vendredi 7 septembre 2007

Le Grand Jeu du Mois d'Août : Michel-Féline, poète confidentiel

Zeb , en fin limier bibliophile et excellent connaisseur de la littérature fin de siècle, a su identifier notre mystérieux poète. Bien que le jeu fût clos le 31 août, la trouvaille méritera sa récompense. Il s'agissait bel et bien de Michel-Féline, qui publia son seul recueil (connu), L'adolescent confidentiel (Indice n°1), à la Librairie de l'Art Indépendant, en 1892. Il avait débuté, en donnant de rares poèmes à La Plume d'où notre "Princesse Magnifique" est tirée (n°75, 1er juin 1892, pp. 242-243), et à Chimère, la revue montpelliérenne de Paul Redonnel. Michel-Féline en était - de Montpellier -, et y avait rencontré, sans doute grâce à son frère, Pierre, un autre tout jeune poète : Paul Valéry, à qui on attribua abusivement, quelques années plus tard, la paternité de cet adolescent confidentiel (Indice n°2).

Voici quelques comptes rendus du volume, retrouvés dans les petites revues d'époque :

- Adolphe Retté (L'Ermitage, août 1892, p.113) : "Le livre de M. Féline est assez complexe et si l'impression qui s'en dégage n'est pas toujours des plus agréantes, il faut peut-être en accuser cette préoccupation du poète d'embarrasser l'expression de sa pensée d'une foule de tournures compliquées dont elle ne se dégage pas toujours très heureusement. Sans doute il y a chez M. Féline une certaine inexpérience au maniement des rythmes. Aussi n'exerce-t-il pas toujours un contrôle suffisant sur la qualité de ses émotions; bien des brutalités étaient à éviter. Sans insister davantage sur ces deux points, nous découvrons chez M. Féline un véritable don lyrique, maints charmants détails et, çà et là, de ces vers que seul un vraiment poète pouvait écrire. Cela suffit pour classer M. Féline dans un bon rang. Enfin L'ADOLESCENT CONFIDENTIEL est dédié à la mémoire de Jules Laforgue, ce à quoi il faut applaudir car on ne glorifiera jamais trop le seul écrivain de génie que notre génération ait donné jusqu'à présent."

- Jean Court (Mercure de France, septembre 1892, p. 84) : "Les jolis vers ne sont point rares dans cette oeuvrette, mais l'âme de l'adolescent qui écrivit ces pseudo-confidences est sans doute un peu artificieuse et dénuée de toute sincérité. Les préférences de M. Michel Féline vont à Jules Laforgue, à qui le recueil est dédié. L'influence du poète de l'Imitation de N.-D. la Lune est flagrante. Elle se traduit par quelques pastiches maladroits et surtout par une recherche d'originalité qu'on peut trouver excessive. Mais peut-on formuler sérieusement un tel reproche à l'heure où tant de pleutres chantent la même ritournelle et s'exténuent à violer la même Muse-Maritorne ? A coup sûr, M. Michel Féline cherche sa voie. Le décousu de la plaquette qu'il nous donne aujourd'hui l'indique suffisamment. Il se possèdera mieux dans son prochain livre, je pense, et il convient d'attendre jusque-là pour le juger. Cependant, qu'il prenne garde aux trop brusques écarts d'imagination. Il faut avoir acquis une certaine maîtrise pour jouer avec les images disparates, sans tomber dans le grotesque. Les vers suivants, cueillis dans l'Adolescent confidentiel, mais dont le déliquescent Adoré Floupette pourrait presque revendiquer la paternité, me semblent un exemple probant de ce que j'avance :

Rivage heureux où des sourires sont mes pleurs,
Où les pucelles font pipi sur les fleurs.
.......................................................................................
Q'une chienne ivre de toi
Te ronge les testicules,
Ecoute les Renoncules
Sangloter au jardin froid."

- Sainte-Claire (La Plume, 1er juillet 1892, p. 309) : "Voulez-vous la note vibrante, hurlante presque :

Qu'une chienne ivre de toi
Te ronge les testicules...

je vous conseille l'Adolescent confidentiel, début de M. Michel Féline. C'est un mélange étrange de sentimentalité, de lyrisme vrai, de prosaïsme - le cri jailli d'une âme puissante non-maîtresse d'elle-même, le bouillonnement d'une jeunesse névrosée clamant son ardeur aux étoiles :

Les belles Amaryllis
Se meurent de syphilis
Ou si c'est de la poitrine
A l'hôpital de Lourcine...
Il pleura sur l'omnibus...
- Et je veux chanter jusque épuisé !

Soyez sans inquiétude, M. Féline a déjà oublié son livre et avant peu il prendra une belle revanche."

[Michel-Féline assista aux dîners de La Plume en 1892. La table des matières de la revue pour cette année mentionne de Gabriel Vicaire une "Déclaration (pour répudier la paternité de "L'ADOLESCENT CONFIDENTIEL" de Michel Feline)" qui n'apparaît pas dans le corps de la revue; elle fut sans doute publiée, en même temps que deux autres poèmes du prochain recueil, dans un supplément poétique; on aura donc suspecté, avant Valéry, le co-inventeur d'Adoré Floupette d'être l'auteur de ces vers joliment étranges et faux; à moins que cette "déclaration" ne fût simplement une réponse à la comparaison avancée par Jean Court dans son compte rendu du Mercure de France ?]

- L. L. F. (L'Art et la Vie - Revue Jeune mensuelle, décembre 1892) : On inclinerait à penser que ce livre, - malgré son joli titre, - est une caricature des tentatives poétiques d'aujourd'hui. La phrase est assez torturée; les idées semblent absentes; les images sont plutôt chaotiques. Après des sensations, des sensations, j'aimerais mieux dire : des mots, mieux encore : des sonorités. Et quant à ces dernières, je les ai trouvées très faibles. Au fond, je crois avoir découvert ceci : l'auteur est troublé par des rêves de femmes, qui ébranlent en désordre tous ses états d'âme, passés et présents. Mais cet adolescent n'est rien moins que confidentiel. Je n'ai guère retenu que ces trois vers :

Elle chante, et le soir tombe;
Entends-tu l'âme, colombe
Qui prend son vol dans les airs ?

et ces deux-ci, qui sont fort clairs :

Les belles Amaryllis
Se meurent de syphilis...

Mais je calomnie peut-être M. Michel Féline, et, en voyant comme il se maintient dans le genre qu'il a choisi, j'ai grand'peur qu'il ne soit sincère. Je me rassure, en pensant que cette adolescence, qu'il nous révèle si discrètement, est une période de crise."

On ne sait à peu près rien d'autre sur ce poète(1) qui passa timidement (le titre de son recueil était programmatique, sans doute) en cette turbulente République des Lettres. Pourtant, les quelques strophes citées manifestaient une belle audace, pour le moins. Il n'y eut qu'André Breton, merveilleux bibliophile, pour saluer, plus de trente ans après l'ultime compte rendu, dans son Amour fou, deux vers ("Et les vierges postulantes... De l'accalmie pour leurs seins") de ce "poète par ailleurs plus qu'oubliable" (Indice n°3) - ces deux vers, absents dans La Plume, servaient d'épigraphe à "La Princesse Magnifique" du recueil. Dans la note que les éditeurs des OEuvres Complètes de Breton (Pléiade) consacrent à l'auteur de l'adolescent confidentiel, on lit ces quelques lignes extraites d'un article d'Elie-Charles Flamand, "A propos de Michel Féline" (Bief, n°3, 15 janvier 1959), commentant le recueil :

Dans le cadre quelque peu rococo de l'esthétique symboliste, Féline s'y livre à une confrontation sur le mode ironique de "l'Idéal" et du "Réel" (selon la terminologie de l'époque), en de courts poèmes qu'il drape avec nonchalance de surprenantes images.
L'adolescent confidentiel fut-il un recueil idéoréaliste ? et Michel-Féline, un Magnifique ?


(1) Tout renseignement supplémentaire concernant Michel-Féline sera chaleureusement accueilli, et une reconnaissance éternelle paiera en retour celle ou celui qui me communiquera l'article d'Elie-Charles Flamand, paru dans Bief. Et quelle merveille pour ma bibliothèque que cet Adolescent confidentiel : avis aux libraires !

mardi 4 septembre 2007

LA DAME A LA FAULX à Orléans : entretien avec Christophe Maltot


[Les 29 & 30 juin, à Orléans, eut lieu une tentative admirable et sans précédent : la représentation, par les élèves de la section théâtre du Conservatoire d’Orléans, de La Dame à la Faulx. Christophe Maltot(1) qui en signa la mise en scène a bien voulu m’accorder un entretien pour "Les Féeries Intérieures". Je lui redis toute ma gratitude.]

SPiRitus : Avant de nous intéresser à votre travail de mise en scène autour de La Dame à la Faulx, j’aimerais, si vous le voulez bien, que vous disiez quelques mots de votre première rencontre avec Saint-Pol-Roux. J’imagine que ce n’est pas là un nom familier des conservatoires et des cours de théâtre.

Christophe Maltot : Certes non ! La tendance est aux auteurs dits contemporains; ceux qu’une partie de notre profession pensent être au plus proche d’une certaine idée de l’invention au Théâtre; il ne s’agit pas d’être ni réactionnaire voire ringard et pour ainsi dire fermé aux nouvelles écritures; je pars du principe que l’acteur est au centre du travail au Théâtre; c’est le serviteur d’une écriture; en cela il doit pouvoir maîtriser les mécanismes de la langue, son histoire et aussi être branché sur le présent de son art; trop souvent ceux qui savent ou ont vu donnent à lire des textes contemporains sans jamais plus passer par nos "classiques", nos pères en écriture; c’est un mal; encore quelques années de ce régime et la musique de l’alexandrin deviendra lettre morte; il y a un théâtre contemporain comme des écritures contemporaines, ce n’est pas à négliger dans l’apprentissage du comédien, encore faut-il que la matière textuelle étudiée puisse passer par le corps et la voix de l’acteur, centre du mouvement et de l’apparition; la qualité de l’émission sonore est à l’image de notre monde; souvent molle et/ou cynique; au départ le théâtre est poésie; j’ai grand besoin comme homme de théâtre d’une écriture qui nous élève; que sa forme soit physiquement assimilée par l’acteur et qu’elle lui impose un travail qui échauffe, un travail de gymnaste.

