samedi 19 mars 2011

Loredana Flori dans LA DAME A LA FAULX, mise en scène par Christophe Maltot

Les hasards de l'internet font admirablement les choses. Alors que je relisais le dernier Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux, dont on sait qu'il est consacré à L'impossible représentation de La Dame à la Faulx, et dont, au passage, je signale qu'il reste une petite dizaine d'exemplaires (les trois précédentes livraisons étant épuisées), voilà que je découvre, sur un site de partage de vidéos, un extrait de la pièce, mise en scène par Christophe Maltot. Il m'a semblé opportun de le présenter sur ce blog, où préside Saint-Pol-Roux. Il s'agit d'une captation amateur de la scène 3 de l'acte final (dans la version réécrite pour le Théâtre des Arts de Jacques Rouché), au cours de laquelle Magnus mendie un délai de vie supplémentaire à l'implacable Dame, dont la faulx s'abattra bientôt. Magnus est interprété par Anthony Audoux, Elle, par Loredana Flori, que son prénom si singulier prédestinait à incarner le rêve saint-pol-roussin. Ce témoignage vidéo prouvera aux sceptiques combien la tragédie de Saint-Pol-Roux, pièce outrancièrement poétique, est aussi riche d'actions.
Si Loredana Flori venait à passer emmi ces Féeries intérieures, qu'elle sache que nous nous honorerions de publier quelque billet signé d'elle, où elle nous ferait part de sa compréhension et de son expérience du rôle-titre de La Dame à la Faulx.

samedi 12 mars 2011

Bernard Barral rend hommage à Saint-Pol-Roux

Les institutionnels et les professionnels de la culture ne se bousculent pas jusqu'ici pour célébrer le cent-cinquantenaire de la naissance de Saint-Pol-Roux. C'est désespérant, mais le désespoir est un bien utile compagnon pour celui que la lucidité n'intimide guère. Heureusement, quelques signes fraternels nous sont, parfois, adressés, qui, bien que rares, nous permettent de croire que toute poésie n'est pas perdue. Tel, le poème inédit de notre ami Bernard Barral que je suis ravi de pouvoir donner ici.
la Résurrection
                           fresque toscane
Saint-Pol-Roux
figure christique de Piero della Francesca
tu te dresses hiératique inventeur
orgueilleux et princier
tu regardes la distance irréductible qui nous sépare au loin
encore un pied dans la nuit
tu sors de ton tombeau nautique
l’autre s’avance en proue
à la lisière du doute
soleil d’hiver rougeoyant dans les plis
seul tu es éveillé
seul tu es vivant
tu plantes l’oriflamme claquante de la Poésie
sur le terrain vague sans mémoire
empierré de chansonnettes qui collent à la tête
qui lustrent les ténèbres et ouvrent un abîme sans parole
il est occupé par nos contemporains comateux
avides d’acides jouissances côchées de laideur
et postés là braves soldats de Ponce Pilate
prêts à répéter un meurtre déjà ancien
comme le peintre de Borgo Sansepulcro je suis parmi eux

quand la mer se retire dans la clarté mousseuse du sable
remportant desséchées les méduses aux doigts coupés
de ta douleur qui croît
les ajoncs peuvent en un jour fleurir
lèvres d’or entrouvertes souffle d’amande
personne ne me connaît  je débute 
c’est ta parole d’espérance pour abolir notre repentir
(Tous droits réservés)

dimanche 23 janvier 2011

"Se marier c'est toujours, aux caresses près, un geste d'illiberté"

Dans son n°288 du 15 avril 1901, La Plume lançait une "enquête sur le mariage" auprès de "différentes personnalités artistiques, littéraires et politiques", ainsi libellée :
La question du Mariage est, en France, de haute et presque tragique actualité, à cause aussi bien des nombreux problèmes sociaux qui s'y rattachent que des infortunes individuelles et imméritées de jour en jour plus fréquentes. Cette question ne peut rester d'ailleurs indifférente à aucun de ceux qui ont le souci de l'avenir de notre race.
Il nous a donc paru intéressant - et utile - de nous adresser aux personnalités qui jouissent d'une influence certaine sur les esprits, soit par leurs œuvres, soit par leur situation, et de leur demander :
1° Leur opinion sur le Mariage tel qu'il est pratiqué en France à l'heure actuelle.
2° Quelles sont les réformes qui leur semblent les plus urgentes et les plus facilement réalisables.
3° Si le Mariage, c'est-à-dire l'union légalisée de l'homme et de la femme, est indispensable au bon fonctionnement d'une société ; et, par voie de conséquence, si l'on peut prévoir ou si l'on doit souhaiter l'avènement de l'Union libre, c'est-à-dire de l'Union n'ayant d'autre règle que l'accord de deux volontés et ne demandant aucune consécration à la loi.
La réponse de Saint-Pol-Roux parut dans la livraison suivante du 1er mai 1901 (p. 300). La voici :
M. SAINT-POL-ROUX
Il n'apparaît point que la Révolution ait changé grand chose à l'article Mariage. Se marier c'est toujours, aux caresses près, un geste d'illiberté. La loi parque les époux dans l'alcôve comme dans un carré de surveillance, et il semble que tout un tas de gens de robe et de perruque soit penché sur la couche nuptiale, maire, curé, notaire - il ne manque que l'apothicaire, mais il viendra - et qu'à ces gens revienne le droit de diriger l'objet. Tout le monde accourt pour qu'on n'ait pas l'air de s'aimer en catimini et comme pour matriculer par anticipation les produits futurs. A quand le coup de balai contre ces empêcheurs d'épithalame qui, une fois partis, reparaissent condensés en garde-champêtre ?

