vendredi 6 juillet 2007

De ma Bibliothèque (3) : "La Mort du Rêve", de Paul-Napoléon Roinard

Ma collection d'ouvrages de Paul-Napoléon Roinard (1856-1930) s'agrandit avec cette Mort du Rêve (Mercure de France, 1902), cueillie ce matin dans ma boîte aux lettres, et achetée à l'excellent et indispensable Bruno Leclercq de la librairie "La Ligne et le Lien".

Se souvient-on encore de cet étrange et hautain poète, de ce "viking normand" dont l'abondante moustache n'était pas sans rappeler la tout aussi truculente moustache de son compatriote Flaubert ? Il avait débuté, sans ressources financières, ses parents, pourtant bourgeois aisés, désapprouvant son ambition littéraire, et la misère fut la compagne fidèle de son existence. Ce qui ne l'empêcha pas, en 1886, d'éditer un premier recueil de vers, Nos Plaies, à compte d'auteur, avec le concours de la "Coopération typographique de Paris". Son engagement, sa révolte, son socialisme anarchiste y trouvent un premier lieu d'expression au milieu de poèmes qui relatent sa vie de bohème. C'est dans ce recueil qu'on trouve "L'absinthe-grenadine", bellement rééditée, cette année, par Fornax :

L'absinthe grenadine
Prend des airs de gredine
Et son ton provocant
De chair poudrerizée
Me la font voir grisée
Et dansant le cancan.
Je l'étreins et, dans un baiser, je la sirote.
Un peuple de fourmis par la tête me trotte
Et l'oeil entrebâillé
Je me vois habillé
D'un carrick émeraude et d'un chapeau carotte.
Ah! la gueuse, depuis le temps que je m'y frotte,
Déteint sur moi soudain
Et, mis comme un gandin,
Je vais me voir sans cesse, obsédante marotte,
Ce carrick émeraude et ce chapeau carotte.

A cette époque, il se sent encore peu d'affinités avec les décadents et les symbolistes; mais, très vite, on le voit fréquenter les cénacles et les cafés où se regroupe la jeunesse poétique. Paul Pourot se souvient de ces réunions, dont Roinard fut, après quelque aubaine tintinabulante, parfois l'initiateur :

"Il prit l'habitude d'inviter, un soir par semaine, des camarades, qui à dîner, qui à boire de bonnes tasses de café, - histoire de passer des heures à bavarder de choses littéraires. Autour de sa table modeste se rencontrèrent quelquefois : Charles Morice, Rémy (sic) de Gourmont, Saint-Pol Roux (sic), Moréas, Edmond Teulet, Gabriel Randon, Eugène Lemercier, Edmond Girard, Giraud, Meunier, etc.

Avec eux et bien d'autres encore, il fréquenta dans tous les cénacles. On le vit assidu au Café Procope, rue de l'Ancienne-Comédie, près de Verlaine et d'Emmanuel Signoret, ainsi qu'aux soirées de La Plume, à la Brasserie du Soleil-d'Or, place Saint-Michel, coudoyant Emile Goudeau, Jean Rameau, Yvanhoë Rambosson, Edouard Dubus, Albert Tinchant, Julien Leclercq... Il les suivit à Montmartre, au Chat-Noir et aux Quat'z Arts..." (La Guiterne, n°9, juillet 1933, p.2)

En décembre 1891, il fit représenter sa traduction du Cantique des Cantiques, par le Théâtre d'Art de Paul Fort, tentative de spectacle total durant lequel on diffusa différents parfums dans la salle et qui fut accueilli par un sarcasme quasi-général. Saint-Pol-Roux qui y assistait s'insurgea violemment (n'avait-il pas développé, quelques années auparavant, une théorie des 5 sens ?) contre les spectateurs bruyants, menaçant notamment de choir sur la tête de Sarcey et prenant à parti le peintre Ibels qui avait sifflé la représentation. Roinard n'en fut pas pour autant découragé. Il fonda et dirigea, avec Remy de Gourmont, les Essais d'art libre, belle "petite revue" à laquelle le Magnifique collabora en 1894, puis organisa l'exposition des Portraits du prochain siècle. Il travaille en même temps à un drame, Les Miroirs, qui ne sera pas joué et qui ne sera édité qu'en 1908 aux Editions de la Phalange.


