mercredi 3 octobre 2007

Abel Pelletier, George Bonnamour et Saint-Pol-Roux : querelles, polémiques et claquements de portes au temps du Magnificisme

Dans un billet du début du mois de septembre, l'excellent Zeb nous entretenait d'Abel Pelletier et racontait comment ce dernier claqua la porte de la Revue indépendante après qu'un article sien fut passé sous les castrateurs ciseaux de George Bonnamour, alors rédacteur en chef. Il faut dire qu'il était déjà loin le temps où Fénéon et Edouard Dujardin dirigeaient la publication et accueillaient favorablement les tentatives nouvelles, la plupart issues du rang symboliste. A partir de 1890, avec François de Nion, auquel succéda Bonnamour, la Revue indépendante prit position contre les novateurs, se reconnaissant plus aisément dans un néo-naturalisme mâtiné de positivisme scientiste. Et René Ghil, ces années-là, occupa logiquement la place du poète-maison.

Dès la fin de l'enquête de Jules Huret sur l'évolution littéraire, George Bonnamour et Gaston Moreilhon, qui signaient leurs articles Gaston & Jules Couturat, engagèrent une campagne anti-idéaliste et anti-magnifique. Rares furent les poètes symbolistes qui trouvèrent grâce à leurs yeux; mais de tous, Remy de Gourmont et Saint-Pol-Roux essuyèrent les coups les plus rudes :
"Monsieur Saint-Pol-Roux le Magnifique - Ici nous touchons au grotesque. Le MAGNIFICISME inventé par M. Saint-Pol-Roux dans une lettre publiée par l'Echo de Paris, curieuse à étudier pour qui veut remonter de la tumultueuse incohérence des phrases aux fêlures du cerveaux qui les pensa, le magnificisme n'est autre chose qu'un métaphorisme excessif, un métaphorisme non d'idées, hélas ! ce qui serait curieux, mais de mots, ce qui est banal, à la portée de tous et d'une puérilité qui désarme. C'est de la fantaisie de méridional, de la fantaisie ivre et déchaînée, sonore mais vide. Cela d'ailleurs, était nécessaire, car sans cela, M. Saint-Pol-Roux n'eût plus été dans la tradition de l'école symboliste." (Gaston et Jules Couturat, "Le Fiasco Symboliste", Revue indépendante, T. XX, n°57, septembre 1891, pp.18-19)
Pourtant, dans le même numéro, l'ami Mauclair donnait une citation de la lettre à Huret pour épigraphe à son article sur Jean Moréas - preuve de l'indépendance, à cette époque encore, des rédacteurs de la revue. Quelques mois plus tard, ce fut au tour de René Ghil d'y éreinter sans ménagement son ancien camarade de la Pléiade qui venait de publier, dans le Mercure de France, un long article de mise au point intitulé : "De l'Art Magnifique" (février 1892). Le fidèle Mauclair, à nouveau, monta en première ligne pour défendre les idées et la poésie de Saint-Pol-Roux, mais cette fois sa réponse parut dans les Essais d'art libre et non dans la Revue indépendante, dont on pressentait qu'elle ne le serait plus très longtemps. Ce fut chose faite en janvier 1893, avec, comme manifestation, la démission d'Abel Pelletier, Maurice Beaubourg et Camille Mauclair de la rédaction de la revue, dont se firent l'écho les Mercure de France de janvier et février. En voici les pièces, à verser au dossier "Bonnamour contre Saint-Pol-Roux" :
On nous prie d'insérer la note et la lettre suivantes :
"MM. Abel Pelletier, Maurice Beaubourg et Camille Mauclair ont donné leur démission de rédacteurs à la Revue Indépendante, et déclarent n'avoir plus rien de commun avec la rédaction et l'administration de cette revue."

"Monsieur et cher confrère,
Voulez-vous me permettre de m'adresser à votre Revue pour rétablir dans son intégralité un article paru sous mon nom dans la Revue Indépendante d'octobre, et rendre le public juge du procédé qui en a causé la mutilation ?
J'avais écrit pour cette revue, sur M. R. de Gourmont, à propos de Lilith, un article peut-être sévère, mais, à coup sûr, dicté par la conviction et d'entière sincérité. [...] Dans la première huitaine de novembre [je retournai à la Revue] : les épreuves étaient venues, corrigées, réparties... et M. Bonnamour m'annonça qu'il avait retranché environ une page à la fin de mon article. La raison ? Le nom de M. Saint-Pol-Roux ne devait pas être prononcé élogieusement dans la revue. Je protestai contre la désinvolture et l'inique du procédé, réclamant l'impression complète : le bon à tirer était donné, la revue devait paraître le lendemain. (En réalité, elle ne parut que quatre ou cinq jours après). J'exigeai, alors, que le passage coupé fut rétabli dans le numéro suivant, à la fin des Petites polémiques mensuelles, sous la rubrique desquelles l'article avait paru. Et malgré l'acquiescement donné d'abord - acquiescement qui devint plus tard l'offre d'impression en suite d'un éreintement de M. Saint-Pol-Roux par un autre rédacteur, ce qui eût été, n'est-ce pas, très réjouissant - malgré la promesse donnée, la reconstitution n'a pas été faite..." (Abel Pelletier, Mercure de France, janvier 1893, pp.94-95).
La lettre de Pelletier était suivie des lignes censurées de l'article, consacrées au Magnifique :
"Toutefois, si nul romancier ne saurait guère être mentionné, un poète, M. Saint-Pol-Roux, nous semble, parmi les spécialement psychiques, avoir, à certains égards, la compréhension exacte de l'époque où il vit et de ce que cette époque est en droit de demander à l'artiste qui la traverse. Et si nous ne partageons pas toutes ses idées, nous admirons pleinement le souci de modernité qui le préoccupe de plus en plus et l'idéo-réalisme qu'il a parfaitement compris comme pouvant être le seul mode de l'art auquel nous obligent nos complexes intellectualités."
Un mois plus tard, parut, toujours au Mercure, la réponse mauvaise foi de M. Bonnamour :
"... J'avais accepté de M. Pelletier une étude sur Lilith et point une série de "Considérations" sur l'avenir de la littérature française, une apologie de M. Saint-Pol-Roux moins encore. Il est évident que si j'avais lu le manuscrit de M. Pelletier, je l'aurais prié : ou de modifier son article, ou de le retirer. [...]
M. Pelletier commet une erreur lorsqu'il assure que le nom de M. Saint-Pol-Roux ne doit pas être prononcé élogieusement à la Revue Indépendante. Si M. Pelletier veut bien relire tels articles de M. Mauclair sur le Théâtre, il verra combien il est loin de la vérité. Rien ne justifiait l'éloge de M. Pelletier, ni la publication d'un livre, ni la représentation d'une oeuvre, sans quoi, abstraction faite de mes opinions personnelles, j'eusse trouvé bon qu'on parlât de M. Saint-Pol-Roux. [...]
Maintenant il est exact que, par esprit d'impartialité, j'aie proposé à M. Pelletier de donner la parole à un adversaire du Magnificisme et de mettre en regard l'éloge supprimé. M. Pelletier s'indigne. C'est évidemment qu'il n'a pas le sens de l'ironie. Autrement il eût vu là une de ces plaisanteries dont il faut bien user pour rendre supportable toute discussion entre littérateurs vaniteux et irascibles..." (Georges Bonnamour, Mercure de France, février 1893, pp.190-191).
Il est vrai que les "Notes sur un essai de dramaturgie symbolique" de Mauclair, inspirées des théories idéoréalistes, avaient paru dans la Revue Indépendante; mais leur publication remontait à mars 1892, précédant de quelques pages seulement la charge ghilienne contre le Magnificisme. On goûtera, par ailleurs, cette conception de l'indépendance et de l'équité rédactionnelle qui consiste à mettre en regard d'un éloge, un éreintement, mais qui, en regard d'un éreintement, n'oppose pas obligatoirement un éloge. Car, en juin 1892, Bonnamour himself avait donné à sa revue une "Préface d'un livre inédit", dialogue mettant en scène, parmi d'autres figures de la République des Lettres, un "jeune homme blond", caricature du poète magnifique. Le livre parut en 1893, chez Albert Savine. Il a pour titre : Trois femmes. Je viens de le glâner chez Bruno Leclercq.