SPR m’est apparu au cours de mes recherches autour de Michaux; j’ai cette image, lue ou rêvée, je ne sais plus, d’un écriteau apposé à la porte de son atelier "Ici un poète travaille"…

SPiR. : Oui, c’est André Breton qui rapporte cette anecdote dans son Manifeste : "On raconte que chaque jour, au moment de s’endormir, Saint-Pol-Roux faisait naguère placer, sur la porte de son manoir de Camaret, un écriteau sur lequel on pouvait lire : LE POETE TRAVAILLE."

C.M. : Là commence le mystère, au seuil de cette porte, le désir de savoir et de passer outre; derrière, un homme dans son cabinet de travail, au travail comme pour percer le mystère; c’était rassurant; c’était la place que j’accordais à l’artiste-poète en général; quelques années plus tard en tournée au Théâtre National de Strasbourg avec Le Soulier de Satin de Claudel, aux détours d’une librairie, des ouvrages de SPR dans un rayon; je n’avais alors qu’à tendre la main et trouver la confirmation.

SPiR. : On a souvent présenté Saint-Pol-Roux comme un auteur maudit; si, en ce qui concerne son œuvre poétique proprement dite, un tel qualificatif paraît abusif, pour ce qui est de son théâtre, par contre, il semble tout à fait justifié. Il n’y a guère que le Théâtre Idéaliste de Carlos Larronde qui ait, à la veille de la première guerre mondiale, eut l’audace – assez confidentielle – de jouer deux de ses monodrames. Lugné-Poe, directeur du Théâtre de l’Œuvre, Antoine à l’Odéon, Jules Claretie, administrateur de La Comédie Française, puis Jacques Rouché au Théâtre des Arts ont successivement refusé de monter La Dame à la Faulx, alors même qu’on donnait des pièces de Claudel, de Maeterlinck, pour ne citer que les plus célèbres des représentants du drame poétique. Comment expliquez-vous une telle infortune ?

C.M. : On peut penser qu’à force d’appliquer systématiquement le qualificatif "maudit" face à une œuvre ou à un homme, cette œuvre et cet homme le deviennent forcément.

Cela aura suffi peut-être à classer trop rapidement le théâtre de SPR, à s’en écarter, à ne prendre aucun risque. Il y a un effort considérable à fournir pour réaliser l’œuvre en scène; être à la hauteur des images et du verbe du poète; je dirai plus particulièrement, être à la hauteur du renoncement du poète; je ne suis pas spécialiste ni historien mais peut-être que Claudel savait bien mieux manœuvrer que SPR dans son rapport au monde qui tourne, à la Capitale; il y a chez SPR comme une résistance à l’adaptation, au milieu littéraire et artistique parisien; forcé par le destin, comme un refus à une sorte de compromission qui l’éloignerait de son travail de poète, de son œuvre, pour ainsi dire de sa mission; c’est sa force, son cœur et sa sincérité; un homme qui cherche renonce; sa force effraie.

D’autre part, l’extraordinaire armada matérielle et humaine sollicitée par l’auteur sur la scène du théâtre et aussi sa démesure ont dû forcer certains directeurs de salle et metteurs en scène à renoncer… aujourd’hui, ce refus est encore d’actualité et seule l’école m’a permis de réaliser ce défi parce qu’en dehors du circuit de la production; libre et riche encore, en tous cas dans mon enseignement, de cet indispensable besoin de recherche et d’expériences.

SPiR. : Quand et comment vous est venue l’idée de présenter La Dame à la Faulx à vos étudiants ? Pouvez-vous préciser dans quel projet culturel (et pédagogique) s’inscrivait une telle représentation ?

C.M. : Impensable de mettre en scène La Dame à la Faulx seul avec ARTICULE, ma Cie de théâtre; question de coût, d’organisation, de distribution, de lois du travail; allez dire à un alpiniste et à sa cordée de stopper nette sa course parce que le quota d’heures est atteint…l’école trouve encore cette souplesse; les étudiants ou élèves sont plus souples car plus neufs, plus ouverts, prennent ce qui arrive avec la foi et non obligatoirement la raison et la sécurité; si vous avancez totalement à découvert avec votre proposition, si cette proposition nous réunit autour de SPR et sa parole, il y a à l’école cette possibilité d’accord, cette fraternité indispensable avec le poète, cette connivence dans l’attitude "à corps perdu" engagée par SPR et son écriture.

SPiR. : Vous avez choisi de travailler à partir de la version de 1911, conçue pour le Théâtre des Arts, et publiée en 1979 chez Rougerie. Connaissiez-vous la version initiale, celle du Mercure de France de 1899 ?

C.M. : Je ne la connaissais que par les bouquinistes et par manque de temps me suis appliqué à considérer la version pour la scène bien assez conséquente pour mon groupe d’acteurs et mon planning surchargé; mais je ne désespère pas de tout reprendre un jour prochain !

SPiR. : L’édition Rougerie présente l’intérêt de reproduire les lettres que le poète adressa, à l’époque, à Rouché, Gilda Darthy et Debussy. On y découvre un Saint-Pol-Roux soucieux d’adapter sa pièce aux conditions scéniques; il remanie, réécrit, fait des croquis pour les décors, donne des idées de mise en scène. On est loin d’un théâtre purement littéraire. Saint-Pol-Roux conçoit La Dame à la Faulx en pensant à sa représentation; et c’est ainsi, d’ailleurs, qu’il l’avait conçue à l’origine. On trouve des notes dans le livre de 1899 qui témoignent d’un souci constant de la réalisation scénique; il y parle de rideaux peints, et même de développements cinématographiques pour la chevauchée de l’acte II. Les lettres à Rouché vous ont-elles servi pour votre travail de mise en scène ? Dans quelles mesures ?

C.M. : Les grands auteurs pensent le théâtre et la représentation mais doivent être relayés par un chef de troupe quitte à se faire déposséder; un grand auteur sait le détachement; aucune propriété n’est à revendiquer au théâtre; une paternité oui; la démarche de SPR est extrêmement touchante presque suppliante; comment y avoir résisté ? C’est déconcertant… il est aussi de ceux qui, je pense, oralisent le texte, avant d’inscrire sur le papier, c’est-à-dire qu’il passe par le corps; là, je pense que seul un comédien, chef de troupe, reconnu, pouvait porter le projet, l’imposer; je regrette cette solitude autour de lui, ce manque de vision, de confiance dans ce projet.

D’autre part, son long poème dramatique était soutenu dans notre travail par toutes ses indications, ses réflexions, il soutient le progrès technique au théâtre mais ses visions à l’époque devaient être je crois trop en avance sur son temps.

Pour revenir à votre question autour d’une œuvre maudite, il y a tout de même un élément qui effraie, c’est ce mélange entre le jeu et le rituel proposé; il y a un appel affirmant sa présence au monde qui dépasse de loin tout ce que j’ai pu lire; en tout cas cette prétention, si prétention il y a de la part de l’auteur, follement assumée, aura-t-elle été suffisamment assumée quand on sait l’oubli et la fin terrible de l’œuvre et de son créateur.

Cet appel peut être considéré comme une menace, il faut, je crois, pouvoir être soi-même appelé, cette force dépasse toutes les considérations du métier…

SPiR. : Oui, le théâtre de Saint-Pol-Roux représente en cela l’opposé du théâtre de Maeterlinck, son contemporain symboliste, théâtre de l’absence, de la suggestion. Le drame idéoréaliste au contraire est un drame de l’évocation qui fait surgir scéniquement la présence. Un théâtre de l’outrance, de "l’exhibition", du relief. Pour que ceux qui n’ont pas lu ou vu la pièce nous comprennent, prenons un exemple concret : les cavales de Magnus qui ont un rôle non négligeable tout au long de la pièce, puisque, précise l’auteur, "les trois chevaux suivent le ton de l’état de Magnus. C’est du décor vivant". Blanche, dans les deux premiers actes, pie, dans le troisième, noire dans le quatrième. Saint-Pol-Roux proposait d’user d’un même cheval maquillé pour les premières, cheval qu’il suffirait de remplacer, lors de la scène où la cavale de Magnus s’endort par une tête emmanchée d’un cou, sortant des fougères; et de s’en passer pour la troisième, "tellement noire qu’on ne la verra pas", signalée simplement d’un signe ou par des bruitages. Comment avez-vous résolu cette difficulté ?

C.M. : Dans le costume de Magnus tout d’abord, du blanc, on passe au gris et au noir.

Pourtant jusqu’au bout j’ai résisté à Cavale; au départ il était question de travailler avec un poney; c’était mon idée pour éveiller l’imagination envers nos jeunes acteurs; une manière de leur dire que rien n’était impossible; la présence de l’animal de surcroît petit comme dans une légende accroissait ce pouvoir d’imagination; en répétitions comme toujours la magie agissait ouvertement, un animal ou un balais, des camarades et autres parades fonctionnaient à merveille; il m’a suffi au final de demander au régisseur son de travailler cette présence et Cavale avait pour ainsi dire trouvé, dans notre aventure et dans l’imaginaire de l’acteur et des spectateurs, sa place.

C’est d’une certaine manière aussi se dire que Magnus et Divine sont une seule entité, le poète et sa réalisation sonore et physique; l’unité est plurielle; tout est donc possible avec le crédit des correspondances et de l’imaginaire.

SPiR. : Cette question de la cavale nous amène justement à la question des choix de mise en scène. Intéressons-nous d’abord, si vous le voulez bien, aux décors. Les changements de lieux sont nombreux dans La Dame à la Faulx : Manoir de Divine, lieux traversés au cours de la chevauchée de Magnus, la forêt, la Galerie des Génies au palais de Magnus, le Carrefour de la Ville, puis la vallée. Chacun de ces lieux symbolisant, comme les couleurs des chevaux, l’état du héros. On conçoit facilement les problèmes techniques, matériels et financiers que posent de tels changements. Quels ont été vos choix concernant le décor ?