On ne s'étonnera guère de l'humour fortement imagé de cette réponse. Et pas davantage de son anarchisme. Tout le poète est là dans sa magnificente liberté. Rappelons qu'il vivait alors depuis vingt ans en union libre avec Amélie Bélorgey. Saint-Pol-Roux n'épousera "la mère de [s]es petiots" que deux ans plus tard, le 5 février 1903, à la mairie du XIe arrondissement. Il ne faut toutefois pas voir dans ce mariage tardif un reniement des convictions exprimées dans La Plume. Le poète fut, de certaine manière, contraint de régulariser sa situation. Par sa famille marseillaise, assez conservatrice, d'une part ; par son désir de s'installer définitivement en Bretagne, dans son très-catholique et traditionnel bout-du-monde, et de s'intégrer à cette population qu'il apprit à aimer et qu'il ne voulait choquer. Une lettre à Pierre Decourcelle nous apprend, en effet, que les Roscanvélistes devaient ignorer cette union libre que leur village accueillait depuis cinq ans : "Nous repartons incessamment, sommes venus nous marier à Paris pour éviter bavardages inutiles petit village Bretagne". Aussi les amis de Roscanvel, de Camaret, de Brest, ne furent-ils pas conviés à la noce.

samedi 15 janvier 2011

"Le soleil ! Le soleil ! Voici le soleil !" Il y a 150 ans naissait Saint-Pol-Roux-le-Magnifique

C'est un anniversaire important et nous attendons beaucoup de cette année 2011, dont nous espérons qu'elle diffusera très-largement le rayonnement de Saint-Pol-Roux. Dans nos hexagonales frontières, cela commence pourtant assez mal. J'avais en effet pensé, et naïvement annoncé, que ce cent-cinquantenaire figurerait tout naturellement, en belle place, parmi les célébrations nationales de l'an nouveau. Quelle ne fut pas ma déception - proportionnelle à l'enthousiasme originel - de découvrir en feuilletant le livret desdites célébrations que le Magnifique n'a pas capté l'intérêt du Haut Comité ! Tout juste lui accorde-t-on quelques lignes dans l'étrange bazar des "autres anniversaires signalés", où il côtoie Cioran et Armand Robin, qui méritaient mieux, Émile Henriot, André Roussin, Alfred Binet, et des événements d'importance égalisée, tels l'invention du pédalier par Pierre et Ernest Michaux, l'adoption du méridien de Greenwich par la France, le premier rallye de Monte-Carlo, la création de Et maintenant par Gilbert Bécaud, l'inauguration de l'aérogare sud d'Orly par de Gaulle et le premier concert de Johnny Halliday à l'Olympia. On appréciera ce souci de variété. Bien évidemment, quand les anniversaires retenus comme essentiels ont chacun leur plume présentatrice, les notices des 27 "autres anniversaires signalés" sont le fait de trois auteurs, dont on peut légitimement supposer qu'il leur fut difficile de maîtriser une telle diversité de sujets. Il n'est que de lire les trois paragraphes consacrés à Saint-Pol-Roux pour s'en convaincre. Donnons-en une lecture commentée :
"Quarante ans dans le dix-neuvième, quarante dans le vingtième, la terrestre existence de Saint-Pol-Roux est exactement balancée sur un couteau qui est l’aube de notre siècle" : l’observation d’André Pieyre de Mandiargues sur celui que Mallarmé appela son fils ne suffit pas à comprendre ce poète symboliste, fêté aussi par les surréalistes comme un précurseur.
Notons d'abord : la citation de Mandiargues, extraite de sa préface au Trésor de l'Homme (Rougerie, 1970), et reproduite souvent, notamment par Gérard Macé dans sa notice "Saint-Pol-Roux" de l'Encyclopédie Universalis, ne m'a jamais paru prétendre à autre chose qu'au constat d'une réalité biographique. Aussi semble-t-il déplacé de lui reprocher son insuffisance, d'autant que ce reproche s'accompagne d'une plus plate paraphrase de la suite du texte de Mandiargues : "Ainsi unit-elle le symbolisme aux formes les plus récentes de la littérature". N'est-ce pas, en effet, rappeler le compagnonnage symboliste du poète que d'avancer la trop fameuse, et d'incertaine réalité historique, périphrase : "celui que Mallarmé appela son fils" ? Et n'est-ce pas rappeler son rôle d'annonciateur des "formes les plus récentes de la littérature" que de préciser - autre cliché, plus essentiel cependant - qu'il fut "fêté aussi par les surréalistes comme un précurseur" ? Bref, ce n'est pas ce premier paragraphe qui nous aidera "à [mieux] comprendre ce poète symboliste". Le suivant, peut-être ?
Né dans le quartier marseillais de Saint-Henri, Pierre-Paul Roux gagne Paris en 1882 et y publie trois volumes de poèmes en prose entre 1893 et 1907. Son "idéoréalisme" cherche à montrer que l’homme ne vit pas dans la forêt de symboles évoquée par Baudelaire mais au milieu de contraires qu’il lui faut tenter d’unir.
A la lecture de ces lignes-là, on aura compris que le nombre de caractères par notice était préalablement limité, et fort limité. Ce qui explique, sans doute, le raccourci bibliographique qui ne retient que l'œuvre poétique en prose, ne mentionne pas le titre de l'ensemble, Les Reposoirs de la Procession, et omet un volume contre toute cohérence. Car, si Saint-Pol-Roux publie bel et bien un premier volume de Reposoirs en 1893, il en reprend le titre pour une série nouvelle qui comprendra trois recueils, conçus comme trilogie ouverte : La Rose et les épines du Chemin (1901), De la Colombe au Corbeau par le Paon (1904), Les Féeries intérieures (1907). Il y eut donc non pas trois mais quatre "volumes de poèmes en prose entre 1893 et 1907". Quant à la phrase suivante, qui oppose notre poète à Baudelaire, est-il besoin d'en commenter la bêtise ? Non, n'est-ce pas ? Passons plutôt à l'ultime paragraphe.
Refusant de publier presque tous ses textes après 1907 parce que l’encre "respire la mort", il défend le retour à l’oral avec La Synthèse légendaire qui, en 1926, est dite en plein air par 250 récitants. S’il a l’impression de « découvrir la vérité du monde » dans son manoir breton de Camaret, des soldats allemands tuent sa gouvernante et le blessent grièvement le 24 juin 1940. Il meurt le 18 octobre ; pour saluer le vieux chantre de l’amour humain, "poète assassiné", Vercors lui dédie Le Silence de la mer.
Nouvelle erreur, empruntée encore à la légende : si le Magnifique ne publia plus d'œuvres majeures après 1907, c'est faute d'argent et d'éditeur. Précisons rapidement, pour mémoire, qu'en 1914, était prévue la parution, en plusieurs volumes, de son œuvre dramatique complète, sous le titre général du Tragique dans l'Homme ; qu'en 1925, devaient paraître deux nouveaux tomes des Reposoirs de la Procession, Idéoréalités et Glorifications. Quant à la Synthèse légendaire, de son titre complet, Les Litanies de la mer, synthèse légendaire des pêcheurs de Camaret, sa représentation n'eut pas lieu en 1926 mais le 12 juin 1927, lors de l'inauguration du monument aux marins morts pour la patrie, sur la pointe Saint-Mathieu. Il me semble qu'on aurait pu citer, parmi les œuvres de cette dernière période, la Répoétique, qui fut le grand projet de Saint-Pol-Roux, dont les Litanies de la mer sont une étonnante manifestation ; c'eût été aussi l'occasion de saluer l'éditeur René Rougerie, décédé l'an dernier, qui rendit tant d'inédits essentiels accessibles. Notons à présent, sans nous arrêter longtemps, cette autre bizarrerie, grammaticale, qui suppose un drôle de lien logique entre le fait que Saint-Pol-Roux pût "découvrir la vérité du monde" à Camaret et l'acte criminel des soldats nazis : implication de la proposition 2 par la proposition 1, opposition de la proposition 2 à la proposition 1 ? aucune des deux possibilités ne satisfait notre raison. Goûtons enfin cette autre contorsion de la biographie qui fait intervenir des soldats nazis le 24 juin, quand le crime fut perpétré par un soldat isolé, et quand le Magnifique mourut, non pas de cette violence-là, réelle, et qui toucha Divine - oubliée ici -, mais d'une crise d'urémie déclarée quelques jours après le pillage de son manoir. Et je m'arrête là, même s'il y aurait à dire encore sur le "vieux chantre de l'amour humain". Et je me résume : l'auteur de la notice - je me refuse à croire qu'ils s'y seront mis à trois pour l'écrire -, à l'évidence, ne connaissait pas Saint-Pol-Roux, son œuvre moins encore, mais sait naviguer sur internet, ce qui lui permet d'en remontrer à André Pieyre de Mandiargues.

