dimanche 21 décembre 2008

Francis Jammes & Saint-Pol-Roux, de Paris et Bretagne en Béarn...

On a trop peu dit, en cette année de célébrations aurevillienne et gourmontienne, qu'il y avait aussi de nombreuses raisons de fêter Francis Jammes, qui naquit le 2 décembre 1868, publia, au Mercure de France, son recueil le plus illustre en 1898, et mourut le 1er novembre 1938. Bref, 2008 n'est pas seulement le cent-quarantième anniversaire de sa naissance ; 2008 est aussi le cent-dixième anniversaire de la parution de De l'Angelus de l'aube à l'Angelus du soir et le soixante-dixième anniversaire de sa mort. Trois bonnes raisons en vérité de ne pas terminer l'année sans saluer ce singulier poète.

Ce n'est pas que je sois un fervent lecteur et amateur du Béarnais, mais il faut concéder que son entrée, discrète d'abord, non dénuée d'ironie ensuite, sur la scène littéraire de la fin du XIXe siècle, ne fut pas sans conséquence sur l'évolution de la poésie. Jammes fut, en son temps, une figure majeure des lettres ; on lui doit, à coup sûr, d'avoir accéléré le retour à la Vie et à la simplicité que pensaient avoir ressuscité les naturistes de Saint-Georges de Bouhélier, et que chantèrent, avec plus d'assurance, après l'avènement de Francis Jammes, nombre de symbolistes de la première génération. Il n'est que de lire la Simone de Remy de Gourmont pour constater que l'influence du jammisme toucha même le plus indépendant des écrivains. Le poète béarnais apportait avec lui sa petite révolution, bousculant les cadres de l'alexandrin, estompant, avec le génie qui manquait au pauvre Coppée, les frontières entre le vers et la prose. Un vent salubre descendait des montagnes, mouillé des postillons du gave, pour éventrer les fenêtres de la Ville et rafraîchir ces messieurs de Paris...

Voilà qui devait séduire Saint-Pol-Roux, dont les théories idéoréalistes avaient, cinq ans plus tôt, dénoncé les dérives nombrilistes et sur-idéalistes du symbolisme. Et voilà qui séduisit Saint-Pol-Roux à qui Jammes avait adressé De l'Angelus de l'aube à l'Angelus du soir, et qui le remercia en des termes qui célèbraient la fraîcheur et la liberté du poète :
"Des aristarques émettront que Francis Jammes déconcerte parfois, souriez à ces propos, le génie n'est-il pas une gifle perpétuelle à l'humanité ou du moins aux habitudes humaines, ces allusions amassées par les pédants et autres constructeurs de digues, de chaînes et de carcans ?" (lettre du 28 avril 1899)
Le Magnifique aimait la spontanéité de Jammes, sa bonté, sa naïveté, c'est-à-dire son sentiment de la nature. Quelques mois avant sa lettre, il avait d'ailleurs écrit, à l'occasion de l'élection du nouveau Prince des Poètes : "Je soupçonne [Francis Jammes] de prendre, pour encre, de l'eau de source, et, pour papier, des ailes de libellule".

Il n'y eut pas, à proprement parler, amitié entre les deux hommes, mais un respect jamais démenti qui les conduisit à s'échanger leurs publications et à s'écrire quelques fois. Malheureusement, de leur correspondance, nous ne connaissons que deux lettres : la première, fort belle, de Saint-Pol-Roux à Jammes, dont j'ai extrait les lignes ci-dessus, est conservée à la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet sous la cote Ms-alpha 3656 ; la seconde, de Jammes à Saint-Pol-Roux, est, me semble-t-il, conservée par la très-active Association Francis Jammes, où je crois l'avoir consultée, à moins qu'il ne s'agît d'une photocopie, auquel cas l'originale pourrait bien se trouver aussi à Doucet. Cette dernière, qui a été reproduite à plusieurs reprises, prouve que le Magnifique avait envoyé De la Colombe au Corbeau par le Paon (Mercure de France, 1904) à son confrère, comme il avait dû lui faire parvenir, trois ans plus tôt, La Rose et les épines du Chemin où se trouve "Chapelle de Hameau", court poème en prose qui lui est dédié. Aucun recueil de Saint-Pol-Roux ne figure hélas dans la bibliothèque de Jammes reconstituée dans la maison Chrestia à Orthez, siège de l'association. Mais ce billet, daté de la Noël 1934, confirme bien que le volume des Reposoirs de la Procession avait rejoint les rayonnages béarnais, en excellente compagnie :
"Mon cher Saint-Pol-Roux,

Votre livre est tellement beau que je vais le placer dans ma toute petite bibliothèque, et sur un étroit rayon de miel réservé à très peu, sur le même rayon où voisinent La Fontaine, Rousseau, Cervantès, et quelques très rares modernes dont : Maeterlinck, Rimbaud, Gide et Claudel.

