chanson.

Rue du Clou dans le fer, sur le mur gris, à la craie blanche quelqu'un a écrit...

"Le poète n'a pas besoin d'apprendre à écrire La poésie raconte les enfants qui jouent Le poète est un enfant qui joue La poésie est un carillon Le poète croit aux fées, Les fées, rien que les fées, L'enfant aussi"

L'enfant qui ne sait pas lire s'arrête et lit, Puisqu'il est poète.

Il chante car il est heureux l'enfant.

L'enfant joue sa mère l'appelle Il sourit.

- On va partir, dit la mère... à Paris... Tu es grand maintenant. C'est pas vrai, l'enfant est tout petit.

- Tu verras, c'est beau, c'est grand Paris...

L'enfant qui grandit va vite grandir.

Plus de cathédrale, de bleu, de rouge et de mots blancs sur le mur se dit l'enfant. Paris, ça a beau être grand, c'est trop grand...

"Les mots, emporte-les, c'est pour toi."

- Qui a parlé ? - C'est moi, la fée à laquelle tu crois... - Comment vous le savez ? - Parce que je suis une fée. - Je ne vous crois pas. - Ne grandis pas si vite, crois-moi plutôt.

Alors l'enfant s'approche et découvre la fée, sur le clou. Rue de la fée sur le Clou dans le fer. Ça existe quand on veut... Et comme l'enfant veut...

- Emporte les mots en voyage. Remplis tes poches... prends en des poignées et jette-les sur les murs. A Paris. - J'ai le droit ? - Tu as tous les droits. Un poète pupille, ça pille puis ça éparpille. Crois en toi comme tu crois en moi. Je serai Urlurette, et tu seras l'hurluberlu. Tu seras le poète, je serai la fée savante. Tu seras un poète intégral comme l'écrira un poète... Je serai ta servante, tu seras le prince des poètes... officiel.

Puis, la fée a écrit ces derniers sur le mur de printemps. Chaque jour qui passe, tu seras un peu plus poète et ce ne sera pas ta faute...

Loin de la rue du Clou dans le fer, l'enfant a fini par grandir, puis s'est arrêté. Ensuite il est devenu vieux... Entre-temps, il a continué à devenir poète. Tout le temps, à plein-temps. Prince des poètes et poète intégral. A Paris... Plein de livres, remplis, de cerfs-volants de cathédrales et de fées...

La fée ! Personne n'a su s'il l'avait oubliée...

Des spécialistes ont dit : "dans ses livres, il y avait quand même beaucoup de fées. Des fées !" Les autres, les "pas spécialistes" ont dû penser qu'il les avait inventées...

Puis d'avis de tous, le temps a encore passé...

Ici, le temps qui passe comme les anges de cathédrale... fiche le camp comme cerf-volant.

En 1958. A Reims, Rue du Clou dans le fer...

Les enfants cassent les jouets, mais les adultes cassent beaucoup plus.

Les villes, les cathédrales et même les perchoirs à fées. Un vieux monsieur se penche sur le clou comme d'autres sur le passé.

Plus rien.

Il écrit :

"Chaque jour qui passe, je suis un peu plus poète... Et ce n'est pas ma faute..."

Seulement un vieux monsieur. Le petit Paul. A Reims, car ça se passait à Reims et personne ne l'a su. Pensez... Un poète, ça n'intéresse personne. Attention, c'était un poète célèbre. Alors ça aurait pu intéresser ceux qui ne s'intéressent à rien. Il a réussi à Paris. A Paris, vous savez, mais il est d'ici !

Puis petit Paul est parti, vieux comme tout. Puis il est mort. Deux ans après. Comme tous les poètes qu'on dit immortels.

