dimanche 21 novembre 2010

Saint-Pol-Roux, le disciple & la maîtresse...

Il y avait de bien belles choses dans les archives de Gustave Kahn qui ont été tout récemment dispersées lors d'une vente à laquelle, malheureusement, je ne pus assister et participer. Mais, inutile de sombrer dans l'amertume ou la provincialiste tristesse puisque les 21 lettres de Saint-Pol-Roux à son cher "Libérateur du Verbe" furent préemptées par la Bibliothèque de Brest, où elles sont désormais conservées, enrichissant un fonds déjà conséquent et appelé à grossir encore, grâce à la politique d'acquisition très-active menée par Nicolas Galaud. Pour les autres documents, qui auraient pu tenter le saint-pol-roussophile, ne regrettons pas davantage d'avoir manqué la vente. Car, ils réapparaîtront un jour. Certains, même, réapparaissent déjà. Tenez, en voici un, qui passe... et tombe dans mes filets. C'est un poème : "Les yeux des enfants" ; il est de Jules Méry, daté du 22 juin 1889, et dédié à Mme Élisabeth Dayre.


Jules Méry, c'est, à cette époque, un ami de Saint-Pol-Roux. On les voit en compagnie de Justin Clérice,  qui signera la musique de leur Fiancée de Salamanque dont nous parlions il y a quelques semaines, de Gabriel Randon aussi. Jules Méry, c'est, deux ou trois ans plus tard, l'unique disciple du Magnificisme, hautainement lancé par son aîné dans les colonnes de l'Écho de Paris, Jules Huret arbitrant. Ainsi le présenteront les critiques qui accueilleront son recueil, La Voie Sacrée, édité à la Librairie de l'Art indépendant, avec un frontispice de Sérusier. Élisabeth Dayre, à la fin 1889, deviendra Élisabeth Kahn, puis moins d'une décennie plus tard, effacera, de son état-civil, les traces d'un passé d'amoureuse plurielle, devenant Mme Rachel Kahn. Car Élisabeth Dayre fut d'abord, du temps de la Pléiade, Mme Roux. Non pas officiellement, mais pour les amis du jeune Marseillais, Paul Roux. Puis elle fut la petite anthologie, trompant notre poète avec Darzens, Moréas, peut-être Mikhaël. Je ne détaillerai pas ici les houleuses amours d'Élisabeth Dayre et de Paul Roux, car Jean-Jacques Lefrère en révéla déjà de nombreux rebondissements dans ses Saisons littéraires de Rodolphe Darzens, et j'y consacre un article, illustré de vers inédits, dans le prochain Frisson esthétique. Qu'on se reporte donc à ces deux sources. Aussi me contenterai-je de reproduire le poème (inédit ?) de Jules Méry, document curieux qui réunit sur un même feuillet les noms de l'unique disciple du Magnificisme et de l'inconstante maîtresse du Magnifique.
Les yeux des enfants
à Mme Élisabeth Dayre
Quand un enfant aux yeux songeurs
Joue à mes pieds et me regarde
Avec de soudaines rougeurs,
Je frémis sans y prendre garde.

Sous la transparence des yeux
Je vois des mystères sans nombre ;
Car ces doux yeux, souvent joyeux,
Parfois versent des regards d"ombre.

On dirait qu'un souffle subtil
Fane la rose de sa bouche :
Le pauvret déjà pourrait-il
Soupçonner l'au-delà farouche ?

Son sourire était si joli !
Contemplait-il passer des Fées
De leurs doigts blancs versant l'oubli
Et follement ébouriffées ?

Était-ce à Dieu qu'il souriait ?
Dieu lui touchait-il la paupière ?
Ou bien si l'innocent priait ?
- Car le sourire est sa prière...

Son regard soudain s'est terni :
Il semble qu'une inquiétude
De l'insaisissable Infini
Clot ses yeux pleins de lassitude.

Il m'interroge sans parler
Et je suis forcé de me taire !
Puis-je à cet ange révéler
Une science qui m'atterre ?

Si l'existence des petits
N'est rien qu'un rêve, il faut qu'il dure :
Quand les beaux rêves sont partis
L'âme est nue, et la bise est dure !

L'enfance est une floraison
Dont la splendeur est toute brève :
Pourquoi faut-il que la raison,
S'allumant, éteigne le rêve ?