C.M. : Un seul territoire à faire vivre, notre cour de l’Hôtel des Créneaux, là même où du moins à l’intérieur de cette enceinte j’ai pu donner cours pendant quatre ans.

Mon souci est toujours de tenter de travailler en résonance avec l’œuvre, le poète, l’Histoire, les interprètes et surtout l’espace dans lequel va s’inscrire la représentation.

Au départ j’avais programmé ce spectacle au TGP d’Orléans la Source, théâtre de 542 places puis très vite je me suis aperçu que d’un point de vue organisationnel mais aussi pour la charge symbolique due à mon départ de l’École, nous devions représenter La Dame à la Faulx sur notre lieu d’expériences partagées, dans ce lieu d’Histoire et de patrimoine.

Au théâtre, il est assez facile (après tout de même un énorme labeur) de trouver des astuces en lumière, de simuler d’autres lieux avec de simples accessoires, c’est le pouvoir de suggestion du théâtre, c’est sa noblesse mais aussi sa pauvreté.

Dans cette cour, il y avait donc différents niveaux, différentes entrées, un escalier pour monter, un autre pour descendre, une tour, des fenêtres, un porche.

Les principales entrées se faisaient soit de la porte principale donnant face public en haut des escaliers ou d’une autre derrière le public, une allée traversait ce public pour accéder à l’aire de jeu toute pavée…

Il y avait certaines fois quelques incohérences à entrer et à sortir du même endroit mais vite oubliées par notre concentration à maintenir le fil de la pensée et de l’histoire propre à la quête de Magnus.

SPiR. : Le même problème se pose s’agissant des costumes. Lugné-Poe, je crois, avait reproché à Saint-Pol-Roux le nombre de personnages figurant dans le drame, plus de quarante. En outre, La Dame à la Faulx se situe "en pleine humanité, mais au seuil du mystère", dans un cadre qu’on identifierait facilement à un cadre médiéval. D’ailleurs, le mot de "mystère" pourrait lui-même renvoyer aux représentations du Moyen Age. Avez-vous marqué, par les costumes, cet ancrage médiéval ou vous en êtes-vous démarqué – ce qui semble aisément concevable ?

C.M. : L’écriture de SPR dite avec trop d’emphase pouvait quelques fois au cours de nos répétitions beaucoup nous amuser ; il fallait biaiser, jouer de ce qui tout de même est contenue dans cette écriture, les quelques images d’Épinal, et l’emphase; de même pour les costumes… inutile de vous déclarer ma haute résistance aux sons et lumières… nous avons donc adopté une version où différentes époques se répondaient; il s’agissait bien plutôt de trouver le symbole d’un costume, une couleur, une marque distinctive plutôt qu’une volonté de coller à l’imagerie moyenâgeuse.

De plus j’ai demandé à nos jeunes acteurs de faire des propositions de costumes; il fallait les concerner, les responsabiliser et les guider; un bon nombre de propositions de leur part ont été déterminantes.

SPiR. : Ne quittons pas les costumes. Ils m’apparaissent comme des éléments dramatiques essentiels de la pièce. La métamorphose guide, en grande partie, son action. Il y a l’acte IV qui se déroule en plein carnaval, et le personnage de la Dame dont nous assistons à la transformation à la fin de l’acte II. Ce rôle de la métamorphose, du renversement des valeurs qui gouverne le carnaval, apparaissait-il lors de la représentation ? de quelle manière ?

C.M. : J’ai fait le choix très vite de considérer le personnage de La Dame sous différents aspects; plusieurs corps incarnaient La Dame jusqu’à un corps travesti; il y avait un souci d’équité quant à la distribution mais aussi une possibilité de donner différents visages réels, une qualité de ruptures que seule une actrice aguerrie et géniale aurait pu réussir et que la multiplicité des interprètes aura tout de même rendue; j’ai, je pense, distribué chacun ou chacune au meilleur de ses qualités présentes ou à développer; les progrès ont été, par ce principe, fabuleux, bien plus grands qu’en une année de cours réguliers; quelque chose s’est transmis au contact de cette œuvre.

SPiR. : Ce schème de la métamorphose apporte incontestablement du rythme à la pièce. Saint-Pol-Roux s’est beaucoup intéressé à cette notion de rythme, à laquelle la préface de 1895 consacre de longs paragraphes. Et malgré son nombre de pages, je n’ai jamais senti, lors de mes successives lectures de La Dame à la Faulx, de longueurs. Êtes-vous d’accord avec cette impression ? Combien de temps a duré la représentation ?

C.M. : Nous avons rempli notre mission en 3 heures 30 chrono en effectuant quelques petites coupes qui auront permis de dégraisser un peu.

C’est sur un rythme assez effréné que de jouer La Dame.

Le public était absolument sous l’emprise, et le temps était disons fulgurant; c’est la magie de l’œuvre; encore faut-il savoir en écouter le rythme et enrouler; la fatigue des corps est alors riche de sens et apporte toute la dimension de l’expérience.

SPiR. : Puisque nous parlons du rythme, venons-en au texte lui-même. C’est un drame poétique et qui exhibe sa poéticité : les images y foisonnent – on retrouve là cette propension à la métamorphose dont nous parlions tout à l’heure; les vers y sont variés, alexandrins et vers libres. Comment les comédiens ont-ils accueilli puis travaillé ce texte ? Quel fut l’accueil du public ?

C.M. : C’est justement la difficulté : le texte se montre.

C’est là-dessus qu’il a fallu travailler; c’est aussi l’objet de mon enseignement; la Dame à la Faulx est le plus merveilleux outil que j’ai trouvé ou qui est venu à moi pour faire éprouver aux comédiens, pas tous mais les principaux, la vertu de la parole poétique; au service du texte, il se passe inévitablement une force motrice et donc un changement, une métamorphose; c’est le grand principe du théâtre et de la poésie; c’est ce territoire que l’acteur et le poète doivent à l’avenir défendre coûte que coûte; lors d’une répétition, l’interprète de Magnus s’est vu totalement bouleversé par le sentiment de honte, Magnus oubliant Divine; c’était formidable de sentir ce combat entre l’être de l’acteur et l’histoire ou la partition que propose l’auteur; le sentiment révélé avait pour ce jeune acteur le souffle propre à la grande tragédie; rien de plus formateur à mes yeux, et c’est avec l’écriture de SPR que cela est advenu; c’est la puissance de ces moments précieux et fugaces qui fait advenir la beauté, pas les lauriers, juste cette expérience partagée, visible sur un coin de scène dans ce moment d’école et de théâtre réussi.

SPiR. : Il est juste, en effet, d’insister sur la puissance poétique/dramatique – ces deux qualificatifs n’en faisant qu’un au théâtre – de ce texte. Cela apparaît, avec plus de force encore, dans la version du Théâtre des Arts; Saint-Pol-Roux y accroît l’importance du Verbe et lui donne la première place scénique. Dans un article, pour la Revue d’art dramatique, il avait écrit : "le théâtre implique un don synthétique allant de l’absolu à l’être, de l’être aux éléments et aux phénomènes, don qui viole la surnature, scrute l’économie humaine, fait triompher les aspects de l’univers dans le verbe d’un Shakespeare davantage que dans les matérialités d’un décorateur." Et plus loin : "Au sortilège de la poésie de créer l’atmosphère possible où se naturalisera chaque spectateur". L’article date de 1900 et reprend ses théories idéoréalistes et idéoplastiques. Le Verbe crée, matérialise l’idée, l’émotion, s’incarne. On pourrait dire que le véritable enjeu dramatique de La Dame à la Faulx, c’est la poésie elle-même. L’avez-vous ressenti ainsi ?

C.M. : Absolument et c’est le but visé par notre démarche : Incarner, s’oublier et faire apparaître.

Cet enjeu est vital pour notre art. La poésie est une œuvre d’avenir. Sa réalité passe par le corps et la voix de l’acteur et brise toute notion de temps, elle est présente plus encore quand c’est le cœur de l’homme qui parle et SPR n’a pas fini de livrer ses secrets…


(1) Comédien, il joue dès sa sortie du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris, Hamlet mis en scène par Daniel Mesguich et enchaîne des premiers rôles déterminants sous la direction de A.Torrès, D.Mesguich, GP.Couleau, J.Osinski, P.Lanton, O. Py.
En 2003, Le soulier de Satin débute sa collaboration avec Olivier Py qui lui écrit le rôle principal dans le cycle Les Vainqueurs (Festival d’Avignon 2005 – Théâtre Du Rond-Point en 2006).
En mai 2005, il a interprété le rôle de Frère Dominique dans Jeanne au Bûcher d’HONNEGER auprès de Marion Cotillard (Jeanne) avec l’Orchestre Symphonique d’Orléans sous la direction de Jean-Marc Cochereau.
Metteur en scène, il intègre en 1999 l’Institut Nomade de la Mise en Scène créé par Josyane Horville où il fait connaissance avec C.Régy, et assiste Matthias Langhoff en Afrique Noire pour Prométhée enchaîné d’Eschyle.
Après FRACTURE, d’après Henri Michaux, sa première mise en scène en 1998, il crée ARTICULE sa Cie théâtrale.
Il dirige pour Lille 2004 (Capitale Européenne de la Culture), Trois Nôs d’Irlande d’après Yeats et Les Masques et le Nô.
Outre la mention spéciale du jury pour le Prix UCHIMURA délivré par l’UNESCO pour son travail et sa réflexion autour du Japon, il obtient le soutien de deux artistes japonais : Katsura Kan, chorégraphe, danseur Butô et Maître Tanshu Kano, directeur du Conservatoire de Kumamoto, membre du Devoir de l’Académie Japonaise et Bien Spirituel Vivant du Théâtre Nô.
Dans le cadre de sa résidence au TGP, il crée et met en scène :
En 2005/06, Dô, Inconnu à cette adresse, Le Sourire du Tigre et Hamlet(s).
En 2006/07, Les hommes désertés (Cambodge et TGP), La Dame à la Faulx.
En 2007/08, L’Île des esclaves, La Course et la Mémoire.
Formateur, il fonde en janvier 2007, le Jeune Théâtre Régional d’Orléans (JTRO), cellule d’insertion professionnelle pour 4 jeunes comédiens permanents ; il développe et dirige pendant 4 années, de 2003 à 2007, le Département Théâtre du Conservatoire d’Orléans et enfin il est avec sa Cie partenaire artistique associé aux Options Théâtre du Lycée Voltaire.

dimanche 19 août 2007

"Manger du foin & brouter du thym" : SPiRitus se met au vert

Le bel - et parfois mauvais - esprit du blog prend quelques jours de congés fort mérités. SPiRitus se met au vert. Il part demain, lundi, et ne reviendra que dimanche 2 septembre. Sa destination ? la Provence, berceau du Magnifique. Vous voyez que, même rétabli dans son corps, l'esprit des Féeries intérieures n'abandonne jamais vraiment la procession idéoréaliste. En reviendra-t-il hâlé de rayonnantes découvertes ? Rendez-vous début septembre pour le savoir. En attendant, il vous laisse avec le sondage mensuel "Qu'avez-vous lu de Saint-Pol-Roux ?" - encore 5 jours pour voter -, le Grand Jeu du Mois d'Août - encore 11 jours pour découvrir l'identité du mystérieux auteur de "La Princesse Magnifique", et 3 indices pour vous y aider -, le groupe des "Amis de SPR" - inscription en bas de page du blog -, et les 30 billets à lire, à relire, et surtout à commenter.

