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samedi 7 août 2010

Le Tombeau de Jean Cras

Elles sont rares les plaquettes que Saint-Pol-Roux fit éditer, à ses frais souvent, par l'imprimerie de la Dépêche de Brest. Aussi suis-je bien heureux de posséder celle-ci, et d'autant plus heureux qu'elle me fut offerte par un homme que j'estime grandement et qui est mon ami. Le Breton Jean Cras, dont il fut prestement question dans un précédent billet, où l'on rappelait, grâce à Pierre Saunier, sa parenté avec Victor Segalen, partageait avec ce dernier une singulière bivalence : il était officier de marine et pianiste. Comment Saint-Pol-Roux et le compositeur se rencontrèrent, il est bien difficile de le dire. Sans doute est-il possible d'avancer qu'ils se seront croisés, entendus, appréciés à Brest, lors d'une audition dans la salle des concerts Sangra. Mais, à défaut d'avoir retrouvé les lettres qu'ils n'auront pas manqué de s'échanger ou tout autre indice permettant de préciser leurs relations, nous devrons nous contenter de cette hypothèse. Toujours est-il que l'estime du poète pour le pianiste avait dû être grande pour qu'à la mort du marin-musicien, le 14 septembre 1932, il lui dédiât un beau sonnet, et qu'il en fît tirer cette plaquette cartonnée de 4 pages.
LE TOMBEAU DE JEAN CRAS
Autrefois couronné des diamants de l'Onde
Emanant de la terre ainsi que de la mer,
Désormais je m'inspire au rythme épars du monde
Echangé par les globes jonglés parmi l'air.

Musique universelle, ô majesté profonde
Aux symboles d'esprit dont le son est la chair,
Dans l'océan du temps j'infinise la sonde
Et surgit le trésor qui n'a plus rien d'amer.

La lyre et le navire eurent un même phare
A guider l'imprévu de leur élan jumeau,
Le pilote et l'aède enfin rois du rameau.

Voici la gloire en l'or humain de sa fanfare
Où chantent les étoiles de nos deux exploits,
Mais les orgues de Dieu s'éveillent sous nos doigts.
Nota : Si quelque visiteur voulait nous mettre sur la piste de la correspondance échangée entre Jean Cras et Saint-Pol-Roux, nous lui en serions fort reconnaissant.

vendredi 18 juillet 2008

"LOUISE" de Charpentier ou le double langage - échos d'une représentation, par Bernard BARRAL

Je romps le silence, enfin. Il aura été bien long. Mais sachez que je n'ai pas chômé au cours de ce mois. J'ai continué d'assurer l'information quasi hebdomadaire des "Amis de Saint-Pol-Roux", auxquels j'adresserai prochainement la quarante-deuxième épistole. J'ai, aussi, quelque peu aménagé le site; le visiteur aura remarqué qu'étaient apparues il y a quelque temps déjà, toujours dans la partie gauche de la page d'accueil, une "revue du symbolisme et de l'avant-siècle sur la toile" et une "vitrine des parutions récentes" touchant cette période; eh bien, j'y ai ajouté (sous le défilé de citations) la possibilité pour le visiteur de s'abonner gratuitement à l'épistole de diffusion des Féeries Intérieures, qui lui permettra d'être alerté, presque immédiatement, par courriel, de la parution d'un nouveau billet. Mais j'ai surtout passé mon mois (enfin, les quelques heures de temps libre cueillies en ce mois écoulé) à préparer le premier Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux, sur le modèle de celui que mon ami Christian Buat a su joliment réaliser pour les Amateurs de Remy de Gourmont. Il me reste encore à rédiger les quelques mots de présentation, et la plaquette devrait paraître en août. Je peux d'ores et déjà vous en dévoiler le titre : Les Reposoirs de la Procession (1893) - Dossier de réception. Ce premier bulletin recueillera donc les articles qui accueillirent la parution du premier recueil poétique du Magnifique. Tiré à 50 exemplaires, il sera vendu par correspondance au prix de 6 € franco de port, avec possibilité d'abonnement pour 3 numéros, au prix de 15 €. Vous pouvez réserver votre exemplaire par courriel ici : harcoland@gmail.com. Sont subodorées les livraisons suivantes : La Dame à la faulx (Dossier de réception); La bibliothèque de Saint-Pol-Roux; Saint-Pol-Roux & Jean Royère : frères en poésie.