Enfants, ne cherchez plus à voir
Autre chose que vos doux songes :
La Vérité qu'il faut savoir
Ne vaudra jamais leurs Mensonges !
22 Juin 1889

dimanche 24 octobre 2010

Saint-Pol-Roux, un banquet, une photo : réponses & résultats

Le jeu est clos. Les réponses, bien que relativement peu nombreuses, me permettent toutefois de désigner un gagnant et de fournir quelques détails sur cette prestigieuse réunion. Disons-le sans pudeur : j'ignorais la date exacte de ce banquet. Nicolas Galaud, qui donna un précieux commentaire, avance celle du 21 juin 1936, précisant qu'il pourrait s'agir du "Banquet de l'Académie Mallarmé" organisé "à l'occasion du Cinquantenaire du Symbolisme". La date n'est pas improbable et nous la retenons comme une hypothèse très-sérieuse, mais, dans ce cas, ce ne peut être une tablée d'académiciens Mallarmé, puisque l'Académie ne naîtra que quelques mois plus tard, en février 1937. C'est d'ailleurs lors du Cinquantenaire que naîtra, comme une Minerve, du crâne de Dujardin-Jupiter, l'idée de fonder cette institution poétique nouvelle. Retenons donc, magré tout, la date du 21 (ou alentours) juin 1936, même si la présence de certains jeunes dont nous n'avons pas retrouvé les noms dans les comptes rendus du déjeuner, parus à l'époque, laisserait à penser que ce banquet-là eût lieu plutôt en 1937, avant le mois de décembre. L'identification d'une onzaine de convives permettra - qui sait ? - de mieux cerner les circonstances de l'événement.

La reproduction est de mauvaise qualité. Aussi certaines identifications restent incertaines et nous les faisons suivre d'un dubitatif point d'interrogation.
1. Saint-Pol-Roux
2. Edouard Dujardin
3. Francis Vielé-Griffin
4. André Fontainas
5. Jean Ajalbert
6. Divine Saint-Pol-Roux
7. André Rolland de Renéville
8. Roger Lannes
9. Maurice Genevoix (?)
10. Michel Manoll (?)
11. Edmond Jaloux (?)
Je n'ai pu identifier la dame chapeautée à la droite de Dujardin. Il ne semble pas qu'il pût s'agir de Rachilde. Quelques profils restent encore à nommer. La présence de Vielé-Griffin permet d'assurer que le banquet eut lieu avant le mois de décembre 1937 - le poète de la Chevauchée d'Yeldis disparaissant le 11. N'hésitez donc pas, forts de ces informations nouvelles, à poster de nouveaux commentaires pour préciser la nature et la date de cette conviviale célébration, pour parfaire aussi les identifications. En attendant, décernons le prix à David Nadeau qui recevra, lorsqu'il m'aura communiqué son adresse postale, un exemplaire de Saint-Pol-Roux le crucifié de Paul-T. Pelleau.

mardi 7 septembre 2010

Un autoportrait dramatique d'Edgar Tant

Poursuivant patiemment mon enquête sur l'intrigant Edgar Tant, dont on a vu, à deux reprises déjà, qu'il vouait une haute admiration pour Saint-Pol-Roux, je reçois hier ce volume recueillant les Drames et Comédies du poète belge, paru aux Editions de Belgique en 1937. J'en espérais beaucoup, n'ayant pas jusqu'ici trouvé dans mes lectures du bon Edgar, une trace sensible de l'influence poétique du Magnifique. Disons-le tout de suite, elle n'est guère plus notable dans ce livre-ci. Néanmoins, je ne suis pas mécontent de mon acquisition, qui a le mérite de nous renseigner, par le biais de la fiction dramatique, sur le mystérieux auteur et sur la conception qu'il avait de son art.

Il y a, en effet, dans ce recueil de pièces courtes d'un acte, un drame, "Le Chant du Cygne", dans lequel Edgar Tant semble se mettre en scène, dans le personnage du poète Tristan Chantepleure. La liste des personnages inidque qu'il a 43 ans, l'âge même de l'auteur lorsque paraît pour la première fois l'acte dans Trois drames : Les Précurseurs, La Pitié Suprême, Le Chant du Cygne (Gand, Imprimerie de L. Van Melle, 1932), avec un avant-propos d'Hector Rabier, parfaitement inconnu de nous, et qui pourrait bien figurer un double d'Edgar puisque apparaissant sous ce même nom dans la même liste des personnages, avec la précision : "Le poète Hector Rabier, leur ami, 43 ans". Même âge, même vocation : gémellité troublante. Parmi les autres présences scéniques : Clotilde, la femme de Chantepleure, 40 ans et Mme Verhelst, mère de Chantepleure, 70 ans. L'action se joue "à Gand de nos jours".