On aura compris que j'estime cette petite concession faite au cent-cinquantenaire de Saint-Pol-Roux, anniversaire "dont la notoriété est peut-être un peu moindre" que celle des anniversaires nationalement célébrés, parfaitement insuffisante et indigne. Et la mention à l'index de "Roux (Jean-Pierre, dit Saint-Pol-Roux)"  conforte mon jugement. A quelle célébration préfère-t-on nous convier ? Au tricentenaire de Boileau, le législateur de la poésie. On me pardonnera, ou l'on ne me pardonnera pas, de le réduire à l'Art poétique, mais Boileau a M. Roger Zuber pour le défendre efficacement ; puis, c'est ainsi que le percevait Saint-Pol-Roux, en père de cette Critique Moderne qui ne comprend pas. Qu'on se souvienne de l'Air de trombone à coulisse :
Fils de Boileau, mari de la Bêtise Humaine, voyez le futur maître naître avec pour crâne un grand zéro juché sur le plus grand zéro de la bedaine, puis observez le sans-façon que l'enfançon à peine éclos affiche à se fiche du beau, prenant le frelon pour l'abeille et le mulet pour l'étalon, voulant que le corbeau soit la colombe et le berceau la tombe, confondant la blonde avec la brune et le soleil avec la lune, alors vite vous conclurez à de tels signes que cette outre sera quelque insigne jean-foutre, coupeur de bourse et faiseur d'anges tour à tour, bref un de ces architectes à l'envers qui si bien savent détruire en place de construire, comme les vers et les vautours.
Pourquoi ne puis-je m'empêcher de considérer cette préférence de Boileau contre Saint-Pol-Roux, de la raison contre l'imagination, comme un signe de notre temps ?

Le jour, toutefois, n'est pas à l'aigreur. Certes, les manifestations en France ne seront sans doute pas à la hauteur de l'événement magnifique. Certes, Marseille a dû oublier qu'elle fut le berceau radiant de ce grand poète qui, lui, jamais, même aux meilleures heures de son exil breton, ne l'oublia.  Mais, je me trompe peut-être. Mais, réjouissons-nous, car d'autres, avec leurs moyens qui sont ceux de l'enthousiasme, rendront à Saint-Pol-Roux l'hommage qu'institutionnellement on semble vouloir lui refuser. Une exposition, déjà, s'annonce. En France ? Non. En Allemagne. A  la bibliothèque universitaire de Bayreuth. Et elle ouvrira ses portes au public ce lundi 17 janvier pour ne les refermer que le 31 mars. Joachim Schultz, qui traduisit plusieurs œuvres du poète chez l'éditeur Rolf A. Burkart, nous convie à découvrir "Saint-Pol-Roux et son monde".


Et, comme je ne veux pas laisser passer ce jour sans célébrer, moi aussi, la poésie solaire de Saint-Pol-Roux, voici, mieux que toute glose, un poème inédit du Magnifique.
LA VAGUE
(Saint-Henry, 1882-1884)
A Alex[is] Tarquis
A travers les moutons de Lazare que le chien rassemble autour des tamaris et des pourpiers de Mourepiane, ma jeunesse descend vers la classique mer. 

Je vais baigner ma double argile d’homme et de fils de potier.