Mais en attendant, voici un billet, que je suis d'autant plus fier de produire qu'il n'est pas de moi. Ces heureux échos de la représentation, du dimanche 29 juin 2008, de la Louise de Gustave Charpentier à l'Opéra Bastille, sont de Bernard Barral, qui ne fait pas sa première apparition sur le blog. Qu'il en soit vivement remercié.

LOUISE de CHARPENTIER
ou
le double langage ?

- échos d'une représentation -

La première de Louise de Gustave Charpentier, "roman musical" en quatre actes et cinq tableaux, eut lieu le 2 février 1900 à l’Opéra Comique. Le livret est officiellement du compositeur mais il semble désormais établi que Saint-Pol-Roux y collabora sans que l’on puisse dire, du moins à notre connaissance, le degré ni les modalités précises de son implication. Seule certitude : à partir de 1902, Charpentier donne 100 francs à Coecilian, fils du poète et filleul du compositeur, pour chaque représentation de Louise…

Il ne s’agit pas ici de faire une étude du livret (sa poésie ?) ou de la musique de Louise. Il est question, modestement, d’écrire un billet, crayonné après la représentation du dimanche 29 juin 2008, donnée à l’Opéra Bastille. Rien de plus.

On a connu deux surprises : l’orchestre de Charpentier et la mise en scène d’André Engel.

On sait que les mises en scène et avec elles les décors et les costumes ont suscité depuis l’arrivée de Gérard Mortier à la tête de l’Opéra National de Paris, des critiques parfois virulentes de la part du public. Or pour Louise rien de tel ! La surprise et d’une certaine façon la satisfaction, viennent de l’absence d’"actualisation à tout prix" de l’œuvre et donc de provocation gratuite. Les tableaux qui se succèdent, du décorateur Nicky Rieti, sont superbes et d’un réalisme confondant tout en ayant le charme nostalgique de vieilles images d’Epinal ou d’oeuvres de Steinlen (mais qui seraient avancées d’un quart de siècle) : montée d’escalier d’un immeuble, intérieur ouvrier, station de métro, intérieur d’atelier de couture, place publique montmartroise, toits de Paris. Ah ! la belle vision incendiaire de Louise sur les toits, en robe rouge!

La deuxième surprise vient de la musique même de Charpentier. Il y a dans Louise une finesse et une puissance orchestrales auxquelles le profane, habité de préjugés sur la musique française du tournant du vingtième siècle, ne s’attend pas. L’orchestre de Charpentier n’est pas celui de Verdi (on avait d’ailleurs encore en tête le Don Carlo admiré la semaine précédente à Bastille). Mais c’est plutôt l’orchestre de Wagner avec par endroits la délicatesse de celui de Massenet. La ligne de chant annonce parfois celle de Debussy dans Pelléas, créé en 1902. Cela dit, ce n’est pas rendre justice à Charpentier que de repérer avec insistance les influences qui existent, certes, mais qui sont assimilées : la musique que l’on entend est bien "du Charpentier".

Le compositeur délaisse les airs et les duos strictement déterminables, sauf à la première scène du IIIeme acte, et exploite le procédé du leitmotiv, sans qu’il s’agisse pour autant d’une organisation structurelle comme chez Wagner. Pour une étude précise et éclairante du traitement de l’orchestre et des voix dans Louise, on ne peut que renvoyer à l’article du compositeur Philippe Fénélon (cf. "le Programme", Publication de l’Opéra National de Paris, p.81 à 90).