Lorsque le rideau s'ouvre, le poète achève de relire les pages qu'il vient d'écrire ; il les trouve "excellentes" mais c'est "encore sous l'empire de la joie d'écrire", joie que tempèrent une anxiété et une "hypertrophie du coeur" fraîchement diagnostiquée et cachée à son épouse. Arrive Rabier qui lui apporte une bonne nouvelle sous forme d'une étude signée Fabius, dans La Plume, sur "La Vie et le Rêve" que Chantepleure a fait paraître trois mois plus tôt. Ce dernier reçoit l'article, pourtant très-favorable, sans enthousiasme, estimant qu'il vient trop tard : "Et puis l'opinion de Fabius qui est un Maître, j'entends, l'une des cimes de la Poésie contemporaine, fera-t-elle vendre dix exemplaires de plus ?" Le pessimisme affiché s'accompagne alors de l'aveu de la maladie à Rabier, suivi de souvenirs retraçant son itinéraire biographico-poétique :
"Enfance chétive et solitaire, pas de relations, pas de camarades...

Mon inclination au rêve d'abord ; ma naissance vocation poétique ensuite, raillée et bafouée !...

La maladie et la mort de mon pauvre père, qui s'éteint à l'âge de quarante-six ans ! L'incompréhension totale de la part de ma mère, dont la maladresse inconsciente me fait tant et tant souffrir et dont la sordide avarice me laisse végéter comme un indigent !...

Comme poète et auteur dramatique j'avais senti jusqu'où je pouvais atteindre, mais qu'en dehors de cela, je resterais dans la médiocre moyenne...

Ne respirant qu'aux cîmes de l'irréel, je ne pus souffrir que celle que j'aime, comme Dante aima Béatrice et Pétrarque aima Laure, restât prisonnière d'un emploi subalterne : je partageai donc le peu que j'avais. Ce qui ne fut que médiocrité devint toujours de la gêne, souvent de la pauvreté, parfois de la misère...

Le cataclysme de 1914 ! [...] Je me rendis en Zélande, à Veere, dans la pittoresque île de Walcheren ; mais le climat y étant trop humide, je repartis pour la province de Gueldre et je vécus de longues années à Oosterbeek, sur le Rhin, village proche d'Arnhem...