Mais il est l'heure d'achever mes valises et d'y glisser les quelques livres qui m'accompagneront :

  • le cinquième numéro du Frisson esthétique, qui vient de paraître et qui contient, entre autres merveilleuses promesses, la curiosa cronica de Nicolas Malais (celle-ci consacrée à "Voltaire et la Pucelle d'Orléans"), et un article de Remy de Gourmont, inédit depuis 1911, sur "Celui qui ne voyage pas" - de circonstance, isn't it ?

  • Le Voyage dans la lune de Cyrano de Bergerac et La Débutante, recueil de contes et pièces de Leonora Carrington, exceptionnelle peintre et écrivain surréaliste : ceci pour mes relectures.

  • Le mouvement décadent en France de Louis Marquèze-Pouey, acheté lors de mon séjour à Paris, et que je n'ai pas encore trouvé le temps de lire : ceci pour faire froncer les sourcils.

  • La Randonnée (Rougerie), l'une des plus étonnantes et des plus belles oeuvres de Saint-Pol-Roux : ceci pour la poésie.
Laissons un peu de place pour les acquisitions nouvelles que me réserve le bibliophilique destin de Provence... et refermons.

Magnifiquement.

On recherche...

Sous ce libellé de "Petites Annonces", paraîtront questions et recherches particulières concernant Saint-Pol-Roux ou ses contemporains (biographie, bibliographie, etc.). Tout visiteur du blog pourra y publier ses propres demandes. Pour cela, il suffit de me faire parvenir votre annonce rédigée, en précisant votre adresse mail, en cliquant sur ce lien : harcoland@gmail.com.

J'ouvre donc la rubrique :

SPiRitus : Je recherche les ayant-droits de Stuart Merrill (1863-1915), beau poète et protagoniste de la période héroïque du symbolisme. Collaborateur du journal Le Fou, du Scapin, des Ecrits pour l'art, de la Revue Wagnérienne, de la Plume, de la Revue Blanche, de la Revue indépendante, de l'Ermitage, du Mercure de France, de la Wallonie, de la Basoche, du Beffroi, d'Antée, etc., il publia plusieurs recueils de poèmes chez Vanier (Les Gammes, Les Fastes, Petits Poèmes d'Automne) et aux éditions du Mercure de France (Poèmes 1887-1897, Les Quatre Saisons, Une Voix dans la Foule). Mme Marjory Louise Henry lui a consacré une thèse en 1927, rééditée chez Slatkine en 1978. D'encore rares indices laissent à penser que Stuart Merrill fut un ami proche de Saint-Pol-Roux.

samedi 18 août 2007

Notule : un poème de SPR dans "les cahiers du 19e r.i."

Le patriotisme de Saint-Pol-Roux, même aux pires heures de la première guerre mondiale, celles qui devaient lui enlever son fils aîné, Coecilian, ne fut jamais indigne. J'y consacrerai sans doute plusieurs billets, tant la question est d'importance et demeure peu étudiée.

Mais aujourd'hui, une simple notule, inspirée par la réception d'un numéro des cahiers du 19e r.i., revue brestoise publiée sous le patronage de l'Amicale des Anciens Combattants du 19e régiment d'infanterie. Cette deuxième livraison de la troisième année, datée du 1er octobre 1932, est entièrement consacrée aux journées du "Calvaire Breton" transplanté du Tréhou (Finistère) au cimetière de Maissin (Luxembourg belge), en commémoration de la victoire qu'y remporta la 4e armée le 22 août 1914. De nombreux soldats de Bretagne, enrégimentés au 19e, y avaient laissé la vie.

Le poème que Saint-Pol-Roux compose pour cette occasion, "Le Pèlerin de pierre", d'abord paru dans la Dépêche de Brest, est un poème de célébration, une ode, dans cette prose rythmée et fortement assonancée qu'il affectionne et qui l'apparente au verset. C'est un des charmes des nombreux poèmes populaires ou de circonstance écrits par le Magnifique, tout au long de sa vie : ces "oeuvrettes" sont le fruit d'un grand lyrique. Saint-Pol-Roux a su renouer avec le haut lyrisme, non celui réinventé par le romantisme, mais tel que défini par Ronsard dont le chant inspiré divinise, ou mieux, pour user d'un terme cher à notre poète, glorifie(1) l'objet de la célébration. Il ne s'agit pas simplement de commémorer, c'est-à-dire d'actualiser un événement passé ou d'en donner une image pétrifiée à adorer; il s'agit, par l'entremise du Verbe, d'autoriser le passage du crépuscule à l'aube, du négatif au positif, du désespoir à la joie, de la mort à la vie. Il s'agit de transfigurer la réalité. Le chant est d'avenir :
O martyrs, construisons l'allégresse future avec le sacrifice dont l'histoire est pleine, et qu'un soleil de joie transfigure le monde à sa lumière blonde comme les cheveux sacrés de Magdeleine.
Qu'elle soit de circonstance ou non, la poésie de Saint-Pol-Roux est d'abord essentiellement lazaréenne.

(1) Glorifications est le titre sous lequel le poète avait pensé recueillir, au milieu des années 1920, plusieurs de ses poèmes de circonstance.

Rappels : Plus que 6 jours pour répondre au sondage "Qu'avez-vous lu de Saint-Pol-Roux ?", et plus que 12 pour trouver l'identité du mystérieux auteur du Grand Jeu du Mois d'Août. Tentez votre chance; une réponse à-côté n'interdit pas de rejouer.

vendredi 10 août 2007

Quelques gloses sur "Les Ombres Tutélaires", chez René Rougerie

C'est le titre d'une pièce inédite de Saint-Pol-Roux, publiée voilà deux ans par René Rougerie. L'éditeur pensait qu'avec La Besace du Solitaire (2000) s'était achevée l'édition, par ses soins, de l'oeuvre idéoréaliste. Il n'en fut rien, heureusement. Et son amour du poète est trop fort, sans doute, pour qu'il mette un point final à cette aventure éditoriale qui dure depuis quarante ans. Aussi Les Litanies de la Mer - synthèse légendaire devraient sortir des presses de Mortemart d'ici 2008. C'est une belle histoire que celle de René Rougerie. Il avait débuté dans les lettres comme poète naturellement. J'ai de lui un recueil, préfacé par A.-M. Gossez, Sous les figuiers aux mains pâlies... (Editions Provinciales et Grande Librairie Universelle), qui date de 1931. Il avait déjà donné A l'ombre de la dune (Gloria, 1928) et Clarines et Bourdons - Choix de poésies mises en musique par l'auteur (Editions des Roses, 1930). Le volume de poèmes en ma possession témoigne déjà d'un goût prononcé pour le beau livre, pour cet artisanat d'art que sait être encore, parfois, l'édition. Rougerie n'avait laissé à personne d'autre qu'à lui-même le soin d'illustrer Sous les figuiers aux mains pâlies... et il est vrai que ses bois sont charmants. On retrouve, cinq ans plus tard, son nom au sommaire de La Proue - revue des poètes indépendants où collaborèrent notamment Gustave Kahn, Francis Vielé-Griffin, André Fontainas, Carlos Larronde et Auguste Bergot qui, tous, fréquentèrent Saint-Pol-Roux. Mais ce n'est pas de cette époque que date, pour René Rougerie, la rencontre capitale avec l'oeuvre du Magnifique. Elle se fit, alors qu'il était devenu déjà éditeur et dirigeait une revue, Métamorphoses, dans les années 1960. Il y publia, en 1968, grâce à Raymond Datheil des brouillons de la Répoétique dont le liminaire avait été recueilli, deux ans auparavant, dans l'anthologie d'Alain Jouffroy : Les Plus Belles Pages (Mercure de France). Il avait été frappé par la modernité de ce texte étonnant et n'avait pas tardé à rencontrer Divine, la fille du Magnifique, puis Gérard Macé, alors étudiant, qui, le premier, s'était intéressé à ces inédits. Il en résulta une belle amitié entre ces trois-là qui donna naissance à des publications capitales. Vinrent ensuite Jacques Goorma et Alistair Whyte. René Rougerie édita de 1970 à 2005 vingt-deux volumes de Saint-Pol-Roux. Le dernier en date, donc : Les Ombres Tutélaires suivies de Tristan la Vie. Il faut lire la préface, "un espoir déchirant", dont l'éditeur fait précéder ces deux pièces. Elle dit mieux que tout billet combien il demeure intimement attaché à l'oeuvre de Saint-Pol-Roux. Elle est d'un homme passionné, d'un éditeur-poète qui se souvient de l'hommage d'Aragon, "Saint-Pol-Roux ou l'Espoir", et qui, se plaçant du côté des poètes, n'aime pas beaucoup les universitaires et les chercheurs. Elle est un pari sur l'avenir, et un pari gagné. Car Rougerie a la certitude - et c'est là ce qui, malgré la distance posée (de son point de vue, ne suis-je pas un universitaire ?), nous unit - cette certitude que la poésie de Saint-Pol-Roux ne peut, à terme, que s'imposer. Aussi une telle passion peut-elle aisément faire oublier le peu d'informations que nous transmet la préface sur les pièces, puisqu'elle n'est pas d'un chercheur qui vit dans ses notes et l'obsession du détail. Après tout, les vérités essentielles sont dites : 1. il reste encore de nombreux inédits à découvrir; 2. le théâtre fut la grande ambition de Saint-Pol-Roux; 3. et la Répoétique ne fut, à bien y regarder, qu'un développement naturel de ses conceptions dramatiques. Pourtant, le toqué - un des personnages de mon individu - qui me possède ne peut lutter contre sa pathologique manie de remettre à sa juste place le moindre bibelot, de quelques millimètres déplacé, sur la table des vérités. Il me faut céder ou alors choir dans l'insomnie. Je cède.

