Affichage des articles dont le libellé est Camaret. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Camaret. Afficher tous les articles

lundi 25 août 2014

Saint-Pol-Roux à l'honneur dans le dernier numéro d'Avel Gornog

Il y a un peu moins d'un mois, est parue la dernière livraison d'Avel Gornog, jolie revue entièrement dédiée à l'histoire de la Presqu'île de Crozon, et rédigée par des passionnés, soucieux de rigueur et de qualité. Ce n° 23 composé, pour l'essentiel, d'un copieux dossier consacré à Camaret-sur-Mer, réserve naturellement une place de choix à Saint-Pol-Roux. Ainsi est-il au centre de trois des dix-sept articles qui constituent le sommaire de la livraison.

Notre ami Marcel Burel, pilier de la revue et grand connaisseur de la période bretonne du Magnifique, en a signé deux. Le premier revient sur "l'incendie de la chapelle Notre-Dame de Rocamadour" qui survint le 25 février 1910 et dévasta le bâtiment. Très engagé dans la vie camarétoise, dans ses joies comme dans ses malheurs, Saint-Pol-Roux lança des souscriptions et fut nommé président du Comité de Restauration. Marcel Burel détaille les efforts effectués par le poète et les personnalités du petit port breton pour récolter l'argent nécessaire (pas moins de 10.000 francs), et nous apprend que la générosité du Magnifique prit pour l'occasion des masques bien surprenants...

Dans son deuxième article, Marcel Burel retrace "la guerre 1914-1918 [vue] à travers la correspondance de Saint-Pol-Roux à André Antoine". Ayant ici même consacré une série de billets aux relations entre les deux hommes, je ne m'attarderai pas sur les nombreux et passionnants détails que donne l'auteur sur la façon dont se renforça l'amitié entre le poète et le metteur en scène au cours de cette période tragique, et qui font un merveilleux complément à l'article en cinq parties que je publiai l'an dernier.

Si le nom de Saint-Pol-Roux n'apparaît pas dans la longue étude de Jean-Jacques Kerdreux sur "les conserveries de Camaret", je ne l'ai pas lu avec moins d'intérêt. Car la biographie du poète n'est pas sans rapport avec l'histoire de l'industrie sardinière de Camaret. On peut même affirmer que cette dernière joua un rôle capital dans l'existence du Magnifique. On se souvient, en effet, que Saint-Pol-Roux s'installa à Roscanvel - provisoirement, pensait-il alors - afin de se documenter pour l'écriture des Pêcheurs de sardines, pièce qu'il destinait à Antoine et qui avait justement pour toile de fond la grève des patrons pêcheurs qui entendaient ainsi protester contre les bas prix pratiqués par les usiniers. L'arrivée du poète sur la pointe de la Presqu'île, à la mi-juillet 1898, coïncide justement avec la reprise du conflit social. Il est amusant de voir l'auteur de La Dame à la Faulx agir ainsi en écrivain naturaliste. Le manuscrit du premier acte du drame - le seul que nous ayons pu retrouver à ce jour - truffé çà et là de références à des articles de La Dépêche, prouve que Saint-Pol-Roux s'était également mêlé aux pêcheurs, pour qui il prend manifestement parti, afin d'en rendre le pittoresque et le langage si particulier. Il sera intéressant de relire ce premier acte en le confrontant à l'article de Kerdreux et aux documents qui l'illustre... ce que je ferai prochainement.

Pour ma part, j'ai donné à la revue, "Saint-Pol-Roux, Divine et le C.A.M. de Camaret", article qui reprend avec quelques remaniements un ancien billet, et qui prouve une nouvelle fois l'engagement du poète dans la vie camarétoise et dans la guerre. Il y est question, notamment, des relations de Saint-Pol-Roux avec les pilotes du Centre d'Aviation Maritime installé sur le Sillon. Là encore, je ne ferai pas plus de commentaires, et me contenterai d'offrir, en addendum, un document retrouvé grâce à cet excellent site sur la Presqu'île. Il s'agit d'un hommage de Saint-Pol-Roux, publié dans La Dépêche du 18 juin 1917, au lieutenant Helluin et au quartier-maître Salaun, pilote et mécanicien du C.A.M. dont l'avion s'était écrasé le 9 juin.
On l'aura compris, je recommande vivement l'acquisition et la lecture de cette riche livraison d'Avel Gornog, dans laquelle l'amateur de Saint-Pol-Roux ne manquera pas de trouver matière à enrichir sa connaissance du poète. On pourra trouver le sommaire complet du numéro et le commander sur le site de la revue : http://www.avel-gornog.fr/.

mercredi 7 août 2013

Saint-Pol-Roux & André Antoine : l'amitié de deux citoyens de Camaret (V)

LES DIFFICULTÉS D’APRÈS GUERRE
L’une des solutions sérieusement envisagées par Saint-Pol-Roux pour régler ses problèmes financiers et améliorer l’état de santé de sa femme fut de vendre le Manoir et de quitter Camaret pour des cieux plus cléments. Il avait espéré, dès 1917, trouver un appartement à Paris où s’installer, mais cet espoir fut rapidement déçu. Au cours de l’année 1920, il décide d’abord de mettre en vente partie de son mobilier et de ses œuvres d’art à Drouot, aidé dans son entreprise par Jean Royère? avec le concours de Me Hubert ; puis, apprenant la vacance de la conservation du Musée des Beaux-Arts de Pau, il tente de trouver acquéreur pour le Manoir et présente sa candidature paloise. Dans ces deux entreprises, il peut compter sur l’assistance du fidèle Royère, et bien sûr, de son ami André Antoine, dont les relations dans les milieux d’influence peuvent s’avérer décisives. Le 28 septembre, Saint-Pol-Roux écrit donc à Antoine pour lui apprendre son souhait d’exil béarnais et lui demander d’appuyer sa candidature :
Outre que la destinée me pousse à vendre immeuble et meubles pour me libérer de passifs accrus par cette satanée après-guerre et pour doter un peu mes gosses auxquels il est temps de songer, il m’est indispensable de quitter un climat devenu dangereux pour ma femme dont la santé m’inquiète terriblement : son salut est dans le Soleil. Aussi – et c’est le motif de cette lettre – m’occupé-je d’aller dans le Midi. Pour cela, car il faut vivre, et des amis littéraires m’ayant avisé de la prochaine vacance de la "conservation" du Musée national de Pau (château où naquit Henri IV), je viens de solliciter ce poste de conservateur par une lettre à M. Honnorat, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts. Les émoluments sans être énormes (6.000 fr, je crois) pourraient me suffire avec ce qui me resterait, et l’on a le logement, cela dans un climat fort recherché par les malades, station hivernale, etc… Mais il y aura maints compétiteurs, tu penses, et des parrainages me sont archinécessaires. J’ose faire appel à ton grand renom. Ne daignerais-tu me recommander au Ministre et, par surcroît, me faire chaperonner par tes amis Léon (sic) Barthou et Léon Bérard, anciens ministres, lesquels étant béarnais, donc de là-bas, me paraissent indiqués au chapitre ? Ainsi mes chances s’accroîtraient. Mon passé littéraire et peut-être encore mon activité en Bretagne serviraient à l’occasion d’arguments utiles, de garants, comme quoi je servirais décemment Henri IV et le Béarn. Après tout les poëtes sont des sortes d’ambassadeurs à ne pas négliger tout à fait. D’Esparbès, Haraucourt, Ajalbert et autres font plus pour leurs musées que les fonctionnaires de carrière. Ceux-ci gardent, ceux-là animent, ressuscitent, prolongent. Enfin tu vois le thème à développer, si tu veux bien m’assister dans ma tentative.
Nous n’avons pas la réponse d’Antoine, mais une lettre du Magnifique, datée du 2 octobre, ne laisse aucun doute sur sa collaboration au projet. Quatre jours plus tard, Saint-Pol-Roux reçoit une lettre du cabinet du Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts lui stipulant que la demande doit être adressée directement au Maire de Pau. Le poète écrit donc à la mairie, mais ce sera pour apprendre finalement, par retour de courrier, que le musée n’est pas vacant. Encore un espoir déçu. Quelques semaines plus tard, la déception sera plus grande encore, la vente du 22 décembre à Drouot donnant un résultat bien en-deçà des espérances. Et, malgré l’implication d’Antoine, le Manoir demeurera propriété de Saint-Pol-Roux.