Le Rythme de la Vie, médaillé et diplômé plusieurs fois en France, ne me rapporta pas un sou, en dépit d'une subvention de trois cents francs du ministère des Sciences et des Arts de Belgique..."
Ce titre ne nous est pas inconnu, puisqu'il existe et qu'il est signé Edgar Tant, comme les autres qui apparaissent dans le dialogue entre Rabier et Chantepleure, véritable autopromotion, où l'orgueil auctorial n'est pas absent :
RABIER. - Ta Sagesse du Poète connut en Belgique même des louanges plus éclatantes encore.
CHANTEPLEURE. - C'est La Sagesse du Poète, composée de deux cents quatrains parnassiens, que je préfère dans son ensemble.
RABIER. - Et tes Précurseurs, qui en quelques pages contiennent autant que La Princesse Maleine, les aimerais-tu moins ?
CHANTEPLEURE. - Autant parce que, bien qu'écrits en prose, c'est de la poésie et que j'ai pu y exprimer d'une manière à la fois précise, intégrale et définitive, ce que je sens.
RABIER. - Et ta Pitié Suprême, la thèse la plus audacieuse qui ait été osée, si profondément dramatique, si humaine dans sa grande simplicité ?.. Et l'admirable pièce : La Vie et le Rêve ?
CHANTEPLEURE. - Je les aime aussi ; mais tout cela réuni, forme si peu de pages définitives pour vingt-trois années d'inspiration poétique !
RABIER. - Le Gaspard de la Nuit a suffi à l'immortalité d'Aloysius Betrand, et ce n'est qu'un volume !...
On sent tout l'artificiel d'un tel dialogue, ici, confidence d'un poète jetée dans la fiction théâtrale. Mais elle délivre, en retour, un certificat d'authenticité aux fragments biographiques qui précèdent. Si Edgar Tant s'est bel et bien glissé dans la peau verbale de Tristan Chantepleure, alors on ne peut qu'être attendri par ce destin d'un homme, enivré d'idéal et qui se voulut poète, et qui le fut, sans doute, maladroitement, comme à-côté. Edgar Tant fut-il injustement méconnu et tout aussi injustement oublié ? Son oeuvre - ce que j'en ai lu - ne vaut guère par son audace ou sa nouveauté ; on dirait aisément qu'elle est banale ; elle vaut, toutefois, comme témoignage d'un "raté" du siècle, d'un amant éconduit de la poésie et espérant toujours. Il me plaît de voir en Edgar Tant le symbole de ces innombrables Rastignac de la littérature, volontaires victimes d'un système dont ils n'avaient pas les clés, mais qu'ils ne cessèrent de solliciter dans l'illusion d'une reconnaissance. A ce titre, il est pathétique cet autre aveu co-énoncé par les deux poètes-frères :
CHANTEPLEURE. - Toi, Hector, tu fis imprimer tes Contes sous le vieux Chaume, où ta pitié romantique va du missionnaire catholique au gréviste socialiste. Les beaux fusains que rehaussent le texte, en font un livre doublement attrayant.
RABIER. - Mais la vente en est nulle ! Alors que j'ai fait un service de presse fort complet : deux cents exemplaires adressés aux revues et aux journaux littéraires ; cent exemplaires signés, la plupart dédicacés, envoyés aux romanciers, aux conteurs et aux critiques littéraires, aux amis et connaissances susceptibles de s'intéresser ou de prendre plaisir à la lecture de ce livre ; alors que j'obtins une presse abondante et unanimement favorable, dix-sept exemplaires seulement ont été vendus en librairie après dix-huit ans de publication : pas même un exemplaire par an !... pour un volume bien illustré, bien imprimé, limité à cinq cents exemplaires numérotés,vendus au prix habituel de trois francs cinquante avant la guerre et aujourd'hui encore dix francs seulement. [...]
CHANTEPLEURE. - Nous sommes les premiers et les seuls poètes professionnels qui, en Belgique, faisons imprimer nos ouvrages à nos frais et les vendons nous-mêmes aux lecteurs. Et pourquoi ne vendrions-nous pas ce qui constitue le meilleur de nous-mêmes, aussi bien que d'autres vendent des parfumeries, des cartes-vues ou des briquets ?...
RABIER. - Les éditeurs ne publient pas à leurs risques les chefs-d'oeuvres d'un génial poète, ni d'un puissant dramaturge. Même ils ne payent rien pour une première édition à mille exemplaires d'un roman de vente certaine parce que cinquante contre un, ne seront réimprimés, qu'après de longues années et en attendant, ils auront toujours le choix de manuscrits inédits, que leurs auteurs seront heureux de voir paraître.
Le libraire qui reçoit les livres en dépôt durant trois mois, avec faculté de retourner les invendus après ce délai, touche jusqu'à quarante pour cent, soit quatre francs quatre-vingt par volume vendu douze francs au public, soit sept francs vingt pour celui de dix-huit francs !... Depuis plus de trois années le change français est inférieur à quarante, mais la libraire belge réclame un fixe minimum de cinquante pour cent !
Et puis, l'auteur qui a la chance d'arriver à une seconde édition de mille exemplaires, ne touche tout au plus que deux francs par volume, règlement semestriel des exemplaires vendus dix-huit francs au public.
Quand l'idéal achoppe à la "hideuse réalité" de l'argent... C'est, d'ailleurs, cette "hideuse réalité" qui vient précipiter le drame, avec l'entrée de Clotilde apportant une mauvaise nouvelle : la menace de saisie, par le propriétaire, si les arriérés de loyer ne lui sont pas payés avant une semaine. On prend l'insuffisante décision de se défaire d'une quarantaine de livres chacun. L'arrivée de la mère, indifférente et avare, ne règlera rien ; au contraire, même, elle aggravera l'état précaire de notre poète, qui mourra quelques minutes plus tard d'une crise cardiaque. Il aura néanmoins eu le temps de prononcer une ultime tirade :
Être Poète, être Artiste, cela mène là où ils ont tous fini : Le Tasse, Milton, Rembrandt, Baudelaire, Verlaine, Maurice du Plessis (sic), Tancrède Martel, Paul-Napoléon Roinard, Saint-Pol-Roux, tous enfin, ceux qui n'ont pas seulement fait oeuvre de Poète, mais sont eux-mêmes réellement Poètes et ont vécu en Poètes. Tous, ma pauvre Clotilde, toujours et partout, des Homères, des Heines, ou des Villons !
On ne sera pas surpris de voir, sous la plume d'Edgar Tant, le nom du Magnifique achever cette litanie des grands désargentés de la poésie et de l'art, le seul vivant encore en 1932. Nouveau gage de l'admiration sans défaut que l'aimable Edgar voua à l'oeuvre de Saint-Pol-Roux. Puissions-nous dénicher un jour la preuve que le poète de Camaret récompensa son plus inconditionnel admirateur d'une lettre, d'une dédicace, voire de plusieurs. Le Gantois serait alors définitivement tiré de l'oubli.

vendredi 13 août 2010

Saint-Pol-Roux, un banquet, une photo : jouons un peu en attendant la rentrée...