Poussons d'abord ces quelques babioles préfacielles en forme de Dame à la Faulx. René Rougerie mentionne, pages 12-13, une 4e version retrouvée de la tragédie de 1899, augmentée d'un acte, et précise : "Sont prévus dans les principaux rôles : Mme Segond-Weber, M. Albert Lambert, Mlle Bartet, M. Mounet-Sully..." ; or, ces comédiens étaient tous les quatre sociétaires de la Comédie-Française; et Saint-Pol-Roux ne présenta sa pièce, après remaniement, au comité de lecture de la Maison de Molière qu'une fois, en novembre 1910. Ce qui rattache cette 4e version à celle, la 2e, lue à cette occasion, et en fait un état intermédiaire. Quelques lignes plus bas (pp. 13-14), l'éditeur présente le brouillon d'un texte "qui pourrait être une sorte d'introduction à La Dame à la faulx, ou même à l'oeuvre théâtrale". En réalité, la première intuition fut la bonne : il s'agit bel et bien d'un brouillon d'un passage de la préface de La Dame à la Faulx, rédigée en 1895. Il est encore question, implicitement cette fois, de ce drame, pages 18-19. René Rougerie reproduit une lettre "adressée à un ami non identifié - peut-être Maeterlinck ?" (hypothèse peu probable puisqu'il y est fait mention de Materlinck à la 3e personne; avançons plutôt l'hypothèse Vallette). Saint-Pol-Roux y défend la paternité de l'idée par laquelle l'auteur de La princesse Maleine clôt son chef-d'oeuvre : le chant du coq, citant à l'appui "Lazare - pièce âgée de cinq ans où triomphe la Mort", "les Noces rouges" et sa "symphonie tragique, dont [il tait] le titre encore, et qui, [espère-t-il], entreprendra bientôt [son] Combat". "Noces rouges", une "Symphonie tragique" (Ne serait-ce pas "Sa Majesté la Vie"?) sembleraient avoir été entièrement écrites", poursuit Rougerie. Sa Majesté la Vie désigne un projet dramatique du poète, conçu autour de 1930. Ce qui daterait la lettre des dernières années de la vie du Magnifique. Ce ne peut être le cas : La princesse Maleine parut en 1890 -mais il y eut des rééditions, m'objectera-t-on, soit; que dire alors de "Lazare - pièce âgée de cinq ans où triomphe la Mort" déjà apparue, avec cette même caractérisation, dans le billet consacré à La Pléiade, en une citation de "La Gloire du Verbe, par Pierre Quillard" (Mercure de France, février 1891) ? Et cette "symphonie tragique, dont je tais le titre encore" ne la trouvait-on pas à peine changée en "Symphonie humaine - dont je tais le titre", dans le même article rédigé les 5 et 6 décembre 1890, obligeant à dater la lettre des derniers mois de cette année et à identifier ladite "symphonie" non à Sa Majesté la Vie mais à La Femme à la Faulx, premier titre d'une version initiale de la Dame à venir ?

Mais venons-en à ces Ombres Tutélaires. C'est une pièce qu'il fallait éditer, car si elle n'est pas un chef-d'oeuvre, elle témoigne de l'humour du Magnifique, de sa truculence, de sa culture aussi, et surtout relève, avant la lettre, des traditions de l'avenir. C'est un étrange colloque où sont convoquées, autour de l'Amphytrion-Saint-Pol-Roux, les ombres de Socrate, Platon, Epictète, Euripide, Lucien de Samosate, Marc-Aurèle, Catulle, Horace, Homère, Plaute, Eschyle, Virgile, Esope, etc., et l'ombre ultime et dégringolante de l'Oncle Sarcey, qui engagent le poète, désespéré par l'incompréhension à laquelle se heurte son oeuvre, à poursuivre son effort d'avenir. "La pièce n'est pas datée. Mais on peut raisonnablement penser qu'elle date de la période où Saint-Pol-Roux, en proie à de grands soucis financiers, songeait à quitter Camaret", précise René Rougerie. Le Magnifique, acculé, avait effectivement envisagé de vendre son manoir en 1920. Pourtant, plusieurs indices prouvent que la pièce fut écrite bien avant cette date : la dédicace à Remy de Gourmont, d'abord, faisant remonter sa composition avant la mort de ce dernier, le 27 septembre 1915; le thème même de la scène qui dramatise de fortes déceptions du poète, probablement celles éprouvées après le double refus de la Comédie-Française et du Théâtre des Arts, en 1910 et 1912, de représenter La Dame à la Faulx (et le choix du genre dramatique est caractéristique); le projet du Tragique dans l'Homme, enfin, dont les épreuves étaient corrigées, prêt à paraître en 1914 chez Figuière, et dans lequel devait figurer Les Ombres Tutélaires, divertissement. La pièce serait donc de 1912. Date que tendrait à confirmer sa proximité avec la version inédite de Tristan la Vie, hommage à Corbière. L'éditeur indique en note que "les deux pièces [font] partie des quelques deux cents feuilles manuscrites remises par Divine à un étudiant pour le moins indélicat"; ces "deux cents feuilles" semblent avoir fait partie d'un ensemble de manuscrits consacrés au théâtre. Appartenaient-elles au Tragique dans l'Homme ? C'est possible. Nous savons que Les Ombres Tutélaires et Tristan la Vie devaient y figurer.

Dernier bibelot - en forme de crapaud - avant d'aller dormir : La version de cette dernière pièce, publiée ici, est probablement celle qui aurait dû être recueillie dans le volume des oeuvres théâtrales complètes, en 1914. C'est bien celle-ci qui avait été retenue, par Carlos Larronde, parmi les trois pièces de l'auteur que devait représenter le Théâtre Idéaliste, le 23 mars 1914. Mais pour des raisons "techniques", on ne la joua pas, comme nous l'explique un "écho" de Comoedia du 26 mars :

"Tristan la vie, de Saint-Pol-Roux, annoncé au Théâtre Idéaliste, n'a pas été finalement représenté. M. de Max aurait, paraît-il reculé, devant certaines difficultés de mise en scène.
Il est certain que la pièce n'était pas facile à monter.
A un moment particulièrement émouvant M. de Max devait s'écrier : "Des ailes, des ailes, il me pousse des ailes !" Et les ailes ayant effectivement poussé sous les yeux émerveillés du public, il devait d'un coup d'aile, abattre An Ankou (la mort) "les quatre os en l'air !"
Quant à la mort, elle était, au dénouement, passée à la couverte : "Elle rebondit dans la couverture jusqu'à ce que la carcasse lugubre se disloque et s'éparpille comme os par os, un peu partout dans la ténèbre et le mystère".
Pour l'artiste qui aurait interprété le rôle de l'Ankou, c'était certainement un joli succès de générale.
Mais il aurait sans doute fallu le doubler pour la première."
Que l'on compare les deux versions de Tristan la Vie disponibles chez Rougerie : celle du Tragique dans l'Homme - tome I, et celle de Les Ombres Tutélaires suivies de Tristan la Vie. Ce dénouement fracassant n'apparaît que dans la seconde.

Rappels : Il ne vous reste plus que 14 jours pour participer au sondage "Qu'avez-vous lu de Saint-Pol-Roux ?" - et plus que dix-neuf pour découvrir l'identité du mystérieux auteur de notre "Grand Jeu du Mois d'Août" (bientôt un deuxième indice).

dimanche 5 août 2007

De ma Bibliothèque (7) : "Les Reposoirs de la Procession - Tome premier" (1893) - I

Pour Saint-Pol-Roux, 1893 fut une année particulièrement riche en publications. Il n'avait rien fait paraître depuis la belle plaquette du Bouc émissaire, long poème initialement publié dans La Pléiade - deuxième série, et éditée, sous le nom de Saint-Paul Roux, à compte d'auteur sur les presses de l'Imprimerie de la Vie Moderne en 1889. Entre ces deux dates, il aura participé au développement du Mercure de France, travaillé à l'achèvement de sa "symphonie tragique", La Femme à la faulx, première version de la Dame, et lancé son manifeste du Magnificisme (17 juin 1891) dans les colonnes de l'Echo de Paris. Avec l'enquête de Jules Huret sur l'évolution littéraire, le nom du poète, jusqu'alors connu d'une élite de jeunes écrivains, allait s'attacher désormais pour les chroniqueurs de l'époque à d'orgueilleuses théories poétiques et à un qualificatif, rapidement tournés en dérision. Il était d'autant plus facile de moquer les prétentions de ce Magnifique qu'il n'avait jusqu'ici rien produit qui permît de juger - sur pièces - de leur pertinence. L'article qu'il donna dans le Mercure de France de février 1892, "De l'Art Magnifique", où, se défendant d'avoir voulu fonder une école nouvelle, il explicitait certains points de sa lettre-manifeste, ne lui attira pas davantage de sympathie, en dehors des groupes symbolistes; et encore, certains poètes de sa génération, comme René Ghil ou Anatole Baju, n'hésitèrent pas à caricaturer sa pensée dans leurs revues ou ouvrages. Les oeuvres manquaient. Qu'à cela ne tînt, Saint-Pol-Roux publia coup sur coup, l'année suivante, deux drames : l'Epilogue des Saisons humaines (dans cinq livraisons des Entretiens politiques et littéraires d'abord), L'Ame noire du Prieur blanc, et Les Reposoirs de la Procession, recueil de poèmes en prose - tous trois au Mercure de France. Si l'on ajoute, en 1894, la parution du Fumier dans trois numéros de la Revue Blanche, puis, sous le pseudonyme de Daniel Harcoland, de son monodrame Les personnages de l'individu, comment ne pas lire cette forte productivité comme une réponse du poète aux critiques faciles et pernicieuses de ses contemporains.

