samedi 2 janvier 2010

Vient de paraître : LES HISTOIRES HETEROCLITES suivi du DESTRUCTEUR, de Remy de GOURMONT (Les Âmes d'Atala éditions)

L'an X s'ouvre sous les meilleurs auspices éditoriaux puisque vient de paraître un nouveau volume de Remy de Gourmont : Histoires hétéroclites suivi du Destructeur, qu'il est juste et professionnel de décrire synthétiquement comme une édition collective en partie originale. C'est une bonne nouvelle pour les amateurs de l'ours à écrire, et c'est une bonne nouvelle pour les amis de Saint-Pol-Roux qui savent en quelle estime le Magnifique tenait Remy de Gourmont, ce contemporain capital auquel il semblerait qu'on rende enfin la place décisive qui lui revient. Mais de quoi s'agit-il exactement ?
"Ces textes de Remy de Gourmont, réunis par Christian Buat & Mikaël Lugan, — et postfacés par ce dernier, — ont pour commun d’avoir connu une édition pré-originale, journal ou revue, et de n’avoir jamais été, — à quelques exceptions près, — recueillis par la suite. L’ordre suivi est chronologique, sauf pour sept textes révélés être les chapitres d’un roman inédit, — et incomplet : le Destructeur."
Autant dire que c'est tout le talent du conteur, jamais très-éloigné du penseur, qui nous est offert ici, dans sa formidable variété.


Le mot s'impose en effet ; il apparaît dès l'avis au lecteur, dû à Christian Buat, maître-gourmontien et maître-entoileur du site dédié à l'auteur ; et le postfacier ne manque pas de le reprendre comme un sésame de l'oeuvre :
"Variété, tel est, en effet, le mot qui ne manquera de s’imposer au lecteur de ce recueil ; car ces histoires hétéroclites, qui empruntent à tous les genres fictionnels — nouvelles, contes, traductions, dialogues, faits divers, etc. — ou en inventent, sont à l’image de la curiosité et du génie de leur auteur, infatigable promeneur dans le jardin anarchique et luxuriant des lettres. Si Remy de Gourmont, — poète, dramaturge, romancier, théoricien du symbolisme, — compte parmi les grands érudits de son temps, son érudition, jamais, ne put s’attacher à un domaine culturel, artistique ou scientifique particulier. Aussi, nul ne fut moins spécialiste que cet amateur ; et nul ne fut moins dilettante. Sa curiosité guette les transformations des hommes et de l’époque ; elle place le penseur, l’écrivain au cœur même de son siècle. On sait que, souffrant d’une difformité faciale, Remy de Gourmont ne quittait qu’occasionnellement son appartement de la rue des Saints-Pères ; pourtant, cet ermitage n’avait pas l’allure hautaine des tours d’ivoire sur les parois desquelles les soubresauts du monde viennent généralement mourir. Curieux de toutes les histoires et de toutes les actualités, Remy de Gourmont ne fut pas l’homme d’une école ; et si sa fidélité au symbolisme, qui lui procura en 1886 le « frisson esthétique » qui devait orienter durablement son œuvre, ne se démentit jamais, il sut évoluer, à l’instar de ses amis poètes, Henri de Régnier, Francis Vielé-Griffin, Saint-Pol-Roux et quelques autres, se libérant des tics, tics et tics qui menaçaient de scléroser le mouvement et de l’ériger en fabrique de littérature fin-de-siècle."
Est-il besoin de préciser que je conseille vivement la lecture de Remy de Gourmont et, parmi beaucoup d'autres, de ce volume-ci qui condense trente années d'écriture, et dont la moindre des qualités est de nous donner à lire l'évolution d'un style, des premières nouvelles d'inspiration naturaliste aux contes destinés aux lecteurs des feuilles quotidiennes, en passant par les proses symbolistes à haute densité poétique et par le maldororien Destructeur ?
On s'informe ou on passe commande auprès de l'éditeur : les Âmes d'Atala, qui nous avait déjà fait bien terminer l'an IX en nous adressant la troisième opération d'AMER, revue finissante.
HISTOIRES HETEROCLITES suivi du DESTRUCTEUR, textes recueillis par Christian Buat & Mikaël Lugan, Les Âmes d'Atala éditions, 2009 (168 p., tiré à 200 exemplaires, 5 €).