Ce fut le grand oeuvre de Roinard. Il tenta d'organiser en 1897 des représentations privées, sur souscriptions; Saint-Pol-Roux s'inscrivit parmi les premiers... mais, malgré les soutiens nombreux, le bénévolat des comédiens, Les Miroirs ne purent réfléchir hors du livre. Dans les annexes jointes à sa pièce, l'auteur rendait, par ailleurs, hommage au Magnifique, dont La Dame à la Faulx connaissait la même infortune :

"Oh! c'est que nous avons l'exemple d'une très belle oeuvre de Saint-Pol Roux : La Dame à la Faulx !...

Ce drame ne reste-t-il pas depuis 1899 le grand refusé des théâtres, à cause de ses complications de machineries et de figurations... "Hélas !" clame-t-on, "les plus beaux théâtres du monde n'oseraient de telles aventures si onéreuses, qu'en se réfugiant derrière des pièces assez niaises pour attirer le dénommé gros public"...

Pauvre public! ils croient donc que tu ne sortiras jamais de tes ignorances ?... Qu'ils t'essaient, au moins !... L'Opéra fait bien maison pleine avec Le Crépuscule des Dieux.

Enfin, pensais-je, supposons que je sois plus heureux que mon vieux camarade Saint-Pol Roux..."

Mais Roinard ne fut pas mal aimé de ses contemporains poètes. Il fut l'ami d'Apollinaire qui lui dédia "Le Brasier", et avec qui il écrivit une étude sur La Poésie symboliste (Trois entretiens sur les temps héroïques); les théâtres d'avant-garde s'intéressèrent à son oeuvre; et Henri-Martin Barzun, inventeur du "Dramatisme", put le reconnaître comme un initiateur.

Il faut dire que Les Miroirs ou que La Mort du Rêve méritent mieux que l'oubli, non seulement parce qu'ils témoignent d'une époque et d'un mouvement, symbolistes, mais parce qu'ils engagent aussi l'avenir immédiat et les tentatives qui conduiront au surréalisme. La Mort du Rêve est un beau recueil, dirai-je, polyphonique où le dramatique ne cesse de se fondre dans le poétique. Tous les poèmes publiés çà et là entre 1886 et 1902, par l'auteur, y sont collectés, avec certains repris de Nos Plaies. L'un d'entre eux, daté de 1902, est dédié à Saint-Pol-Roux et à Madame; rien mieux que cette adresse à son "vieux camarade" ne saurait exprimer ce qui leur fut, contre les acharnements du sort, commun :

COURAGE

Adieu, Poète ! adieu vat !
La mer est vieille autant que l'au-delà,
Et malgré cela,
Malgré les rides dont le temps la sillonna,
Dont la tempête la zébra,
La mer est belle, car le vaste éclat
De son sein toujours offre et toujours offrira
Trop de fraîcheurs et d'espaces
Impollués aux toujours neuves audaces !
Ses lèvres humides se tendent jamais lasses !
Hardi ! Poète ! adieu ! vat !
Sillonne, herse-la, puis ensemence-la !

Le triangle de la voile en le vent se joue
Sur l'ove de la coque ainsi qu'un tranchant
D'aile et comme un champ
De harpe ! vat ! Poète, enfle ta voile et ton chant !
Le triangle est Parfait, sa pointe est une proue,
L'ove est Parfait, sa coque a l'air d'un double toit !
Vat ! Poète, adieu vat ! sois fier, sois sûr de toi !
Un brave sombre ! un lâche dérive ou s'échoue !
Sois fier ! sois sûr ! sois grand de toi !
Plante à la barre ta Force et sculpte à la proue
Ta Foi !

Va sur la mer dont se meurt la plaine étoilée
D'écailles vives, comme un soir qui fleurirait,
Sur la mer dont le tremblant horizon, d'un trait
Se joint au ciel, s'y noie et disparaît
Tel qu'un faon dans le fourré d'une forêt.
- Oh ! trouver la forêt toujours pure et voilée
Dont la solitude se parerait
Du poignant et magique attrait
D'effacer sur les pas toutes traces d'allée ! -
Va sur la mer comme au fond de cette forêt
Où, parmi les feuilles, perlerait,
Comme agrafée,
Une volée
De diamants dont l'idéale voix ailée
Redirait l'âme d'une fée auréolée
D'amour, d'une fée
Qui guiderait ta marche en la nuit sans allée.
Gloire à celui qui part et s'en revient
Avec le feu du ciel dans son coeur pour soutien !
Hardi, Poète ! vat ! sois ton propre phare, ose
T'édifier un socle avec ce double rien
Grandiose :
Faire beau ! Faire bien !