Ah, la belle tradition des banquets littéraires ! On sait que Saint-Pol-Roux participa moultes fois à ces déjeuners et dîners qui réunissaient bien du beau monde. Et bien le voici attablé de nouveau. Il est au centre, à la table du fond, et semble présider. Mais qui sont ceux qui l'entourent ? J'en ai identifié quelques-uns. A vous de jouer et, même, de combler mes lacunes.

Un cadeau magnifique espère celle ou celui qui aura identifié le plus de convives. A vos commentaires, donc !

samedi 7 août 2010

Le Tombeau de Jean Cras

Elles sont rares les plaquettes que Saint-Pol-Roux fit éditer, à ses frais souvent, par l'imprimerie de la Dépêche de Brest. Aussi suis-je bien heureux de posséder celle-ci, et d'autant plus heureux qu'elle me fut offerte par un homme que j'estime grandement et qui est mon ami. Le Breton Jean Cras, dont il fut prestement question dans un précédent billet, où l'on rappelait, grâce à Pierre Saunier, sa parenté avec Victor Segalen, partageait avec ce dernier une singulière bivalence : il était officier de marine et pianiste. Comment Saint-Pol-Roux et le compositeur se rencontrèrent, il est bien difficile de le dire. Sans doute est-il possible d'avancer qu'ils se seront croisés, entendus, appréciés à Brest, lors d'une audition dans la salle des concerts Sangra. Mais, à défaut d'avoir retrouvé les lettres qu'ils n'auront pas manqué de s'échanger ou tout autre indice permettant de préciser leurs relations, nous devrons nous contenter de cette hypothèse. Toujours est-il que l'estime du poète pour le pianiste avait dû être grande pour qu'à la mort du marin-musicien, le 14 septembre 1932, il lui dédiât un beau sonnet, et qu'il en fît tirer cette plaquette cartonnée de 4 pages.
LE TOMBEAU DE JEAN CRAS
Autrefois couronné des diamants de l'Onde
Emanant de la terre ainsi que de la mer,
Désormais je m'inspire au rythme épars du monde
Echangé par les globes jonglés parmi l'air.

Musique universelle, ô majesté profonde
Aux symboles d'esprit dont le son est la chair,
Dans l'océan du temps j'infinise la sonde
Et surgit le trésor qui n'a plus rien d'amer.

La lyre et le navire eurent un même phare
A guider l'imprévu de leur élan jumeau,
Le pilote et l'aède enfin rois du rameau.

Voici la gloire en l'or humain de sa fanfare
Où chantent les étoiles de nos deux exploits,
Mais les orgues de Dieu s'éveillent sous nos doigts.
Nota : Si quelque visiteur voulait nous mettre sur la piste de la correspondance échangée entre Jean Cras et Saint-Pol-Roux, nous lui en serions fort reconnaissant.

jeudi 5 août 2010

Retour sur l'hommage de Camaret-sur-Mer à Saint-Pol-Roux

La municipalité, entraînée par le dynamisme de David Pliquet, et les associations culturelles de Camaret (les Amis du Quartier de Saint Thomas, Nautisme Arts Culture) avaient bien préparé l’événement. Les trois jours d’hommage à Saint-Pol-Roux, qui adopta le petit port finistérien en 1905 pour ne plus le quitter, furent denses, généreux et festifs. Le prétexte de cette célébration, le 70e anniversaire de la mort du poète, eût pu solenniser excessivement l’atmosphère, mais, si quelques-unes des manifestations ne manquèrent pas d’émouvoir, c’est la vitalité de l’œuvre magnifique qui occupa surtout la scène.

Vendredi 30 juillet


A dix heures, eut lieu l’opportune assemblée générale de la « Société des Amis de Saint-Pol-Roux ». Le Café de la Marine, l’ex-Hôtel de la Marine, de Rosalie Dorso, hospitalière aux artistes et écrivains en villégiature, initialement choisi pour accueillir la réunion, étant fermé, les quatre membres, qui avaient fait le déplacement, optèrent pour le bistrot voisin. On pouvait donc voir, autour d’un café et discutant de l’avenir de l’association, MM. Jean-Louis Debauve, Alistair Whyte, Marcel Burel & Mikaël Lugan. Le temps viendra plus tard, pour les adhérents, du compte rendu de cette restreinte mais conviviale AG. Aussi, éloignons-nous du quai Gustave Toudouze et engageons-nous sur la place Saint Thomas qui accueillit, à 14h30, la première des conférences programmées. Marie-Françoise Bonneau, guide et historienne, retraça la vie de Saint-Pol-Roux devant un public nombreux, relativement, et curieux. L’échange, qui suivit, fut nourri et intéressant. Le Club des Poètes donna ensuite un récital de poèmes de contemporains du Magnifique : Mallarmé, Verlaine, Max Jacob, Apollinaire, etc. C’est le Club des Poètes – dont on sait qu’il prend traditionnellement ses quartiers d’été sur la presqu’île de Crozon – qui devait clore cette première journée, avec un bel & émouvant spectacle poétique, hommage couplé à Jean-Pierre Rosnay, décédé en décembre dernier, et à Saint-Pol-Roux. Le lieu de cette manifestation ne pouvait être plus approprié puisque la scène naturelle et nocturne en était le Manoir ruiné de Cœcilian, formidablement illuminé pour l’occasion.