vendredi 1 janvier 2010

Roland Nadaus, poète-géomètre

Les fidèles de ce blog savent que Roland Nadaus est poète, et un poète qui aime la poésie et qui aime Saint-Pol-Roux. Ils connaissent peut-être moins la force de cet amour. Elle est très-grande. J'ai eu le vif plaisir de recevoir, il y a plusieurs mois, l'un de ses recueils : Les noms de la ville (poèmes journalistiques), paru aux éditions du Soleil natal dans la collection "Nouvelle Tour du Feu". Le genre avoué des textes qui le composent, hybride, inattendu, presque oxymorique, "poèmes journalistiques", aurait de quoi surprendre tout lecteur peu renseigné sur le talent polymorphe de l'auteur et lui rendre suspect de compromissions avec l'universel reportage ce volume poétiquement étrange. Car, Roland Nadaus fut aussi militant politique, élu conseiller municipal puis maire de Guyancourt, et conseiller général des Yvelines, un homme profondément attaché à sa cité et à son département, qu'il ne cessa et ne cesse d'habiter en poète. Il serait, d'ailleurs, fallacieux de scinder l'individu et d'établir une frontière entre son action politique et son action poétique. C'est ce dont témoigne ce recueil, Les noms de la ville dont la genèse nous est expliquée dès le seuil :
"J'ai bâti une ville j'ai eu cette chance et cette douleur d'enfantement, 30 ans de cocarde tricolore (sans parler d'avant) - mais ce n'est pas ici ce que je raconte, je veux seulement dire comment et pourquoi les Noms de la ville, ma ville : Guyancourt, "cité des poètes". [...]

Impasses, venelles, allées, mails, rigoles, clos, squares, villas, étangs, îles, écoles, collèges, lycées, centres de loisirs, rues, boulevards, avenues, places, ronds-points qui portent un nom : du Capitaine Némo au gymnase de l'Aviation, du Poète Jehan Despert inventeur des "Yvelines", à l'étang rue Thomas Edison, en passant par le banc Carmen Célérier et la Ferme de Bel Ebat et la place Thérèse Martin (plus connue sous le nom de Sainte Thérèse de Lisieux), j'en ai donné des noms ! [...]

Donner un nom est pouvoir presque divin, j'ai eu cent et une fois cette chance - et parfois j'ai fait l'acrobate et même le clown au nez rouge pour donner nom à l'amour, à l'admiration, à la reconnaissance, à l'espoir, au témoignage, à la beauté - jamais au copinage."
On aurait évidemment tort de ne voir là qu'acte commémoratif. C'est, avant tout, un acte lyrique, de célébration, qui n'a rien à voir avec la mort ou le simple devoir de mémoire. "Et quand une boît' de pub', ajoute Roland Nadaus, m'écrit rue St Pol Roux, c'est au poète Saint-Pol-Roux qu'elle rend témoignage." Si un hommage, au dévoilement de la plaque, est bel et bien rendu, il se double nécessairement d'un geste d'actualisation qui rend le poète au monde, à la vie, et aux contemporains des lendemains.

Chaque "poème journalistique" est l'histoire de ce geste, une histoire tout à la fois intime et publique. Voici la
Rue Saint-Pol-Roux
Je ne savais pas que cela m'arriverait lorsque, minoritaire, j'ai proposé qu'une rue porte le nom de Saint-Pol-Roux : maintenant j'y habite - j'habite rue de mon poète.

Oh j'ai dû ruser : avec un nom pareil, Saint-Pol-Roux était suspect - bien que son nom d'état civil fût Pierre-Paul Roux, ce que j'ai expliqué à la municipalité communiste d'alors. Mais surtout, la décision étant prise de consacrer un quartier à la Résistance, j'ai suggéré qu'on en dédiât une partie à des poètes : on m'a dit pas plus de trois !

Les staliniens Eluard et Aragon étant déjà pris ailleurs, ainsi que Berthold Brecht, on me confia le soin d'en trouver trois autres étant entendu que l'école maternelle irait évidemment à la camarade Elsa Triolet. Saint-Pol-Roux n'a pas été résistant - mais victime de l'Occupation et de la guerre, sa servante tuée, sa fille Divine violée et plus tard son manoir incendié sur la lande bretonne. Saint-Pol-Roux a illuminé mon adolescence, il m'a fait rencontrer ma femme : elle lisait des poèmes du Magnifique (1) pour illustrer mes conférences et souvent il nous arriva de dîner ensemble chez Divine et ses souvenirs. Il illumine encore ma vie - de poète et d'homme.