Aujourd'hui, sur le mur, sous le Clou dans le fer, un enfant a écrit : "Ici naquit Paul Fort qui croyait aux fées et à la poésie."
Eric Poindron.
N'oubliez pas, lorsque vous irez hanter le cabinet de curiosités, de retirer, à l'entrée, l'étrange questionnaire, et de vous égarer dans la bibliothèque...

mercredi 1 août 2007

"LES PETITES SEYMOUR", de Jean-Pierre Lassalle


Il est des hommes qu’on s’enorgueillit de connaître. Jean-Pierre Lassalle est de ceux-là. Je l’ai connu à l’Université de Toulouse. J’assistais à ses cours. J’appris de lui qu’un bon chercheur se double d’un chineur curieux. Spécialiste de Lautréamont(1), il nous apportait ses dernières trouvailles bibliophiliques : un volume du capitaine Mayne-Reid, l’Elën de Villiers de l’Isle-Adam. D’un chapitre du premier, Ducasse s’était inspiré pour un épisode des Chants; et du second, jaillissait une explication probable du titre mystérieux de Mallarmé : Igitur ou la folie d’Elbehnon. Pointillisme intertextuel, diront certains. Mais la connaissance est faite de ces détails accumulés, et j’ai fait mienne cette méthode de recherche, qui a porté ses fruits. J’ai été l’étudiant de Jean-Pierre Lassalle; il dirigeait mon DEA – il connaissait parfaitement l’œuvre de Saint-Pol-Roux, et de bien d’autres. Il me parlait – mon travail s’y prêtait – d’André Breton qu’il avait fréquenté, de ses amis surréalistes du «troisième convoi», tous grands artistes et beaux poètes, dont il serait temps de dire l’importance : Adrien Dax, Alain Jouffroy, Noël Arnaud, Guy Cabanel, Gérard Legrand, et tant d’autres. Je me souviens du jour où – première marque d’amitié – il me dédicaça les trois volumes, parus chez M.C.P. (Toulouse), qui recueillaient l’ensemble de son œuvre poétique : La Fuite écarlate, Poèmes Presques suivis de La Grande Climatérique, L’Ecart Issolud suivi d’Agalmata. Je n’avais alors lu du poète Jean-Pierre Lassalle qu’un article sur les «Théories monétaires» dans le numéro double de Bief – Jonction surréaliste du 15 février 1960, dans lequel il proposait des solutions poétiques à la destruction du «mythe monétaire» :
- macroscopique : mettre en circulation d’énormes billets de banque en béton précontraint avec figurant la République une vestale murée vive dans un bain de plexiglass…
- microscopique : Frapper une monnaie plus petite qu’un grain de sable, une monnaie que l’on perdra tout le temps ; que l’on aura sous l’ongle, dans l’œil, dans une dent creuse…
Brouiller les pistes convenues, en jeter des nouvelles – encore à défricher – à la raison du lecteur : la poésie de Jean-Pierre Lassalle est littéralement déroutante. La dernière plaquette qui vient de paraître, Les petites Seymour(2), aux éditions Encres Vives (Colomiers), en est une merveilleuse manifestation. Les quatorze poèmes qui la composent sont autant d’invitations aux voyages vers des contrées oniriques palpables, parce que charnelles, hantées de corps de femmes ou de fantômes incarnés, abolissant frontières topiques et temporelles. La réalité de Montevideo s'estompe au profit d’une nouvelle architecture érotique :
Les grands vents des Pampas dénudent l’azotea
Avec les seins de femmes ayant perdu leur pavesade
Et cela fut Montevideo un jour d’azotea.
L’imagination de Jean-Pierre Lassalle invente des mondes nouveaux, inédits. Elle fait surgir, aux détours de son errance, qui est aussi bien celle du désir, des espaces où rêve et réalité se confondent, comme du geyser silencieux des opales. Ces poèmes sont autant de lieux où accueillir et fixer une évanescente présence. Mystérieuse, à l’instar des «petites seymour» – l’amour entré dans Mysore –, à l’instar de la langue même qui, de sa salive, la fait, d’image en image, vagir. Car Jean-Pierre Lassalle est un poète hermétique, mais d’un hermétisme qui relève de la tradition, jeteur de charmes pour décourager les profanes; et les mots – dont je suis sûr qu’ils s’imposent naturellement au poète –, qu’ils relèvent de l’héraldique, de la botanique, de la géologie ou de l’entomologie, loin de nuire à la beauté des poèmes, augmentent leur pouvoir d’incantation :
Un vent léger dans les osmondes
Une eau de gave sur le cristal de roche
Des lézards bleus dans la lavande
Des martres posant leurs pieds légers sur la calcite
Des doigts lissant les berles
Des avocettes en mal d’amour
Des anciens blés à nielles et bluets
Des aigrettes sur les coupoles de Souillac
Des chemins numineux de marcassites
Un flux léger de grâces en charriage
La houle des frais labours de Blanat
Les hautes brumes des tours foudroyées
Par-dessus tout à l’acmé des fusains
Les ondoyants courants aux cirrus bienaimés
Beaux et souples tout en fluides volutes comme
Le nom d’Alix Loiseleur des Lonchamps.