Samedi 31 juillet

Le lendemain, deux nouvelles conférences : Mikaël Lugan parla d’abord de l’amitié de Saint-Pol-Roux & d’André Antoine, citoyens de Camaret ; le premier, certes, méritait ce titre, qui y demeura trente-cinq ans ; mais le second y villégiaturait seulement et vendit ses villas en 1935. Pourtant, Saint-Pol-Roux avait ainsi baptisé le fondateur du Théâtre-Libre dès 1903 : « Antoine, citoyen de Camaret » ; et, malgré les réticences de l’ogre dramatique, le poète n’eut pas tort, sans doute, puisqu’Antoine y réside désormais, voisin perpétuel de son improbable ami, au petit cimetière marin de Camaret. Marcel Burel entretint ensuite le public, venu plus nombreux, relativement, que la veille, des années roscanvélistes (1898-1905) du Magnifique. Roscanvéliste lui-même, professeur de lettres classiques et historien incontournable de la Presqu’île, il sut admirablement montrer, à partir des textes composés dans cette période, comment Saint-Pol-Roux, charmé par ce village, se dépouilla de son costume parisien pour se faire ou devenir roscanvéliste. Là encore d’intéressants échanges. Le reste de l’après-midi ne fut pas moins dense en manifestations que la précédente : des mises en musique de poèmes du Magnifique, un spectacle composé de textes de Jean-Pierre Rosnay dont la vie dédiée aux poètes et à la poésie méritait qu’on lui rende hommage aussi pendant ces trois jours. La nuit, deux concerts animèrent la lande, emmi les menhirs de Lagatjar.

Dimanche 1er août

C’est au tour d’Alistair Whyte de prendre la parole. Les lecteurs de Saint-Pol-Roux le connaissent : il prépara, avec Jacques Goorma, l’édition, chez René Rougerie, de la plupart des volumes publiés à partir des années 1980. Olivier Rougerie, initialement prévu, n’ayant pu venir, Alistair occupa les deux heures de conférence, animant, dans un premier temps, un café-philo en plein air sur le thème : « A quoi sert la poésie ? ». On quittait là Saint-Pol-Roux – encore qu’à peine – pour y mieux revenir. Alistair connut très bien Divine, et c’est tout naturellement qu’il décida de consacrer sa deuxième intervention à la fille du poète, que ce dernier avait sacrée l’ange de ma solitude. Il parla de la femme qu’elle fut, de son dévouement pour son père, de son humour aussi ; puis il laissa la parole à Jacques Goorma qui, empêché de participer à ces trois jours, avait enregistré une lecture du beau poème, « Ma Divine a vingt ans », écrit par Saint-Pol-Roux en 1918. L’émotion, dans l’assistance, alors que, sur un écran, défilaient, accompagnant la voix magnifique du poète Jacques Goorma, des photos de Divine, était sensible. Ainsi s’achevait le cycle de conférences de la place Saint Thomas. Il revint au spectacle musical, « Saint-Pol-Roux, poète oublié ? », de Céline Caussimon & Cécile Girard de clore les festivités saint-pol-roussines. Il fut donné dans la chapelle Rocamadour, qui accueillit l’exposition inaugurée le 10 juillet ; la chapelle était comble. Mêlant textes du Magnifique, dits par les deux comédiennes-musiciennes et par Loïc Baylacq, qui incarnait le poète, intermèdes musicaux (accordéon, violoncelle et tuba qu’embouchait Jean-Yves Lacombe), reconstitutions d’épisodes biographiques importants (la lecture de la Dame à la Faulx à la Comédie Française, le banquet de 1925), le spectacle, bien documenté et bien construit (de sorte que le travail de documentation n’apparaisse pas sur scène), connut un beau succès.