Dette de reconnaissance, dette de filiation. On m'a dit oui sans que j'aie à expliquer cela - et j'ai ajouté Marguerite Bervoets (2), poète belge, résistante, décapitée à la hache nazie à 30 ans. On m'a encore dit oui - et ma rue fait du bouche à bouche à la sienne.

Pour le 3ème j'ai proposé Michel Manouchian - oui, celui de l'Affiche Rouge, celui de la Résistance des Immigrés (M.O.I.) et l'on m'a dit encore oui.

Plus tard, devenu maire, j'ai évoqué son nom devant le monument aux morts, un 8 mai. Quelqu'un alors, après la cérémonie, est venu me demander où se situait sa rue. J'ai répondu. Mais sur le plan de la ville cette rue n'existe pas. Elle a disparu ou bien on ne l'a jamais nommée - sans me le dire, c'était l'époque où il n'y avait pas de délibération publique pour cela.

Quand je suis venu habiter rue Saint-Pol-Roux - que poursuit la rue Marguerite Bervoets - sur mes épaules une ombre s'est alourdie, celle de Michel Manouchian. Un vrai résistant. Un poète aussi, vrai. Et en plus un communiste sincère. Quel mot fut de trop ?

Soudain relisant ce texte, je m'aperçois que je n'habite pas rue Saint-Pol-Roux - mais rue Bervoets !

(1) Saint-Pol-Roux dit le Magnifique.
(2) Prononcer Bervouts.
Roland Nadaus a rendu tangible sa géographie mentale. Sans doute était-il, à Guyancourt, l'un des rares, avec son épouse, à connaître le nom de Saint-Pol-Roux, et à l'avoir lu. Aujourd'hui, grâce à son enthousiasme, la silhouette du Magnifique s'évoque quelquefois au hasard des conversations anodines : Excusez-moi, madame, je cherche la rue Saint-Pol-Roux. - Ah, Saint-Pol-Roux, un beau poète, n'est-ce pas ? - Eh bien, cher monsieur, continuez tout droit et prenez la première à gauche, vous verrez alors, immanquablement, la rue Saint-Pol-Roux. Vous la reconnaîtrez : elle embrasse sur le front la rue Marguerite Bervoets.

Et je pense, en lisant ce beau recueil, beau de simplicité et de sincérité, à cette phrase de son poète, de notre poète :
"Géomètre dans l'absolu, l'art va maintenant fonder des pays, pays participant par l'unique souvenir de base à l'univers traditionnel, pays en quelque sorte cadastré d'un paraphe d'auteur ; et ces pays originaux où l'heure sera marquée par les battements de cœur du poète, où la vapeur sera faite de son haleine, où les tempêtes et les printemps seront ses joies et ses peines à lui, où l'atmosphère résultera de son fluide, où les ondes exprimeront son émotion, où les forces seront les muscles de son énergie et des énergies subjuguées, ces pays, dis-je, le poète, dans un pathétique enfantement, les meublera de la population spontanée de ses types personnels."
Magnifique année, cher Roland Nadaus, très-cher poète-géomètre.

vendredi 25 décembre 2009

C'est noël : trois albums de Saint-Pol-Roux pour les enfants (ceux qui le sont et/ou ceux qui le sont restés)

Il n'aura pas échappé aux personnes sages, petites et grandes, qui, se levant, ce matin, auront découvert sous leur sapin des Vosges ou de plastique, un nombre plus ou moins quantifiable de cadeaux, que nous sommes jour de noël. Il m'est arrivé de dire, déjà, combien cette fête revetit d'importance dans la légende saint-pol-roussine. Aujourd'hui, je veux simplement attirer l'attention des quelques fidèles de ce blog sur le travail d'un petit éditeur parisien, qui eut la magnifique idée, il y a huit ans, de faire illustrer trois poèmes en prose ou contes de Saint-Pol-Roux et de les publier. Je ne m'attarderais pas plus sur les éditions Passage piétons si ces trois albums n'étaient merveilleusement réussis. S'ils n'étaient, emmi une production littéraire pour la jeunesse trop souvent insipide, de poétiques pavés dans la mare.