Plusieurs années noires suivront, les dettes succédant aux dettes, alors même que Camaret se développe avec l’essor du tourisme ; et le poète pourra prophétiser, en 1921, devant l’afflux des estivants qui "s’annoncent comme devant bonder les hôtels du quai", et les "trois vapeurs fret par jour" que : "Camaret va se lawn-tenniser, et l’auto remplacer le mouton". En 1923, un nouveau deuil frappe Saint-Pol-Roux : Amélie meurt le 4 novembre à 54 ans. Elle repose au cimetière de Camaret où fut également enterrée la première femme d’Antoine. Après avoir reçu les condoléances de son ami, le Magnifique lui adresse une belle lettre toute à la gloire de leurs amours défuntes :
Mon vieil Ami, mon adorable Amélie dort à jamais, tout près de ta chère Pauline dont la tombe reçut, par Divine, le jour des funérailles, une des gerbes du cercueil maternel, comme un bonjour entre nos deux compagnes réunies. Après, ce sera nous, nous qu’elles ont servis, consolés, aimés. Ah ! ces veillées sur la dune par une tempête effroyable qui renversait les braves gens apportant leurs prières !.. C’était Toute la Mort, en vérité, dans et sur l’exquise fille de Paris qui charma, de sa grâce jolie, toutes mes solitudes : deux ans dans les Ardennes Luxembourgeoises, sept ans dans la Chaumière où naquit ta filleule, enfin depuis vingt ans bientôt sur notre tragique falaise. Comme tu parles admirablement du "départ de nos compagnes" et de "nos couchers de soleil" ! Elles n’auront su jamais combien nous les adorions à travers nos caprices et nos égoïsmes. La mienne m’avait suivi pour servir de son sourire merveilleux mon destin de poëte, mais au fond, va, c’était moi qui marchais dans son miraculeux sillage, et je souscris à cette phrase que m’adresse le grand cœur de Rachilde : "N’aviez-vous pas, en quelque sorte, sacrifié la gloire du poëte à votre cher amour et à votre belle famille dont la France pouvait être fière !" Si, quelque jour, parmi tes "pages" du matin, où j’ai déjà noté de véritables poëmes en prose, l’occasion t’est donnée de saluer les douces compagnes des chercheurs de beauté, n’omets point celle, si modeste, dont tu fus l’illustre témoin-de-mariage : la haute fierté de sa vie. Certes, ces compagnes effacées ne mourront point puisque, insensiblement, irrésistiblement, elles s’infiltrent dans nos travaux sous des expressions variées, et que les chefs-d’œuvre ne sont faits en somme que de leurs caresses.
L’horizon de Saint-Pol-Roux, en ces années d’après-guerre, apparaît donc bien sombre ; mais il n’est pas dans la nature du poète de s’abandonner au désespoir. L’admiration que lui professe, à cette époque, la génération nouvelle en la personne d’André Breton, autour duquel s’agrègent les jeunes écrivains du mouvement surréaliste en gestation, lui laisse entrevoir un avenir plus radieux. Dans les mois qui suivent le décès d’Amélie, Saint-Pol-Roux s’impliquera davantage encore dans la vie bretonne, fondant « "Les Chevaliers de la Table Ronde", appuyant le projet de Magda Tarquis ambitieusement intitulé "La Renaissance des Métiers de Bretagne", ou plus localement, en plaidant, avec succès, la clémence auprès d’Antoine pour deux jeunes cambrioleurs d’Armor Braz "manifestement égarés, précise-t-il, par le 7e art" ; quelques années plus tard, lors d’un nouveau cambriolage, autrement plus important, de la villa de son ami, Saint-Pol-Roux n’hésitera pas à endosser le costume de Sherlock Holmes.


Parallèlement à son investissement brestois et camarétois, le poète travaille à sa Répoétique dont la première manifestation poétique majeure sera ces Litanies de la Mer que René Rougerie vient de publier. C’est une œuvre sans précédent, même si elle présente des similitudes avec certains essais simultanéistes d’avant-guerre : une synthèse verbale pour orchestre vivant qui accomplit le vœu mallarméen de "reprendre à la musique son bien". Saint-Pol-Roux dirigera sa symphonie, interprétée par 250 récitants amateurs et bénévoles, le 12 juin 1927, sur la pointe Saint-Mathieu à l’occasion de l’inauguration du monument aux Marins morts pour la France. Il ne faut pourtant pas y voir une œuvre de circonstance, essentiellement locale, car le projet du Magnifique était de la produire devant de vastes auditoires. Il s’en ouvre à Antoine le 30 avril 1926 :
Je m’occupe des répétitions d’une sorte de "symphonie verbale" que j’espère bien diriger, l’hiver prochain, au grand amphithéâtre de la Sorbonne si par le doyen Brunot et le Musée de la Parole je puis obtenir cinq cent sinon mille récitants. Créer le Verbe total, le rendre vivant, voilà le gros avènement auquel s’attachera peut-être le nom du vieux Solitaire de tes dunes.
Les répétitions à Brest sont longues et difficiles, le poète n’ayant pu réunir aucun comédien professionnel mais seulement quelques dizaines d’amateurs. La première réalisation a lieu dans la salle des concerts Sangra, le 30 juin, où elle est bien accueillie :
Cette sorte de symphonie parlée, confie-t-il à son ami, a bien marché, et l’on a fort apprécié cette tentative neuve de Verbe massif. Ce fut laborieux, car je n’avais pas de vrais professionnels, mais uniquement des bonnes volontés profondément dévouées. J’espère présenter la chose à Paris, Lyon, Genève cet hiver.
Très rapidement, Saint-Pol-Roux associe Antoine à son ambition. On se rappelle que les « "Litanies de la Mer", extrait des Pêcheurs de Sardine qui figurera dans l’œuvre nouvelle, lui fut dédiée en 1903. Il lui demande, en prévision de l’audition à la Sorbonne, une conférence qu’Antoine, bien volontiers, accepte de donner. On en a confirmation dans une lettre datée du 25 octobre : « 
Certes, je ne perds pas de vue ma séance symphonique Paris-Lyon-Genève. Pour des raisons impérieuses de finances familiales à ma disposition et aussi, ma foi, de température moins hostile, je préfère situer ce mouvement sérieux fin février pour Paris, mars pour Lyon et Genève. J’irai à Paris un mois avant pour les très méticuleuses répétitions, d’abord pupitre par pupitre, puis demi-ensemble, puis ensemble général. C’est alors que je t’apporterai mes notes sur le Verbe intégral, lesquelles serviront à étayer la conférence que tu as bien voulu me promettre. Tu auras donc un grand mois devant toi. Je ne pressentirai qu’en novembre Ferdinand Brunot, doyen des Lettres à la Sorbonne pour lui proposer cette sorte d’apothéose verbale. Ce sera neuf et, j’espère, magistral si nous pouvons réunir quelques protagonistes de marque et d’imposantes masses de récitants. Il faut une bonne fois dresser le Verbe total et vivant en face des grandes Symphonies de Beethoven et autres dieux-musiciens. Le Verbe absolu n’a pas encore existé ! Je travaille cette affaire.
On le voit, l’aventure des Litanies de la Mer s’accompagne d’une riche réflexion théorique et poétique sur le Verbe, celle-là même que développera la Répoétique. Hélas, les éternelles difficultés pécuniaires du poète vont compromettre la concrétisation de ce beau rêve qui, réalisé, aurait fait probablement sensation dans la petite République des Lettres et des Arts. En effet, « "Brunot, doyen des Lettres, à la Sorbonne" lui a appris qu’il aurait à "payer tous les frais du grand amphithéâtre (éclairage, chauffage, gardiennage, etc.) si le Recteur en dernier ressort consentait à [lui] accorder la salle" ; Saint-Pol-Roux ajoute, le 28 novembre, pour Antoine :
D’autre part, les entrées doivent être gratuites. Je réfléchis donc au chemin à prendre. D’ailleurs j’ai d’abord à travailler, ayant lâché ma symphonie depuis près de deux mois. Je verrais plutôt la séance en mai si toutefois j’obtiens la permission du Recteur et surtout la possibilité des frais, point fichtrement importants.
Antoine, plus pragmatique, lui conseillera de réserver une autre salle, moins coûteuse, celle du Trocadéro, mais Saint-Pol-Roux, qui attend la conclusion d’un héritage, prend conscience que le moment est peu propice à une tournée ; il l’avoue dans une lettre, non datée, mais probablement de décembre 1926 ou de janvier 1927 :
Il me paraît plus sage de différer à la saison prochaine l’Audition précédée de ta fraternelle conférence. La chose n’en sera d’ailleurs que mieux au point, et ce n’est pas une mince affaire, tu penses.
La suite est connue : faute de l’argent nécessaire pour financer la tournée prévue, Saint-Pol-Roux devra se contenter de donner son œuvre à Brest où il reprendra les répétitions, dès le printemps 1927, avec cinq fois plus de récitants amateurs : "gens de Brest, lycéens, lycéennes, marins de l’Armorique et du 2ème Dépôt". La création aura lieu, comme nous l’avons dit, le jour de l’inauguration du monument aux Marins morts pour la France, conçu par Quillivic, en présence de Georges Leygues. La presse, dans son ensemble, rendra compte de l’événement politique, mais en passant sous silence la "symphonie verbale" de Saint-Pol-Roux ou en ne lui accordant que de maigres lignes, lui préférant les discours officiels. Le recueillement patriotique n’avait sans doute pas favorisé l’audition de ce poème formidable qui passa, pour ainsi dire, inaperçu.

LES DERNIÈRES LETTRES

Les dernières lettres conservées confirment l’amicale intimité qui s’était établie, au fil des années et des épreuves, entre les deux "citoyens de Camaret". Saint-Pol-Roux continue de veiller sur les villas d’Antoine et de suivre, à distance, sa carrière de journaliste et d’homme de théâtre ; il entreprend une nouvelle œuvre, Un soleil sur des épaules, qu’il destine à son ami, quand il apprend que Rothschild vient de le nommer directeur du Théâtre Pigalle. Il voit souvent André-Paul, son fils, avec qui il effectuera une randonnée automobile dont le poète fera le récit poétique publié dans un numéro spécial de la Revue de l’Ouest en été 1932. Il vient alors de recevoir la légion d’honneur, qu’Antoine, à bien des occasions, tenta de lui obtenir. Cette reconnaissance officielle, plusieurs fois espérée, est bien tardive et il s’en amuse, dans une lettre du 29 juillet : 
Cette décoration à la Mathusalem m’a valu une fort précieuse autant que nombreuse réception de messages charmants et quelques âneries dans de pauvres canards, âneries qui me courent après depuis 40 ans et m’ont par là-même rajeuni.
L’ultime lettre conservée, adressée par Saint-Pol-Roux à Antoine, date du 7 mars 1935, alors que ce dernier a vendu ses deux maisons de Camaret et villégiature désormais du côté de Brest. Elle constitue un beau témoignage de cette vieille amitié. Comme à son habitude, le poète y évoque les difficiles conditions climatiques :
Nous venons ici d’éprouver des tempêtes à côté desquelles ta tempête du Roi Lear n’est qu’un mécanique amusement de Noël. Tout sautait, tout s’enlaçait, tout dansait… ah si encore il y avait eu de jolies jambes comme dans votre Cité, mais il n’y a jamais de jolies jambes quand il faudrait sur notre dune, hélas !..
Il le renseigne sur l’état de ses désormais anciennes propriétés :
Tes deux villas n’ont tout de même pas flanché. Dans notre chagrin de leur cession nous avons toutefois la consolation de les voir en bonnes mains. Alcover et Colo les habitent avec une sorte de respect, je t’assure ; pour eux ta présence y est sensible toujours, elle et lui ayant pour toi un véritable culte.
Et il termine sa lettre par un vœu qui, malgré les différends et leurs natures opposées, scelle leur belle amitié humaine :
Lundi, anniversaire de la mort de mon Cœcilian qui repose à Verdun je suis allé m’incliner devant la Stèle des Combattants au petit cimetière ; au passage (et cela généralement) j’ai offert une prière à ta chère Femme qui t’espère comme m’espère la Mienne. Sans doute n’abandonneras-tu pas cette troisième villa, la suprême ! Nous pourrons ainsi nous rencontrer plus tard dans les pensées profondes de la Nature. Le plus tard possible, n’est-ce pas, en dépit du réel plaisir que nous aurions à nous revoir…
Le vœu de Saint-Pol-Roux se réalisera. Le poète mourra le 18 octobre 1940 et le metteur en scène, trois ans plus tard, presque jour pour jour, le 19 octobre 1943. Tous deux reposent, éternels citoyens du petit port breton, au cimetière de Camaret.
Pour lire le texte de la conférence "Saint-Pol-Roux & André Antoine : l'amitié de deux citoyens de Camaret", suivez les liens ci-dessous :

lundi 5 août 2013

Saint-Pol-Roux & André Antoine : l'amitié de deux citoyens de Camaret (IV)