La préface, amputée de quelques lignes dans le livre, est une scénette à clefs, chaque personnage figurant un représentant d'une tendance littéraire contemporaine. La métamorphose de Saint-Pol-Roux en "jeune homme blond" s'explique aisément par le jeu de mots sur l'adjectif de couleur final. Camille Mauclair aura également pu servir de modèle. Pour les autres, nous laissons le plaisir aux visiteurs de les reconnaître, au fur et à mesure de leur apparition en scène.
Préface
Observateur inquiet, de fidèle mémoire, un soir, j'entendis ces propos significatifs et je les transcris.
Après un spectacle lourd d'ennui, honteux d'avoir coudoyé dans le va-et-vient des couloirs des financiers et des critiques, s'étant réfugiés dans l'arrière-salle d'un café tranquille, exaltés par l'alcool, le tabac, et peut-être aussi, le souvenir des maîtresses qui les attendaient, ces eunes gens ainsi parlèrent sur eux-mêmes - et les autres :

LE POETE. - Voulez-vous une cigarette ?

D'une main forte aux doigts carrés d'homme volontaire il promenait à la ronde un paquet de Richmond. Sur la matité de sa chair serrée et polie au grain dur de marbre, de fines moustaches noires tranchaient; le front casqué d'épais cheveux en brosse, et, derrière le lorgnon, des yeux
fiers. Une voix jeune, au timbre clair, argentin, répétant :

- Voulez-vous une cigarette ?...

LE JEUNE HOMME BLOND. - ... Croire à la Science qui n'explique rien !... Ah ! ce symbole du petit enfant dans les bras de l'Aveugle !... L'Ignorance, ironie suprême, guidant ceux qui ont perdu la Foi...

LE PREMIER SIAMOIS. - ... Le gosse les guide parce qu'il y voit clair, tout simplement. Et pourquoi celui-là qui possède un sens de plus qu'eux tous symboliserait-il l'Ignorance ?... Et puis, votre mépris de la Science est-ce assez bêta ! Sous prétexte "qu'elle n'explique pas tout"... Soit ! mais il n'y a qu'elle qui explique quelque chose...

LE JEUNE HOMME BLOND. - Et après ! Ca m'est bien égal. Moi, e ne crois qu'à l'Idée, vous le savez bien, nous sommes loin, si loin ! l'un de l'autre !...

LE SECOND SIAMOIS. - L'Idée !... L'Idée !... C'est drôle, nous autres nous ne croyons qu'au fait, au petit fait probant, constaté, prouvé, démontré vrai. Vous en êtes encore, vous, à pratiquer la vieille distinction entre le Moi et le Non-Moi... Mademoiselle retarde... Quand vous aurez le temps je vous prouverai leur identité...

Postés d'angle, au fond, le jeune homme blond, délicat, rêle, le cou tendu, la lèvre agressive, imberbe et doux, têtu, cabré contre les rigueurs de raisonnement, la froide précision des deux autres en bon petit pur sang, rageur, orgueilleux. Et les Siamois des cyniques sans pose, contempteurs de toute hypocrisie, les poings brandis en gestes de révolte, de la lumière au front haut de l'un d'eux, flegmatique; sur le visage crispé de l'autre : la pâleur d'une colère, l'insolente ironie de sa bouche moqueuse.

L'AUTEUR DRAMATIQUE. - ... Elle a l'air comme ça, mais, mon cher, une vraie dinde ! Il faut la seriner comme les autres.

Les yeux de celui-là, rieurs, derrière un lorgnon; une barbe d'apôtre filigranée, déjà, d'argent fin.

LE PREMIER SIAMOIS, rêveur. - ... D'idéation inconsciente, tu causes ?

LE SECOND SIAMOIS. - Oui, sans l'activité réflexe inconsciente on n'expliquera jamais l'idéation consciente. L'Idée pure de ces messieurs, conçois-tu ça clairement ?

LE PREMIER SIAMOIS. - Bah ! c'est si vieux ! On ne réfute même plus...

LE MUSICIEN. - ... C'est une légende, je ne suis pas grincheux...

Une correction de gentleman cela distinguait ce wagnérien
triste d'une mélancolie faite d' "éreintements".

L'AUTEUR DRAMATIQUE. - Sarcey, je suis allé le voir : "Vous savez, votre pièce, eh bien, j'aime pas ça." Et puis il m'a retenu à déjeuner. On nous a servi de la dinde coriace et le vieux birbe ne s'est plus occupé de moi... Il y avait des femmes...

UNE VOIX. - C'est comme moi... Deux heures d'attente sur le divan rouge pour m'entendre dire : "Bé oui, je suis une vieille bête... quand vous aurez mon âge..."

LE PREMIER SIAMOIS. - ... Soyez juste, il n'y a pas que Sarcey. Et les autres, le trio Bauër-Fouquier-Lemaître; tous les malandrins du feuilleton, la clique des journaux...

LE SECOND SIAMOIS. - ... J'en ai vu de près, c'est bas de plafond leurs âmes et il y fait noir... Il n'y a qu'à se documenter et puis on cingle.

LE PREMIER SIAMOIS. - Mais oui ! ils ne peuvent pas s'empêcher de beugler... Vous avez bien vu Nestor dans l'Echo de Paris et pourtant, ce que nous avions dir, tout Paris le savait...

LE MONOCLE. - ... Vous vous faites des ennemis... de la force épensée pour rien... Parlez-moi de l'ironie, j'en suis... La Pravatz d'Anatole France, la petite aiguille qui n'a l'air de rien et qui tue c'est moins dangereux que vos coups de massue.

Très chic et l'air rosse, celui-là.

LES SIAMOIS. - C'est moins crâne... France ! voilà l'homme à ne pas ménager, un monsieur qui ne loue que les médiocres et qui claquera des dents sur le paillasson de l'Institut jusqu'à ce qu'on lui crie : Entrez !... comme à un larbin !

LE JEUNE HOMME GLABRE. - Vous avez tort, ce France est exquis. Il nous lit. Il est renseigné... A mon premier livre j'ai eu un article...

Un ton de pince-sans-rire, coupant comme un rasoir anglais. Bon coeur. Une diplomatie de courte-échelle.

LE PHILOSOPHE. - Pas d'ingratitude ?... Alors vous n'arriverez pas... Non, mon cher, la reconnaissance ne compte pas parmi les Idées-Forces...

Trapu, têtu, sanguin. Le verbe pâteux d'un penseur. Solennel et passionné. L'encolure forte et dans le regard une fierté tranquille.

LE PREMIER SIAMOIS. - Vous y croyez, vous, aux Idées-Forces ? Mais ça n'est pas prouvé !... de la métaphysique pure... tout comme "l'amour procréateur du mieux" de notre ami, s'il croit que c'est tangible !...

LE PHILOSOPHE. - Est-ce qu'il y a quelque chose de tangible ? qui nous dit que nous ne sommes pas trahis par nos sens. N'est-ce pas, Poète ?

LE POETE. - ... Voulez-vous une cigarette ?

LE PHILOSOPHE. - Et puis non, la métaphysique c'est purement imbécile... Je fais deux parts du monde : l'élément Force, l'élément Bonté, une théorie scientifique... Je peux prouver... Tenez, suivez mon processus : Taine, Bourget, Rod, Barrès, autant de jalons, j'arrive...

LES SIAMOIS, fredonnant, moqueurs :
Je m'appelle Bouteille-à-l'Encre,
Je suis métaphysicien !

LE JEUNE HOMME BLOND, avec extase, à l'autre bout. - ... Celui-là est un pur, un noble esprit... Ah ! je le sens si préoccupé de son Art et de cela seulement... Son Apparition un des plus beaux romans qu'on ait écrit depuis quinze ans... Mais d'ailleurs à la Revue impartiale.

LE SECOND SIAMOIS. - Pas du tout ! Il m'appartient ce livre ! Je veux montrer la puérilité de ce mysticisme : de l'ambiance délayée et ce que c'est, au fond, nous le savons : de la sensualité de lymphatique... Vous avez beau faire, vous ne sortez pas de la Réalité, vous faites flou, vague et leuâtre et puis c'est encore de la réalité affadie.

LE CRITIQUE D'ART. - ... Et avez-vous remarqué dans les arts lastiques l'impuissance des mystiques et des symbolistes à exprimer l'Idée, le Sentiment... Tout ce qu'ils ont trouvé : copier les Primitifs... Vraiment, après cinq siècles de découvertes, d'études et de procédés nouveaux, honnêtement c'est un droit qu'on n'a pas !