Le choix, d'abord, des trois textes idéoréalistes, fut pertinent. Non pas que le poète fût aussi hermétique qu'on veut parfois, faute de l'avoir bien lu, le dire ; mais il fallait assurément sélectionner ceux, plus narratifs, qui pouvaient le plus directement s'adresser aux enfants. La poule aux oeufs de cane, L'arracheur d'heures, Saint Nicolas des Ardennes, sont de ceux-là.


Il était, en outre, courageux de parier sur des oeuvres dont la poésie submerge de toutes parts le narratif.
"Et quel pieux soin la couveuse a de son devoir ! Comme tacitement elle suit la graduelle évolution qui s'opère en le temple de ses plumes ! Ne dirait-on pas qu'elle officie, ou plutôt n'a-t-elle pas l'allure grave d'une divinité qui va réaliser des créatures ? Elle sait que dans l'œuf après le premier jour des lignes déjà se dessinent, qu'après le second jour le cœur tiquetaque, qu'après le troisième le sang s'est canalisé, qu'après le quatrième le corps se distingue, qu'après le septième le col émane du corps, qu'après les neuvième et dixième les plumes frisent dans leurs gaines, qu'après le dix-huitième le squelette est complet, qu'au dix-neuvième le poussin rompra la membrane qui l'enveloppe, qu'enfin du vingtième au vingt et unième jour les parois de la coquille éclateront sous la vitalité du reclus, et qu'autant de grelots vivants sonneront Petit-Noël."

Les illustrations, enfin, de Frédérique Ortega, Michel Barréteau et Renaud Perrin, sont rien moins que formidables ; à l'instar du texte, elles ne prennent pas nos chères têtes blondes, brunes ou rousses pour d'insuffisantes imaginations auxquelles il faudrait pré-mâcher le sens de toute lecture. Les éditions Passage piétons font de beaux livres pour les enfants de tous les âges. Je les ai eus dans ma bibliothèque avant d'être père ; ils m'ont ravi. Et je me réjouis déjà du jour où je les lirai à mon fils... pour l'éveiller.
La poule aux oeufs de cane, version dessinée par Frédérique Ortega, collection "conte à rebours", éd. Passage piétons, 2001 (48 p., 9 €)

L'arracheur d'heures, version dessinée par Michel Barréteau, collection "conte à rebours", éd. Passage piétons, 2001 (48 p., 9 €)

Saint Nicolas des Ardennes, version dessinée par Renaud Perrin, collection "conte à rebours", éd. Passage piétons, 2001 (48 p., 9 €)

mardi 22 décembre 2009

Un petit reportage de France 3 sur Saint-Pol-Roux

Une fois n'est pas coutume : taisons-nous et laissons parler les images. Il s'agit d'un petit sujet d'août 2008, réalisé pour le journal de France 3 Bretagne, qui fut apparemment recyclé à l'occasion de la belle exposition Saint-Pol-Roux de l'hiver dernier dont on voit quelques vues dans les premières secondes.


Saint-Pol-Roux
posté sur dailymotion par brest44.

Il y a bien dans ce petit sujet quelques raccourcis et erreurs, mais j'ai promis de me taire. Alors, j'abandonne aux lecteurs mués en spectateurs le soin de les découvrir et de les rectifier.

lundi 21 décembre 2009

Un nouvel addendum au "Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux" n°4