1914-1918 : UNE AMITIÉ RENFORCÉE
Les lettres adressées à Antoine entre 1914 et 1918 sont parmi les plus nombreuses et les plus circonstanciellement intéressantes. Les deux hommes ont envoyé, chacun, dès le début du conflit, deux garçons sur le front. Saint-Pol-Roux a lui-même demandé à s’engager - "les vieux grognards ont du bon" écrit-il à Antoine - mais sans succès ; il fonde alors un journal, La France immortelle, à destination des Camarétois. Les huit numéros qu’il rédige seul contribueront à ruiner le poète. Les événements vont en effet très rapidement, à tous points de vue, affecter le Magnifique. Ainsi, l’espoir patriotique qui se lit sous la plume du poète, le 28 août 1914 : "Courage ! Nos gosses reviendront victorieux, et c’est moi qui ferai la bouillabaisse avec pour tablier un drapeau de Boche" est rapidement endeuillé par la mort de Cœcilian, tombé sur le champ de bataille à Vauquois le 4 mars 1915 ; mort suivie de près par celle d’Henri, le fils aîné d’Antoine, tué au cours de la bataille de la Somme. Saint-Pol-Roux adresse ses condoléances à son ami le 20 juin 1915 :
Dans cette époque formidablement tragique, que ces glorieux enfants se dévoilent admirables, et quel exemple de splendeur morale ne nous donnent-ils pas ?! Faite de leur sang généreux, comment veux-tu que la Victoire ne soit pas radieuse ? Ils s’en vont dans l’Immortalité, nos vaillants gosses, et nous restons à pleurer…
D’autres amis sont touchés, comme Georges Billotte, le notaire brestois du poète qui perd coup sur coup ses deux enfants, Georges et Roger. On sait que la Bretagne versa un lourd tribut humain à la France. Saint-Pol-Roux rend compte régulièrement à Antoine des pertes camarétoises. Le 20 juin 1915, "les Morts pour la Patrie à Camaret se chiffrent déjà par vingt !" ; le 20 octobre de la même année : "Camaret atteint, sinon dépasse, la trentaine" ; le 22 mai 1916 : "Ici les Morts pour la Patrie dépassent maintenant la soixantaine !"

Il renseigne également son ami assez régulièrement sur la situation économique du petit port breton et de la hausse des prix qui rendent l’existence des habitants, et la sienne, de plus en plus difficiles :
Inéluctablement, annonce-t-il à Antoine le 22 mai 1916, la vie a fort chérifié ici, mais à côté de Paris ça doit être Lavallière en regard de Jeanne Bloch. Néanmoins voici un vague aperçu :
Charbons (les 50 kilos) ––– 7 fr 50 au lieu de 2 fr 50.
Pétrole (le bidon de 5 litres) ––– 3 fr 30 au lieu de 2 fr 40.
Livre de veau ––– 22 sous au lieu de 14 et 16 sous.
Livre de beurre ––– 40-46-48 sous au lieu de 25 sous (mais il tend à baisser)
Livre de vieux oignons et de vieilles carottes ––– 9 sous.
Litre de lait ––– 5 et parfois 6 sous.
Litre d’alcool à brûler ––– 48 sous au lieu de 13 sous.
Kilo sucre ––– 29 sous au lieu de 16.
Et l’année suivante :
Tu dois savoir que la vie enchérit chaque jour davantage, comme partout, dans notre patelin. Hausses et difficultés diverses, cela pour ta gouverne. Un exemple : Camaret s’est trouvé sans pain hier dimanche. D’ici les moissons il n’est pas impossible que ce cas se renouvelle. Bientôt la vie sera plus coûteuse en province qu’à Paris.
Dans cette crise, Saint-Pol-Roux se plaint assez peu, alors même qu’il "nage" - ce sont ses termes - "dans un pétrin inexprimable". Et s’il demande à Antoine de lui trouver un acquéreur pour les bois de Gauguin que Segalen lui avait rapportés de Tahiti et qu’il a mis en dépôt à la galerie Bernheim, vente qui lui coûte, affectivement, beaucoup et qui prouve "l’absolue misère" dans laquelle il se trouve à cette époque, cela ne l’empêche pas de s’engager activement, sur l’initiative de son ami, pour les Orphelins de la guerre.

Les rares distractions que Saint-Pol-Roux connaît alors lui sont fournies par les tournages de films qui se multiplient à Camaret, encouragés par la politique culturelle de la France alliée à l’effort de guerre. André Antoine a d’ailleurs été engagé comme réalisateur par la société Pathé et projette de tourner Les Travailleurs de la Mer, adapté de l’œuvre de Victor Hugo. Il a parlé de son projet à Saint-Pol-Roux qui lui apporte son aide de résident :
Ton idée est excellente, lui écrit-il le 22 mai 1916, de profiter de l’été pour tourner ici. Seulement, conseil important, arme-toi d’une autorisation des ministères de la Marine et de la Guerre pour ta troupe aux papiers bien en règle, aux fins d’éviter un tas de vetos, voire même d’arrestations au moindre déplacement. D’autant plus que les Travailleurs de la Mer et la Roche-aux-Mouettes vous appelleront à des endroits quasi défendus comme le Lion, les Tas de Pois, etc. Tu n’ignores pas que les sous-marins boches paragifient non loin…
Antoine ne tournera son film que l’année suivante. Entre temps, Saint-Pol-Roux aura assisté à la réalisation de Poisson d’or, adaptation par Paul Féval fils d’un roman de son père, et dans lequel, à moins que la scène ne fût coupée au montage, apparaît le Manoir. :
M. Féval me l’ayant gentiment fait demander pour une scène extérieure de son Poisson d’or, j’ai accédé par pure camaraderie. Sa troupe se montre d’ailleurs fort polie. Cela me permit de voir opérer une troupe de ciné.
C’est au cours de l’été 1917 qu’Antoine viendra à Camaret, avec son équipe, tourner Les Travailleurs de la Mer, mais sans la comédienne Louise Marion, que Saint-Pol-Roux avait vainement tenté de faire engager par le réalisateur, prétextant que "son type brun typerait admirablement très bien dans les Travailleurs, étant presque type camarétois, à moins qu’espagnol, ce qui est kif-kif". La présentation du film à la presse parisienne aura lieu le 26 février 1918 à l’Artistic. Antoine y invitera son ami, qui fera une élogieuse critique de l’œuvre dans une lettre du 28 février :
Cher Ami, la présence de mon poilu permissionnaire et la soudaine maladie de ma femme m’ont empêché de t’écrire plus tôt l’admiration causée par ta religieuse translation des Travailleurs de la Mer. Tu as réalisé une incomparable icôno-symphonie où tout s’exprime, les vents transitoires, les pierres éternelles, les oiseaux, les poissons même, enfin la grande frissonneuse – la Mer – que dominent l’anglicane joliesse de Brabant et la beauté nazaréenne de Joubé. La classique scène de la Pieuvre eût enthousiasmé Victor Hugo. Ton chef-d’œuvre est digne du sien. Et je me rappelle, témoin parfois indiscret, ton mal terrible et charmant à te concilier, l’été dernier, les éléments si exceptionnellement rebelles alors. J’ai pensé que ces lignes du poëte camarétois te seraient agréables : elles veulent être un hommage de plus au Grand-Père, à André Antoine et à Camaret.
Malgré ces récréations cinématographiques, le bilan de la guerre sera terrible pour Saint-Pol-Roux : Cœcilian mort ; Amélie, sa femme, physiquement très-affaiblie ; une situation financière des plus précaires, aggravée par la hausse des prix et le développement militaire de la petite ville, devenue base arrière de nombreux soldats français et alliés.
On nous annonce pour ces jours-ci, écrivait Saint-Pol-Roux à Antoine le 30 mai 1917, un détachement de soldats américains amenés par des paquebots qui passèrent ce matin devant nos falaises. Ah, Camaret se transforme ! D’où réalisation prochaine de mon discours aux écoliers d’ici il y a huit ans : Camaret sera une ville américaine.
Cette situation durera plusieurs années après la fin du conflit, et l’aide d’Antoine, dont la famille ne fut pas épargnée par la tragédie, sera, en cette longue et noire période, précieuse.