Droit sur l’écume liminaire, je vois, venant du loin des temps et des pays vers ma chair nue, comme une sorte de sourire au clair mitan d’azur.

Or ce sourire est une vague ensafranée par le soleil jailli des monts de farigoule.

Tout paraît immobile, hormis l’astre qui monte et ce miracle qui s’avance.

Sur la roche un galion lustre ses ailes d’ange et mon aïeul dans sa bastide assurément prépare, inconscient, l’encens, la myrrhe et l’or.

Quelqu’un va naître, dirait-on.

Dans son rythme vers moi le sourire diaphane s’accroît et se multiplie de se mouvoir ainsi parmi la face bleue qui se craquèle toute en sourires minimes.

La mer latine s’amplifie d’une joie grecque.

Et le golfe n’est plus qu’une strophe innombrable.

En vérité, c’est, qui s’approche, une vague éternelle… la vague des vagues… la Vague divine en l’âme de laquelle je découvre le rayon conservé des cheveux d’Aphrodite naissant devant les cœurs épanouis du monde.

Envahi tout à coup par la masse admirable où j’entre ainsi que dans un ventre en diamant, je me sens à la fois défaillir et renaître, puisque me voici, de par une fureur sacrée, aussitôt rejeté, vagissant, sur un délivre de varech.

Un poëte était né !

Loin déjà, la vague hymnique allait sur d’autres bords créer d’autres enthousiasmes.

Il faisait un matin de baptême, et le ressac diaphane chuchotait des dragées sur la panique des favouilles.

Saint-Henry
(Note de jeunesse)

dimanche 21 novembre 2010

Saint-Pol-Roux, le disciple & la maîtresse...

Il y avait de bien belles choses dans les archives de Gustave Kahn qui ont été tout récemment dispersées lors d'une vente à laquelle, malheureusement, je ne pus assister et participer. Mais, inutile de sombrer dans l'amertume ou la provincialiste tristesse puisque les 21 lettres de Saint-Pol-Roux à son cher "Libérateur du Verbe" furent préemptées par la Bibliothèque de Brest, où elles sont désormais conservées, enrichissant un fonds déjà conséquent et appelé à grossir encore, grâce à la politique d'acquisition très-active menée par Nicolas Galaud. Pour les autres documents, qui auraient pu tenter le saint-pol-roussophile, ne regrettons pas davantage d'avoir manqué la vente. Car, ils réapparaîtront un jour. Certains, même, réapparaissent déjà. Tenez, en voici un, qui passe... et tombe dans mes filets. C'est un poème : "Les yeux des enfants" ; il est de Jules Méry, daté du 22 juin 1889, et dédié à Mme Élisabeth Dayre.


Jules Méry, c'est, à cette époque, un ami de Saint-Pol-Roux. On les voit en compagnie de Justin Clérice,  qui signera la musique de leur Fiancée de Salamanque dont nous parlions il y a quelques semaines, de Gabriel Randon aussi. Jules Méry, c'est, deux ou trois ans plus tard, l'unique disciple du Magnificisme, hautainement lancé par son aîné dans les colonnes de l'Écho de Paris, Jules Huret arbitrant. Ainsi le présenteront les critiques qui accueilleront son recueil, La Voie Sacrée, édité à la Librairie de l'Art indépendant, avec un frontispice de Sérusier. Élisabeth Dayre, à la fin 1889, deviendra Élisabeth Kahn, puis moins d'une décennie plus tard, effacera, de son état-civil, les traces d'un passé d'amoureuse plurielle, devenant Mme Rachel Kahn. Car Élisabeth Dayre fut d'abord, du temps de la Pléiade, Mme Roux. Non pas officiellement, mais pour les amis du jeune Marseillais, Paul Roux. Puis elle fut la petite anthologie, trompant notre poète avec Darzens, Moréas, peut-être Mikhaël. Je ne détaillerai pas ici les houleuses amours d'Élisabeth Dayre et de Paul Roux, car Jean-Jacques Lefrère en révéla déjà de nombreux rebondissements dans ses Saisons littéraires de Rodolphe Darzens, et j'y consacre un article, illustré de vers inédits, dans le prochain Frisson esthétique. Qu'on se reporte donc à ces deux sources. Aussi me contenterai-je de reproduire le poème (inédit ?) de Jules Méry, document curieux qui réunit sur un même feuillet les noms de l'unique disciple du Magnificisme et de l'inconstante maîtresse du Magnifique.
Les yeux des enfants
à Mme Élisabeth Dayre
Quand un enfant aux yeux songeurs
Joue à mes pieds et me regarde
Avec de soudaines rougeurs,
Je frémis sans y prendre garde.

Sous la transparence des yeux
Je vois des mystères sans nombre ;
Car ces doux yeux, souvent joyeux,
Parfois versent des regards d"ombre.

On dirait qu'un souffle subtil
Fane la rose de sa bouche :
Le pauvret déjà pourrait-il
Soupçonner l'au-delà farouche ?

Son sourire était si joli !
Contemplait-il passer des Fées
De leurs doigts blancs versant l'oubli
Et follement ébouriffées ?

Était-ce à Dieu qu'il souriait ?
Dieu lui touchait-il la paupière ?
Ou bien si l'innocent priait ?
- Car le sourire est sa prière...

Son regard soudain s'est terni :
Il semble qu'une inquiétude
De l'insaisissable Infini
Clot ses yeux pleins de lassitude.

Il m'interroge sans parler
Et je suis forcé de me taire !
Puis-je à cet ange révéler
Une science qui m'atterre ?

Si l'existence des petits
N'est rien qu'un rêve, il faut qu'il dure :
Quand les beaux rêves sont partis
L'âme est nue, et la bise est dure !

L'enfance est une floraison
Dont la splendeur est toute brève :
Pourquoi faut-il que la raison,
S'allumant, éteigne le rêve ?