Fine tête souriante à barbe fourchue. Des gestes de grâce et le timbre caressant d'une voix chaude. Frêle organisme rare d'être d'élite gardant pour les batailles du journal et du livre l'ardeur intacte de sa Foi. Sa main nerveuse assouplie au manier de précieux objets d'art gesticulant une mimique expressive devant ses yeux brillants de claire intelligence.

LE JEUNE HOMME GLABRE. - Nous nous moquons de la Science, nous nous fichons du procédé, nous sommes des Poètes ! nous cherchons le frisson !

LE JEUNE HOMME BLOND. - Le frisson, l'Idée pure, le Sentiment dans ce qu'il a d'éternel... Assez de contingent comme ça... L'Idéalisme règnera et avec lui le Magnificisme.

LE POETE, LE CRITIQUE D'ART, LE PHILOSOPHE, LE MONOCLE et LES SIAMOIS. - Expliquez !

LE JEUNE HOMME BLOND. - Il me faudrait trois heures... Un livre... Chez moi, je prépare une oeuvre, vous verrez. Le Magnificisme aboutira, oui, dans cent cinquante ans !... Non ! Non ! ne discutez pas, c'est inutile... Je suis Plotinien.

LES SIAMOIS. - Plotin, un aliéné très distingué.

LE JEUNE HOMME BLOND. - Je vous méprise !

LE JEUNE HOMME GLABRE. - Ce qui nous sépare ?... Je crois à l'âme, je suis bien sûr que je ne mourrai pas tout entier...

LE SECOND SIAMOIS. - Une âme imortelle à vous, l'auteur des Souliers Vernis ? Dieu est trop bon !

LE JEUNE HOMME GLABRE. - Je vous méprise !

LE MAGE. - Le Roman ? De l'Art à la portée des bourgeois, de l'Art inférieur... Mais soit, je respecte la supériorité dans toutes les branches... Un beau lutteur [est pour moi supérieur à un homme comme Coppée par exemple...

LE SECOND SIAMOIS. - Permettez !... Il a eu son heure, Coppée. Je veux bien qu'il ait gâché son temps et par trop flâné en littérature, mais, tout de même, il avait en lui l'âme d'un poète moderne...](1) Ne riez pas, je sais de lui des vers que Mallarmé signerait...

LE JEUNE HOMME BLOND. - Laissez Mallarmé !...

LE SECOND SIAMOIS. - Mallarmé ! voilà leur bon Dieu. Ah ! ce pur artiste, mais c'est plein de sottises sa philosophie, puisque vous appelez ça de la philosophie, vous, des causeries d'artiste... Et son art ? Des vers de charades ! Lisez son Savetier, dans la dernière Revue Incolore... Bientôt il rimera des annonces... Et ce salon, son salon, d'où les jeunes gens reviennent déments et pourris d'orgueil; est-ce qu'on ne va pas bientôt le fermer par mesure de salubrité intellectuelle ?

LE JEUNE HOMME BLOND. - Mallarmé, je ne suis plus d'accord avec lui sur aucune question... Mais vous insultez la génération, vous ?

LE SECOND SIAMOIS. - Et après ? Ah ! elle est jolie la génération ! Mais, regardez-vous, des gringalets trop frêles, aux crânes déprimés ; pas de sang, pas de muscles, rien que des nerfs, de pauvres nerfs malades; la fin, l'étiolement, l'agonie d'une race. Et vous voudriez que je respecte ça, moi ?... Si vous saviez ce qu'ils pensent de vous les grands cerveaux de ce temps, vous réfléchiriez... Allons, remuez-vous, sortez de vos coquilles, et ici, et à l'étranger, allez écouter l'opinion que le monde savant formule tous les jours sur vous. Quelle pitié !... Rosny a raison, vous êtes la Génération de la CONQUÊTE... Tout ce qui est viril vous fait peur ! et peut-être bien qu'au fond votre anti-patriotisme n'est pas si philosophique qu'on croit, parce que, pour moi, votre conception à tous, ç'a été l'hystérie d'une nuit de frousse !...

LE MAGE. - ... Je voudrais pouvoir quelque part écrire qu'un peuple qui a cru au génie des Goncourt, des Zola et des Daudet est au dernier degré de la bassesse intellectuelle... Flaubert, une âme de bourgeois !... Huysmans une vision de rond de cuir...

Sous de longs cheveux bruns un nerveux profil à ligne busquée. La barbe fourchue. Un doux sourire et le geste véhément d'un révolté.

LES SIAMOIS. - Et les Symbolistes ? Les Magnifiques ?

LE MAGE. - Ils n'ont pas de talent, mais ils ont raison...

LES SIAMOIS. - Tout ce qu'ils ont trouvé, mon Dieu, c'est bien simple, paraphraser Moreau, ou bien encore, faire parler un porcher comme un prince...

LE JEUNE HOMME BLOND. - Paraphraser, c'est, épris de sa seule individualité, récréer, ordonner les autres... La Vérité ?... Elle est en nous, nous faisons de notre âme un riche réceptacle des visions du monde que nous créons.

LE SECOND SIAMOIS. - Vous qui avez exalté Goncourt vous pensez cela ?... Fragilité, ton nom est Camille.

LE JEUNE HOMME BLOND. - Ereintez-moi, vous me ferez plaisir... Et quittons-nous, parce que nous disons en mauvais français beaucoup de bêtises inutiles...

LE MONOCLE. - [... Barrès n'est ni un artiste, ni un penseur, un dilettante à la Benjamin Constant... Mais qui n'a pas compris Spinoza...]

L'AUTEUR DRAMATIQUE. - Mademoiselle Renan ! Lemaître en est jaloux, comme de tout ce qu'il ne comprend pas...

LE MONOCLE. - Renan, un vainqueur de par l'ironie.

LE MAGE. - Ce vieillard est obscène...

LE SECOND SIAMOIS. - Renan, Ledrain, tous les exégètes du même bois, je dresserai la liste, un jour, de toutes leurs vessies... J'étalerai le bric-à-brac de leur érudition, le galimatias de leurs théories... Un livre à faire, et je l'intitulerai : Les Anes savants.

LE PREMIER SIAMOIS. - La Vie de Jésus, un roman à la Sand ! Et sur les origines du langage ce birbe professe les mêmes opinions que saint Basile qui n'y connaissait rien... Ces dernières années tous ses reniements, sa polémique avec Goncourt, ça donne le dégoût... Autour du coeur,
autour du cerveau, il a de l'adipe...

LE JEUNE HOMME BLOND, avec extase. - ... Je vois l'Avenir !... Il est bien malade le Positivisme !... Le Magnificisme esthétise le rayonnement de l'idéalité... Il n'y a qu'à ouvrir les yeux et qu'à regarder pour comprendre : La Science est humaine, l'Art est divin, et c'est pour le triomphe du Divin que nous sommes... Il va falloir regarder en face l'Idée surgie et compter avec les gens qui la défendront...

LES SIAMOIS. - Et nous vous disons, nous, que vous vous éjouissez d'un petit feu de paille !... Vous parlez de Positivisme. Votre érudition retarde. Nous sommes Transformistes, simplement. Le positivisme postule l'Inconnaissable. C'est déjà, par l'ensemble, une doctrine caduque. Ceux qui posent, comme vous, que notre Inconnaissable s'appelle la Matière, disent une sottise, car la Matière n'a que des "Comment ?" et n'a pas de "Pourquoi ?"
Sommes-nous malades ? Vous êtes de jolis garçons, oui-da !... La petite danse de Saint-Guy métaphysique qui secoue une génération sur dix, vous travaille, et vous prenez cela pour un renouveau ?... Votre candeur vous excuse... Mais vous avez beau crier : En avant ! vous intituler : Magnifiques, elles sonnent creux vos métaphores et vous drapez d'oripeaux fanés vos académies. Assez de pédérastie intellectuelle comme ça ! Il n'y a de bien nouveau que la Science et la Vie, s'il vous faut du Mystère cherchez-en là-dedans et vous en trouverez...

LE POETE. - Voulez-vous une cigarette ?...