(A suivre)

dimanche 4 août 2013

Saint-Pol-Roux & André Antoine : l'amitié de deux citoyens de Camaret (III)

SAINT-POL-ROUX & ANTOINE, SCÉNOGRAPHES DE CAMARET

Néanmoins, Antoine et Saint-Pol-Roux collaboreront ensemble à d’autres projets scénographiques, non plus parisiens, mais camarétois. Nous en retiendrons deux, que la correspondance permet d’éclairer, et particulièrement symboliques des relations des deux hommes avec leur port d’adoption. Le premier concerne la réalisation de cette belle légende que tous les habitants de Camaret connaissent, celle de Saint-Pol-Roux incarnant, le 25 décembre 1909, le Père Noël, sous les traits duquel il vint offrir des jouets aux enfants. La veille, ces derniers avaient pu lire ce célestogramme, signé par l’illustre bonhomme :
Mes chers enfants, apprenant votre souhait de ma venue en vos écoles le jour qui porte mon nom, je souscris avec joie à ce vœu gracieux. Donc, prière à vous tous, filles et garçons, de m’espérer sur le quai – chacun une branche de pin, de houx, de laurier, de tamaris ou de genêt à la main – vers trois heures un quart de l’après-midi, ce présent samedi vingt-cinq décembre de l’an mil neuf cent neuf : chiffre de mon âge. Ma hotte merveilleuse sur l’échine, j’arriverai par mer, par terre ou par ciel. Gloire aux enfants de Camaret !
Le poète ne pouvait ignorer le désir des petits Camarétois puisqu’il avait été nommé deux ans auparavant délégué de l’Enseignement primaire pour le canton de Crozon et qu’il prenait ce rôle très à cœur. Pour sa noble imposture, Saint-Pol-Roux bénéficia de l’aide logistique de son ami Antoine à qui il avait écrit le 14 décembre :
Mon cher Ami, […] j’ai formé le puéril projet, à l’occasion de la Noël, d’offrir agrès de gymnastique et jouets aux enfants des Écoles de Camaret et de les leur distribuer "sous les apparences" du Père Noël arrivant sur une barque – avec poëmes à l’appui, etc… Faut bien amuser les gosses, surtout quand on a assumé la naïve et charmante fonction d’être leur officiel délégué. Père, tu me comprendras. Donc il me faudrait un costume de Père Noël (soit un long bonnet à poils ou bien une tiare de grand-prêtre, et une robe de bure ou une simarre d’astrologue azur, selon que tu décideras un Père Noël réaliste ou de légende). Plus une perruque blanche, sans front autant que possible (pour éviter trop de maquillage en plein jour sur le quai), et une très longue barbe blanche de burgrave. Or je compte sur ta bienveillance pour mettre à ma disposition ce costume et ces postiches que je te renverrais en colis postal, dès la cérémonie finie. Je ne trouverai jamais ça à Brest. Bien entendu, je paierai les frais de location que tu fixeras. Si tu peux, envoie le tout en colis postal […] et ce le plus tôt possible. Sinon veuille me télégraphier : impossible. Car je ne voudrais pas décevoir les enfants. Tout cela, entre nous, confidentiellement, comme il sied entre gensss de théâtre !..
Bien entendu, Antoine ne manqua pas de fournir le costume et les postiches et Saint-Pol-Roux fut un merveilleux Père Noël dont le souvenir resta longtemps gravé dans le cœur de Camaret. C’était un geste de poète et d’homme de théâtre, comme on l’a lu, mais d’un dramaturge qui considère son art comme en prise directe sur la vie et sur son public, muant celui-ci en participant actif. Cette initiative contribua très-certainement à l’intégration de "Monsieur Saint-Pol" dans la population camarétoise, et deux ans et demi plus tard, il fut sollicité pour organiser la fête des Régates, dont il fit une somptueuse commémoration de la Victoire du 18 juin 1694 contre les Anglais. Là encore, avec l’aide d’Antoine, qui insista pour rester dans l’ombre et à l’écart, allant jusqu’à reprocher à son ami, le 26 juillet 1912, d’avoir éventé son concours :
Tu sais déjà mon ferme propos de ne me mêler jamais des affaires du village. Je ne suis pas comme toi citoyen d’ici, et je reste un étranger. Je pense que pour nous autres, visiteurs d’été, ne jamais intervenir dans leurs affaires, est la meilleure façon de vivre en paix. Cela m’a fort bien réussi jusqu’à présent, et je désire continuer tout en leur rendant, chemin faisant, et sans qu’ils le sachent trop, tous les petits services que je puis.
A quoi, Saint-Pol-Roux répondit le lendemain :
L’excessive ardeur des Camarétois te semblera toute naturelle chez de braves gens, peu gâtés par les dieux, et que la moindre surprise heureuse enthousiasme au-delà du possible.
A ton sujet je n’ai parlé qu’avec la prudence recommandée, crois le bien, sans toutefois dissimuler ma gratitude.
J’ai simplement et textuellement dit à trois membres du Comité que, ne pouvant rien retirer de l’Odéon, puisque théâtre de l’État, tu tâcherais de nous procurer généreusement des costumes chez un costumier de Paris ou d’ailleurs.
Aussitôt cris de reconnaissance envers toi, bavardages, etc..
Je conçois tes scrupules de réserve et de tranquillité, mais rien n’ira contre. […]
Grâce à ton excellent cœur, la légère nuance historique de la Tour Dorée attirera plus de monde à Camaret : n’est-ce pas un point très important pour la fête et aussi pour le bénéfice local. Deux raisons qui t’expliquent davantage encore, de la part de tous, une reconnaissance logique et, tu le devines, respectueuse. Habitués aux déboires et parfois aux misères, les marins sont très sensibles à tous plaisirs offerts, et si gracieusement.
Avec l’aide d’Henri-Gabriel Ibels, le costumier d’Antoine à l’Odéon, Saint-Pol-Roux obtint les costumes nécessaires et la fête, malgré la pluie, fut une réussite, dont parla même la presse parisienne, Le Figaro et le Journal des débats politiques et littéraires, entre autres. En voici un extrait, tiré de ce dernier :
Le poète Saint-Pol Roux, qui passe tous ses étés à Camaret, a décidé d'illustrer les régates camarétoises, dont il a été nommé président, et qui ont lieu aujourd'hui dimanche, en commémorant cet important événement historique.
Il a imaginé, pour réaliser son idée, un éblouissant programme de fêtes, qui n'a pas manqué d'obtenir un très grand succès.
Cette "Victoire de Camaret" était personnifiée par une belle jeune fille camarétoise, Mlle Lisette Duédal, âgée de dix-neuf ans.
Portant les armes de France, elle était entourée par deux compagnes d'honneur portant l'une les couleurs d'Angleterre, l'autre les couleurs de Hollande.
Le fond décoratif sur lequel évoluait cette gracieuse trinité était constitué par des régates fleuries dans le port, celles-ci faisant face au corso fleuri du quai.
Ce qui donnait à cette fête sa véritable signification, c'est qu'elle avait été conçue dans un sens pacifique.
S.M. George V, roi d'Angleterre, a fait écrire par son ambassadeur à M. Saint-Pol Roux, pour lui témoigner sa joie personnelle de voir commémorer la journée historique du 18 juin 1694.
Les régates s’achevèrent par la récitation de poèmes, écrits pour l’occasion, par Saint-Pol-Roux, Jeanne Perdriel-Vaissière et Cœcilian, le fils aîné du Magnifique. Ces textes d’Hommage à la Victoire furent publiés en plaquette par la Dépêche de Brest.

Les premières années de Saint-Pol-Roux à Camaret furent donc actives et heureuses, les habitants bénéficiant de sa générosité personnelle et de celle, pudique, d’Antoine. Mais la guerre allait enténébrer ce bonheur, tout en renforçant l’amitié entre le directeur de théâtre et le poète.
(A suivre)

Saint-Pol-Roux & André Antoine : l'amitié de deux citoyens de Camaret (II)

LE RETOUR DE LA DAME A LA FAULX (1)
Après avoir quitté Paris pour séjourner à Roscanvel et y écrire sa pièce pour Antoine, le voici prêt à quitter Roscanvel pour s’installer à Camaret et devenir le voisin direct du metteur en scène. Rapprochement géographique qui avait été précédé de quelques signes de relations plus amicales. Saint-Pol-Roux avait en effet demandé à Antoine d’être le témoin d’Amélie à leur mariage qui fut célébré le 5 février 1903 à la mairie du XIe arrondissement de Paris. Antoine accepta. Puis, quelques mois plus tard, le 23 avril, il deviendra, sans assister en personne au baptême, le parrain de Divine. Entre ces deux événements, le tutoiement aura fait son apparition.