Parmi ces titres, le volume des Reposoirs de la Procession occupe une place à part. C'est le seul recueil poétique, isolé au milieu de quatre pièces de théâtre, et le premier publié. Des projets, mais de recueils de vers, plusieurs fois remis sur le métier, entre 1884 et 1887, étaient restés dans ses tiroirs. Saint-Pol-Roux avait trente-deux ans. Il était temps de produire une somme qui rende compte de dix années d'une vie consacrée à la poésie. C'est là sans doute une des raisons qui conduisit le Magnifique à apporter un soin tout particulier à l'édition du tome premier des Reposoirs. Car c'est, à mon sens, le plus beau livre de Saint-Pol-Roux. Edité à compte d'auteur, il en maîtrisa entièrement la publication et le fit tel qu'il le rêva. Et Les Reposoirs de la Procession pourrait représenter l'archétype du recueil, tant sa construction, malgré la diversité a priori des textes qui y sont réunis, parvient à le doter d'une étonnante unité. Il est le Livre idéoréaliste. Le grimoire recueillant les formules poétiques théorisées deux ans plus tôt. Je ne me lasse pas de l'ouvrir, de le relire et de l'étudier. J'y ai consacré quelques communications. En voici la substance sous forme de notes et de réflexions, que le lecteur aura, je l'espère, plaisir à parcourir, et qui, surtout, lui donneront envie de se procurer l'un des 537 exemplaires in-8 écu de l'édition originale (500 ex. sur papier de luxe à 4 fr.; 20 ex. sur hollande à 20 fr.; 10 ex. sur japon impérial et 4 ex. sur chine à 25 fr.; 3 ex. sur whatman à 30 fr.).

L'élaboration du recueil

Le volume se compose de 25 proses, de 3 poèmes en vers servant d'épigraphes et d'un long "liminaire", seuil du recueil. Tous ont été rédigés entre 1886 et la fin de l'année 1892, en trois lieux différents : la Provence natale, la Bretagne et Paris. Plus de la moitié des textes ont paru en revue : Revue Blanche (5), Mercure de France (8), Ermitage (1), Livre d'Art (1) et L'Art littéraire (1), entre janvier 1891 et août 1893 - Les Reposoirs de la Procession ne seront mis en vente qu'en décembre. Quelques-uns y étaient précédés d'un sur-titre collectif, constituant des ensembles ou sections.

Un premier sous-ensemble, paru entre janvier et mars 1891 dans le Mercure est constitué de deux "Reliefs" : "Nocturne" et "Le Pèlerinage de Sainte Anne". Il pourrait bien s'agir du premier titre retenu par Saint-Pol-Roux pour son recueil, dont l'idée serait alors née vers la fin de 1890. Le terme rappelle son ancienne Théorie des Reliefs, réflexion esthétique élaborée entre 1884 et 1885, dont il donna une définition dans "La Gloire du Verbe, par Pierre Quillard" (Mercure de France, février 1891) :

"Sur un panthéisme admis comme fond de toile de l'univers artistique, se révolte un polythéisme de parties infimes ou colossales, passives par la patte, lesquelles se proclament indépendantes, ambitionnant de faire planer leur activité personnelle sur l'universelle Activité. La familiarité des rites innombrables constitue l'originalité foncière du quintuple artiste..." (5 & 6 décembre 1890)
En 1886, le quotidien marseillais, La Vedette, présentait le poète, comme le fondateur "de la jeune école du Relief"; et des projets anciens, comme celui des Nazaréennes ou des Magnifiques, recueils de vers, présentaient déjà des sections intitulées "Reliefs antiques", "Reliefs dramatiques", "Reliefs lyriques", etc. Cette théorie apparaît comme la formulation originelle de ce qui deviendra l'idéoréalisme. Déjà, il s'agissait de "plasticiser l'idée", de la rendre sensible, d'en relever, en un même poème, les fragments épars dans l'univers. Déjà, l'image s'annonçait comme le medium privilégié de cette mise en reliefs.

Un deuxième sous-ensemble, "Les Magnificences", réunit "Le calvaire immémorial" et "L'autopsie de la vieille fille", parus respectivement en septembre et novembre 1891, dans le Mercure de France. On y reconnaît sans peine une réminiscence de l'un des projets anciens en même temps qu'une annonce du Magnificisme.

Les deux dernières sections peuvent être regroupées sous le titre général de "Tablettes". Les deux poèmes, "Le trépas du puits" et "Soir de brebis" appartiennent à un groupe de quatre textes écrits à Saint-Henry et publiés dans le Mercure de France de juillet 1891 sous le titre "Tablettes de Provence". Les deux poèmes qui ne figurent pas dans le recueil ("Matin dominical" et "Sous le glas") ont probablement été éliminés parce qu'ils mêlaient vers et prose, et que, par conséquent, leur forme hybride nuisait à l'unité du livre. Les "Tablettes de Voyage", quant à elles, comptaient à l'origine six poèmes, un sonnet et cinq proses, dont une, "Sur une roche dans le vent robuste et pur de la mer", n'a pas été retenue; ces six textes parurent en octobre 1892 dans la Revue Blanche. Saint-Pol-Roux avait sans doute envisagé ce second titre de "Tablettes" pour son recueil, un titre, qui, comme "Reliefs", renvoyait plus à la forme des poèmes qu'à leur contenu, un titre presque générique. A la fin du "Liminaire", on peut en effet lire que Les Reposoirs de la Procession "réunissent les tablettes où sont consignées les variées impressions de la route étrange". Le mot rappelle d'abord un support d'écriture, c'est-à-dire, ces "petites planchettes de bois enduites d'une légère couche de cire, sur laquelle les anciens écrivaient" ou encore "par extension, ces feuilles d'ivoire, de parchemin, de papier, etc., attachées ensemble et qu'on porte ordinairement sur soi pour écrire les choses dont on veut se souvenir" (Littré). Il renvoie donc à un support mobile, transportable sur lequel l'écrivain peut laisser une trace de ses réflexions ou sentiments, au cours de son périple, un support qui permet de figer, par le relief, le fugitif, l'instantané. Le mot rappelle également le "titre de certains ouvrages où les matières sont rédigées par ordre et en raccourci"; il se réfère à un genre composé de textes brefs, ordonnés selon une chronologie ou une évolution précise.

Le glissement des premiers titres envisagés, "Reliefs" et "Tablettes", au titre définitif du recueil, autorise le passage de la simple désignation générique ou formelle à la signification générale que les proses, rassemblées selon un ordre réfléchi, confèrent au recueil.

Sa structuration

Quelques remarques sur le titre : Les "reposoirs" sont étymologiquement des lieux où l'on se repose, où l'on dépose un objet pour le stabiliser momentanément. Ils désignent également, toujours selon Littré, des endroits, dans une oeuvre écrite, où l'esprit peut se reposer. Enfin, on appelle "reposoirs" les "autels qu'on fait dans les rues durant la procession de la Fête-Dieu, pour y faire reposer le saint sacrement". Cette dernière définition doit arrêter particulièrement notre attention puisque les deux substantifs du titre y apparaissent liés. Comme la "tablette", donc, le "reposoir" est un support qui évoque ou célèbre, en l'actualisant, un évènement passé; mais ici, un rapport évident s'établit avec le sacré. La "procession" donne en effet une connotation religieuse au recueil, connotation que l'on retrouve dans le titre de certains des poèmes ("Coqs", "Le pèlerinage de Sainte Anne", "L'âme saisissable", "La religion du tournesol", "Les filles du calvaire" ou "le calvaire immémorial"). Les "reposoirs de la procession" se présentent alors comme des pauses, des stations qui rythment une marche vers un lieu mythique, symbolique ou sacré, "marche solennelle du clergé et du peuple qui se fait dans l'intérieur de l'église ou au dehors, en chantant des hymnes, des psaumes ou des litanies". Soit une pluralité d'étapes constituant un cheminement vers un but unique et chargé de sens. Et, dans la mesure où sur chacun des "reposoirs" est déposé un poème, c'est l'acte poétique qui est sacralisé, et ce, tout au long d'une procession qui n'est plus véritablement celle d'un groupe, mais bien plutôt celle du poète lui-même.


Les liminaires : Sur ce point, les deux liminaires (sonnet épigraphe et préface proprement dite) ne laissent planer aucun doute. On peut lire au début du "liminaire" en prose, la phrase suivante : "Le pas de ma vie - la vie ce pèlerinage de la mort ! - s'avance vers l'Idée à travers la Nature, et mon âme en extase d'aube ou de soleil ou de nuit s'arrête à la moindre occasion dont Celle-ci pare Celle-là." Le poète s'y décrit comme un pèlerin cheminant à travers la Nature pour y révéler, par la parole poétique, l'Idée qu'elle enferme. Cette première phrase nous fournit deux autres éléments structurants; elle assimile d'abord la procession à la vie, à l'existence dont la finalité est bien évidemment la mort; elle indique ensuite une composition réglée sur la course du soleil, de l'aube au crépuscule, que confirme la note 21 où Saint-Pol-Roux précise que "le seul ordre donné à ces courtes exégèses est celui de la journée". Le second liminaire, en vers, placé en épigraphe au précédent, emprunte l'allure canonique de l'adresse au lecteur, assimilé, pour l'occasion, au "poète adolescent", c'est-à-dire en formation. Le Magnifique y révèle une sorte de mode d'emploi poétique où, encore une fois, il identifie le poète au pèlerin, lui fixant un itinéraire à suivre. Itinéraire qui s'avère aussi bien itinéraire de lecture et justification de la composition du recueil. Le huitième vers renvoie explicitement à "la religion du tournesol", le poème pivot des Reposoirs de la Procession. Le poète, ainsi qu'il l'avait fait dans le texte précédent où il définissait son livre comme une "sorte de mémoires des sens, du coeur, de l'esprit, des miscellanées sans date", enlinceulant sa rose horloge d'existence, se place, à la manière de Chateaubriand, ou du Hugo des Contemplations, dans un hors-temps, un temps d'après la mort. Car, la procession n'est seulement spatiale, elle est aussi existencielle, et le lieu, vers lequel elle tend, est, en réalité, un non-lieu - la tombe -, et un hors-temps - l'éternité.