Il faut se rendre à l'évidence, l'exhaustivité est impossible. J'avais déjà pu m'en apercevoir il y a quelques mois lorsque l'ami C. Arnoult dénicha, dans Les Loups de Belval-Delahaye, l'apologie par Ryner de La Dame à la Faulx, courte mais intéressante apologie dénichée bien trop tard pour figurer dans le dernier Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux consacré à l'impossible représentation damalafalcique. Je reproduisis donc, ici même, l'addendum publié d'abord sur le blog Han Ryner. Or, ne voilà-t-il pas que je trouve dans un numéro de la belle revue, Les Argonautes, revue mensuelle de poésie fondée et dirigée par Camille Lemercier d'Erm (Secrétaire de rédaction : Paul Tort), le n°8 pour être précis, étonnamment daté de janvier 1909, un article de tête du directeur-fondateur lui-même, qui mérite d'être à son tour versé au dossier de l'impossible représentation..., et de se muer en un autre addendum. Il y est question, comme on va le lire, du banquet Saint-Pol-Roux et de la mort de Catulle Mendès.
La Toison d'Or
Les vivants et les morts
Samedi 6 Février, un banquet réunissait à la taverne Grüber les amis et admirateurs du grand poète Saint-Pol-Roux, surnommé "le Magnifique", à cause peut-être de sa prestance de mousquetaire, à cause surtout de ses théories littéraires. M. Léon Dierx présidait, assisté de M. Catulle Mendès. Et c'était, de la part des deux grands Parnassiens, un geste touchant et peu banal que d'honorer de leur présence et de leur parrainage cette manifestation en l'honneur du Symbolisme. Toute l'élite de la nouvelle génération était là, trépidante... A l'heure des toasts, curieux spectacle ! La salle prend un aspect de réunion publique. Des bohèmes ivres poussent des cris d'animaux et se livrent à des démonstrations d'un "symbolisme" effréné. MM. Léon Dierx, Gustave Kahn, Catulle Mendès, Max Anhély (sic), le bon poète Paul Fort, Jean Royère, directeur de "LA PHALANGE", prennent successivement la parole au milieu d'un tumulte varié. M. Saint-Pol-Roux parle enfin, remercie, disserte fort élégamment et déclare, entre autres choses, que la Poésie date du Symbolisme, est née avec lui, ce qui peut paraître sensiblement exagéré.

Finalement, on nous fait signer une adresse à M. Claretie, l'invitant à représenter "La Dame à la Faulx" de Saint-Pol-Roux sur la scène du Théâtre Français. Nous avons tous signé, mais M. Claretie, je le crains, n'a pas encore contresigné.

Or, voici qu'au lendemain de cette mémorable soirée où M. Catulle Mendès donnait, par sa seule présence, un bel exemple de tolérance artistique à ses jeunes confrères, nous venons d'apprendre la mort tragique du grand poète.

Catulle Mendès fut pendant un demi-siècle l'une des plus hautes illustrations des lettres françaises. Depuis l'époque de ses débuts vers 1860, il a produit avec une incroyable fécondité et une supérieure maîtrise plus de cent ouvrages de tous genres littéraires, et l'on pouvait attendre encore de l'infatigable écrivain des oeuvres belles et nombreuses, puisque Réjane devait jouer de lui un drame napoléonien "L'Impératrice", l'Opéra monter le "Bacchus" qu'il avait écrit pour M. Massenet et que, la veille de sa mort, il travaillait encore à son ballet "La Fête chez Thérèse" dont M. Reynaldo Hahn composait la musique.

On a reproché à Catulle Mendès de n'être point un créateur. Il demeure cependant l'un des grands initiateurs du Parnasse. Or, le Parnasse qui nous semble bien vieux aujourd'hui, et qui l'est en effet, était, ne l'oublions pas, une audace en 1860, de même que le Symbolisme fut une audace en 1885. Et la gloire des Parnassiens n'a pas été étouffée par les colères des "Symbolos", comme disait Verlaine dont ils ont tenté depuis d'exploiter le cadavre.

L'an passé, Coppée ! récemment Sardou et Mérat ! aujorud'hui, Mendès ! et parmi les comédiens, les deux Coquelin ! C'est toute une génération qui s'éteint en peu de temps.

Que sera la nouvelle, celle qui se rue bruyamment au pouvoir ? Que sera la Poésie du XXe siècle ? Les célébrités de demain vaudront-elles les gloires d'hier ? Espérons-le, croyons-le, veuillons-le avec Saint-Pol-Roux. Mais, ce soir, oublions nos luttes sans merci pour rendre un impartial et juste hommage à nos grands devanciers du Parnasse, François Coppée et Catulle Mendès.
Tous deux sont morts ! Seigneur, votre droite est terrible !...
CAMILLE LEMERCIER D'ERM

Et Lemercier d'Erm (1888-1978), dont on appréciera le beau maintien, pouvait à juste titre regretter les querelles d'écoles puisque Les Argonautes fut une revue véritablement hospitalière qui accueillit toutes les générations. Elle compta ou annonça parmi les collaborateurs de ses dix livraisons : Catulle Mendès, Léon Dierx, Charles Le Goffic, Emile Blémont, Jean Richepin, Remy de Gourmont, Verhaeren, Gustave Kahn, Jean Moréas, Tristan Klingsor, Léon Riotor, Albert Saint-Paul, Victor-Emile Michelet, Fernand Gregh, Ricciotto Canudo, Valentine de Saint-Point, Guillaume Apollinaire, Marinetti, etc. Ce qui n'est pas rien. La revue vécut peu. Camille Lemercier d'Erm devait réorienter sa quête vers une toison d'or plus politique ; celui qui avait sous-intitulé ses Argonautes, "Revue Anthologique de Poésie française" fonda le Parti nationaliste breton et devint le héraut de la cause séparatiste.
Nota : On trouvera le détail des sommaires des dix premiers numéros de la revue sur le site des Amateurs de Remy de Gourmont.

dimanche 20 décembre 2009

Du nouveau sur Edgar Tant...