Saint-Pol-Roux n’emménagera au Boultous qu’en juin 1905, le futur châtelain ayant décidé "par mesure d’abri contre les tempêtes et aussi ou plutôt d’enjolivement" de faire entoureller son manoir. De son bout du monde, il suit les affaires d’Antoine qui brigue la direction du deuxième théâtre français : 
J’ai suivi avec une ferveur extrême, lui écrit-il le 1er février, les nouvelles sensationnelles touchant l’Odéon, mais je crois deviner à travers les journaux d’aujourd’hui que l’heure n’est pas mûre encore, hélas, d’avoir notre Antoine à l’Odéon. Décidément que c’est compliqué d’arriver à un résultat logique ! Mais ne désespérons point, la justice vaincra les marchands du Temple. Voilà des siècles, il me semble, que l’Odéon est clos à la Beauté. Par ce mot j’ai tenu à t’assurer de mon inébranlable confiance en l’avenir. Courage donc !
Sans doute pense-t-il que la réussite de son imminent voisin lui permettra de réaliser sur une grande scène quelques projets dramatiques, et notamment sa Dame à la Faulx qui attend depuis presque dix ans. Le 20 mai 1906, Antoine entre à l’Odéon, et Saint-Pol-Roux envoie à son ami un télégramme de félicitations :
APPRENONS TÉLÉGRAPHIQUEMENT TA NOMINATION DIRECTEUR ODÉON QUI SERA PAR TOUS APPROUVÉE CAR MIEUX QUE PERSONNE TU SAURAS FAIRE TRIOMPHER L ÉTERNELLE BEAUTÉ FÉLICITATIONS CORDIALITÉS
Cinq jours à peine après l’annonce de la nomination, il lui soumet La Dame à la Faulx :
Je ne veux pas différer à plus tard ma promesse de te présenter officiellement mon drame La Dame à la faulx. […] Je serais grandement heureux que cette œuvre d’éternelle humanité vît enfin le jour, grâce à ta providentielle hardiesse. Avec, si possible, de Max dans le rôle de Magnus, et un tempérament à la Brandès pour incarner la Mort, nous vaincrions indiscutablement.
Sans nouvelles du directeur de l’Odéon, Saint-Pol-Roux lui annonce, le 16 septembre, sa visite à Armor Braz, une des deux villas d’Antoine à Camaret :
Mon bien cher Ami, si mes défauts sont nombreux, du moins ne me refuseras-tu pas la vertu de discrétion. Respectueux de tes premiers travaux de directeur, j’évitai de t’importuner à Camaret, me privant ainsi du plaisir de te voir. Pardonne-moi donc de venir à la dernière heure, en obéissance à ma destinée, te demander si tu adoptes enfin la fille de mon âme et de ma chair : La Dame à la faulx. Ton silence jusqu’ici n’a pas désarmé le poëte, soutenu qu’il est par son espérance en ta glorieuse amitié et aussi par la flatteuse confiance des poëtes, ses frères en la Beauté, qui presque chaque jour s’enquièrent si par la réception de La Dame leur génération pourra s’enorgueillir d’une bataille à l’Odéon. Cette réception me serait une suprême joie certes, – et je n’ose envisager le découragement qui suivrait un refus ! […] La Dame à la faulx se dresse devant toi qui fus créé pour les audaces. Que ne la saisis-tu ? Ta vaillance saura faire une révélation de ce drame de formule nouvelle et d’intérêt constant, et j’ai l’absolue conviction que le peuple, attiré par mon cri d’éternelle vérité, te dédommagera au centuple. Courage, frère, les dieux sont avec nous !
Étrangement, Antoine ne semble avoir donné aucune réponse à son ami lors de cette visite, ni dans les semaines qui suivent. Saint-Pol-Roux s’en plaint, le 8 octobre à Victor Segalen : "J’attends toujours la réponse d’Antoine touchant la Dame à la Faulx", précisant le même jour à Gabriel Randon : "Antoine m’avait d’ailleurs promis de l’adapter, mais je le crois encore hésitant devant les frais, quoique dans un théâtre comme l’Odéon les décors, ne manquent pas. Espérons." Puis le 29 octobre à Alfred Vallette : « "Toujours sans nouvelles d’Antoine. La Dame à la faulx passera-t’elle dans les spectacles d’avant-garde ? Chi lo sa !!!" Le lendemain, il adresse un nouveau télégramme au directeur de l’Odéon :
PENSES TU UN PEU A LA DAME A LA FAULX DE TON VIEUX SAINT POL ROUX
Antoine refusa la pièce. Ce refus fut-il à l’origine d’une brouille entre les deux voisins ? C’est possible. Toujours est-il que la correspondance s’interrompt jusqu’en 1909 et que le Magnifique aura gardé quelques rancœurs envers son ami, rancœurs dont témoigne une lettre du 25 juin 1908 à Charles Gillet :
Il paraît qu’Antoine est de plus en plus mauvaise posture à l’Odéon. Le mal vient de ce qu’il dédaigne les poëtes. Ce qui arrive lui fut bien prédit par moi. Mais il n’est pire sourd… Il serait, paraît-il, question de sa démission et de son remplacement par Lugné-Poë, avec qui peut-être y aurait-il moyen d’entrer en composition.
Antoine, alors en difficultés, avait menacé de démissionner et Saint-Pol-Roux avait alors écrit à Régis Gignoux, rédacteur au Figaro, pour lui exprimer son sentiment :
Au cas où, Antoine ayant maintenu sa démission, des vœux s’exprimeraient autour de sa succession, mon suffrage irait à Lugné-Poë assurément élu déjà par la reconnaissance des poètes novateurs. Successeur légitime d’un Antoine, Lugné sera le parfait directeur d’un Odéon hardiment consacré à la Beauté Nouvelle hors laquelle point de salut possible. Vive Antoine et vive Lugné-Poë ! Si la Comédie Française veut être l’avant-garde, l’Odéon doit être l’avant-garde.
Mais Antoine ne quittera le deuxième théâtre français qu’en 1914. Entre temps, les deux hommes se seront réconciliés et Saint-Pol-Roux reviendra à la charge à deux reprises, en 1912 et 1913, essuyant de nouveaux refus. Il sera encore question de La Dame à la Faulx, des années plus tard, lorsque Antoine prendra l’éphémère direction artistique du Théâtre Pigalle, fondé par Henri de Rostchild ; le metteur en scène se dira prêt à monter la pièce de son ami, mais il quittera, faute d’une entente avec les propriétaires, ses fonctions au bout de deux mois. Les espoirs de Saint-Pol-Roux de réaliser scéniquement ses pièces grâce à l’amitié d’Antoine auront donc fait long feu.

(A suivre)
(1) Pour lire la première partie, cliquez ici.

samedi 3 août 2013

Saint-Pol-Roux & André Antoine : l'amitié de deux citoyens de Camaret

Je retrouve, en rangeant mes papiers, le texte d'une conférence que l'association des amis du quartier Saint-Thomas m'avait invité à donner, le 31 juillet 2010, à l'occasion des festivités organisées par la municipalité de Camaret pour commémorer le soixante-dixième anniversaire de la mort du poète. Avant qu'il ne disparaisse dans un carton, je le confie aux Féeries Intérieures, découpé en trois ou quatre billets, dans l'espoir qu'il intéressera les lecteurs du blog.
SAINT-POL-ROUX & ANDRÉ ANTOINE : L’AMITIÉ DE DEUX "CITOYENS DE CAMARET"
Lorsque l’association des Amis du Quartier de Saint-Thomas m’a aimablement invité à conférencier en ces lieux, je ne pouvais imaginer de ne point parler de Camaret, que Saint-Pol-Roux adopta en 1905 et où il mourut dans les circonstances qu’on connaît. Et, parlant de Camaret, je ne pouvais ignorer cette autre personnalité, qui contribua à la célébrité du petit port breton et qui ne fut pas pour rien dans le choix du poète de s’établir sur la dune ; je veux dire : André Antoine.

Or, la correspondance échangée entre le Magnifique et l’homme de théâtre est quantitativement l’une des plus importantes que nous ayons pu réunir. Elle se compose de 100 lettres de Saint-Pol-Roux, conservées pour l’essentiel à la BNF, et de 4, seulement, d’Antoine. Elle s’étend sur près de quarante ans, de 1898 à 1935, et nous permet de mieux comprendre ce que furent les relations entre ces deux hommes de nature si opposée, et de mieux appréhender la vie du poète à Camaret. C’est donc à une lecture sommaire et choisie de cette correspondance que je vous convie aujourd’hui.

A PARIS : RENCONTRES AUTOUR DU THÉÂTRE ET PREMIÈRES OPPOSITIONS

Parler d’amitié à propos des relations d’André Antoine et de Saint-Pol-Roux peut a priori étonner tant leurs conceptions du théâtre les opposent. On oublie, en effet, que le théâtre, aussi certainement qu’il fut la vie d’Antoine, fut la grande ambition du poète. Certes, lorsqu’il arrive en 1882, à Paris, sous prétexte de suivre des études de Droit, qu’il abandonnera bientôt, ses vues sur le théâtre n’ont rien de révolutionnaires et le jeune poète sacrifie très volontiers aux genres à la mode, comme le monologue. Un drôle de mort, qui paraît chez Ghio en 1884, a même les honneurs d’une création par le célèbre Félix Galipaux, du Palais-Royal. C’est à cette époque, sans doute, qu’il découvre Mallarmé et la littérature décadente, pas encore symboliste, dans les petites revues, mais aussi dans les cafés et les cabarets.

En 1886, il fonde, avec Ephraïm Mikhaël, Pierre Quillard, Rodolphe Darzens, la Pléiade, dont sortira le Mercure de France, et où ses vers et proses sont particulièrement remarqués par la critique, qui en moque l’outrance et l’incompréhensible nouveauté. Paul Roux, dès lors, s’engage dans l’aventure poétique et dans la bataille symboliste. Il continue néanmoins de fréquenter les théâtres et on le voit notamment au Théâtre-Libre, que vient de créer André Antoine, un jeune employé de la Compagnie du Gaz, avec une audace et une volonté incroyables. Prenant à contre-pied les scènes officielles, il joue les naturalistes, Zola et ses disciples, des parnassiens. Avec une vérité à laquelle les spectateurs étaient peu accoutumés. On sait que notre poète assista à plusieurs représentations en 1888, grâce à Rodolphe Darzens, ancien de La Pléiade et collaborateur d’Antoine, qui lui fournissait des places ; il verra également, parmi les pièces importantes, les Revenants d’Ibsen en mai 1890 et les Tisserands de Gerhart Hauptmann le 27 mai 1893. Il ne fait pas de doute qu’Antoine et Saint-Pol-Roux se sont croisés à plusieurs occasions, mais les deux hommes, le "zolaïque" et le disciple de Mallarmé, se tiennent à respectueuse distance l’un de l’autre. Aux innovations du directeur du Théâtre-Libre, le poète préfère celles de Paul Fort qui vient de fonder le Théâtre d’Art, entreprise entièrement dévolue aux symbolistes. L’ambitieuse mission que Saint-Pol-Roux confie au théâtre s’accorde en effet assez mal aux goûts pragmatiques d’Antoine. Qu’on en juge par telle définition lyrique qui clôt sa réponse à l’enquête de Jules Huret en juin 1891 :
La réhabilitation du Théâtre sera la grande ambition des Magnifiques. O le Drame, expression capitale de la Poésie ! O le Théâtre défini par Hegel la représentation de l’univers !... O cette création, seconde devant Dieu, première devant les hommes !... Étincelante Minerve à la fois sortie du front et des entrailles du poète !... O le Théâtre vivant, diocèse des idées, synthèse des synthèses !... Symphonie humaine, où babilleront la saveur, le parfum, la sonorité, la flamme, la ligne !... O ces êtres qui seront les formes glacées de l’eau fuyante du Rêve !... O ces vendanges idéales au vignoble de la Vérité !... Ce dialogue du sexe et de l’âme ! Ce duel de la viande vive et de la pensée nue !
Et en pleine croisade magnifique et symboliste, le jugement de Saint-Pol-Roux sur le directeur du Théâtre-Libre se fera sévère. Ainsi, lorsqu’il tentera de faire représenter La Dame à la Faulx, achevée dans les Ardennes, il aura des mots cruels contre les deux représentants de l’avant-garde dramaturgique, Lugné-Poe et Antoine, dans une lettre adressée à Jules Huret et publiée dans le Figaro :
La vie est un devenir, Antoine a passé, Lugné passe… Accordez une larme pieuse à ces glorieux débris, ô poètes qui pour vous avez l’éternité, puis souriez !
Jugement cruel qui aurait pu être définitif. Mais il n’en sera rien. Car la Bretagne va rapprocher les deux hommes.