Enfants, ne cherchez plus à voir
Autre chose que vos doux songes :
La Vérité qu'il faut savoir
Ne vaudra jamais leurs Mensonges !
22 Juin 1889

dimanche 24 octobre 2010

Saint-Pol-Roux, un banquet, une photo : réponses & résultats

Le jeu est clos. Les réponses, bien que relativement peu nombreuses, me permettent toutefois de désigner un gagnant et de fournir quelques détails sur cette prestigieuse réunion. Disons-le sans pudeur : j'ignorais la date exacte de ce banquet. Nicolas Galaud, qui donna un précieux commentaire, avance celle du 21 juin 1936, précisant qu'il pourrait s'agir du "Banquet de l'Académie Mallarmé" organisé "à l'occasion du Cinquantenaire du Symbolisme". La date n'est pas improbable et nous la retenons comme une hypothèse très-sérieuse, mais, dans ce cas, ce ne peut être une tablée d'académiciens Mallarmé, puisque l'Académie ne naîtra que quelques mois plus tard, en février 1937. C'est d'ailleurs lors du Cinquantenaire que naîtra, comme une Minerve, du crâne de Dujardin-Jupiter, l'idée de fonder cette institution poétique nouvelle. Retenons donc, magré tout, la date du 21 (ou alentours) juin 1936, même si la présence de certains jeunes dont nous n'avons pas retrouvé les noms dans les comptes rendus du déjeuner, parus à l'époque, laisserait à penser que ce banquet-là eût lieu plutôt en 1937, avant le mois de décembre. L'identification d'une onzaine de convives permettra - qui sait ? - de mieux cerner les circonstances de l'événement.

La reproduction est de mauvaise qualité. Aussi certaines identifications restent incertaines et nous les faisons suivre d'un dubitatif point d'interrogation.
1. Saint-Pol-Roux
2. Edouard Dujardin
3. Francis Vielé-Griffin
4. André Fontainas
5. Jean Ajalbert
6. Divine Saint-Pol-Roux
7. André Rolland de Renéville
8. Roger Lannes
9. Maurice Genevoix (?)
10. Michel Manoll (?)
11. Edmond Jaloux (?)
Je n'ai pu identifier la dame chapeautée à la droite de Dujardin. Il ne semble pas qu'il pût s'agir de Rachilde. Quelques profils restent encore à nommer. La présence de Vielé-Griffin permet d'assurer que le banquet eut lieu avant le mois de décembre 1937 - le poète de la Chevauchée d'Yeldis disparaissant le 11. N'hésitez donc pas, forts de ces informations nouvelles, à poster de nouveaux commentaires pour préciser la nature et la date de cette conviviale célébration, pour parfaire aussi les identifications. En attendant, décernons le prix à David Nadeau qui recevra, lorsqu'il m'aura communiqué son adresse postale, un exemplaire de Saint-Pol-Roux le crucifié de Paul-T. Pelleau.

mardi 7 septembre 2010

Un autoportrait dramatique d'Edgar Tant

Poursuivant patiemment mon enquête sur l'intrigant Edgar Tant, dont on a vu, à deux reprises déjà, qu'il vouait une haute admiration pour Saint-Pol-Roux, je reçois hier ce volume recueillant les Drames et Comédies du poète belge, paru aux Editions de Belgique en 1937. J'en espérais beaucoup, n'ayant pas jusqu'ici trouvé dans mes lectures du bon Edgar, une trace sensible de l'influence poétique du Magnifique. Disons-le tout de suite, elle n'est guère plus notable dans ce livre-ci. Néanmoins, je ne suis pas mécontent de mon acquisition, qui a le mérite de nous renseigner, par le biais de la fiction dramatique, sur le mystérieux auteur et sur la conception qu'il avait de son art.

Il y a, en effet, dans ce recueil de pièces courtes d'un acte, un drame, "Le Chant du Cygne", dans lequel Edgar Tant semble se mettre en scène, dans le personnage du poète Tristan Chantepleure. La liste des personnages inidque qu'il a 43 ans, l'âge même de l'auteur lorsque paraît pour la première fois l'acte dans Trois drames : Les Précurseurs, La Pitié Suprême, Le Chant du Cygne (Gand, Imprimerie de L. Van Melle, 1932), avec un avant-propos d'Hector Rabier, parfaitement inconnu de nous, et qui pourrait bien figurer un double d'Edgar puisque apparaissant sous ce même nom dans la même liste des personnages, avec la précision : "Le poète Hector Rabier, leur ami, 43 ans". Même âge, même vocation : gémellité troublante. Parmi les autres présences scéniques : Clotilde, la femme de Chantepleure, 40 ans et Mme Verhelst, mère de Chantepleure, 70 ans. L'action se joue "à Gand de nos jours".

Lorsque le rideau s'ouvre, le poète achève de relire les pages qu'il vient d'écrire ; il les trouve "excellentes" mais c'est "encore sous l'empire de la joie d'écrire", joie que tempèrent une anxiété et une "hypertrophie du coeur" fraîchement diagnostiquée et cachée à son épouse. Arrive Rabier qui lui apporte une bonne nouvelle sous forme d'une étude signée Fabius, dans La Plume, sur "La Vie et le Rêve" que Chantepleure a fait paraître trois mois plus tôt. Ce dernier reçoit l'article, pourtant très-favorable, sans enthousiasme, estimant qu'il vient trop tard : "Et puis l'opinion de Fabius qui est un Maître, j'entends, l'une des cimes de la Poésie contemporaine, fera-t-elle vendre dix exemplaires de plus ?" Le pessimisme affiché s'accompagne alors de l'aveu de la maladie à Rabier, suivi de souvenirs retraçant son itinéraire biographico-poétique :
"Enfance chétive et solitaire, pas de relations, pas de camarades...

Mon inclination au rêve d'abord ; ma naissance vocation poétique ensuite, raillée et bafouée !...