Il y a plus d'un an, j'introduisais en ces lieux le nom fort inconnu d'Edgar Tant, poète belge dont le principal génie fut de se reconnaître en Saint-Pol-Roux un maître. On se souvient peut-être des deux dédicaces qu'il fit imprimer en tête du Rythme de la Vie et de La Sagesse du Poète : "A SAINT-POL-ROUX / LE MAGNIFIQUE / Grand comme Shakespeare, / Grand comme l'Humanité, / Grand comme Pan" et "A Saint-Pol-Roux le Magnifique, / le Michel-Ange de la Poésie". On ferait difficilement moins nuancé comme aveu d'admiration.

J'ai, depuis, fait l'acquisition de deux nouvelles plaquettes de Tant. La première, EXODE - octobre 1914 (J. Lebègue & Cie, Libraires-éditeurs à Bruxelles et Paris, 1919) est un récit très probablement autobiographique, que l'auteur présente en quelques lignes :
"En ces pages nous souhaitons retracer les impressions d'un poète belge exilé et les péripéties amenées par les difficultés d'une langue à peine entendue.

Lors de l'invasion allemande, il se rend à pied de Bruges à Breskens, passe l'embouchure sud de l'Escaut et poursuit de Flessingue à Veere, où il croit pouvoir se loger."
En résumé, l'histoire d'un poète wallon, amoureux de littérature française et francophone, cherchant refuge en pays flamand, soit, pour lui, en plein domaine étranger. Le passage le plus intéressant de ce récit est celui où, à Middelbourg, après nous avoir appris qu'il est un cousin de feu Georges Rodenbach, il fait la rencontre du directeur francophile de la bibliothèque, qui lui ouvre la réserve. Il se retrouve alors en pays familier :
"Il mit la main sur Femmes, par Paul Verlaine, appartenant à la trilogie Chair : femmes, hommes, amies, série de poésies licencieuses qu'on ne lui délivra que sur son insistance et principalement en qualité d'auteur d'un recueil de vers érotiques : l'Amour bande. Il emporta l'album Masques d'André Gill, admirables portraits-charges gravés à l'eau forte, préfacés par Jean Richepin, les Mois, par François Coppée, grand in-quarto illustré par un procédé de reproduction spécial, et Saintes du Paradis, petits poèmes de Remi (sic) de Gourmont avec bois de Félix Vallotton (sic)."
Il n'existe pas, à ma connaissance, dans la bibliographie d'Edgar Tant, de recueil intitulé L'Amour bande, mais ce titre en cache peut-être un autre. L'auteur fait, en outre, une erreur lorsqu'il mentionne des bois de Vallotton illustrant la plaquette de Gourmont ; l'illustrateur des Saintes du Paradis fut Georges d'Espagnat. L'extrait ne nous renseigne pas moins sur les goûts littéraires du poète belge, entre parnasse et symbolisme. Une autre figure, plus ancienne, apparaîtra un peu plus loin, que nous avions déjà rencontrée, celle de La Fontaine : "M. Sw. [le bibliothécaire] installe confortablement l'exilé dans la salle de lecture et lui montre une superbe édition ancienne des oeuvres complètes de La Fontaine, illustrées de fines et malicieuses gravures admirablement appropriées au texte imprimé en caractères antiques sur Van Gelder à large marge. L'écrivain manipule religieusement cet ouvrage d'élite et délecte la salutaire convalescence des âmes qu'un rayon d'art à nouveau illumine !..."

De Saint-Pol-Roux, point n'est question dans le récit de cet exil. Son nom n'apparaît pas plus dans la plaquette suivante : QUATRAINS (Editions de la Revue Littéraire et Artistique, Paris, 1923), imprimée sur papier bouffant à 250 exemplaires in-8° couronne. Le quatrain, décidément, fut la forme poétique que Tant avait élue. On n'y trouvera pas de révolution métrique, d'innovations rimiques, mais le même élan lyrico-philosophique déjà relevé dans Le Rythme de la Vie.