Va, crie ou chante ton âme en la tempête !
Va, de la flamme aux yeux, et du délire en tête !
Va ! Pour toi l'Azur s'abaisse jusqu'ici-bas !
Tes Yeux profonds, ta Voix vibrante, tes Bras
Ailés vont jusqu'aux cieux qui se font plus bas
Pour te hausser ! Va, Poète !
Fauche ton rêve et gerbe dans tes bras
Les doux rayons d'astres à fleurs d'or et de givre !
Nourris-toi du pain rare ! A l'âme qui s'enivre
Qu'importe un ventre creux !... Hardi ! le But n'est pas
De vivre, il est de survivre !...
Va, vers toi les cieux s'abaissent jusqu'Ici-bas !

Va, Poète, l'Azur que toujours tu rêvas
Pur, se désobscurcit de ses corbeaux; là-bas
Dans l'aube, point la colombe qui délivre !
Tends vers elle, comme un nid, les doigts si las
De tes mains frêles ! Va, Poète, il faut survivre,
Etreins en elle tout l'infini dans tes bras :
Les corbeaux sont partis, tu peux rouvrir le Livre...


Les Amis de Saint-Pol-Roux

Je viens de créer un groupe de discussion, "Les Amis de Saint-Pol-Roux", sur google. Lieu d'échange, il permettra à chacun de partager ses informations, ses documents sur le poète et ses contemporains, de signaler une publication, d'interroger les autres membres sur des points biographiques, bibliographiques, particuliers, ou plus généralement, ayant trait au symbolisme ou à l'avant-siècle.

Une lettre d'information sera envoyée à chacun des membres inscrits, récapitulant les actualités nouvelles, les échanges récents, et présentant les mises à jour du blog.

Pour s'inscrire, rien de plus simple, il suffit de suivre le lien associé au titre du billet ou de noter son adresse e-mail dans l'espace conçu à cet effet en bas de page du blog.

mercredi 4 juillet 2007

Grand Jeu du mois de Juillet : Qui est-ce ?


Chers amateurs de Saint-Pol-Roux, chers pèlerins égarés, chers errants,
jouons un peu...

Voici le charmant portrait d'un contemporain du poète. Mais de qui peut-il bien s'agir ?

Donnez vos réponses en cliquant, en bas du billet, sur "commentaires". Ce qu'il y a à gagner ? mon admiration, d'abord, et un prix - va sans dire - magnifique.

Mais pour vous aider, voici un indice laissé par notre inconnu, et trouvé dans l'un de ses ouvrages :

"Ce manoir [de Camaret], l'aède verbeux et coloré des Reposoirs de la Procession ne l'habite que depuis une demi-douzaine d'années. La dernière fois que je le vis, en août 1903, il habitait encore sa chaumière de Roscanvel, située à quelques kilomètres de Camaret, mais sur le golfe de Brest. Je villégiaturais moi-même en ces parages. Un mot de Saint-Pol-Roux me priait un jour de venir déjeuner chez lui. Je franchis allègrement à bicyclette les monts et les vaux de la presqu'île de Quélern et je passais une après-midi délicieuse auprès du poète. Rien de charmant comme cette humble et vétuste chaumière dont l'extérieur ne se différenciait aucunement des autres masures de Roscanvel - mais que l'artiste, aidé de sa gracieuse compagne, avait meublée et ornée de la plus ingénieuse façon; il y vivait, entouré de l'estime et de l'amitié de tous les habitants du bourg, qui, des années durant, n'ont jamais fait appel impunément à sa générosité, à la lumineuse bonté de "Monsieur Saint-Pol". Ils ont bien dû le regretter, le jour où l'écrivain quitta Roscanvel pour Camaret, dont il est aujourd'hui, avec André Antoine, la plus notoire célébrité."


Indice n°2 : Notre inconnu, né le 3 juin 1869, mourut à 95 ans, presque jour pour jour.

LE NOM DE NOTRE INCONNU A ETE TROUVE !

IL S'AGISSAIT DE

GEORGES MAUREVERT

dont vous trouverez une riche notice biographique & bibliographique sur le site des "Commérages de Tybalt" :

La citation (indice n°1) fut tirée de L'Art, le Boulevard et la Vie (N. Chini, Nice, 1911).

Félicitations à Pascal, le magnifique gagnant du Grand Jeu du mois de Juillet.

Rendez-vous en août pour une nouvelle énigme...