L'unité du Livre - hypothèse de sens

L'unité du recueil est évidemment d'abord réalisée par la cohérence générique. Il se compose de 25 poèmes en prose dont la forme se répète sensiblement identique pour certains. "Coqs", "Lever de soleil", "La religion du tournesol", "Nocturne" comportent une phrase-refrain qui les scande et les découpe en paragraphes/couplets de longueur à peu près égale. Ces textes possèdent en outre une forte unité thématique; tous allient à la position du soleil, au moment du jour qu'ils décrivent, un vocabulaire religieux : "Le val s'éclaire de reniements de Saint-Pierre", le poète cherche à définir "la religion du tournesol", ou alors "la ténèbre communie". Il faut se rappeler, en effet, que l'ordre donné à ces proses est celui de la journée. Aussi n'est-il pas indifférent que le recueil compte 25 poèmes, soit 24+1, c'est-à-dire autant de poèmes que d'heures dans une journée, plus une heure nouvelle. On trouve, d'ailleurs, dans "Nocturne", dédié à Huysmans, l'un des derniers poèmes du volume, une mention du "Livre d'Heures" auquel, de fait, vient s'apparenter le recueil. La procession du poète le conduit à suivre la course du soleil, de "l'aube mauve" de "Coqs", temps primitif et inaugural où la figure du poète se confond avec celle d'un christ, à la fois victime et bourreau, jusqu'à l'apparition de la nuit, en passant par la cour qu'il fait au tournesol, envieux de prendre la place de l'astre. Suivre sa course, vouloir l'arrêter - en nouveau Josué -, ou se substituer à lui, manifestent un même désir de contrôler l'écoulement du temps, de figer l'existence dans un éternel présent. Tel est, en outre, le sens du dernier poème, cette 25e heure qui clôt le recueil. Le "Paon", symbole du Soleil, de l'éternité et symbole christique de résurrection, se présente comme l'ultime réponse à cette volonté d'échapper à la temporalité. Et le poème conclut le Livre de trois façons : il renvoie d'abord au sonnet liminaire, par la référence qui y est faite à l'adolescence passée, "saine de la vie", achevant ainsi l'itinéraire initiatique; il résume ensuite le cheminement structurel du recueil, via le discours de l'oiseau, reprenant la journée comme image de la vie entière; il le clôt enfin avec l'exclamation finale du poète qui abolit la temporalité et lui offre - même déceptive - le non-lieu et le hors-temps espérés, résolution dialectique de sa procession : "O vivre au coeur des solitudes, une pierre sépulcrale au-dessus de ma vie !"

(à suivre : Le Livre du Magnificisme - Un recueil-manifeste)

Rappels : Le sondage mensuel, "Qu'avez-vous lu de Saint-Pol-Roux ?", attend toujours vos votes. Et n'oubliez pas de tenter votre chance au Grand Jeu du Mois d'Août.

jeudi 2 août 2007

Saint-Pol-Roux, collaborateur de "La Plume"


En rangeant de nouvelles acquisitions dans le rayonnage de ma bibliothèque, consacré aux petites revues, je remets la main sur le n°125 de La Plume (du 1er au 15 juillet 1894). Voilà une livraison qui mérite bien un billet nouveau. Parce qu'elle est historiquement d'importance. C'est de ce numéro que date la première collaboration de Saint-Pol-Roux à la revue de Léon Deschamps (1864-1899). La Plume en était déjà à sa sixième année d'existence, et il semble presque étonnant que des textes du poète y aient paru si tardivement. Bien sûr, le nom de Saint-Pol-Roux y avait déjà été cité à maintes reprises auparavant - toujours avec bienveillance; mais sa signature n'apparaît bien qu'à partir de cette livraison.

Il n'est pas impossible que le Magnifique aura voulu demeurer fidèle au Mercure de France auquel il avait souscrit, pour deux parts, dont il était l'un des rédacteurs réguliers, et qui s'annonçait comme une concurrente sérieuse de La Plume. L'examen de ses collaborations pour les années 1890, 1891 et 1892 semble confirmer cette hypothèse. Trois poèmes en vers paraissent dans les Mercure de février, août et décembre 1890; le nom de Saint-Pol-Roux figure ensuite au sommaire de tous les numéros, parus entre janvier 1891 et juin 1892, à l'exception du numéro d'août 1891. Et la plupart des autres revues auxquelles il collabore, dans cette période, sont dirigées ou rédigées par des fidèles du Mercure : Le Théâtre d'Art et le Livre d'Art de Paul Fort, revues-programmes du théâtre symboliste dirigée par le même et dont Saint-Pol-Roux, avec Vallette, Rachilde, Hérold, et quelques autres, est membre du comité de lecture; l'Echo de France, les Essais d'Art Libre, dont le directeur littéraire - pour la première - et co-directeur littéraire - pour la seconde - est Remy de Gourmont. Citons enfin l'Echo de Paris et l'En-dehors de Zo d'Axa et Roinard, pour clore la liste. On le voit, outre ces derniers périodiques, le nom du Magnifique reste, entre février 1890 et juin 1892, attaché au groupe du Mercure de France.

Il faut attendre octobre 1892 pour que Saint-Pol-Roux donne des textes à ses consoeurs et concurrentes : il signe, ce mois, six "tablettes de voyage", dans la Revue Blanche des frères Natanson. Ses affinités anarchistes l'en auront naturellement rapproché. Puis, à partir d'août 1893, il collabore à L'Ermitage, d'Henri Mazel, à L'Art littéraire, de Louis Lormel, aux Entretiens politiques et littéraires, de Paul Adam et Francis Vielé-Griffin - sans qu'aucun texte de lui ne paraisse au Mercure de France. Aucune contribution de Saint-Pol-Roux ne figure dans la revue de Vallette, entre juillet 1892 et décembre 1893 compris. L'explication ? la phynance. Dès le premier trimestre de 1892, le Magnifique, en mal d'argent, avait pris du retard dans le paiement de ses cotisations et avait finalement dû vendre ses parts puis démissionner du comité de rédaction du Mercure. Même s'il était resté en bons termes avec Vallette, Rachilde et Gourmont - qui lui adressa son Latin Mystique en novembre, malgré une souscription impayée -, il avait préféré ne plus rien proposer à la revue. Il faut néanmoins noter que les trois volumes publiés en 1893 le seront aux "Editions du Mercure de France".

Mais refermons cette longue parenthèse explicative et revenons-en à La Plume. Suite à l'enquête sur l'évolution littéraire, et à l'article "La Gent irritable. La Trève", paru dans le Mercure d'octobre 1891, Léon Deschamps avait proposé à Saint-Pol-Roux de constituer un numéro Magnifique pour sa revue. Les numéros spéciaux n'étaient pas rares à La Plume; il y en eut sur l'anarchie, sur l'Ecole Romane, puis sur le Naturisme, et bien d'autres sujets, qui constituent des documents d'un grand intérêt. Un manuscrit conservé à Doucet prouve que le Magnifique travailla à la réalisation de son numéro : il y donne une liste des textes à reproduire, un sommaire (I- Saint-Pol-Roux II- Théâtre Magnifique III-Bibliographie IV-Les Magnifiques dans l'histoire V-Souvenirs), une liste des collaborateurs magnifiques envisagés (Camille Mauclair, Gabriel Randon, Jules Méry, Remy de Gourmont - le nom est barré -, Louis Denise). Mais cette livraison spéciale ne parut pas. Est-ce le poète qui ne mena pas ce projet au bout - il avait certains scrupules à présenter le Magnificisme comme une école nouvelle, et un numéro spécial l'aurait consacré telle - ou le directeur de la revue, au dernier moment, le refusa-t-il ? Il est difficile de trancher. Quoi qu'il en soit, nous savons que Deschamps demeurait assez sceptique à la lecture des exposés théoriques de Saint-Pol-Roux. Dans sa chronique sur "La jeune littérature" de la Revue encyclopédique, il accorda, le 1er janvier 1893, quelques lignes laconiques et sèches au Magnificisme :

Plus restreinte est la tapageuse école de M. Saint-Pol-Roux-le-Magnifique. Elle ne comporte que deux membres : le maître, M. Saint-Pol-Roux, et son disciple, M. Jules Méry.
"Dans l'art magnifique, la forme est le rayonnement de l'essence; l'arbre de l'oeuvre a ses racines dans l'idée infinie et foncière, ses fleurs et ses fruits éclos et mûris dans l'espace et le temps sont les manifestations formelles et finies de l'idée.
"Le magnificisme est l'art de la recherche de l'absolu : l'être présenté à travers l'orchestration de ses phénomènes."
Ainsi soit-il.
Léon Deschamps préférait aux théories les oeuvres elles-mêmes. Et c'est lui qui se chargea du compte rendu élogieux, malgré des réserves sur le fond, de l'Epilogue des Saisons humaines, dans La Plume du 15 novembre 1893; il y relevait "une richesse d'expression poétique inouïe qui dénote en l'auteur de ce drame un rare et pur poète". Voilà qui devait, deux ans après le projet avorté du numéro Magnifique, inciter Saint-Pol-Roux à proposer des textes à Deschamps.