Et peu m’importe, finalement, que les osmondes soient des fougères et que l'adjectif numineux renvoie à une dépendance au divin, puisque, dans le premier s’enlacent osmose et monde, puisque, dans le second resplendit un nom lumineux, et que cela me suffit, simplement guidé par l’analogie, pour que j’assiste à l’épiphanie d’un monde imprévu, réconcilié, jailli des flancs d’un nom de femme.

Jean-Pierre Lassalle est un poète rare. Sa poésie ne ressemble qu’à lui, et chacune de ses manifestations m’émerveille. La reconnaissance lui importe peu, sans doute, à lui qui écrit, dans la dernière strophe de l’ultime poème, «Théorie», évocation de vingt-trois empereurs romains oubliés :

Moment venu, je partirai comme eux, mais sans monnaie à revers
ni avers virides, simple bulle de givre chancelant au frêle
graal d’un cabaret des oiseaux. Laissant une invisible mue
séchée sur les calcites qu’un simple papillon bleu des causses
renverra au néant d’un soupir d’aile.
Oui, je m’enorgueillis d'avoir, à plusieurs reprises, serré la main d’un si beau poète.

(1) Un jour, peut-être, Jean-Pierre Lassalle se décidera à donner une édition scientifique des œuvres d’Isidore Ducasse, regroupant l’ensemble de ses découvertes. Elle fera date et deviendra une référence incontournable.
(2) Les Petites Seymour, de Jean-Pierre Lassalle, couverture de Silvaine Arabo, coll. « Encres Blanches », éd. Encres Vives, Colomiers, 2007.


lundi 18 juin 2007

Un peu de lyrisme en guise de préambule



Tout ce que j’aime est jeune et ne saurait vieillir.
Tout ce que j’aime vit. Tout ce que j’aime est là.

Ouvrir un livre de poète… geste anodin apparemment, facile même, peut-être, si on considère la quantité négligeable d’énergie libérée par l’écartèlement des pages ; mais geste autrement plus décisif que celui, a priori semblable, qui fait surgir, sous des yeux blasés, les premières lignes compactes d’un roman. Je n’aime pas ce qui finit. Les structures fortes ou fermées. Je n’aime pas que l’on m’impose, en lieu et place d’un monde, le dit réel, étouffant, inhibant, un monde fait de mots qui ne présente d’alternative que la représentation, fût-elle critique, de ce réel étouffant, inhibant. La page minutieusement barrée de gauche à droite, sans autre repos pour l’œil que de maigres alinéas, me fait l’effet de cet exercice de maternelle – colorier en noir le rectangle sans dépasser – dont le but est de détecter, précocement, les individus qui tendent à sortir du cadre.

Je n’aime pas plus cet autre excès qui consiste à laisser le rectangle et ses marges presque vides, par timidité ou conformisme, parce qu’on sent qu’il y a dans l’acte de déposer le feutre sur la feuille une violence qui engage bien autre chose que la promesse d’un bon point, et que la mine appuyée pourrait bien découper une fenêtre en lieu et place du rectangle, une fenêtre donnant justement sur ce que le coloriage devait protéger.

La poésie est ouverture, étymologiquement création, action de créer. Le poème opère. Quelque chose est en train de se passer sous mes yeux. Les coups de ciseaux gravissent l’air… On m’avait dit pourtant qu’il n’y avait rien de plus réel que l’impalpable du ciel – qui se déchire ici comme un rideau. Les coups de ciseaux gravissent l’air… Un monde nouveau se découvre et il déborde la plaie céleste. Saint-Pol-Roux parle; Saint-Pol-Roux écrit et ce sont de larges pans de représentation qui chutent à mes pieds sous les coups de ciseaux qui gravissent l’air… Je n’ai plus devant moi, rêveillé, que le présent du désir, tendu incessamment vers sa réalisation.