Et leur causerie s'acheva coupée de sourires.
Inquiètes faces pâles aux yeux trop aigus, nerveux jeunes hommes aux gestes fébriles, un peu las déjà d'avoir trop pensé, groupe batailleur où les mains, la fièvre tombée au froid de la nuit, se serrent cordialement, qui grossira l'élite de demain. - Ils étaient Treize.
GEORGE BONNAMOUR
Paris, 15 mai 1892.

(1) Les passages entre crochets ont été supprimés dans le livre. Ils ont été rétablis à partir de la prépublication dans la Revue Indépendante.

Nota : Bien entendu, l'enquête : "Quelle place pour le Symbolisme dans l'histoire littéraire ?" se poursuit. Vos réponses, toujours à poster à l'adresse suivante : harcoland@gmail.com.

Notule : Où il est encore question de Michel-Féline


Michel-Féline m'obsède. C'est une évidence : son recueil finira happé par ma bibliothèque, entre les mâchoires Fargue et Floupette. En attendant ce jour - en Zangra du net -, je recueille les petits cailloux semés qui me rapprochent toujours un peu plus de cet étrange poète.

Voici ma dernière trouvaille, un laconique compte rendu de L'adolescent confidentiel, paru dans la septième livraison de L'Art et L'Idée, la belle revue d'Octave Uzanne :
"Moins d'idées et plus de prétentions encore, avec les contorsions des mots, de la phrase et du rythme par lesquelles certains "jeunes" prétendent faire oeuvre de regénérateurs, tel est le signalement succinct de la plaquette appelée par M. Michel Féline, l'Adolescent confidentiel, et publiée l'autre jour à la Librairie de l'art indépendant. Entre nous, il n'y a pas d'art véritable qui ne soit indépendant; mais combien y a-t-il de soi-disants artistes, absolument indépendants de l'art !
A ces orgueilleuses tentatives de dérèglement poétique, lesquelles, à en juger par l'infécondité extrême de ceux qui s'y livrent, doivent constituer un plaisir bien fatigant, je préfère mille fois de bonnes chansons paysannes en quelqu'un de nos vieux patois..." (B.-H. Gausseron, "Les Livres d'été", L'Art et L'Idée, T. II, n°7, 20 juillet 1892, p.35)

samedi 29 septembre 2007

LA REVUE BLANCHE & LE CRI DE PARIS : Une exposition et une lecture d'extraits du FUMIER de Saint-Pol-Roux


L'année 2007 aura été une année favorable au symbolisme. Centenaires de Jarry et Huysmans, des Féeries Intérieures célébrées solitairement par moi-même, représentations de la Dame à la Faulx, etc. Et ce dernier trimestre n'est pas en reste, qui attire les feux de l'actualité sur la Revue Blanche, l'une des plus grandes petites revues fin de siècle.

En effet, du 24 octobre au 10 novembre, église de la Madeleine (Paris VIIIe), une riche exposition - et vivante - sera entièrement consacrée aux publications périodiques des frères Natanson. J'écris "aux publications" puisque, à la revue mensuelle et rapidement bi-mensuelle, s'ajoutera, dès 1897, l'hebdomadaire satirique et illustré : Le Cri de Paris. C'est un destin étonnant que celui de la fratrie Natanson qui parvint à réunir, douze ans durant, tout ce que le monde des lettres et des arts comptait de meilleur parmi les novateurs. Et c'est un destin qui se confond avec les luttes politiques du temps, celles de la liberté contre la bêtise, l'obscurantisme et la répression. L'anarchie, l'affaire Dreyfus, la cause arménienne, les engagements de la Revue Blanche annoncent ceux qui s'imposeront, s'imposent toujours, lancinants, aux hommes du monde dit moderne. Les écrivains, les poètes, les artistes réunis autour des Natanson n'auront cessé de manifester, par leur liberté, qu'il ne peut y avoir de révolution politique ou sociale, sans révolution des représentations, pressentant trente ans avant les surréalistes que la qualité de notre univers dépend de notre pouvoir d'énonciation.

Cette exposition s'annonce déjà comme un événement - à ne pas rater. Les organisateurs nous préviennent qu'il ne s'agira pas seulement d'une collection de pièces et documents rares mis à disposition du public. Elle sera aussi accompagnée de lectures des textes qui firent la spécificité de la revue. Parmi ces lectures : des extraits du Fumier de Saint-Pol-Roux, décidément à l'honneur.

Et pour ceux qui malheureusement ne pourraient se rendre à Paris du 24 octobre au 10 novembre, il leur reste l'imposante étude de Paul-Henri Bourrelier (qui est aussi le commissaire de l'exposition), parue chez Fayard il y a dix jours. J'y consacrerai un billet dès que j'en aurai tourné la 1200ème page, geste que mon plaisir ne me presse pas de réaliser.

Pour plus d'informations, rendez-vous sur le site de l'événement : La Revue Blanche & le Cri de Paris.

Nota : J'en suis fort mécontent, mais, à l'évidence, l'enquête "Quelle place pour le Symbolisme dans l'histoire littéraire ?" ne rencontre pas le succès escompté. Je persiste néanmoins : envoyez vos réponses à harcoland@gmail.com.

samedi 22 septembre 2007

LE FUMIER de Saint-Pol-Roux bientôt représenté à Montpellier

Le théâtre de Saint-Pol-Roux semble intéresser de plus en plus les metteurs en scène. Après La Dame à la Faulx, montée par Christophe Maltot avec ses élèves du CAT d'Orléans, on annonce, pour les premières semaines de 2008, des représentations du Fumier - fresques, dirigées par Claude Merlin, au Théâtre du Hangar à Montpellier(1). En réalité, ce n'est pas une première. La pièce avait déjà été donnée, printemps 2006, au théâtre de La Guillotine à Montreuil; Annie Le Brun avait salué la mise en scène de Claude Merlin, dans un article de La Quinzaine littéraire ("A distance", n°936, du 16 au 31 décembre 2006, p.27), justement consacré au théâtre du Hangar et à son audacieuse programmation. Jacques Bioulès est un directeur à part, sans doute, une exception dans le monde dramatique, qui a fait de sa scène un lieu bouleversant où s'ouvrent, en grand, les écluses de la poésie. Il a réalisé, cette saison, du Pessoa, du Radovan Ivsic - dont les oeuvres complètes ont été éditées en trois volumes chez Gallimard, il y a deux ans, et qu'il faut impérativement se procurer et lire -, et bien d'autres créations. Aussi le théâtre du Hangar a-t-il été promu "Centre d'art et de recherche". Voici donc qu'il s'apprête à accueillir Le Fumier.

A ma connaissance, il n'existe qu'un article de fond rendant compte de la mise en scène de Claude Merlin, telle qu'elle fut réalisée à Montreuil - et que les critiques ignorèrent en sifflotant malgré eux quelque air de trombone à coulisse -; il s'agit d'un article de Carole Guidicelli & Didier Plassard, "le fumier, fresques - le poète et les sept tournesols", publié dans la revue Théâtre s (n°25, Presses Universitaires de Rennes, 1er semestre 2007, pp.114-119). Il n'est pas question, pour Claude Merlin, nous apprennent les deux auteurs, de jouer l'illusion théâtrale, de reconstituer un monde scénique possible, dans lequel le spectateur puisse aisément pénétrer puis séjourner le temps de la représentation. Pas de costume - il suffira qu'une comédienne enfile un blouson pour changer de rôle. Pas de maquillage figurant les personnages. Peu de déplacements - le jeu est frontal essentiellement, les sept comédiens se tenant face spectateurs, rappelant "les sept tournesols du texte de Saint-Pol-Roux". Rien qui fasse époque ou pittoresque - chose difficile à concevoir quand on lit la pièce de 1894. Pourtant, le metteur en scène ne trahit aucunement le poète; en réduisant les artifices scéniques à leur plus simple expression, il fait de l'acteur l'incarnation d'une voix. Dans ses réflexions sur le drame, le Magnifique n'a cessé d'interroger cette notion, considérée comme medium des réalisations du Verbe poétique; et il revient aujourd'hui à des hommes comme Christophe Maltot, Claude Merlin, Jacques Bioulès, de rendre possible le rêve idéoréaliste de Saint-Pol-Roux.