Les préludes symphoniques sont de toute beauté, ainsi que la scène des cousettes à l’atelier, l’air de Louise ("Depuis le jour où je me suis donnée") ou encore la complainte du Père ("Voir naître un enfant, le fleurir de caresses") puis de sa berceuse au dernier acte, sans parler de la cérémonie parodique du couronnement de Louise où les Chœurs de l’Opéra, préparés par le Chef Alessandro Di Stefano, ont été comme à l’accoutumée remarquables.
Mais les fulgurances de l’orchestre réclament une puissance vocale exceptionnelle. Or trop souvent, l’orchestre dirigé fougueusement par Patrick Davin, a couvert les chanteurs, à l’exception peut-être du baryton Alain Vernhes, dans le rôle du père, du ténor Luca Lombardo, le noctambule et le Pape des fous, ou encore de la mezzo-soprano wagnérienne Jane Henschel, la mère. Le ténor Gregory Kunde a su tout de même être à la hauteur du personnage de Julien. Reste le rôle extrêmement délicat de Louise. La soprano Guylaine Girard, conformément au souhait du compositeur (!) était crédible physiquement mais n’a pas pris vocalement de risques et a évité les aigus vertigineux.
Cela dit, il conviendrait de comprendre les raisons pour lesquelles les commentaires de spectateurs, glanés ici ou là à l’entracte et à la fin de la représentation, n’étaient pas unanimement favorables. Certes, ce ne sont que des opinions et de surcroît partielles mais il est intéressant de les questionner brièvement.
L’argument et son réalisme naturaliste, maintes fois rappelé par les commentateurs, peuvent apparaître désuets. On retrouve l’inquiétude de SPiRitus à propos de Saint-Pol-Roux : sa poésie est-elle datée ?… Se dégage-t-il de ce "roman musical" un sens universel et intemporel ?
En 2008, l’histoire de Louise, cousette et fille d’un couple d’ouvriers, amoureuse contre le gré de ses parents de Julien, poète, avec lequel elle s’enfuit pour découvrir le plaisir charnel et la gaîté chimérique montmartroise, semble en effet "dépassée". En 1900, l’apologie de l’amour libre et l’hymne au corps et à la sensualité féminine devaient sembler moralement et politiquement subversifs mais aujourd’hui, soixante années ont passé depuis Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir et quarante depuis "mai 68" ! Et l’on ne compte plus les exhortations politiques hebdomadaires à "être festif" et les injonctions médiatiques quotidiennes à confondre le bonheur avec le plaisir. De façon cocasse, on pourrait dire ainsi de Louise ce que Hegel dit de la représentation imagée de la religion chrétienne (pas moins !) : "Que peut-on faire de tout cela ? C’est un passé qui est derrière nous, qui ne peut être pour nous qu’inutilisable."
La question inactuelle parce que la moins datée de l’opéra, est peut-être celle que pose Louise à Julien au IIIeme acte : "L’amour des parents n’est-il donc que de l’égoïsme ?". Et le bohème de répondre : "Rien qu’égoïsme." Au dernier acte, le père, en manière de réplique, profère cette sentence suétonienne désespérée : les enfants "attendent que la mort les délivre de ceux qui voudraient mourir pour eux !". La berceuse qu’il chante, par sa puérilité même, annonce son cri tragique final. André Engel a dû se rappeler que 1900 est l’année de la publication de L’Interprétation des rêves de Freud car il nous montre Louise, avant qu’elle ne réponde à l’appel de Paris, chevaucher érotiquement (et mortellement ?) son père comme elle l’avait fait précédemment avec Julien !
Il apparaît que les couleurs et la puissance de l’orchestre de Charpentier en bien des moments dissonent avec ce que dit le livret, de façon somme toute caricaturale ou emphatique. Par exemple, au IIIeme acte tout se passe comme si Charpentier le compositeur avait déclaré au librettiste Charpentier (ou Saint-Pol-Roux ?), plagiant la formule du peintre Pellerin chargé de portraiturer la Maréchale de L’Education sentimentale : "Julien et Louise, cet artiste stérile mais beau parleur et cette petite couturière, je les flanque en Tristan et Isolde !". Mais Charpentier souhaitait-il un deuxième degré ironique ?… Sans doute faut-il comprendre que la musique chante la "vision", le "ressenti" des personnages, qui ne sont plus les nôtres mais étaient ceux des contemporains du compositeur. Notre "bovarysme" a tout simplement changé de figure et de discours.
Le paradoxe est alors qu’on se prend à rêver d’une autre mise en scène : elle mettrait outrageusement en lumière la dimension non pas désuète mais ridicule voire comique du "réalisme" du livret, autorisée par la musique même, au lieu d’apparaître comme une mise en tableaux, superbe, du chef-d’œuvre de Charpentier. Et tant pis pour les huées !
Bernard BARRAL.
Direction musicale : Patrick Davin
Mise en scène : André Engel
Décors : Nicky Rieti
Costumes : Chantal de La Coste Messelière
Lumières : André Diot
Chorégraphie : Frédérique Chauveaux
Dramaturgie : Dominique Muller
Chef des Chœurs : Alessandro Di Stefano
Orchestre et Chœurs de l’Opéra National de Paris
Distribution de la représentation du 29 juin 2008 :
Louise : Guylaine Girard
La mère : Jane Henschel
Julien : Gregory Kunde
Le père : Alain Vernhes
Le noctambule, le Pape des fous, le marchand d’habits : Luca Lombardo
Pour des raisons de place nous ne pouvons nommer tous les chanteurs; nous le regrettons d’autant plus que les "rôles secondaires" sont importants dans les scènes d’ensemble de Louise.