A mon sens, nul plus que Saint-Pol-Roux n’aura aussi magnifiquement couru l’aventure poétique, tout entier abandonné à l’ivresse du langage et cognant contre les murs qui frissonnaient parce que de carton-pâte; lui dont le nom, dans les dernières années du XIXe siècle, apparaît au bas de presque toutes les pétitions en faveur des anarchistes, qui jeta des pelletés d’or en fumier à la Terre et les jambes de Cydalise-la-bourgeoise aux cochons, qui avait conçu sa réponse à l’enquête de Jules Huret comme une bombe étincelante ou un obus de perles mettant en pièce les nombrilistes du Symbolisme. Car Saint-Pol-Roux le Magnifique fut aussi Saint-Pol-Roux le terrible, premier héraut de l’individualisme révolutionnaire, dressé contre les assis d’une République des Lettres au nez posé sur cette machine à coudre de ce qu’on entend nommer la littérature. Et il s’était lancé naïvement, c’est-à-dire avec orgueil, à l’assaut de l’école symboliste en formation, cette Suisse de la poésie; aussi de l’Odéon, demandant à Mirbeau de soutenir sa candidature révolutionnaire; et, pour chacune de ces batailles, le même programme toujours : l’Avenir. La Poésie de demain, le titre que Saint-Pol-Roux avait choisi, dès 1890, pour une revue qui ne verra pas le jour et qu’il devait diriger, pouvait rappeler l’ouvrage théorique de Charles Morice, La littérature de tout à l’heure, c’était là encore pour mieux s’y opposer terme à terme et le renvoyer à ses mesquines limites spatio-temporelles.

Qu’à partir de Baudelaire la poésie soit entrée en force dans le roman, dans le théâtre, dans la critique; que les frontières génériques aient fini par céder, c’est un fait. Saint-Pol-Roux y eut sa part et je la sais grande. Mais comme toutes les révolutions, celle-ci a également succombé à l’embourgeoisement, et l’assassinat du concept « classicisme », avec ce que cela suppose de persistante chouannerie, a donné naissance à un nouveau poncif historique qu’il convient de baptiser « modernité », avec ses dates, ses règles, ses grilles de lecture et ses modes d’écriture. Genèse bis, c’est le temps, après celle du divin et de l’homme puis de l’homme et du monde, de la séparation irréparable du signe et de la chose. C’est le temps de la chute toujours recommencée et c’est le temps du désespoir. Or, une voix s’est élevée qui prit appui sur les chuchotements musici-ens, sur les blancs, sur le silence excuse de la mort, une voix qui criait des choses très belles que personne d’ailleurs ne comprenait, et agrippant l’horizon : le poète corrige Dieu et le poète, père d’êtres et constructeur de mondes, réalisera moyennant les reliefs cueillis entre la nature et les idées avec qui tout poète a passé un contrat synallagmatique, d’après quoi les contractants s’engagent à s’attirer réciproquement, ainsi que sur un trépied indivis, pour une collaboration plénière et simultanée, – l’art consistant à confronter les notions humaine et divine aux fins d’en faire jaillir une lumière libre, vierge, inconditionnelle, en dépit de ses suborigines effacées peu à peu par le flamboiement nouveau. Ondulatoire, corpusculaire, bactériologique, radioactif est le poème est le poète dont la lyre agit d’autant plus immédiatement qu’elle est corps humain. Ce qui est construit, vit, continue de vivre. Le poème est un être vivant puisqu’il est parlé, que je vois les images – choses en devenir. Une fois qu’il existe, quelque chose de plus pèse sur la terre. N’en doutons plus, il revient avant tous autres à Saint-Pol-Roux, son cœur enchâssé dans le Soleil, d’avoir fondu l’envahissant glacier mallarméen et, frottant les mots les uns contre les autres jusqu’à ce qu’ils s’embrasent, remis le beau langage en marche.