Le Fumier est la plus débridée, la plus violemment poétique des pièces du Magnifique. Ces fresques - le mot désignera également les tableaux de la Dame à la Faulx - sont dédiées à Henry de Groux. Et ce n'est pas un hasard. Saint-Pol-Roux admirait le peintre belge dont il possèdera un portrait de Wagner. Au printemps 1892, il avait découvert, à l'exposition des Arts Libéraux, le Christ aux outrages et la Procession, deux tableaux d'une extraordinaire puissance d'expression, violents. Et cruels. Le premier, refusé au Champ de Mars, avait valu à leur auteur le titre de "Ravachol de la peinture".

Les vastes toiles de Henry de Groux, saturées de formes et de couleurs, sans respiration pour l'oeil, mouvementées et tourbillonnantes comme une mort de Sardanapale, et naïves dans le traitement des personnages, firent l'effet de bombes lancées dans le monde des salons parisiens. Saint-Pol-Roux retrouvait sa propre poésie dans cette outrance picturale qui l'impressionna au point de prier Mirbeau d'intercéder, dans quelque article, en faveur du peintre. A la fin de cette même lettre (23 avril 1892), le Magnifique signalait, à l'auteur du Calvaire, que Claudel venait "de terminer un drame : LA VILLE". Faut-il ne voir, en cette rencontre épistolaire du peintre et du dramaturge, qu'une coïncidence ? Peut-être. Mais Saint-Pol-Roux paraît s'en être souvenu lorsque, quelques semaines plus tard, il entreprit l'écriture de sa trilogie des Grands de la Terre qui emprunte quelques thématiques au drame claudélien et se reconnaît dans la naïve cruauté de de Groux.

Le Fumier(2) est l'histoire d'une révolte, celle de paysans - "squelettes sur lesquels persistent des yeux, un peu de viande et de la peau" - dépouillés de leurs larmes, de leur sueur, par les habitants d'une Ville corrompue. La Terre ne rend plus aucun fruit, n'étant plus fécondée et nourrie. Les citadins ont subtilisé tout le fumier nécessaire pour enrichir la Ville, de sorte que :

"Règles, lois, coutumes, tout est pourri dans elle. La fiente sert de monnaie courante à ses gens dissolus. Ecussons et panonceaux ne sont que des bouses aux portes des institutions, et sur les poitrines officielles flambent des crottins honorifiques. [...] Et le sceptre et la crosse ne sont que d'ignobles lys d'anus entre les mains du pontife et du roi !"
Le squelette Guillaume, héros du drame, abandonné par sa femme - qui meurt d'épuisement - et par ses enfants, prend alors, sur les conseils du Pèlerin du Ciel, la tête de la jacquerie et met la Ville à sac. Les ors pillés peuvent retourner à la Terre qui recouvre la vie.

"C'est l'aurore, mes frères, l'aurore nouvelle, couleur de nos joues futures !...
C'est l'avril, mes frères, l'avril nouveau, couleur de nos sourires immortels !..."


Comme la plupart des pièces idéoréalistes, le Fumier s'achève par une renaissance - autant dire qu'il ne s'achève pas. Mais ici, on est frappé par l'accent messianique, politiquement messianique, du texte. Car Les Grands de la Terre devaient constituer une trilogie anarchiste dont Le Fumier formait le volet central. Les deux autres ne nous sont malheureusement pas parvenues. De la première intitulée Les Moutons, une note relative à "La Vierge du Puits" nous donne cependant l'argument :

"Incarnation d'Angélique. Angélique (symbole de la Pitié) est cette vierge qui, dans la première partie de la trilogie, conduit à la Ville, auprès des Grands, les sept messagers des Petits de la Terre. En ces messagers à barbe blanche, à voix bêlante, vêtus de laine naturelle, les Grands se refusent à voir des frères, voire même des hommes : "Ce sont des moutons, opinent-ils, et cette fille est leur bergère !" Les messagers sont égorgés et dévorés par ces loups humains. Angélique, qui osa prétendre que c'étaient là des hommes, est comme sorcière brûlée vive sur la place publique. Le bûcher de la "bergère" éclaire de ses flamboiements le tragique festin. A la fin, lorsque les Grands se vautrent sur le tapis vivant des courtisanes, des serpents envahissent la salle d'orgie : ce sont les entrailles des messagers qui viennent, remords visibles, enserrer de leurs anneaux l'épouvante des convives, tandis que de son bûcher Angélique lance une dernière prophétie.
Dans la suite, Angélique, devenue la Vierge du Puits, jouit de l'éternelle fraîcheur, sous les traits de la Vérité, parmi les Petits de la Terre : ce personnage est l'unique lien des trois parties distinctes de cette trilogie-une."
Quant à la troisième, c'est une lettre à Lugné-Poe, qui avait demandé à Saint-Pol-Roux une pièce pour corser son programme du Théâtre de l'Oeuvre, qui nous apporte quelques renseignements :
"De ces trois parties, l'une (la troisième, L'Ogresse) me semblerait peut-être acceptable. L'Ogresse symbolise toutes les lois humaines. On y peut jouer en costume moderne. Si son annonce doit renforcer votre programme, nommez, quitte à différer, L'Ogresse troisième partie de la trilogie LES GRANDS DE LA TERRE."
Pour des raisons que j'ignore, Lugné-Poe préfèrera inscrire Le Fumier plutôt que L'Ogresse à son programme. Sans doute, la publication de la première lui assurait une meilleure publicité. De toutes manières, l'Oeuvre ne la joua pas. Dans sa lettre, le poète avait, quelques lignes plus tôt, qualifié sa trilogie de "révolutionnaire à l'excès". Et il est vrai que son propos, en pleine vague d'attentats anarchistes et de répression policière, n'aura pas incité les directeurs de théâtre, même acquis à la cause symboliste, à pousser le bouchon dramatique plus loin qu'ils ne l'avaient déjà fait. J'ai toujours trouvé étrange, en lisant les ouvrages s'intéressant à la question, de ne pas voir cité plus souvent le nom de Saint-Pol-Roux parmi les intellectuels engagés dans la voie anarchiste. Il avait collaboré à l'Endehors de Zo d'Axa de 1891 à 1892; il avait protesté, avec d'autres, en décembre 1893, contre l'interdiction des Âmes solitaires de Gerhart Hauptmann, en mars 1894, contre la condamnation de Jean Grave pour son livre sur La Société mourante et l'Anarchie. Et voilà qu'il publiait courageusement le Fumier dans trois livraisons de la Revue Blanche - revue qui ne cachait pas ses amitiés anarchistes -, en mai, juin et août 1894, c'est-à-dire durant les mois les plus troublés, ceux où il ne faisait pas bon être suspecté d'anarchie. Le 24 juin, Sante Caserio avait assassiné le président de la République Sadi Carnot. Dans son imposant et déjà incontournable ouvrage sur La Revue Blanche - une génération dans l'engagement (1890-1905) -, paru tout récemment chez Fayard, Paul-Henri Bourrelier cite, après Philippe Oriol (dans sa biographie de Bernard Lazare), un rapport de police, daté du 11 juillet, où l'on apprend que "M. Thadée Natanson a refusé un article de Saint-Pol-Roux concernant l'attentat" (p. 405). Il fallait alors rester discret, le flicage étant de mise du côté des bureaux de la Revue Blanche. Barrière, orléaniste et administrateur du périodique, attire particulièrement l'attention de la préfecture de police :

"Et maintenant quel est le but profond de M. Barrière et des littérateurs qui l'entourent, les Bernard Lazare, les Paul Adam, les Saint-Pol-Roux, etc. ? [...]
M. Barrière est sincèrement démocrate. On dit même qu'il s'habille quelques fois en ouvrier et va étudier les ouvriers dans les bouges. Quoi qu'il en soit, il a des relations avec la blouse - bien des anarchistes lui écrivent quand ils sont dans la misère et il leur envoie des secours. Ce sont surtout des anarchistes littéraires qui se sont adressés à lui...
Dans la presse on sait qu'il y a des relations entre la Revue Blanche et les anarchistes. C'est au point que tout attentat est suivi par les reporters, d'une visite de M. Thadée Natanson pour avoir son opinion sur le fait moral et sur le personnage qui a fait le coup.
On peut encore citer comme assez rapproché des anarchistes, parmi les rédacteurs de la Revue Blanche, Saint-Pol-Roux qui fréquente quelques compagnons de la Goutte d'or. Il a souvent obtenu des secours de M. Barrière pour des miséreux et même pour des amis de M. Duprat, le cabaretier." (rapport du 21 mai 1894, cité par P.-H. Bourrelier, ibid.)
Quelques semaines plus tard, le 6 août s'ouvrait le procès des Trente. Au même moment paraissait la troisième et dernière livraison du Fumier. Ces documents rares prouvent que le Magnifique s'était engagé intellectuellement en faveur des anarchistes et des idées de justice sociale et de liberté qu'ils défendaient. A ma connaissance, son texte sur Sante Caserio n'a pas été retrouvé. Quel aurait été le sort du poète si un tel article avait été publié ? Quelques démêlés avec la justice, sans doute, comme Zo d'Axa, Jules Mery, Fénéon, avant lui. Mais son implication lui valut d'autres sanctions plus mesquines, administrées par des parents qui, lorsque "certaines pages rebelles" leur déplaisaient, gelaient le versement de ses rentes. Et Le Fumier ne fut certainement pas de leur goût, qui vilipendait le clergé et l'armée. Ces deux institutions dérobent en effet à Guillaume ses deux derniers enfants :