Vous voyez que, de tout cœur, et passionnément j’aime votre poésie.
Francis Jammes"
Et ce n'étaient pas de simples mots puisque ce dernier, en retour, lui offrira, ornés d'affectueuses dédicaces, de nombreux volumes. Le prochain Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux, qui est un essai de reconstitution de la bibliothèque de Saint-Pol-Roux, en recense déjà six.

Ce n'étaient pas de simples mots puisque la poétesse Jeanne Perdriel-Vaissière, rendant visite à Francis Jammes le 22 mai 1914, écrivit dans son journal : "Nous parlons ensuite de Saint-Pol-Roux qu'il admire, sur la vie privée duquel il aimerait à savoir quelques détails..." Témoignage important, difficilement contestable, et l'on se prend à rêver d'une rencontre entre les deux poètes, rencontre qui ne se fit pas, physiquement. Il aurait pourtant suffi d'un coup du destin, après-guerre. Le Magnifique, dont la famille et les finances n'avaient guère été épargnées par le conflit, avait alors entrepris de quitter la Bretagne et tenté de vendre le manoir pour retourner dans le Midi ; le hasard lui fit porter son dévolu sur Pau où venait de se libérer le poste de conservateur du Musée national. Saint-Pol-Roux présenta sa canditature par lettre à M. Honnorat, alors ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, aidé dans sa démarche par André Antoine qui usa de sa notoriété auprès des influents Béarnais, Louis Barthou et Léon Bérard. En vain. Le poète n'obtint pas le conservatorat du Musée national de Pau et fut contraint de demeurer en Bretagne, où sa condition finit par s'améliorer, un peu. Mais si Saint-Pol-Roux avait migré dans le Béarn, on imagine assez bien qu'il n'aurait pas manqué de rendre visite à Jammes, à Orthez ; les deux poètes auraient sans doute lié, malgré leurs différences, nombreuses, amitié - et je les vois parfaitement randonnant sur quelque sentier pyrénéen ou le long du gave, accompagnés de leurs chiens respectifs, - pendant que Divine joue les grandes soeurs auprès des sept enfants Jammes -, bataillant, comme on dit dans le coin, à propos de l'évolution de la poésie, de la religion et du bon vieux temps du symbolisme... Oui, j'en suis persuadé, ces deux-là, non sans disputes et brouilles, n'auraient pas manqué d'être amis.

Ils auront fini par se rencontrer, à Paris, au milieu des années 1930, peut-être lors des festivités du cinquantenaire du symbolisme en 1936. Mais c'était un peu tard... Jammes refusa, parce que son nom avait été cité parmi les académiciens sans son acceptation officielle, de participer à la fondation de l'Académie Mallarmé. Saint-Pol-Roux, lui, en était. Dernière occasion manquée. Il fallut attendre la mort du poète béarnais pour que leurs deux noms fussent de nouveau réunis ; Saint-Pol-Roux donna, dans un numéro spécial de LA PHALANGE (n°36-38, 15 novembre 1938-15 janvier 1939), un sonnet, sobrement intitulé "A Francis Jammes" où se lit le fraternel salut du Magnifique à l'humble éolien d'Hasparren...
Cygne précipité des neiges de Navarre
Avec un chant d'amour au nid de marbre noir,
Sois béni d'amender notre plaine barbare
Où ton miracle va lever de l'aube au soir...
N'est-il pas significatif de retrouver, en cet hommage, comme ultime preuve de fidélité, une référence au premier recueil important de celui qui, digne du poète idéoréaliste, vécut "parmi la Rose des Sensations - lesquelles ne sont que le frémissement des Idées" ?

Aussi était-il naturel, quoique sa poésie - à l'exception de quelques rares poèmes - ne m'émeuve guère, de saluer, en ce triple anniversaire, sur ce blog dédié à Saint-Pol-Roux, l'un de ses frères cadets en poésie : le poète Francis Jammes.

Nota : L'Association Francis Jammes ne m'a évidemment pas attendu pour célébrer son poète ; la maison Chrestia (7, avenue Francis Jammes, à Orthez) accueille depuis le 17 octobre une grande exposition présentant panneaux, tableaux, documents originaux et deux petits films sur Jammes. L'exposition est visible du lundi au vendredi de 10h à 12h et de 15h à 17h jusqu'au 28 février 2009. Plus d'informations ici.

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