DE ROSCANVEL A CAMARET : LES PÊCHEURS DE SARDINES, UN PROJET POUR ANTOINE.

 Saint-Pol-Roux s’installe à Roscanvel, avec Amélie enceinte de Divine et leurs deux fils, durant l’été 1898. La légende, transmise par le poète lui-même, explique ce déménagement finistérien par la mystérieuse rencontre d’une belle musulmane à la foire de Montmartre, qui lui aurait conseillé de se rendre à Camaret. La réalité est quelque peu différente : le Magnifique n’avait pas l’intention de s’installer à demeure dans la presqu’île ; il avait d’ailleurs conservé son appartement parisien de la place Monge, dans lequel il passera une partie de l’année 1899. Il est donc faux de parler, à cette date, d’installation ; il s’agit plutôt, pour Saint-Pol-Roux, d’un séjour de travail. Il est venu s’imprégner de l’air breton pour une pièce qu’il destine justement à Antoine. La première lettre conservée de la correspondance, écrite de Roscanvel dans les premiers jours de septembre 1898, nous renseigne sur ce projet :
J’ai fort avancé mon drame qui n’est plus La Borde Noire (titre trop restreint). Je reprends mon premier titre :
LES PÊCHEURS DE SARDINE
pièce en quatre actes précédée d’un prologue et suivie d’un épilogue
Mon projet est de passer octobre et novembre à Camaret pour documentations essentielles. Sans doute mon modeste mais sincère travail conciliera-t’il vos difficiles suffrages. L’œuvre en pleine réalité contient néanmoins une large part de rêve. Et j’y politique aussi, légèrement, pour aller de pair avec Méline qui, vous le savez, a dans ses cartons un projet de loi pour les pêcheurs de la côte – qu’il visitait en juillet. S’il rentre dans vos possibilités d’annoncer ma pièce dans votre déjà chargé programme, me feriez grand plaisir. D’abord ça ne vous engagerait à rien, puisque c’est entre nous, et puis cette simple annonce me fortifierait aux yeux de mon père qui est justement en train d’arranger mes affaires pécuniaires. Ce serait un bel appoint moral pour moi.
Antoine, qui n’était donc pas de nature rancunière, inscrivit bien Saint-Pol-Roux parmi les auteurs des pièces nouvelles au programme de la saison 1898-1899 du Théâtre qui portait désormais son nom. L’écriture de la pièce prendra, malheureusement, plus de temps que prévu, et si on ne possède pas de lettres au metteur en scène entre cette première et 1903, on sait grâce à des confidences que le poète fait à d’autres correspondants que le projet le tient pendant plus de trois ans. Le 3 octobre 1898, il écrit à Gustave Kahn : "Nous vivons ici - pour un temps encore - dans une adorable bicoque, sur une côte naïve de Bretagne. Mes deux diables passent leurs heures dans le Sel Éternel, et moi je parachève pour mon ex-voisin Antoine une pièce sur les Pêcheurs de Camaret…" L’appellation "ex-voisin" s’explique par le fait qu’Antoine, qui villégiature l’été depuis près d’une décennie à Camaret est rentré à Paris. Un an plus tard, le 6 janvier 1900, le Magnifique confie à Gabriel Randon, alias Jehan Rictus : "Me voici Breton pour quelques mois, aux fins de parachever pour Antoine mes Pêcheurs de Camaret si délaissés depuis des temps et des temps." Une telle citation, comme le "pour un temps encore" de la précédente, prouve que l’intention première de Saint-Pol-Roux n’était pas de s’installer sur la presqu’île. La décision n’est peut-être pas encore prise lorsqu’il écrit à Victor Segalen, le 12 novembre 1901 : "Suis en train de terminer ma pièce pour Antoine : Les Pêcheurs de Sardines."

Le poète achèvera l’œuvre probablement au cours de l’année suivante mais, aura-t-elle déplu à Antoine ou viendra-t-elle trop tard, pas plus que La Dame à la Faulx, le chef-d’œuvre symboliste, elle ne sera représentée ; et, bien qu’annoncée à paraître en 1904 dans De la Colombe au Corbeau par le Paon, elle ne connaîtra pas davantage de réalisation livresque. Un extrait, intitulé "Les litanies de la mer", en fut toutefois publié par le Mercure de France de décembre 1903, emprunté à l’acte III et dédié "à Antoine, citoyen de Camaret". Passage que Saint-Pol-Roux reprendra vingt ans plus tard pour l’insérer dans sa synthèse verbale pour orchestre vivant, éditée il y a quelques mois par René Rougerie. De quoi était-il question dans cette pièce, très-éloignée de l’inspiration symboliste ? La Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet en conserve le premier acte, entièrement rédigé sur un cahier d’écolier, et Saint-Pol-Roux donne, avant l’extrait du Mercure de France, un long paragraphe situant ces "Litanies de la mer". Il est donc possible d’en restituer l’argument jusqu’à la fin de l’acte III. Les pêcheurs, "las des bas prix imposés par les Sardineries", se mettent en grève le jour du Pardon. Un jeune marin, If, "sorte d’apôtre à l’âme de héros, chef apparent des pêcheurs qui le chérissent pour son dévouement à leur cause et le considèrent pour son esprit orienté vers le progrès", conduit les équipages, accompagnés de leurs famille, au large pour glorifier la mer, qu’ils aimaient jusqu’ici "pour sa nécessité seulement, et non pour sa beauté".

Nous ignorons, hélas, le dénouement de ce drame, qui nous révèle un Saint-Pol-Roux préoccupé par les difficultés sociales de son temps, et dont la gestation lui permit d’aimer davantage la Bretagne et les Bretons. Car en 1903, il a choisi de s’installer définitivement et de bâtir à Camaret sa demeure irrévocable, qui n’est pas sans lien avec la pièce :
Vous savez peut-être, écrit-il à Victor Segalen le 15 octobre, que j’ai fait construire un petit château à Camaret, sur les hauteurs du Toulinguet. On le parachève en ce moment. Ça s’appellera Le Manoir du Boultous, d’après la scène principale de mes Pêcheurs de Sardines, qui se passe dans la vieille petite maison originale que j’ai encastrée dans la construction.
(A suivre)

lundi 20 février 2012

"Au cadran du vieux Temps / Ma Divine a vingt ans..."

Il est bon, lorsqu'on n'a pas la chance d'être Parisien, d'avoir quelque vigilant ami bibliophile habitué de Champerret et de Freyssinet guettant, emmi sa chine personnelle, le moindre document susceptible de vous intéresser. Je dois, ainsi, à l'ami Vincent, quelques-unes des pièces de ma collection, et, notamment, cette dernière petite chose tout aussi circonstancielle qu'intéressante. Il s'agit d'une carte postale au dos de laquelle a été noté le détail d'un menu suffisamment copieux pour que s'en exhibe le caractère festif. Qu'on en juge aux différents mets que les convives purent goûter lors de ce repas : consommé, croquettes à la Chambord, poulets de graine rôtis, salade, haricots verts à la Bretonne, York [jambon] à la Strasbourgeoise, riz à l'Impératrice, dessert. Voilà qui nécessitait bon appétit et qui dut asseoir les invités plusieurs heures. Notons toutefois que les vins et liqueurs arrosant le repas ne sont pas précisés. Cette copie manuscrite du menu est datée dans le coin inférieur droit : 29 sept[embre]. 1918. Sans doute pour conserver un souvenir précis de ce repas et de l'événement qu'il célébrait.