Il y a la liberté. Qu’est-ce qui pourrait m’empêcher – la frontière est l’expression la plus grossière de la Ligne, parente concrète de la Loi – d’entendre aboyer le mot « chien » sinon lui-même, occupé à mâcher une tête de truite ou un os de chevreuil ? Non pas Orphée, Amphion, le Magnifique a pris le monde entre ses mains, y a posé sa langue; et voici que ses pouces lui donnent l’informe du désir qui n’est de la forme que pour les traducteurs. Ce que Saint-Pol-Roux a voulu dire, soyez certain qu’il l’a dit. Ne savez-vous donc pas que poésie est vérité ? que pour des yeux sachant voir, et non pour des lecteurs sachant lire, sous l’action de cette encre séminale, tout, oiseaux, musique, végétations, édifices, bétail, s’orna de vie positive, là, sur le parchemin qui, graduellement amplifié, recouvrait maintenant le plateau entier, véritablement ? Allons, mesdames, messieurs, vous si pressés de croire en Dieu, vous refuseriez l’apocalypse joyeuse de la voix humaine ? De la Colombe au Corbeau par le Paon, entrez donc dans l’idéoréaliste ronde de l’alchimie verbale, voyez l’image ou bien la transfigure : l’albedo se change en nigredo, la pierre philosophale en « materia prima », et inversement, et inversement, et inversement... L’écureuil de vos yeux tournent un rond d’enfer… mouvement perpétuel de la parole poétique… ascendance du désir qui ne s’achève pas…

Ô i-ma-gi-na-ti-on, prolongement de l’être qui se réalise, vérité de demain, EN AVANT ! Saint-Pol-Roux a mis le monde – mot onde – en marche sur l’alphabétique voie du dictionnaire brouillé. Qu’aujourd’hui, certains découvrent qu’il y a du corps aussi dans la voix, bien. Autopsie d’une vieille fille. Mais Saint-Pol-Roux a dit et Saint-Pol-Roux dit que le Style c’est la Vie et il dit la théorie des cinq sens et il plante son œil goinfre dans le dire du réel et c’est encore pour mieux le manger, pour mieux l’imaginer, pour mieux le surcréer. Le poète est un vivant qui naturellement produit de la vie. Genèses, réalité est devenir, réalité est désir qui crée de même. Ce qui n'est pas désiré n'existe pas, ou s'il existe, cessera d'exister dès le désir satisfait (accompli). La possession tue l'amour. Tout ce qui n'est pas demain est mort déjà ou va mourir. D’où la poésie, sortie des rythmiques entrailles de la vie, se définissant comme relance constante vers l’avenir, d’où la poésie s’infinissant. Nous travaillons indivisément à un splendide devenir, gérondive étant la Beauté. Saint-Pol-Roux prononce l’inachèvement salubre du Verbe total et vivant parce qu’il n’est qu’un seul mouvement celui de la pensée ; alors adieu le pot-au-feu-roman, énergie dans la bibliothèque, alors adieu les livres petits ou gros, qui en devenaient les écrins, les reliquaires, les prisons ou les tombeaux. Saint-Pol-Roux dirige, sur l’extrémité du monde, une symphonie verbale et 250 récitants, villageois bénévoles, puisque la poésie est collective, non le privilège d’un seul. Il dit encore la plasticité du Verbe, il dit qu’entendre c’est voir, premier lendemain. La Voix a commencé. Il dit la substance du Verbe se nomme la Voix. La Voix, cette lumière sonore des êtres, la preuve de la vie des êtres. Il dit La Voix et l’Idée s’accrochent, s’entremêlent pour former l’épissure de la Vie. Premier lendemain. La parole poétique chasse les bonnes paroles – J’ai défini la mode : le génie des imbéciles. La civilisation est la mode des modes – sauvagerie du Verbe retrouvée. La poésie n’évoluera pas, mais tout à coup sera mutée. Premier lendemain.

La vie divine à la merci de la vie humaine, le poète accomplit à rebours le geste magnifique; il réunit ce qui fut divisé, le Verbe et la Lumière ! parole radieuse annonçant l’accostage post-historique sur les lèvres devenues les rives amples de la Répoétique : Ainsi le poème s’est monumenté, équivalent d’une cathédrale, d’une ville, d’une armée, d’un peuple, d’un astre, d’un pays, d’un évènement humain, d’un phénomène divin. Par l’élan constructif (progressif), la multiplication des voix, il est allé du simple au carré, du carré au cube, de cube enfin se formulant en globe. Ouvrir un livre du poète, donc… c’est savoir sur quoi donne la fenêtre qu’élargit le vol des alouettes; c’est, oubliant le sens de lecture, assister au déploiement vertical d’un monde nouveau qui crève les yeux; c’est faire entrer, enfin, l’avenir…

Nota : Le théâtre et les recueils du poète, ainsi que de nombreux inédits fondamentaux, pas moins de 22 volumes, ont paru chez l’éditeur René Rougerie.