J'ai dit que le nom de Saint-Pol-Roux n'y apparaissait pas ; sa présence tutélaire, toutefois, n'est pas improbable dans tel quatrain :

Au bord de l'océan, loin de la foule humaine
De simples coeurs encor savent le Paradis
Dont l'angélique paix semble toujours lointaine
A ceux que la rumeur n'a que trop étourdis !

et évidente dans l'épigraphe qui ouvre le recueil :
"Celui qui n'a égard, en écrivant, qu'au goût de son siècle, songe plus à sa personne qu'à ses écrits : il faut toujours tendre à la perfection, et alors cette justice, qui nous est quelquefois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre."
En effet, cette citation extraite des Caractères de La Bruyère épigraphie tous les volumes des Reposoirs de la Procession de Saint-Pol-Roux, du premier paru en 1893 jusqu'au dernier publié en 1907. La retrouver ici, en tête des QUATRAINS d'Egar Tant, nous conforte dans l'idée que notre poète belge s'était choisi le Magnifique comme idéal modèle.

dimanche 18 octobre 2009

Ephéméride - 18 octobre 1940 : éclipse "magnifique"

"Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.

Allez bien doucement, car si petit qu’il soit de la taille d’un homme, ce meuble de silence renferme une foule sans nombre et rassemble en son centre plus de personnages et d’images qu’un cirque, un temple, un palais, un forum ; ne bousculez pas ces symboles divers pour ne pas déranger la paix d’un univers…"


Mort de Saint-Pol-Roux

"Le Magnifique" disaient ironiquement des plaisantins qui ne savaient pas si bien dire. Car si jamais un poète a mérité d'être ainsi appelé, ce fut bien Saint-Pol-Roux.

Plus tard, parce que la vérité, toute la vérité, si horrible qu'elle se montre, est due à celui qui ne mentit jamais, je dirai le drame qui s'est abattu sur la dernière année de son âge et qui, certainement, a précipité pour lui la visite et la délivrance que nous attendons tous de la mort... "la Dame à la Faulx" ainsi qu'il l'appela lui-même pour nommer une tragédie qui est unique dans le théâtre français...

La mort n'emporte aujourd'hui qu'un poète et le plus libre des hommes. Celui-ci, monté tout de suite très haut, n'est jamais redescendu. Il eût pu blasonner son œuvre, son attitude et son exemple de ces vers de Leconte de Lisle : "Je ne livrerai pas ma vie à tes huées – Je ne danserai pas sur ton tréteau banal – Avec tes histrions et tes prostituées..." Je le définis bien, je crois, si je vante en lui le plus symboliste des poètes symbolistes et le plus prestigieux imagier de notre langue, ce que feront impérissablement connaître, avec La Dame à la Faulx, des livres comme Les Reposoirs de la Procession, De la Colombe au Corbeau par le Paon, Le Chemin de ma vie [sic], etc.

Pour ne pas danser la "danse ordinaire aux scribes", il s'était retiré à l'extrémité de la falaise de Camaret, entre la mer et la lande, également tragiques, dans un petit manoir qu'il appelait Cœcilian, du nom d'un de ses deux fils, mort, voilà vingt-trois ans, à la guerre. Dans la société de sa fille, Divine, qui s'était toute consacrée à son grand enfant de père et faisait sa compagnie ailée des cormorans qu'elle élevait, il épuisait des jours dignes de lui. Il s'est éteint à l'âge de quatre-vingts ans, n'ayant jamais démérité de soi-même et portant hautement sa lucide pauvreté. Parce qu'il faut subsister pour vivre, il s'était astreint à des besognes obscures dont il méprisait de signer les produits. Il travailla quelque temps pour Pierre Decourcelle ; et deux ou trois des romans les plus achalandés de ce dernier sont de lui.

Combien savent que le livret de la "Louise" de M. Gustave Charpentier fut écrit par Saint-Pol-Roux ?

Quand j'eus appris le drame atroce auquel j'ai fait ici allusion, je tins à lui mander que je savais. Je lui écrivis seulement ceci, qui, pour lui comme pour moi, en disait plus que toutes les indignations et toutes les plaintes : "Mon cher grand, je t'embrasse". S'il a pu recevoir ces quelques mots, je sais qu'il aura compris.