"Automatiquement, en hypnotisée, Bérangère arrive sous le chêne harmonieux. La reçoivent deux Anges en qui l'oeil exercé reconnaîtrait deux ballerines au service du clergé de la Ville. [...]
Voici le Polichinelle nouvelle manière.
Odeur de bottes significative...
Coloré de joie car il sent qu'il va perpétrer et qu'il n'y sera pour rien, le Polichinelle tend un pli à Jean avec des gestes tirés par des fils vraisemblablement reliés à l'état-major."
Fable politique et fable écologique, on voit combien il eut été facile de soumettre le Fumier à un discours d'actualité, de la réduire à une pièce à thèse. Claude Merlin, tout en reconnaissant sa portée prophétique, n'a pas cédé à cette facilité. Formidable machine allégorique, le drame idéoréaliste est naturellement révolutionnaire. Pour Saint-Pol-Roux, l'allégorie n'est pas un trope figé, un symbole aisé. Elle est une forme vide, - il suffit de citer les noms des personnages principaux pour s'apercevoir qu'elle se définit en creux, par ses manques : Le Pèlerin du Ciel, Le Squelette, Le Fagot de Douleurs, La Vierge du Puits -, elle est une baudruche stylistique qui n'acquiert sa réalité qu'animée par le souffle du Verbe poétique. La poésie idéoréaliste est performative, et la mise en scène de Claude Merlin en est une manifestation : la voix incarne, rend visible une réalité nouvelle.

(1) Le Fumier - fresques, de Saint-Pol-Roux, mise en scène de Claude Merlin; avec : Benjamin Abitan, Basile Bernard de Bodt, Stanislav Dorochenkov, Anne-Lise Main, Françoise Pons, Christine Schaller, Fanny Touron, Claude Merlin; costumes de Constance Pourtier; lumière d'Hervé Chantepie; au Théâtre du Hangar (3, rue Nozeran / 34090 Montpellier - tél.: 04.67.41.32.71) du 4 au 15 janvier 2008 (relâche le lundi).

(2) Le Fumier a été réédité par René Rougerie dans le tome II du Tragique dans l'homme.

Nota : L'enquête "Quelle place pour le Symbolisme dans l'histoire littéraire ?" se poursuit. Adressez-moi vos réponses à : harcoland@gmail.com.

mardi 18 septembre 2007

Les Cahiers du 19e r.i. (suite) : une bibliographie des contributions de SPR

J'ai déjà eu l'occasion de parler de cette revue, entièrement dédiée aux anciens combattants du 19e r.i., il y a quelques semaines. Grâce aux recherches et aux communications généreuses de Sophie Carluer, qui consacre au régiment un blog richement renseigné, je suis en mesure aujourd'hui de donner la bibliographie des poèmes que Saint-Pol-Roux publia dans les cahiers. En voici le détail :
  • "A la Belgique", poème en versets, 2ème année, vol. I, n°1, janvier 1931, pp. 61-62.
  • "Le Pèlerin de Pierre", poème en versets, 3ème année, vol. I, n°2, 1er octobre 1932, pp. 309-311.
  • "L'Enchantement de Sable-Rouge en Fleurs", poème en versets, 6ème année, vol. II, n°1, janvier 1935, pp. 229-230.
  • "Message à la forêt", poème en versets, 7ème année, vol. III, n°2, octobre 1936, pp. 43-44.
Ces quatre textes connurent des pré-publications dans d'autres périodiques de diffusion plus large (journaux - La Dépêche de Brest -, et revues - le Manuscrit autographe -), prouvant que le Magnifique ne les considérait pas comme de simples oeuvrettes de circonstance. Leur forme en versets - qu'on se réfère au billet précédent - les rattache au genre lyrique. Ce sont des actes de célébration, mais d'une célébration qui est, pour Saint-Pol-Roux, transfiguration; et, en cela, ces poèmes constituent autant de vocalises répoéticaines.

Quelques mois après la mort du poète, les cahiers du 19e r.i. rendirent hommage à leur collaborateur (12ème année, vol. III, octobre 1941, p. 126) :

Saint-Pol-Roux

Notre grand et vieil ami n'est plus. Saint-Pol-Roux, le cher poète qui sut trouver pour chanter notre oeuvre les plus beaux accents, est mort à Brest le 18 octobre 1940 dans sa quatre-vingtième année.

Et ses amis du 19e r.i. ne l'oublièrent pas, effectivement, qui, cinq ans plus tard, publièrent dans leurs cahiers ("Les Livres", 17ème année, vol. III, octobre 1946, p. 280) des comptes rendus élogieux de Saint-Pol-Roux le crucifié, par Paul T. Pelleau et de L'ancienne à la coiffe innombrable (anthologie de textes inspirés par la Bretagne au Magnifique).

dimanche 16 septembre 2007

Saint-Pol-Roux et sa réception en Allemagne (d'après un article de Joachim Schultz)

Il existe, à ce jour, en tout et pour tout, 4 thèses consacrées à l'oeuvre du Magnifique. L'une d'elle, la seule soutenue dans les années 1990, est allemande, et a pour titre : Der Dichter Saint-Pol-Roux, par Ute Eckelkamp. On pourrait penser que la publication d'une telle étude universitaire outre-Rhin constituait alors un événement isolé. En réalité, un éditeur courageux, Rolf A. Burkart, avait déjà, dès 1985, entrepris l'édition allemande des oeuvres complètes du poète, sur la base des éditions Rougerie. Joachim Schultz, professeur à l'université de Bayreuth, en est le traducteur et directeur de publication. C'est au cours de ses recherches - il préparait alors une thèse sur les manifestes littéraires de la "Belle Epoque" en France - qu'il découvrit Saint-Pol-Roux. Il publia d'abord deux articles sur le Magnifique dans la revue Tabula Rasa, revue justement éditée par Rolf A. Burkart, puis ce fut le premier tome : Der Ausflug (La Randonnée). Dans un essai de grand intérêt donné à la revue TTR en 1988, "La traduction de Saint-Pol-Roux et sa réception en Allemagne ou les champs littéraires de la traduction", Joachim Schultz revient sur les raisons qui présidèrent au choix de ce texte d'une étonnante modernité comme premier volume des oeuvres complètes allemandes :
"D'abord parce que Saint-Pol-Roux y parle de la Bretagne, qui est aujourd'hui une région de vacances et d'intérêt culturel pour beaucoup d'Allemands, surtout dans notre public potentiel envisagé (des lecteurs d'un niveau culturel élevé). Ensuite, parce que ce texte, l'un des derniers publiés par Saint-Pol-Roux lui-même, introduit le lecteur déjà un peu dans l'esthétique idéoréaliste de son auteur. Dans ce récit, Saint-Pol-Roux nous montre la Bretagne comme une matérialisation d'idées, créées par la géographie, le climat, le voyageur-poète."
La stratégie éditoriale pourrait étonner, mais le Magnifique était alors presque totalement inconnu du lectorat et de la plupart des universitaires allemands; et Joachim Schultz avait l'intention de l'imposer dans le champ littéraire. Il faut dire que, malgré l'influence revendiquée de Goethe, de Wagner, de Hegel, la poésie idéoréaliste n'avait guère pénétré l'Allemagne du vivant de Saint-Pol-Roux. Il n'y eut que Walter Benjamin, comme le rappelle Joachim Schultz, pour, marginalement, signaler l'existence du Magnifique au public lettré d'outre-Rhin, dans son essai Der Sürrealismus ("Le Surréalisme") en 1929; il y mentionnait le banquet de 1925 et l'anecdote rapportée par Breton dans son Manifeste. Cela, on l'imagine, ne suffit pas à faire connaître l'auteur de La Dame à la Faulx. Le surréalisme, d'ailleurs, n'était pas, à cette époque, une des forces dominantes des champs littéraires français et allemand. La suite ne fut pas plus favorable à la réception du Magnifique, et en 1985, date de la publication du premier volume des oeuvres complètes, on ignore encore son nom en Allemagne; et
"Exception faite de quelques romanistes spécialisés dans la littérature du symbolisme, des avant-gardes et autour de la Résistance, pas un seul universitaire ou critique en Allemagne serait capable d'écrire sur l'un des tomes de l'édition allemande un compte rendu reposant sur une vraie connaissance de l'auteur. Son oeuvre n'a ni valeur culturelle ni valeur économique, bien que Saint-Pol-Roux figure dans les deux grandes encyclopédies (Brockhaus et Meyer) et qu'on trouve deux courts articles dans le Kindlers Literatur Lexikon (sur la Dame à la faulx et les Reposoirs de la procession)."
Il faut dire que, de notre côté de la frontière, les comptes rendus des ouvrages publiés chez Rougerie n'étaient pas bien plus nombreux. Joachim Schultz ne précise-t-il pas qu'Idéoréalités, paru en 1987, n'avait encore été l'objet d'aucun article français en mai 1988, date où il rédige son étude ?