La maladie et la mort de mon pauvre père, qui s'éteint à l'âge de quarante-six ans ! L'incompréhension totale de la part de ma mère, dont la maladresse inconsciente me fait tant et tant souffrir et dont la sordide avarice me laisse végéter comme un indigent !...

Comme poète et auteur dramatique j'avais senti jusqu'où je pouvais atteindre, mais qu'en dehors de cela, je resterais dans la médiocre moyenne...

Ne respirant qu'aux cîmes de l'irréel, je ne pus souffrir que celle que j'aime, comme Dante aima Béatrice et Pétrarque aima Laure, restât prisonnière d'un emploi subalterne : je partageai donc le peu que j'avais. Ce qui ne fut que médiocrité devint toujours de la gêne, souvent de la pauvreté, parfois de la misère...

Le cataclysme de 1914 ! [...] Je me rendis en Zélande, à Veere, dans la pittoresque île de Walcheren ; mais le climat y étant trop humide, je repartis pour la province de Gueldre et je vécus de longues années à Oosterbeek, sur le Rhin, village proche d'Arnhem...

Le Rythme de la Vie, médaillé et diplômé plusieurs fois en France, ne me rapporta pas un sou, en dépit d'une subvention de trois cents francs du ministère des Sciences et des Arts de Belgique..."
Ce titre ne nous est pas inconnu, puisqu'il existe et qu'il est signé Edgar Tant, comme les autres qui apparaissent dans le dialogue entre Rabier et Chantepleure, véritable autopromotion, où l'orgueil auctorial n'est pas absent :
RABIER. - Ta Sagesse du Poète connut en Belgique même des louanges plus éclatantes encore.
CHANTEPLEURE. - C'est La Sagesse du Poète, composée de deux cents quatrains parnassiens, que je préfère dans son ensemble.
RABIER. - Et tes Précurseurs, qui en quelques pages contiennent autant que La Princesse Maleine, les aimerais-tu moins ?
CHANTEPLEURE. - Autant parce que, bien qu'écrits en prose, c'est de la poésie et que j'ai pu y exprimer d'une manière à la fois précise, intégrale et définitive, ce que je sens.
RABIER. - Et ta Pitié Suprême, la thèse la plus audacieuse qui ait été osée, si profondément dramatique, si humaine dans sa grande simplicité ?.. Et l'admirable pièce : La Vie et le Rêve ?
CHANTEPLEURE. - Je les aime aussi ; mais tout cela réuni, forme si peu de pages définitives pour vingt-trois années d'inspiration poétique !
RABIER. - Le Gaspard de la Nuit a suffi à l'immortalité d'Aloysius Betrand, et ce n'est qu'un volume !...
On sent tout l'artificiel d'un tel dialogue, ici, confidence d'un poète jetée dans la fiction théâtrale. Mais elle délivre, en retour, un certificat d'authenticité aux fragments biographiques qui précèdent. Si Edgar Tant s'est bel et bien glissé dans la peau verbale de Tristan Chantepleure, alors on ne peut qu'être attendri par ce destin d'un homme, enivré d'idéal et qui se voulut poète, et qui le fut, sans doute, maladroitement, comme à-côté. Edgar Tant fut-il injustement méconnu et tout aussi injustement oublié ? Son oeuvre - ce que j'en ai lu - ne vaut guère par son audace ou sa nouveauté ; on dirait aisément qu'elle est banale ; elle vaut, toutefois, comme témoignage d'un "raté" du siècle, d'un amant éconduit de la poésie et espérant toujours. Il me plaît de voir en Edgar Tant le symbole de ces innombrables Rastignac de la littérature, volontaires victimes d'un système dont ils n'avaient pas les clés, mais qu'ils ne cessèrent de solliciter dans l'illusion d'une reconnaissance. A ce titre, il est pathétique cet autre aveu co-énoncé par les deux poètes-frères :
CHANTEPLEURE. - Toi, Hector, tu fis imprimer tes Contes sous le vieux Chaume, où ta pitié romantique va du missionnaire catholique au gréviste socialiste. Les beaux fusains que rehaussent le texte, en font un livre doublement attrayant.
RABIER. - Mais la vente en est nulle ! Alors que j'ai fait un service de presse fort complet : deux cents exemplaires adressés aux revues et aux journaux littéraires ; cent exemplaires signés, la plupart dédicacés, envoyés aux romanciers, aux conteurs et aux critiques littéraires, aux amis et connaissances susceptibles de s'intéresser ou de prendre plaisir à la lecture de ce livre ; alors que j'obtins une presse abondante et unanimement favorable, dix-sept exemplaires seulement ont été vendus en librairie après dix-huit ans de publication : pas même un exemplaire par an !... pour un volume bien illustré, bien imprimé, limité à cinq cents exemplaires numérotés,vendus au prix habituel de trois francs cinquante avant la guerre et aujourd'hui encore dix francs seulement. [...]
CHANTEPLEURE. - Nous sommes les premiers et les seuls poètes professionnels qui, en Belgique, faisons imprimer nos ouvrages à nos frais et les vendons nous-mêmes aux lecteurs. Et pourquoi ne vendrions-nous pas ce qui constitue le meilleur de nous-mêmes, aussi bien que d'autres vendent des parfumeries, des cartes-vues ou des briquets ?...
RABIER. - Les éditeurs ne publient pas à leurs risques les chefs-d'oeuvres d'un génial poète, ni d'un puissant dramaturge. Même ils ne payent rien pour une première édition à mille exemplaires d'un roman de vente certaine parce que cinquante contre un, ne seront réimprimés, qu'après de longues années et en attendant, ils auront toujours le choix de manuscrits inédits, que leurs auteurs seront heureux de voir paraître.
Le libraire qui reçoit les livres en dépôt durant trois mois, avec faculté de retourner les invendus après ce délai, touche jusqu'à quarante pour cent, soit quatre francs quatre-vingt par volume vendu douze francs au public, soit sept francs vingt pour celui de dix-huit francs !... Depuis plus de trois années le change français est inférieur à quarante, mais la libraire belge réclame un fixe minimum de cinquante pour cent !
Et puis, l'auteur qui a la chance d'arriver à une seconde édition de mille exemplaires, ne touche tout au plus que deux francs par volume, règlement semestriel des exemplaires vendus dix-huit francs au public.
Quand l'idéal achoppe à la "hideuse réalité" de l'argent... C'est, d'ailleurs, cette "hideuse réalité" qui vient précipiter le drame, avec l'entrée de Clotilde apportant une mauvaise nouvelle : la menace de saisie, par le propriétaire, si les arriérés de loyer ne lui sont pas payés avant une semaine. On prend l'insuffisante décision de se défaire d'une quarantaine de livres chacun. L'arrivée de la mère, indifférente et avare, ne règlera rien ; au contraire, même, elle aggravera l'état précaire de notre poète, qui mourra quelques minutes plus tard d'une crise cardiaque. Il aura néanmoins eu le temps de prononcer une ultime tirade :
Être Poète, être Artiste, cela mène là où ils ont tous fini : Le Tasse, Milton, Rembrandt, Baudelaire, Verlaine, Maurice du Plessis (sic), Tancrède Martel, Paul-Napoléon Roinard, Saint-Pol-Roux, tous enfin, ceux qui n'ont pas seulement fait oeuvre de Poète, mais sont eux-mêmes réellement Poètes et ont vécu en Poètes. Tous, ma pauvre Clotilde, toujours et partout, des Homères, des Heines, ou des Villons !
On ne sera pas surpris de voir, sous la plume d'Edgar Tant, le nom du Magnifique achever cette litanie des grands désargentés de la poésie et de l'art, le seul vivant encore en 1932. Nouveau gage de l'admiration sans défaut que l'aimable Edgar voua à l'oeuvre de Saint-Pol-Roux. Puissions-nous dénicher un jour la preuve que le poète de Camaret récompensa son plus inconditionnel admirateur d'une lettre, d'une dédicace, voire de plusieurs. Le Gantois serait alors définitivement tiré de l'oubli.