Oui, Camaret avait décidément bien fait les choses. Ces trois jours furent un beau succès. Pour la ville et pour le poète. Et j’espère que l’an prochain, pour le cent-cinquantenaire de la naissance de Saint-Pol-Roux, inscrit aux célébrations nationales, d’autres villes – Marseille où il naquit, Paris où il vécut et combattit au temps du Symbolisme, Brest où il mourut – sauront rendre leur juste hommage au Magnifique. Il leur suffira, pour cela, avec leurs moyens, autrement plus conséquents, de suivre le dynamique exemple camarétois.

lundi 24 mai 2010

Saint-Pol-Roux, auteur d'opéras-comiques

Il faut l'avouer : les premières années parisiennes de Saint-Pol-Roux demeurent assez obscures. Il y a, bien sûr, les aventures connues, celles-là même que l'histoire du Symbolisme a retenues : la fondation de la première Pléiade, puis la collaboration à quelques-unes des petites revues, Le Moderniste d'Aurier, la seconde Pléiade de Louis Pilate de Brinn'Gaubast, d'où allait naître le Mercure de France d'Alfred Vallette. Mais c'est bien peu de choses. Il m'a été possible de recueillir, on s'en doute, au cours de mes recherches sur le poète, certains des petits cailloux semés par lui entre octobre 1882 et 1890, mais insuffisamment encore pour prétendre retracer avec précision son itinéraire biographique dans la Babylone moderne. Voici l'un de ces cailloux.

C'est en feuilletant l'année 1889 du Gaulois que mon oeil l'a d'abord aperçu, intrigué par un entrefilet du "Courrier des théâtres", en p.3 du numéro du 1er mai, qui annonçait que "M. Lagoanère, le nouveau directeur des Bouffes-Parisiens, [venait] de recevoir un opéra-comique en trois actes, intitulé la Fiancée de Salamanque, de MM. Saint-Pol et Jules Méry, musique de M. Justin Clérice". Bien que le premier de ces trois noms fût amputé de son appendice patronymique, la présence des amis Méry et Clérice, qui ne sont plus totalement des inconnus pour nous, identifiait à coup sûr le co-auteur de l'opéra-comique comme étant Saint-Pol-Roux. La consultation d'autres quotidiens devait apporter la confirmation. Certes, le Journal des débats politiques et littéraires (2 mai) et Le Figaro (1er mai) procédaient à la même amputation, mais La Presse (3 mai) et l'Echo de Paris (2 mai) mentionnaient "M. Saint-Paul Roux". L'hésitation orthographique entre "Paul" et "Pol" est intéressante dans la mesure où elle permettrait de dater, de cette époque, le choix, par le poète, de son pseudonyme définitif , même si la plaquette du Bouc Emissaire sera encore signée, quelques semaines plus tard, Saint-Paul Roux.

Mais revenons à nos trois compères et à leur pièce. La Presse donne un petit complément d'informations sur Justin Clérice, ajoutant qu'il fut "élève de [M. Emile] Pessard" et "l'auteur du Meunier d'Alcala, qui a été joué plus de trois cents fois à Lisbonne, Oporto et Rio-de-Janeiro". Le Figaro annonce : "La pièce sera représentée, suivant traité, dans la première quinzaine de septembre" et l'Echo de Paris, plus rigoureux : "Cette pièce doit passer vers le 10 septembre". Malheureusement, aucun opéra-comique intitulé La Fiancée de Salamanque ne fut représenté, malgré sa réception, aux Bouffes-Parisiens, ni en septembre, ni plus tard. On note, toutefois, que, si le nom de Saint-Pol-Roux disparaît du programme du théâtre pour cette année 1889, ceux des deux comparses y figurent bel et bien. Ainsi, Jules Méry apparaît comme co-signataire, avec Charles Grandmougin (auteur prolifique des périphéries parnassiennes), de Figarella, opéra-comique en un acte, sur une musique de Clérice, dont la première eut lieu le 3 juin et qui connut 30 représentations. Justin Clérice composa également la partition d'un vaudeville-opérette, en un acte, Monsieur Huchot, d'un certain Jacques Térésand, qui, malgré nos recherches, nous demeure absolument inconnu. La pièce fut donnée le 3 novembre, pour la première fois, et connut 18 représentations.

Pourquoi donc La Fiancée de Salamanque dont le traité semble avoir été signé par le nouveau directeur des Bouffes-Parisiens n'a-t-elle finalement pas été jouée ? On ne peut se livrer ici qu'au petit jeu des hypothèses. Rappelons d'abord qu'il n'est guère étonnant de retrouver Saint-Pol-Roux en auteur d'opéra-comique ; n'avait-il pas signé un Sabalkazin, deux ans auparavant, sur une musique de Vincent Fosse, autre opéra-comique qui fut représenté à Marseille et y connut un certain succès ? Mais rappelons aussi qu'en cette année 1889 Saint-Pol-Roux s'engage nettement dans la bataille symboliste et travaille à la Femme à la Faulx, qui deviendra celle qu'on sait, et dont il veut faire l'Hernani du mouvement nouveau. Dans ce contexte, apparaître comme l'auteur d'un opéra-comique, genre mineur ou considéré tel par l'avant-garde poétique, a pu poser à Saint-Pol-Roux quelque cas de conscience : comment concilier le poète hautain du Bouc Emissaire et le divertissant dramaturge de La Fiancée de Salamanque ?