Dans le numéro de la première quinzaine de juillet 1894, on trouve deux poèmes des Reposoirs de la Procession, tome second (le premier venait de paraître) : "Oiseaux" et "Chèvres parisiennes", dédiés respectivement à Catulle Mendès et Lucien Descaves. Etrangement, aucun compte rendu du recueil ne sera fait dans La Plume. Il faudra attendre le 1er août pour lire, sous la plume élogieuse d'Emmanuel Signoret, ces quelques lignes qui concluaient sa lettre sur "Les destinées de l'idée poétique" :

"Saint-Pol-Roux n'est point comme Jean Moréas, un parfait écrivain. Mais je salue en lui toutes les fougues et tout le ruissellement de sang et d'or d'un homme de génie. Sa parole est évocatrice et s'épanche - tonnante et éblouie - comme un torrent qui tombe de haut. Ses vastes conceptions me passionnent. Sa prose a parfois le vertige d'accent des plus beaux vers.
C'est en lisant les Reposoirs de la Procession que vous pourrez assister, Monsieur, à l'insensible transition qui va nous conduire à la génération de vingt ans."

Signoret admirait Saint-Pol-Roux. Déjà, dans le numéro présenté ici, il avait donné sa préface à Daphné, recueil de vers, dans laquelle il comptait le Magnifique parmi les meilleurs représentants des générations nouvelles : "Saint-Pol-Roux vient de se dresser étrangement, élevant des livres noyés de mystère".

Malgré ces marques enthousiastes, La Plume de Deschamps n'accueillit aucun autre de ses poèmes. Et on ne relève plus le nom de Saint-Pol-Roux qu'au bas de réponses à des enquêtes ou d'articles. Voici la liste de ces contributions :
  • n°132, 15 octobre 1894 : "Vote du Congrès des poètes qui élut Verlaine", réponse.
  • n°163, 1er février 1896 : "Sur Verlaine", réponse aux questions posées sur Verlaine lors du Congrès des poètes à l'issue duquel Mallarmé fut élu Prince des Poètes. - "Origines de la famille Verlaine", article.
Et c'est tout. Il est vrai que Saint-Pol-Roux avait quitté Paris pour les Ardennes et que ses collaborations aux revues s'étaient sensiblement raréfiées. La personnalité de Deschamps, plus proche poétiquement de Moréas et adhérent, politiquement, à l'antidreyfusarde Ligue de la Patrie Française, pourrait cependant expliquer la faible somme de textes du Magnifique, publiés entre 1894 et 1899 dans La Plume. Ce n'est, d'ailleurs, sans doute pas un hasard si, peu après la mort du directeur, le 28 décembre 1899, la revue, tombée aux mains de Karl Boès, accueillera les contributions du poète plus qu'aucune autre, et ce jusqu'en 1905, sa dernière année de parution(1). Amusons-nous à en dresser la liste. Il suffira alors de la comparer avec la précédente pour se convaincre que Boès estimait probablement plus la poésie de Saint-Pol-Roux que son prédécesseur :
  • n°268, 15 juin 1900 : "Le Mai", poème en prose.
  • n°272, 15 août 1900 : "Les Vieilles du Hameau", poème en prose.
  • n°276, 15 octobre 1900 : "Sarah la tragédienne", sonnet.
  • n°281, 1er janvier 1901 : "Sa Majesté la Foi", poème en vers libres.
  • n°289, 1er mai 1901 : "Enquête sur le Mariage", réponse.
  • n°309, 1er mars 1902 : "La première femme", poème en vers.
  • n°313, 1er mai 1902 : "Ambition", poème en prose.
  • n°335, 1er avril 1903 : "Coecilian le sauveteur", poème en prose.
  • n°345-346, 1er-15 septembre 1903 : "Colombe", poème en prose.
  • n°365-366, 1er-15 février 1905 : "Madame la Vie", poème en prose.
D'aucuns jugent que la mort de Deschamps précipita le déclin de La Plume. Nul doute, c'était, comme Vallette, un excellent directeur de revue. Mais il faut rendre hommage à Karl Boès. Sa Plume eut, tout de même, quelques numéros magnifiques.

(1) La Plume ressuscita en 1911 et vécut sa deuxième vie jusqu'à la veille de la guerre. On n'y trouve aucun texte de Saint-Pol-Roux.

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mercredi 1 août 2007

"LES PETITES SEYMOUR", de Jean-Pierre Lassalle


Il est des hommes qu’on s’enorgueillit de connaître. Jean-Pierre Lassalle est de ceux-là. Je l’ai connu à l’Université de Toulouse. J’assistais à ses cours. J’appris de lui qu’un bon chercheur se double d’un chineur curieux. Spécialiste de Lautréamont(1), il nous apportait ses dernières trouvailles bibliophiliques : un volume du capitaine Mayne-Reid, l’Elën de Villiers de l’Isle-Adam. D’un chapitre du premier, Ducasse s’était inspiré pour un épisode des Chants; et du second, jaillissait une explication probable du titre mystérieux de Mallarmé : Igitur ou la folie d’Elbehnon. Pointillisme intertextuel, diront certains. Mais la connaissance est faite de ces détails accumulés, et j’ai fait mienne cette méthode de recherche, qui a porté ses fruits. J’ai été l’étudiant de Jean-Pierre Lassalle; il dirigeait mon DEA – il connaissait parfaitement l’œuvre de Saint-Pol-Roux, et de bien d’autres. Il me parlait – mon travail s’y prêtait – d’André Breton qu’il avait fréquenté, de ses amis surréalistes du «troisième convoi», tous grands artistes et beaux poètes, dont il serait temps de dire l’importance : Adrien Dax, Alain Jouffroy, Noël Arnaud, Guy Cabanel, Gérard Legrand, et tant d’autres. Je me souviens du jour où – première marque d’amitié – il me dédicaça les trois volumes, parus chez M.C.P. (Toulouse), qui recueillaient l’ensemble de son œuvre poétique : La Fuite écarlate, Poèmes Presques suivis de La Grande Climatérique, L’Ecart Issolud suivi d’Agalmata. Je n’avais alors lu du poète Jean-Pierre Lassalle qu’un article sur les «Théories monétaires» dans le numéro double de Bief – Jonction surréaliste du 15 février 1960, dans lequel il proposait des solutions poétiques à la destruction du «mythe monétaire» :
- macroscopique : mettre en circulation d’énormes billets de banque en béton précontraint avec figurant la République une vestale murée vive dans un bain de plexiglass…
- microscopique : Frapper une monnaie plus petite qu’un grain de sable, une monnaie que l’on perdra tout le temps ; que l’on aura sous l’ongle, dans l’œil, dans une dent creuse…
Brouiller les pistes convenues, en jeter des nouvelles – encore à défricher – à la raison du lecteur : la poésie de Jean-Pierre Lassalle est littéralement déroutante. La dernière plaquette qui vient de paraître, Les petites Seymour(2), aux éditions Encres Vives (Colomiers), en est une merveilleuse manifestation. Les quatorze poèmes qui la composent sont autant d’invitations aux voyages vers des contrées oniriques palpables, parce que charnelles, hantées de corps de femmes ou de fantômes incarnés, abolissant frontières topiques et temporelles. La réalité de Montevideo s'estompe au profit d’une nouvelle architecture érotique :
Les grands vents des Pampas dénudent l’azotea
Avec les seins de femmes ayant perdu leur pavesade
Et cela fut Montevideo un jour d’azotea.
L’imagination de Jean-Pierre Lassalle invente des mondes nouveaux, inédits. Elle fait surgir, aux détours de son errance, qui est aussi bien celle du désir, des espaces où rêve et réalité se confondent, comme du geyser silencieux des opales. Ces poèmes sont autant de lieux où accueillir et fixer une évanescente présence. Mystérieuse, à l’instar des «petites seymour» – l’amour entré dans Mysore –, à l’instar de la langue même qui, de sa salive, la fait, d’image en image, vagir. Car Jean-Pierre Lassalle est un poète hermétique, mais d’un hermétisme qui relève de la tradition, jeteur de charmes pour décourager les profanes; et les mots – dont je suis sûr qu’ils s’imposent naturellement au poète –, qu’ils relèvent de l’héraldique, de la botanique, de la géologie ou de l’entomologie, loin de nuire à la beauté des poèmes, augmentent leur pouvoir d’incantation :
Un vent léger dans les osmondes
Une eau de gave sur le cristal de roche
Des lézards bleus dans la lavande
Des martres posant leurs pieds légers sur la calcite
Des doigts lissant les berles
Des avocettes en mal d’amour
Des anciens blés à nielles et bluets
Des aigrettes sur les coupoles de Souillac
Des chemins numineux de marcassites
Un flux léger de grâces en charriage
La houle des frais labours de Blanat
Les hautes brumes des tours foudroyées
Par-dessus tout à l’acmé des fusains
Les ondoyants courants aux cirrus bienaimés
Beaux et souples tout en fluides volutes comme
Le nom d’Alix Loiseleur des Lonchamps.

Et peu m’importe, finalement, que les osmondes soient des fougères et que l'adjectif numineux renvoie à une dépendance au divin, puisque, dans le premier s’enlacent osmose et monde, puisque, dans le second resplendit un nom lumineux, et que cela me suffit, simplement guidé par l’analogie, pour que j’assiste à l’épiphanie d’un monde imprévu, réconcilié, jailli des flancs d’un nom de femme.

Jean-Pierre Lassalle est un poète rare. Sa poésie ne ressemble qu’à lui, et chacune de ses manifestations m’émerveille. La reconnaissance lui importe peu, sans doute, à lui qui écrit, dans la dernière strophe de l’ultime poème, «Théorie», évocation de vingt-trois empereurs romains oubliés :

Moment venu, je partirai comme eux, mais sans monnaie à revers
ni avers virides, simple bulle de givre chancelant au frêle
graal d’un cabaret des oiseaux. Laissant une invisible mue
séchée sur les calcites qu’un simple papillon bleu des causses
renverra au néant d’un soupir d’aile.
Oui, je m’enorgueillis d'avoir, à plusieurs reprises, serré la main d’un si beau poète.

(1) Un jour, peut-être, Jean-Pierre Lassalle se décidera à donner une édition scientifique des œuvres d’Isidore Ducasse, regroupant l’ensemble de ses découvertes. Elle fera date et deviendra une référence incontournable.
(2) Les Petites Seymour, de Jean-Pierre Lassalle, couverture de Silvaine Arabo, coll. « Encres Blanches », éd. Encres Vives, Colomiers, 2007.