vendredi 13 août 2010

Saint-Pol-Roux, un banquet, une photo : jouons un peu en attendant la rentrée...

Ah, la belle tradition des banquets littéraires ! On sait que Saint-Pol-Roux participa moultes fois à ces déjeuners et dîners qui réunissaient bien du beau monde. Et bien le voici attablé de nouveau. Il est au centre, à la table du fond, et semble présider. Mais qui sont ceux qui l'entourent ? J'en ai identifié quelques-uns. A vous de jouer et, même, de combler mes lacunes.

Un cadeau magnifique espère celle ou celui qui aura identifié le plus de convives. A vos commentaires, donc !

samedi 7 août 2010

Le Tombeau de Jean Cras

Elles sont rares les plaquettes que Saint-Pol-Roux fit éditer, à ses frais souvent, par l'imprimerie de la Dépêche de Brest. Aussi suis-je bien heureux de posséder celle-ci, et d'autant plus heureux qu'elle me fut offerte par un homme que j'estime grandement et qui est mon ami. Le Breton Jean Cras, dont il fut prestement question dans un précédent billet, où l'on rappelait, grâce à Pierre Saunier, sa parenté avec Victor Segalen, partageait avec ce dernier une singulière bivalence : il était officier de marine et pianiste. Comment Saint-Pol-Roux et le compositeur se rencontrèrent, il est bien difficile de le dire. Sans doute est-il possible d'avancer qu'ils se seront croisés, entendus, appréciés à Brest, lors d'une audition dans la salle des concerts Sangra. Mais, à défaut d'avoir retrouvé les lettres qu'ils n'auront pas manqué de s'échanger ou tout autre indice permettant de préciser leurs relations, nous devrons nous contenter de cette hypothèse. Toujours est-il que l'estime du poète pour le pianiste avait dû être grande pour qu'à la mort du marin-musicien, le 14 septembre 1932, il lui dédiât un beau sonnet, et qu'il en fît tirer cette plaquette cartonnée de 4 pages.
LE TOMBEAU DE JEAN CRAS
Autrefois couronné des diamants de l'Onde
Emanant de la terre ainsi que de la mer,
Désormais je m'inspire au rythme épars du monde
Echangé par les globes jonglés parmi l'air.

Musique universelle, ô majesté profonde
Aux symboles d'esprit dont le son est la chair,
Dans l'océan du temps j'infinise la sonde
Et surgit le trésor qui n'a plus rien d'amer.

La lyre et le navire eurent un même phare
A guider l'imprévu de leur élan jumeau,
Le pilote et l'aède enfin rois du rameau.

Voici la gloire en l'or humain de sa fanfare
Où chantent les étoiles de nos deux exploits,
Mais les orgues de Dieu s'éveillent sous nos doigts.
Nota : Si quelque visiteur voulait nous mettre sur la piste de la correspondance échangée entre Jean Cras et Saint-Pol-Roux, nous lui en serions fort reconnaissant.

jeudi 5 août 2010

Retour sur l'hommage de Camaret-sur-Mer à Saint-Pol-Roux

La municipalité, entraînée par le dynamisme de David Pliquet, et les associations culturelles de Camaret (les Amis du Quartier de Saint Thomas, Nautisme Arts Culture) avaient bien préparé l’événement. Les trois jours d’hommage à Saint-Pol-Roux, qui adopta le petit port finistérien en 1905 pour ne plus le quitter, furent denses, généreux et festifs. Le prétexte de cette célébration, le 70e anniversaire de la mort du poète, eût pu solenniser excessivement l’atmosphère, mais, si quelques-unes des manifestations ne manquèrent pas d’émouvoir, c’est la vitalité de l’œuvre magnifique qui occupa surtout la scène.