Vinrent, après La Randonnée, les publications des traductions de la Correspondance Segalen-Saint-Pol-Roux (1986) et des Traditions de l'avenir (1987). Segalen était en effet mieux connu des Allemands et on pouvait, à juste titre, penser que l'intérêt pour le poète de Stèles finît par impliquer une curiosité pour l'oeuvre idéoréaliste; de même, les articles sur Beethoven, Gauguin, Verlaine, Rimbaud, Hugo recueillis dans le volume de 1987, permettaient d'amener les lecteurs allemands sur un terrain littéraire plus familier - donc plus aisément fréquentable. Ces premières parutions obtinrent quelques comptes rendus dans la presse, mais rarement de spécialistes. Il y eut néanmoins un feuilleton de 30 mns radiodiffusé sur la Deutschlandfunk le 28 février 1988, qui rendit hommage à l'oeuvre du Magnifique et au courage de ses éditeurs en Allemagne. Malheureusement, l'engouement espéré ne se produisit pas. Joachim Schultz donne, en note, les chiffres de vente des trois tomes, tirés à 1000 exemplaires, disponibles en mai 1988 : la Randonnée (fin 1985) = 109 exemplaires; la Correspondance (automne 1986) = 70 ex.; les Traditions de l'avenir (automne 1987) = 15 ex. Comme en France, la lecture de Saint-Pol-Roux restait le fait d'happy few. Plus qu'en France, sans doute - la traduction induisant des problématiques nouvelles, liées au texte même : difficulté de traduire les lexiques spécialisés nombreux des "oeuvres futures"; difficulté d'en traduire l'outrancière poéticité.


Aujourd'hui, des seize volumes initialement programmés, huit ont paru :
  • Bd. 2. Die Rose und die Dornen auf dem Weg (La Rose et les épines du Chemin)
  • Bd. 3. Von der Taube zum Raben über den Pfau (De la Colombe au Corbeau par le Paon)
  • Bd. 6. Die Traditionen der Zukunft (Les Traditions de l'Avenir)
  • Bd. 7. Der Ausflug (La Randonnée)
  • Bd. 11. Des Schatz des Menschen (Le Trésor de l'Homme)
  • Bd. 12. RES POETICA oder die Republik der Poesie (La Répoétique)
  • Bd. 15. Lebendiges Kino (Cinéma Vivant)
  • Bd. 16. Briefwechsel mit Victor Segalen (Correspondance)
J'ignore si Rolf A. Burkart achèvera l'édition allemande des oeuvres complètes de Saint-Pol-Roux, interrompue déjà depuis quelques années. Il faut néanmoins souligner son audace et louer son travail. Car ce sont de beaux volumes (couverture cartonnée et jaquette illustrée), accompagnés d'un appareil scientifique (préfaces, postfaces, notes), et, pour certains, richement et intelligemment illustrés (on trouve notamment, dans Lebendiges Kino, des plans rares de Berlin - Symphonie d'une grande ville, le film expérimental de Walter Ruttmann cité par Saint-Pol-Roux).

Il faut également saluer Joachim Schultz qui n'a pas ménagé son énergie pour imposer l'oeuvre idéoréaliste en Allemagne. Il a donné de nombreux articles qui lui sont consacrés et qui désignent leur auteur comme un spécialiste incontestable du poète. En 1990 (18 octobre-23 novembre), il a même organisé une exposition Saint-Pol-Roux à la Bibliothèque Universitaire de Bayreuth, où figuraient certains documents inédits ou rares - je pense, entre autres, à un exemplaire de La conquête des étoiles, avec envoi de Marinetti au Magnifique, dont je donnerai cher pour connaître la teneur, non précisée dans le catalogue; ou à cet autre envoi d'Alfred Jarry sur un exemplaire d'Ubu enchaîné précédé de Ubu roi (1902) : "A Saint-Pol-Roux, le croc à phynances du Père Ubu qui a moins d'envergure que la faulx de la Dame".

Certes, les Allemands n'ont pas été très réceptifs à la poésie du Magnifique; mais des exemplaires sont toujours disponibles, probablement, et il n'est jamais trop tard pour bien faire. Après tout, les Français ne se sont guère montrés beaucoup plus enthousiastes jusqu'ici. Jusqu'ici. Car un frémissement magnifique s'est immiscé dans le champ littéraire - subrepticement - qui ne peut que s'intensifier.

Nota : L'enquête "Quelle place pour le Symbolisme dans l'histoire littéraire ?" continue. De nouvelles réponses à paraître bientôt. Postez les vôtres à : harcoland@gmail.com.

samedi 15 septembre 2007

Notule : Michel-Féline (suite)

J'ai reçu le numéro 3 (15 janvier 1959) de BIEF - JONCTION SURRÉALISTE, commandé (librairie La Licorne) dans l'heure qui suivait la publication de mon précédent billet consacré à l'auteur de L'adolescent confidentiel. Y figure bel et bien un court article du beau poète Elie-Charles Flamand.

Il y est surtout question de l'erreur, déjà signalée, de certains critiques qui attribuèrent le recueil à Valéry. Cette erreur venait d'être rééditée dans une notice de catalogue (vente Lucien-Graux), alors même que, dans ses souvenirs sur le poète de la Jeune Parque parus dans le Mercure de France du 1er juillet 1954, Pierre Féline l'avait déjà dénoncée.

Ce qu'on y apprend de neuf ? que, dans la fratrie Féline, Michel était l'aîné; et qu'étaient annoncés à paraître, du même auteur, toujours à la Librairie de l'Art Indépendant, des Cantabiles de l'amoureux vieillard. Tout un programme...

Nota : L'enquête "Quelle place pour le Symbolisme dans l'histoire littéraire ?" continue. Envoyez vos réponses à : harcoland@gmail.com.

lundi 10 septembre 2007

Enquête : "Quelle place pour le symbolisme dans l'histoire littéraire ?" (premières réponses)

Voici les premières réponses à notre enquête. Elles sont signées

Christian BUAT

I. - Pour moi, c'est une résurgence du fleuve baroque et de sa "fantaisie".

II. - Rimbaud, Villiers, Mallarmé, pour avoir tordu la langue de la tribu.

III. - J'ai découvert le surréalisme bien avant le symbolisme, et depuis que je me suis frotté au symbolisme, je me demande vraiment ce que le surréalisme a apporté de nouveau.

IV. - La liberté en art (malheureusement, puisque que cela permet au premier venu de se croire artiste ou poète; je ne sais si la poésie doit être faite par tous et non par un, je crains qu'elle ne puisse être faite que par quelques-uns).

V. - A rebours / L'Eve future / Sixtine et tel poème de Mallarmé (qui n'est pas mon poète préféré, mes poètes étant Verlaine et Apollinaire)

(à suivre)

Nota : Je publierai les réponses au fur et à mesure qu'elles m'arriveront (harcoland@gmail.com)

dimanche 9 septembre 2007

Une Enquête : "Quelle place pour le Symbolisme dans l'histoire littéraire ?"