Sur le recto de la carte, comme on s'en doute, figure l'illustration ; mais celle-ci n'en occupe que la moitié supérieure et prend place dans une sorte de nuage, ne laissant voir finalement qu'un nombre restreint d'éléments : un zeppelin, un château d'eau, un bout d'entrepôt ou de hangar, l'entrée d'un baraquement, le sommet d'une tour ; de sorte qu'il me fallut bien plusieurs minutes pour identifier le lieu, pourtant ô combien familier. Il s'agissait simplement d'une vue du port de Camaret, le toit de la fortification surmontée d'un drapeau n'étant rien autre que le toit de la tour Vauban. Ce fragment photographique avait néanmoins de quoi dérouter le récurrent touriste de Camaret, la plupart des éléments architecturaux ayant aujourd'hui disparu. Il faut dire que l'acquisition et la lecture, l'été dernier, du n°16 de l'excellente revue Avel Gornog, entièrement consacrée à la vie et à l'histoire de la Presqu'île de Crozon, dut faciliter l'identification : je me souvins en effet avoir lu dans cette livraison un article richement documenté sur le Centre d'Aviation Maritime (C.A.M.) de Camaret que l'armée installa sur le sillon où se dresse la tour Vauban. Inauguré en janvier 1917, le C.A.M. comptait, en juin 1918, 32 hydravions. La vue représentée sur notre carte postale fut probablement photographiée dans les six premiers mois de 1918, l'achèvement du château d'eau datant de novembre 1917. C'est donc là un témoignage iconographique assez rare de l'activité militaire du port de Camaret.
Mais ce qui rend ce document plus passionnant encore, c'est qu'il est abondamment signé : par tout ou partie des convives. On reconnaît sans difficultés les signatures de Divine Saint-Pol-Roux qui semble occuper la place d'honneur, de Saint-Pol-Roux, plus discrète, sous le hangar ; d'autres, tout à fait lisibles, sont de personnalités qui nous demeurent inconnues : Mademoiselle G.-Jean Guillaume, Germaine - faisons l'hypothèse qu'il s'agit d'amies de Divine ; pour d'autres, l'article de Thierry Le Roy, dans le n°16 d'Avel Gornog, sur "Le C.A.M. Camaret 1917-1918 un centre d'aviation maritime de première ligne" me fut encore une fois d'une aide précieuse. En effet, grâce à lui j'ai pu identifier cinq autres signataires, tous membres du personnel volant du C.A.M. : Louis Robert, enseigne de vaisseau observateur, dans le coin supérieur gauche ; Jean Trayer, enseigne de vaisseau pilote, sous la signature de Saint-Pol-Roux ; Boris Chonieff, capitaine russe, pilote, qu'on peut probablement reconnaître dans le patronyme orthographié "Goghnieff" ; R. Lepetit, enseigne de vaisseau observateur (dans la liste donnée en fin de son article par Thierry Le Roy, ce dernier est prénommé Léon, mais je fais tout de même l'hypothèse qu'il puisse s'agir du même) ; Serge Sagatovski, capitaine de la Légion étrangère, pilote, sous le précédent. La signature difficilement déchiffrable des quatre autres ne m'a pas permis de les retrouver parmi les noms des autres officiers, pilotes ou observateurs, recensés par Thierry Le Roy. Les cinq identifiés étaient en poste en septembre 1918. On remarquera la cohérence qui préside à la présence de signatures d'officiers pilotes et observateurs du C.A.M. sur une carte postale le représentant très partiellement (sans doute pour éviter de trop détailler les plans de la base si le courrier venait à tomber entre les mains de l'ennemi). Il est donc possible et logique de penser que le document appartint à l'un d'eux ou que l'un des militaires présents donna cette carte postale pour qu'elle servît de souvenir à cette réunion. Mais quelle fut donc la circonstance qui donna lieu à de telles agapes ? On sait que Saint-Pol-Roux fut actif, poétiquement, pendant la guerre et qu'il n'hésita pas à donner du Verbe dans les journaux pour soutenir l'armée française et ses alliés. En mai 1917, il avait, par exemple, dédié un "poème populaire", Les Mouscouls, "à l'escadrille de Camaret". Voilà qui put rapprocher le poète des as du C.A.M., d'autant que quelques jours plus tard, le 8 juin, on pouvait lire dans Le Temps :
"S'inspirant d'un poème de Saint-Pol-Roux intitulé : les Mouscouls, l'escadrille d'hydravions du commandant Pouyer a pris le nom d'"escadrille des Mouscouls". Le mouscoul est le grand aigle des côtes bretonnes."
Le Magnifique était ainsi devenu, en quelque sorte, le parrain du C.A.M. Le retrouver attablé aux côtés d'officiers le 29 septembre 1918 ne peut donc nous surprendre.

Toutefois, la place centrale et l'importance de la signature de Divine, indéniablement mise en valeur quand la signature paternelle se fait plus modeste, semblent signifier que la circonstance qui réunit les treize convives autour des croquettes à la Chambord et du riz à l'Impératrice n'était pas (uniquement) militaire. Une raison plus familiale, plus intime, ne fut sans doute pas étrangère à ce "banquet" : la veille, Divine venait d'avoir vingt ans. Née le 28 septembre 1898, on peut aisément imaginer qu'on célébra dignement et joyeusement son vingtième anniversaire par un copieux et fin repas, tel que la famille Saint-Pol-Roux en connut peu pendant cette guerre. La présence d'officiers du C.A.M. s'explique. Le poète avait d'abord pu se lier avec plusieurs d'entre eux ; puis il avait certainement souhaité, pour cette occasion, entourer sa fille de jeunes gens, peu ou prou de sa génération. La veille, soit le jour de l'anniversaire de Divine, Saint-Pol-Roux avait composé un poème pour sa fille, dont j'extrais, à dessein, deux strophes en prose :
Au cadran du vieux Temps
Ma Divine a vingt ans !
Après viendra la saison gracieuse où de hauts papillons viendront à la maison de notre rose devenue la plus belle qu'on sache, et ces hauts papillons ne seront pas les mêmes que ceux-là d'antan, étant sans ailes mais non sans moustaches, - et moi, poète, apercevant ma fille environnée de tant de jeunes gens, je sourirai derrière le rideau de mes cheveux d'argent.
Au cadran du vieux Temps
Ma Divine a vingt ans !
Plus tard, un papillon ayant été choisi par notre rose en allégresse, les liserons de bronze du clocher sonneront l'heure de caresse, - et l'avenir verra naître des roses et des papillons éclore en robe de baptême, que celles-là ne seront pas en porcelaine mais en chair d'aurore, et qui ceux-ci de moustaches n'auront pas encore.
Au cadran du vieux Temps
Ma Divine a vingt ans !
Saint-Pol-Roux souhaitait le bonheur de sa fille et lui souhaitait l'amour. Il me plait de penser que, lui ayant offert ce poème pour ses vingt ans, il ait, le lendemain, environné Divine de papillons à moustaches et, ceux-ci, bel et bien ailés, dans l'espoir que, peut-être, elle prenne son envol.

samedi 3 septembre 2011

Michel Kerninon se souvient : Saint-Pol-Roux, de Georges-Gustave Toudouze à Georges Perros

M. Michel Kerninon laissa, au pied d'un billet récent, un commentaire dont l'intérêt - pour nous que rien, s'agissant de Saint-Pol-Roux, ne laisse indifférent - mérite bien qu'on l'extraie de sa discrète place et qu'on lui donne meilleure visibilité. Le voici donc, ce commentaire, chenille devenue billet-papillon. Puisse cette métamorphose inciter d'autres visiteurs et lecteurs à venir déposer un témoignage, une anecdote, une rêverie, une image, etc., autour de Saint-Pol-Roux...
[...] Le Magnifique, haute figure de légende mais sans doute poëte (sic, à l'anc(t)ienne) [est] un peu difficile à apprécier aujourd'hui en raison d'une certaine grandiloquence et de quelques féeries de langue sans doute un peu excessivement théâtrales, peut-être dues à la faconde du Marseillais...

C'est sans doute cette figure haute en couleur qui me fit vers 1965, - j'avais 19 ans - vouloir rencontrer son voisin de Lagad Yar, à Camaret, Georges-Gustave Toudouze, alors quasi nonentenaire. Il était au physique une impressionnante carcasse monumentale vêtue d'un kabig bleu marine, totalement aveugle, guidé à la main par sa jolie gouvernante.

Son père Gustave Toudouze (1847-1904) avait été écrivain, ami de Zola, Flaubert et Maupassant notamment. Georges-Gustave Toudouze me parla longuement de son père et aussi du climat politique et littéraire de la deuxième moitié du XIXe siècle, de la vie artistique et sociale à Paris et Camaret.

Je n'ai pas souvenir que l'originalité de son regard m'ait impressionné, peut-être en raison de motifs conjoncturels tenant à mon jeune âge et au fait que ce sujet n'était pas l'objet de ma curiosité du moment.

J'étais allé le voir dans l'espoir de recueillir de lui un témoignage vivant sur Saint-Pol-Roux.

Le vieil écrivain prolifique qu'ont lu tous les jeunes Bretons et Français de l'entre-deux guerres et après, n'avait visiblement pas de réelles affinités avec Le Magnifique, son voisin de dune. Car, malgré mon insistance, il persista de sa voix solennelle et sépulcrale à ne me parler que de lui, de son propre père, des étés théâtraux de Camaret, de Jouvet et de beaucoup d'autres, dont Louis-Ferdinand Céline, éphémère médecin de ville au-dessus des quais du port langoustier.

Il m'indiqua notamment se souvenir de Victor Hugo dont il était un des filleuls. Il me raconta que, bambin, il avait sauté sur les genoux du poète et avoir été fortement impressionné par les funérailles nationales, monumentales, de l'auteur des Misérables. On a dit que le passage de son corbillard avait été salué par deux millions de Français dans les rues de Paris.

Je ne parvins à obtenir de Georges-Gustave Toudouze la moindre parole de bienveillance ni même d'intérêt pour son voisin Saint-Pol-Roux, avec lequel le seul point commun semblait devoir rester un point de vue imprenable sur le Toulinguet et la mer d'Iroise.

A cette époque, le manoir était dans un état médian entre la photo de 1950 que vous présentez et la dernière, prise récemment. Je pense que quelques troncs de tamaris en vie ont dû être visibles jusqu'au milieu des années 1980. Ensuite, pendant quelque temps, on en a trouvé aux abords des ruines de plus en plus écroulées, quelques bûches calcinées, ayant visiblement réchauffé le bivouac d'admirateurs qui avaient tenté de ranimer la mémoire du poète. Du moins, est-ce ainsi que je me plais à imaginer une nuit passée à la belle-étoile devant l'océan Atlantique. Georges Perros, lui-même, que je crois avoir été moins insensible à l'homme qu'à l’œuvre, dès son arrivée en Finistère, avait prélevé dans les ruines abandonnées à l'érosion des hommes, comme au travail du temps et des vents, une petite pierre, il disait un caillou, recueillie dans le jardin saccagé. Il le porta précieusement de table en table dans ses pérégrines turnes douarnenistes aux abords du port.
MICHEL KERNINON
Nota : Coïncidence ou intersigne, au moment où Michel Kerninon postait son commentaire, le beau poète Roland Nadaus m'écrivait, à propos du même billet : "Je conserve précieusement une petite boîte que m'envoya, du temps où j'étais un très jeune poète, Georges Perros : elle contient un petit morceau d'une pierre du manoir..."

dimanche 12 juin 2011

UN ARTICLE RETROUVÉ DE CŒCILIAN SAINT-POL-ROUX

C'est dans l'éphémère et belle Revue de France et des Pays français co-dirigée par Olivier-Hourcade et Carlos Larronde, à laquelle collaborèrent notamment Ricciotto Canudo, Paul Claudel, René Ghil, Francis Jammes, Paul-Napoléon Roinard, Émile Verhaeren, Francis Vielé-Griffin, que j'ai récemment retrouvé un court article du fils aîné de Saint-Pol-Roux, incontestablement l'un des maîtres des deux jeunes directeurs bordelais. Fédérant plusieurs groupes régionalistes, rendant compte des manifestations artistiques et littéraires des provinces de France, la revue accueillit, dans son ultime livraison de juillet 1912, quelques lignes de Cœcilian annonçant les prochaines festivités camarétoises.