Vendredi 30 juillet


A dix heures, eut lieu l’opportune assemblée générale de la « Société des Amis de Saint-Pol-Roux ». Le Café de la Marine, l’ex-Hôtel de la Marine, de Rosalie Dorso, hospitalière aux artistes et écrivains en villégiature, initialement choisi pour accueillir la réunion, étant fermé, les quatre membres, qui avaient fait le déplacement, optèrent pour le bistrot voisin. On pouvait donc voir, autour d’un café et discutant de l’avenir de l’association, MM. Jean-Louis Debauve, Alistair Whyte, Marcel Burel & Mikaël Lugan. Le temps viendra plus tard, pour les adhérents, du compte rendu de cette restreinte mais conviviale AG. Aussi, éloignons-nous du quai Gustave Toudouze et engageons-nous sur la place Saint Thomas qui accueillit, à 14h30, la première des conférences programmées. Marie-Françoise Bonneau, guide et historienne, retraça la vie de Saint-Pol-Roux devant un public nombreux, relativement, et curieux. L’échange, qui suivit, fut nourri et intéressant. Le Club des Poètes donna ensuite un récital de poèmes de contemporains du Magnifique : Mallarmé, Verlaine, Max Jacob, Apollinaire, etc. C’est le Club des Poètes – dont on sait qu’il prend traditionnellement ses quartiers d’été sur la presqu’île de Crozon – qui devait clore cette première journée, avec un bel & émouvant spectacle poétique, hommage couplé à Jean-Pierre Rosnay, décédé en décembre dernier, et à Saint-Pol-Roux. Le lieu de cette manifestation ne pouvait être plus approprié puisque la scène naturelle et nocturne en était le Manoir ruiné de Cœcilian, formidablement illuminé pour l’occasion.


Samedi 31 juillet

Le lendemain, deux nouvelles conférences : Mikaël Lugan parla d’abord de l’amitié de Saint-Pol-Roux & d’André Antoine, citoyens de Camaret ; le premier, certes, méritait ce titre, qui y demeura trente-cinq ans ; mais le second y villégiaturait seulement et vendit ses villas en 1935. Pourtant, Saint-Pol-Roux avait ainsi baptisé le fondateur du Théâtre-Libre dès 1903 : « Antoine, citoyen de Camaret » ; et, malgré les réticences de l’ogre dramatique, le poète n’eut pas tort, sans doute, puisqu’Antoine y réside désormais, voisin perpétuel de son improbable ami, au petit cimetière marin de Camaret. Marcel Burel entretint ensuite le public, venu plus nombreux, relativement, que la veille, des années roscanvélistes (1898-1905) du Magnifique. Roscanvéliste lui-même, professeur de lettres classiques et historien incontournable de la Presqu’île, il sut admirablement montrer, à partir des textes composés dans cette période, comment Saint-Pol-Roux, charmé par ce village, se dépouilla de son costume parisien pour se faire ou devenir roscanvéliste. Là encore d’intéressants échanges. Le reste de l’après-midi ne fut pas moins dense en manifestations que la précédente : des mises en musique de poèmes du Magnifique, un spectacle composé de textes de Jean-Pierre Rosnay dont la vie dédiée aux poètes et à la poésie méritait qu’on lui rende hommage aussi pendant ces trois jours. La nuit, deux concerts animèrent la lande, emmi les menhirs de Lagatjar.

Dimanche 1er août

C’est au tour d’Alistair Whyte de prendre la parole. Les lecteurs de Saint-Pol-Roux le connaissent : il prépara, avec Jacques Goorma, l’édition, chez René Rougerie, de la plupart des volumes publiés à partir des années 1980. Olivier Rougerie, initialement prévu, n’ayant pu venir, Alistair occupa les deux heures de conférence, animant, dans un premier temps, un café-philo en plein air sur le thème : « A quoi sert la poésie ? ». On quittait là Saint-Pol-Roux – encore qu’à peine – pour y mieux revenir. Alistair connut très bien Divine, et c’est tout naturellement qu’il décida de consacrer sa deuxième intervention à la fille du poète, que ce dernier avait sacrée l’ange de ma solitude. Il parla de la femme qu’elle fut, de son dévouement pour son père, de son humour aussi ; puis il laissa la parole à Jacques Goorma qui, empêché de participer à ces trois jours, avait enregistré une lecture du beau poème, « Ma Divine a vingt ans », écrit par Saint-Pol-Roux en 1918. L’émotion, dans l’assistance, alors que, sur un écran, défilaient, accompagnant la voix magnifique du poète Jacques Goorma, des photos de Divine, était sensible. Ainsi s’achevait le cycle de conférences de la place Saint Thomas. Il revint au spectacle musical, « Saint-Pol-Roux, poète oublié ? », de Céline Caussimon & Cécile Girard de clore les festivités saint-pol-roussines. Il fut donné dans la chapelle Rocamadour, qui accueillit l’exposition inaugurée le 10 juillet ; la chapelle était comble. Mêlant textes du Magnifique, dits par les deux comédiennes-musiciennes et par Loïc Baylacq, qui incarnait le poète, intermèdes musicaux (accordéon, violoncelle et tuba qu’embouchait Jean-Yves Lacombe), reconstitutions d’épisodes biographiques importants (la lecture de la Dame à la Faulx à la Comédie Française, le banquet de 1925), le spectacle, bien documenté et bien construit (de sorte que le travail de documentation n’apparaisse pas sur scène), connut un beau succès.

Oui, Camaret avait décidément bien fait les choses. Ces trois jours furent un beau succès. Pour la ville et pour le poète. Et j’espère que l’an prochain, pour le cent-cinquantenaire de la naissance de Saint-Pol-Roux, inscrit aux célébrations nationales, d’autres villes – Marseille où il naquit, Paris où il vécut et combattit au temps du Symbolisme, Brest où il mourut – sauront rendre leur juste hommage au Magnifique. Il leur suffira, pour cela, avec leurs moyens, autrement plus conséquents, de suivre le dynamique exemple camarétois.