Hélas, de cette pièce non représentée, nous ne savons rien, pas même l'argument. Fut-elle recyclée, son titre changé, une fois le nom de Saint-Pol-Roux disparu ? Il serait sans doute facile (trop) de voir dans cette Figarella du 3 juin, où le nom prodigue (trop) de Charles Grandmougin remplace dans le trio initial celui du poète, une Fiancée de Salamanque déguisée. La facilité est une tentation... à laquelle je cède bien volontiers, pour le plaisir des recoupements. Remarquons que les deux titres font d'un personnage féminin l'héroïne et que le "F" initial s'y retrouve - on ne s'en étonnera guère chez un poète hanté par la Femme à la Faulx. La transformation en Figarella pourrait s'expliquer par une translation géographique de Salamanque à Séville, puisqu'il faut bien lire dans ce titre nouveau un hommage à peine déguisé au valet célèbre de Beaumarchais. Le Figaro, le journal, ne s'y trompe, bien évidemment, pas :
"Figaro ne peut qu'applaudir Figarella, délurée commère qui est sa digne fille, bien qu'elle ait trois pères : MM. Grandmougin, Méry et Clérice. Nous laissons Beaumarchais dans l'ombre.
Par son adresse, Figarella décidé un père à marier sa fille au galant qu'elle aime, après avoir fait évincer les soupirants qui déplaisent.
Gentille petite pièce, amusante, et musique bien venue." (5 juin 1889, p.6)
Voilà un résumé qui pourrait parfaitement convenir à notre Fiancée de Salamanque, du moins à ce que, de l'histoire, à défaut d'en connaître davantage, son titre laisse deviner. Poussons le bouchon interprétatif un peu plus loin encore ; on se souvient que Figaro donne à Double-Main qui lui demande son nom de baptême, la laconique réponse : "Anonyme". Ah, comme il me plaît, dans mon délire, de penser qu'en modifiant le titre de La Fiancée de Salamanque, déjà peut-être référence au Mariage de Figaro, en Figarella, modeste fille littéraire du personnage de Beaumarchais, elle aussi sans "nom de baptême", c'est-à-dire sans père connu, Saint-Pol-Roux aura voulu attirer notre attention sur son souhait de s'effacer, auteur anonyme de cette "gentille petite pièce, amusante" !

Et il faudrait alors, pour conforter cette hypothèse d'un Grandmougin prête-nom occasionnel de Saint-Pol-Roux, rappeler les nombreux travaux de ghost writer que le poète effectua, avec ou sans le fidèle Jules Méry, en pleine ascension symboliste, pour Pierre Decourcelle, romancier et dramaturge populaire. Et se remémorer la Louise de Gustave Charpentier... Mais cela nous mènerait bien trop loin.
Nota : L'illustration en tête de billet est extraite du BASPR4 et signée Tristan Bastit.

dimanche 23 mai 2010

Iconographie : Amélie Saint-Pol-Roux

A peine descendu du train qui m’amenait de Paris, je m’engageai dans la rue de Siam, ce ruisseau pavé de Brest, humide, gris, saumâtre et laid. J’allais d’un pas machinal vers le port où attendait le vapeur qui traversait trois fois la semaine la rade pour déverser ses cargaisons de touristes sur la côte de Camaret. Au détour d’une rue, la vue subite d’une silhouette féminine me figea sur place. Un visage ardent que mangeaient deux vastes yeux noirs, croisa son regard avec le mien. Le novice que j’étais aux trois quarts sentit ses joues devenir de pourpre. Redressant la tête, je continuai résolument mon chemin. Quelques mètres plus loin, je ne pus dompter mon caprice. Je me retournai. L’aimable visage, mû par un mouvement identique, me regardait lui aussi. Je crus le voir me sourire. [...]

Amélie Saint-Pol-Roux devant le Manoir du Boultous

[...] Le déjeuner prêt, la voix magique appela la maisonnée. Deux garçonnets râblés firent irruption dans la pièce : Lorédan et Cécilian, les fils. Puis une fillette de cinq ans : Divine. Enfin, la dame de ces lieux.

Stupéfait plus que de tout ce qui venait de précéder son entrée, j’hésitai à me persuader… La dame qui me souriait de l’éclat de ses larges yeux noirs était, en chair et en os, la Dame de la rue de Siam et de la lande…

Edouard Schneider.