Aujourd'hui, je m'afflige à considérer la dédicace si ancienne déjà, par laquelle il me fit l'honneur d'un exemplaire de La Dame à la Faulx. Elle est tracée d'une écriture magnifique à la Barbey d'Aurevilly ou à la Pierre Louÿs : "A Georges Pioch, chevalier du Meilleur, etc.".

Aux espoirs qu'ainsi il me dédiait, voilà trente ans, je mesure douloureusement la dérision finale de mes jours... Cher Saint-Pol, je t'envie si, comme écrit notre Leconte de Lisle, "tu goûtes la paix inconnue à la vie – et si la grande mort te couvre tout entier".

Georges PIOCH.

[L'OEUVRE, jeudi 24 octobre 1940]

dimanche 4 octobre 2009

Une anecdote de Carlos Larronde, à moins que d'Olivier-Hourcade, sur Saint-Pol-Roux

Il a beaucoup été question de Carlos Larronde dans le dernier BULLETIN des AMIS de SAINT-POL-ROUX. Et voilà, que quelques semaines après sa publication, je déniche deux numéros de La Revue de France et des Pays Français, rare publication co-dirigée par Larronde et Olivier-Hourcade, tout droit issue des non moins rares Marches du Sud-Ouest. Le titre de celle-là, comme de celle-ci, est explicite : il s'agit bien d'une revue "régionaliste", mais d'un régionalisme ouvert aux tendances les plus neuves de la capitale. Voici ce qu'en disaient, au seuil du premier numéro, les deux directeurs :
"Régionalistes nous sommes, et nous l'avons prouvé. Peut-être ne concevons-nous pas cependant la décentralisation comme ces jeunes faces bleues ou ces vieux crânes roses qui ne voient dans ce mot que prétextes à conférences dans tel salon parisien ou telle "Université boulevardière" sur la simplicité des moeurs rustiques de leur province natale, qu'ils vantent mais ne suivent pas.

Notre but sera de réveiller dans chaque région, dans chaque ville, et si nous en avons la force dans chaque bourgade, la vie intellectuelle, morale et économique originale qui y sommeille.

Faire connaître à chaque coin de France ses écrivains, ses artistes, ses savants, ses industriels même et lui apprendre les ressources parallèles, mais de qualité différente, des autres parties de la Patrie et les efforts de ceux qui travaillent pour nous, notre influence et notre gloire à l'étranger, voilà dans sa fière simplicité le but premier que se propose notre Revue et qu'elle atteindra, car les amitiés ne lui manqueront point."
Et les amitiés, effectivement, ne manquèrent point, puisque Larronde & Hourcade purent s'enorgueillir de recevoir le soutien et des textes de Claudel, Canudo, Tancrède de Visan, Emile Verhaeren, Henri-Martin Barzun, etc., pour les deux premières livraisons.


Je ne crois pas que Saint-Pol-Roux y collabora, bien que Larronde n'eût pas manqué, sans doute, de l'engager à le faire. Son nom n'est toutefois pas absent de la revue, et la quatrième de couverture du n°2 et 3 (Mars et Avril 1912) annonçait "pour paraître prochainement" aux Editions de "La Revue de France", une plaquette de Dorsennus, intitulée : Un poète Marseillais : Saint-Pol-Roux. Deux articles de Dorsennus (alias Jean Dorsenne), consacrés au Magnifique, paraîtront, l'un dans La Phalange, l'autre dans la Revue de France, mais l'étude ne vit pas le jour sous la forme initialement annoncée.

On retrouve Saint-Pol-Roux dans les "Echos" de la même livraison, héros d'une anecdote, non signée, mais qui doit être de Larronde, l'un des Bordelais présents, à moins que d'Hourcade, l'autre Bordelais :

UN GESTE DE SAINT-POL-ROUX

Ils étaient trois poètes, deux jeunes Bordelais et un grand Marseillais de Camaret. Ils causaient dans la rue de Constantinople. Ils s'arrêtent devant un atelier de modistes. Ces demoiselles rient derrière la vitre. Alors l'aîné des trois poètes... magnifique, entre dans la boutique proche d'une marchande de fleurs et revenant aux jeunes filles leur donne le bouquet de violettes qu'il vient d'acheter.

- Elles se moquaient de nous. Je leur ai montré comment se vengent les poètes.

samedi 3 octobre 2009