J'avais, l'an dernier, consacré un billet à ces fêtes, dont Saint-Pol-Roux fut le grand ordonnateur, billet à la fin duquel nous reproduisions déjà un poème du jeune homme, alors âgé de 20 ans.
Voici donc, après les vers, la prose de Cœcilian :
La Fête de la Victoire
à Camaret
par CŒCILIAN
Camaret, 13 juillet
En offrant cette année, à M. Saint-Pol-Roux, la présidence de leurs régates, les membre du comité de Camaret semblaient signifier qu'ils attendaient de ce poète une collaboration toute particulière pour la journée nautique du 11 août.

Se considérant, de ce fait, comme invité à réaliser "quelque chose" le nouveau président décida de faire appel au sentiment populaire, afin d'associer toutes les bonnes volontés en vue d'une fête à la fois d'expression locale et de portée générale : il établit donc un projet que le comité des régates vient d'adopter à l'unanimité.

Sachez que le fond décoratif, sur lequel se détachera la fête prochaine, sera constitué par des Régates Fleuries dans le port, celles-ci faisant face et pendant au Corso fleuri du quai, dont les maisons seront, elles aussi, décorées.

- Mais un fond, fût-il de fleurs, ne suffit point, émet l'auteur du projet. Il sied de l'animer au moyen d'un sujet principal, d'un motif central ; en un mot, il faut un thème. Eh bien ! ce thème, extrayons-le résolument des annales camarétoises. Cherchons un symbole local, le plus significatif, puis dressons-le en force directrice de la fête, afin que, sous son invocation, toutes ces barques et tous ces chars fleuris puissent s'exalter dans un enthousiasme commun. Ce symbole, il existe au premier rang de votre propre histoire, Camarétois, mais nous aurons soin de l'emprunter dans un sens pacifique, de le traduire dans un but de fraternisation générale. J'estime avoir suffisamment désigné la Victoire - la Victoire de Camaret.

Alors, comme les symboles doivent être réalisés pour être saisissables au peuple, de même que les idées ne nous apparaissent pleinement accessibles que sous la forme humaine, le poète propose de réaliser le symbole de la Victoire au moyen d'une jeune fille laborieuse et sage de Camaret, élue par le comité.

L'élue incarnera la Victoire.

Bonne chance à la sensationnelle journée du 11 août ! Elle ne manquera pas d'attirer une affluence considérable de visiteurs, heureux d'admirer le miracle d'une féerie de fleurs, jonchant les tragiques rochers de cette vaillante cité de pêcheurs qui, hier encore, s'appelait Camaret, mais qui, demain, sur la carte comme dans l'histoire, portera son nom véritable et qui est tout son nom, le seul vraiment sien et qu'elle a mérité, l'ayant reçu au baptême du feu ! Camaret-la-Victoire !

jeudi 5 août 2010

Retour sur l'hommage de Camaret-sur-Mer à Saint-Pol-Roux

La municipalité, entraînée par le dynamisme de David Pliquet, et les associations culturelles de Camaret (les Amis du Quartier de Saint Thomas, Nautisme Arts Culture) avaient bien préparé l’événement. Les trois jours d’hommage à Saint-Pol-Roux, qui adopta le petit port finistérien en 1905 pour ne plus le quitter, furent denses, généreux et festifs. Le prétexte de cette célébration, le 70e anniversaire de la mort du poète, eût pu solenniser excessivement l’atmosphère, mais, si quelques-unes des manifestations ne manquèrent pas d’émouvoir, c’est la vitalité de l’œuvre magnifique qui occupa surtout la scène.

Vendredi 30 juillet


A dix heures, eut lieu l’opportune assemblée générale de la « Société des Amis de Saint-Pol-Roux ». Le Café de la Marine, l’ex-Hôtel de la Marine, de Rosalie Dorso, hospitalière aux artistes et écrivains en villégiature, initialement choisi pour accueillir la réunion, étant fermé, les quatre membres, qui avaient fait le déplacement, optèrent pour le bistrot voisin. On pouvait donc voir, autour d’un café et discutant de l’avenir de l’association, MM. Jean-Louis Debauve, Alistair Whyte, Marcel Burel & Mikaël Lugan. Le temps viendra plus tard, pour les adhérents, du compte rendu de cette restreinte mais conviviale AG. Aussi, éloignons-nous du quai Gustave Toudouze et engageons-nous sur la place Saint Thomas qui accueillit, à 14h30, la première des conférences programmées. Marie-Françoise Bonneau, guide et historienne, retraça la vie de Saint-Pol-Roux devant un public nombreux, relativement, et curieux. L’échange, qui suivit, fut nourri et intéressant. Le Club des Poètes donna ensuite un récital de poèmes de contemporains du Magnifique : Mallarmé, Verlaine, Max Jacob, Apollinaire, etc. C’est le Club des Poètes – dont on sait qu’il prend traditionnellement ses quartiers d’été sur la presqu’île de Crozon – qui devait clore cette première journée, avec un bel & émouvant spectacle poétique, hommage couplé à Jean-Pierre Rosnay, décédé en décembre dernier, et à Saint-Pol-Roux. Le lieu de cette manifestation ne pouvait être plus approprié puisque la scène naturelle et nocturne en était le Manoir ruiné de Cœcilian, formidablement illuminé pour l’occasion.


Samedi 31 juillet

Le lendemain, deux nouvelles conférences : Mikaël Lugan parla d’abord de l’amitié de Saint-Pol-Roux & d’André Antoine, citoyens de Camaret ; le premier, certes, méritait ce titre, qui y demeura trente-cinq ans ; mais le second y villégiaturait seulement et vendit ses villas en 1935. Pourtant, Saint-Pol-Roux avait ainsi baptisé le fondateur du Théâtre-Libre dès 1903 : « Antoine, citoyen de Camaret » ; et, malgré les réticences de l’ogre dramatique, le poète n’eut pas tort, sans doute, puisqu’Antoine y réside désormais, voisin perpétuel de son improbable ami, au petit cimetière marin de Camaret. Marcel Burel entretint ensuite le public, venu plus nombreux, relativement, que la veille, des années roscanvélistes (1898-1905) du Magnifique. Roscanvéliste lui-même, professeur de lettres classiques et historien incontournable de la Presqu’île, il sut admirablement montrer, à partir des textes composés dans cette période, comment Saint-Pol-Roux, charmé par ce village, se dépouilla de son costume parisien pour se faire ou devenir roscanvéliste. Là encore d’intéressants échanges. Le reste de l’après-midi ne fut pas moins dense en manifestations que la précédente : des mises en musique de poèmes du Magnifique, un spectacle composé de textes de Jean-Pierre Rosnay dont la vie dédiée aux poètes et à la poésie méritait qu’on lui rende hommage aussi pendant ces trois jours. La nuit, deux concerts animèrent la lande, emmi les menhirs de Lagatjar.

Dimanche 1er août

C’est au tour d’Alistair Whyte de prendre la parole. Les lecteurs de Saint-Pol-Roux le connaissent : il prépara, avec Jacques Goorma, l’édition, chez René Rougerie, de la plupart des volumes publiés à partir des années 1980. Olivier Rougerie, initialement prévu, n’ayant pu venir, Alistair occupa les deux heures de conférence, animant, dans un premier temps, un café-philo en plein air sur le thème : « A quoi sert la poésie ? ». On quittait là Saint-Pol-Roux – encore qu’à peine – pour y mieux revenir. Alistair connut très bien Divine, et c’est tout naturellement qu’il décida de consacrer sa deuxième intervention à la fille du poète, que ce dernier avait sacrée l’ange de ma solitude. Il parla de la femme qu’elle fut, de son dévouement pour son père, de son humour aussi ; puis il laissa la parole à Jacques Goorma qui, empêché de participer à ces trois jours, avait enregistré une lecture du beau poème, « Ma Divine a vingt ans », écrit par Saint-Pol-Roux en 1918. L’émotion, dans l’assistance, alors que, sur un écran, défilaient, accompagnant la voix magnifique du poète Jacques Goorma, des photos de Divine, était sensible. Ainsi s’achevait le cycle de conférences de la place Saint Thomas. Il revint au spectacle musical, « Saint-Pol-Roux, poète oublié ? », de Céline Caussimon & Cécile Girard de clore les festivités saint-pol-roussines. Il fut donné dans la chapelle Rocamadour, qui accueillit l’exposition inaugurée le 10 juillet ; la chapelle était comble. Mêlant textes du Magnifique, dits par les deux comédiennes-musiciennes et par Loïc Baylacq, qui incarnait le poète, intermèdes musicaux (accordéon, violoncelle et tuba qu’embouchait Jean-Yves Lacombe), reconstitutions d’épisodes biographiques importants (la lecture de la Dame à la Faulx à la Comédie Française, le banquet de 1925), le spectacle, bien documenté et bien construit (de sorte que le travail de documentation n’apparaisse pas sur scène), connut un beau succès.

Oui, Camaret avait décidément bien fait les choses. Ces trois jours furent un beau succès. Pour la ville et pour le poète. Et j’espère que l’an prochain, pour le cent-cinquantenaire de la naissance de Saint-Pol-Roux, inscrit aux célébrations nationales, d’autres villes – Marseille où il naquit, Paris où il vécut et combattit au temps du Symbolisme, Brest où il mourut – sauront rendre leur juste hommage au Magnifique. Il leur suffira, pour cela, avec leurs moyens, autrement plus conséquents, de suivre le dynamique exemple camarétois.