mercredi 23 janvier 2008

De la musique avant toute chose : une partition de Justin Clérice dédiée à S.-P.-R

J'ai eu l'occasion, la semaine dernière, de donner à entendre un peu de musique sur le blog. C'était dans le billet consacré aux poèmes de Bernard Barral, interprétés, le 15 décembre, par la pianiste Françoise Menghini et la soprano Annick Lafrontière, sur une composition de Françoise Sauclières (en écoute ici). Une acquisition récente me conduit aujourd'hui à en montrer. Il s'agit d'une partition de Justin Clérice, parue dans L'Illustration du 13 décembre 1902, génériquement intitulée SERENATA pour piano. J'ignore si elle possède quelque intérêt pour l'histoire de la musique, mais elle en présente un, assurément, pour les amateurs du Magnifique, puisqu'elle porte la dédicace imprimée : "A mon ami Saint-Pol Roux".

On compte nombre de compositeurs parmi les relations et amitiés du poète. Il m'est arrivé, çà et là, de mentionner Gustave Charpentier, par exemple, avec qui il collabora pour Louise, mais je n'ai jamais cité le nom de Vincent Fosse, qui composa un opéra-comique, dont Saint-Pol-Roux écrivit le truculent livret : Sabalkazin ou la punition du Sorcier (1887). Puis il avait prévu une musique de scène pour accompagner les représentations de La Dame à la Faulx; Debussy, Paul Dukas, Ravel et Gabriel Dupont furent contactés. En 1918, c'est Honegger qui demanda au poète l'autorisation de tirer un drame lyrique de l'Epilogue des Saisons Humaines. La musique fut une des grandes préoccupations du Magnifique : il consacra d'importants écrits à Vincent d'Indy et Beethoven, entre autres.

Je dois avouer que j'ignorais jusqu'à aujourd'hui l'existence de Justin Clérice. Le site de l'ANAO, heureusement, m'apporte quelques précisions utiles : Justin Clérice est né le 16 octobre 1863 à Buenos-Aires; c'est la mort du père qui conduit sa famille à revenir en France en 1881. Un an plus tard, Justin est admis au Conservatoire de Paris. Ne parvenant à vivre de son talent propre, il travaille dans l'atelier de litho-gravure de son frère Charles, spécialisé dans l'illustration de chansons "petit format". Il compose alors quelques mélodies qui le font connaître, puis des ballets, des opéras-comiques et des opérettes. Il meurt le 9 septembre 1908 à Toulouse. La notice, assez complète de l'ANAO, ne dit pas comment il rencontra Saint-Pol-Roux. Peut-être grâce à son frère, car si j'ignorais Justin, le nom de Charles Clérice, lui, ne m'était pas totalement inconnu. Je l'avais en effet déniché lors d'un de mes séjours à Doucet, en tête d'un sonnet du Magnifique, intitulé "A CHARLES CLERICE POUR FÊTER SA BOUTONNIERE FLEURIE D'UNE VIOLETTE". Voilà qui fleure bon sa récompense toulousaine (quelque prix des Jeux Floraux ?). Le poème s'achevait sur ce tercet :
Charles, frère plus humble que cette humble Fleur
J'aime ton amitié qui parfume mon âme
Et ton regard loyal ainsi qu'un oriflamme.
Malheureusement, l'absence de date et de tout autre document ne permet pas de préciser les circonstances de cette amitié. Mes recherches internet n'ont guère été fructueuses. Je puis seulement dire qu'il illustra des ouvrages destinés à un lectorat populaire, notamment certains romans de Louis Boussenard, qui connut également Saint-Pol-Roux. Y aurait-il, cachées là, quelques collaborations anonymes et alimentaires ? Le Magnifique serait-il le ghost writer d'un livret d'opérette ou d'opéra-comique composé par Justin Clérice ? Charles aurait-il illustré des romans de Pierre Decourcelle dont notre poète fut l'un des Auguste Maquet ? Et Boussenard se serait-il, à l'occasion, adjoint la plume de Saint-Pol-Roux ? Autant d'hypothèses qu'il ne me déplaît pas de formuler et de laisser en suspens...

Mais voici cette partition de Justin Clérice, pour les yeux simplement, en attendant qu'un(e) pianiste, la déchiffrant, l'offre à nos oreilles.