L'intense activité littéraire de la fin du XIXe siècle, que d'aucuns qualifièrent d'anarchique, donna naissance à un genre journalistique qui allait s'épanouir et multiplier ses formes durant la Belle Époque : l'enquête. Elles furent rares les publications périodiques, revues ou journaux, qui, après le succès obtenu par celle de Jules Huret, sur l'évolution littéraire, dans l'Écho de Paris, ne cédèrent quelques-unes de leurs colonnes, pages voire même livraisons, à une enquête. Il faut dire que ce nouveau mode d'investigation présentait un intérêt certain, figurant - parfois - un juste reflet des champs politique, littéraire, artistique, culturel de son temps.

Et voilà qu'il me prend l'envie de céder à mon tour à ce tic et de proposer aux avisés visiteurs des FÉERIES INTÉRIEURES une enquête :

"QUELLE PLACE POUR LE SYMBOLISME DANS L'HISTOIRE LITTÉRAIRE ?"

J'ai déjà eu l'occasion d'écrire ici même combien le mouvement de 1886 semblait, pour les historiens de la littérature, difficile à définir. Souvent réduit aux oeuvres de Mallarmé, Verlaine, Rimbaud, plus rarement Laforgue, toutes quatre achevées entre 1875 et 1898, on en fait généralement un mouvement fin de siècle dont l'influence sur la modernité resta limitée. Et le symbolisme aurait péniblement survécu - en se traînant - jusqu'à la veille de la première guerre mondiale. Néanmoins, on revient aujourd'hui sur une telle conception; de nouvelles études ont paru, des oeuvres longtemps épuisées ont été rééditées, des pièces ont été représentées ou vont l'être, qui laissent deviner un regain d'intérêt sinon pour le mouvement, au moins pour certains de ses protagonistes. Il m'a donc paru intéressant d'interroger, comme suit, amateurs, lecteurs, spécialistes sur la place qu'occupe, selon eux, le symbolisme dans notre histoire littéraire :

I. - Le symbolisme constitue-t-il une fin, celle d'une période littéraire ouverte par les romantiques, ou constitue-t-il le début de la modernité ?

II. - On trouve, sous l'appellation "symbolistes", en plus des noms des maîtres sus-cités, ceux de plusieurs romanciers, dramaturges ou poètes qui, en leur temps, se sont démarqués du mouvement ou n'ont fait que le traverser. Quels sont pour vous les symbolistes stricto sensu ?

III. - Quelle influence les symbolistes ont-ils exercée sur les mouvements/écoles ultérieur(e)s (naturisme, futurisme, cubisme, orphisme, paroxysme, dramatisme, surréalisme, etc.) ?

IV. - Quelles sont parmi leurs "conquêtes", celles qui vous semblent avoir été poursuivies par les générations qui leur ont succédé ?

V. - Existe-t-il des chefs-d'oeuvre symbolistes ? lesquels ?
Faites-moi parvenir vos réponses à l'adresse suivante : harcoland@gmail.com plutôt que de les laisser en commentaire. Elles feront l'objet d'un billet indépendant. Et n'hésitez pas à diffuser le libellé de cette enquête sur vos sites, blogs, listes de diffusion, à votre carnet d'adresses, etc.

Graphologie(s) de Saint-Pol-Roux

La graphologie est-elle une science ? Je répondrai volontiers, comme Remy de Gourmont : "J'en ai toujours douté. Mais je suis toujours prêt à douter de mes doutes et je garde, devant tout ordre de choses que je n'ai pas méthodiquement approfondi, une grande sérénité d'esprit."

Ce Manuel de graphologie appliquée à l'écriture des gens de lettres (1990), qui est dans ma bibliothèque depuis quelques années, ne semble laisser place à la moindre hésitation. La quatrième de couverture ne nous apprend-elle pas que Christian Goth (l'auteur) est membre, depuis 1967, de l'institut national de graphologie scientifique, diplômé en sociologie et en ethnologie, et inventeur de la "scriptologie", ainsi définie : "L'écriture n'est que la trace du langage, et cette expression est la résultante de notre identité : culture, religion, racines... La seule graphologie est impuissante à décrypter ces signifiants, de plus, la scriptologie s'attache à établir une recherche identitaire préalable à toute analyse graphologique" ? Voilà qui paraît sérieux, parce qu'ardu et initiant une méthode presque. L'ennui, c'est que de cette méthode, le manuel (et moi qui pensais - déformation professionnelle - qu'un manuel était un ouvrage didactique), ne nous en montre pas l'ombre d'une esquisse. Qu'y trouve-t-on alors ? Un choix d'écrivains, classés par ordre alphabétique, avec notice biographique suivie d'une "analyse" graphologique de deux à cinq lignes, en regard d'une reproduction de manuscrit. En fait d'analyses, il s'agit plutôt de conclusions, dont la plupart ne nous apportent aucun éclairage sur la personnalité des auteurs tant elles véhiculent des banalités :

Balzac : "Enorme puissance de travail, c'est l'homme des combats, des conflits, de toutes les difficultés... Il en a besoin pour vivre !... Réaliste malicieux..."
Breton : "Son comportement est parfaitement contrôlé. Il use de son charme et de l'ascendance qu'il a sur les autres."
Cocteau : "Touche-à-tout, frivole, il a le génie de tout entreprendre et de tout comprendre."
Eluard : "Gageons que Paul Eluard a dû dérouter et étonner son entourage plus d'une fois."
Hugo : "Puissance, élégance, sûreté de jugement et de soi-même et quelle amplitude de vue... C'est un homme intransigeant, possessif et orgueilleux qui va au bout de ses idées."
Léautaud : "Il trouve son équilibre dans une sorte de vision ironique et burlesque de ses contemporains."
Montesquiou : "Ce scripteur est un personnage hors du commun : maniéré, exagéré dans ses propos, envahissant, mais pourvu d'un grand sens critique artistique."
Valéry : "L'écriture est posée, appliquée, c'est le tracé de ceux qui pèsent leurs mots et leurs pensées."

ou alors, ces conclusions tombent à côté de la personnalité, comme celle consacrée à Aragon, ma préférée :

Aragon : "Il possède un côté naïf et fragile, c'est un idéaliste profond qui n'a pas réellement conscience du monde qui l'entoure. Les événements n'ont pas directement de prise sur lui et ne modifient pas nettement son comportement."

Voilà qui la fout mal, pour l'auteur communiste du Monde réel, présenté en idiot du village.

Et

Saint-Pol-Roux ? "C'est un homme superficiel dans ses relations. Il papillonne, fait volte-face, se dérobe... Magnifique sens de l'esthétique. Saint Pol Roux est un intuitif précieux et délicat." Finalement, le Manuel de graphologie appliquée... ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà. Son seul véritable intérêt : les manuscrits reproduits. De notre poète, Christian Goth a choisi une lettre adressée à Léon Deschamps, le directeur de La Plume. Nous ne la connaissions pas et nous l'avons glissée dans notre dossier de correspondances. Postée du Luxembourg belge, le 24 janvier 1896, elle accompagnait l'article "Origines de la famille Verlaine" qui paraîtra dans le numéro du 1er février.

La graphologie est-elle une science ? L'ouvrage ne nous permet pas de trancher. Est-ce important, après tout ? Combien je préfère d'ailleurs, à la scriptologie, la méthode ludique des surréalistes, celle employée par André Breton qui, cachant le nom de l'expéditeur, présentait à Elisa des lettres, à lui adressées. Et Elisa, intuitivement, révélait mieux que tout graphologue scientifique, la personnalité vibrant dans l'écriture :
"C'est quelqu'un qui a un grand sens de la bizarrerie. - Avec un côté "pompier". - Ayant la mort très présente (probablement le côté pompier est du côté de la mort). - Etrangeté avec quelque chose d'académique ou de factice. - Oui, préoccupations du côté du cercueil. - Probablement claustrophobie. - Une espèce de haussement d'épaules en même temps sur les gens, sur le monde. - Grand sens de la mise en scène. - Assez paranoïaque, je crois. - 60 ans. - Je ne crois pas que ce soit un homme de cour. - Probablement peintre."
Voilà le vrai portrait graphologique de Saint-Pol-Roux.