Les jeunes revues et "L'Echo de Paris littéraire illustré"


Je viens d'acquérir ce numéro de L'Echo de Paris (supplément littéraire illustré), daté de dimanche 13 novembre 1892. Depuis la célèbre enquête de Jules Huret sur l'évolution littéraire, parue du 3 mars au 5 juillet 1891, dans le quotidien, ce dernier s'était ouvert aux jeunes, notamment symbolistes, organisant, en son supplément, des concours de prose et de poésie. Marcel Schwob, Jules Renard, Alfred Jarry, Remy de Gourmont, Saint-Pol-Roux y donnèrent des textes, et Alfred Vallette, le directeur du Mercure de France, y tint régulièrement une chronique sur


Il faut dire qu'elles étaient de plus en plus nombreuses à éclore - certaines pour mourir aussitôt - et jouant un rôle considérable dans l'installation de la littérature nouvelle. L'intérêt des quotidiens pour ce phénomène contribua à attirer l'attention d'un public, plus accoutumé aux lettres officielles, sur des artistes, des romanciers, des poètes qui lui étaient jusqu'alors inconnus. Le Journal, fondé et dirigé par Fernand Xau, à la fin septembre 1892, alla même jusqu'à s'entourer exclusivement de jeunes réunis autour du combatif Octave Mirbeau. Le vent du symbolisme soufflait dans toutes les rédactions.

Dans cette livraison de l'Echo de Paris, illustrée par Forain et Daumier, qui contient des poèmes de Henri Barbusse (prix de poésie) et de Robert Aymeric, une nouvelle de Maupassant, "La Prière sur l'Acropole" de Renan, une étude sur Pierre Loti par Georges Docquois, et la fin de L'écornifleur, roman de Jules Renard, Vallette commente le numéro d'août-septembre de Chimère, revue montpelliérenne dirigée par Paul Redonnel, et, plus longuement, le numéro d'octobre de la Revue Blanche, dans lequel Saint-Pol-Roux vient de donner des "Tablettes de voyage".

Vallette en cite un premier extrait, un sonnet, "Message au Poète adolescent", - qui servira d'épigraphe en vers au "Liminaire" des Reposoirs de la Procession de 1893 -, avant de commenter le style du Magnifique :

"M. Saint-Pol-Roux concrète tout, sentiments, idées, sensations, en images violentes; il faut être initié à ses habitudes d'esprit et à sa manière de percevoir des correspondances pour le déchiffrer à première lecture. Le sonnet reproduit plus haut n'est pas difficile; je sais de lui des poèmes que leurs métaphores exaspérées rendent presque inintelligibles même à ceux qui le connaissent bien. Sa phrase, pourtant, est ordinairement simple, quoique précieuse. Je reviendrai quelque jour sur ses théories; je citerai aujourd'hui l'une de ses courtes proses, également extraite de la Revue Blanche et qui a pour titre : Moulins."


"La colline est pleine de géantes Folles à la file dont les caboches virevirent.
Ces méninges extravagantes sur ces corps roides ainsi que des menhirs me firent songer à ces vieillardes qui pétrissent leur boule de mémoire entre leurs pouces devant les seuils enjolivés d'enfants, puis bizarrement j'imaginai des orgues de Barbarie jouant devant des sourds.
- Que je vous plains, pensai-je, géantes Folles à la file dont les caboches virevirent !
Cela tournait toujours, quoique sans avancer, telles des roues au moyeu englué dans une ornière de brise.
Désireux de placer ma commisération, je m'approche et je dis :
- Que je vous plains, géantes Folles à la file dont les caboches virevirent !
Cela tournait encore, comme des soleils éteints d'un vieux feu d'artifice, sans répondre.
Alors, visant les oreilles dures, j'y criai :
- Que je vous plains, géantes Folles à la file dont les caboches virevirent !
Cette fois, ensemble elles chantèrent :
- Hommes, ces Vierges Folles sont des Vierges Sages dont le pèlerinage qui demeure engendre le salut des pèlerins qui passent et qui sont les vrais Fous : la sagesse consistant à réaliser le pain dont rêve l'oisive folie. Galériennes asservies de votre rire en promenade, nous stagnons là depuis des temps encore; mais que nous soyons de grosses oies sur le foie grandi desquelles vous comptiez ou bien des pélicans s'éventrant pour vos repas, gardez-vous de narguer ces maternités obligatoire ou charitable, ô vous qui cesseriez de vivre si nous commencions à mourir ! Enfin apprenez qu'ici-bas l'on voit tourner seule notre collerette et non point notre tête, car nous sommes les Décapitées dont la tête mûrit là-haut sur les épaules de Dieu.
Mes pieds ayant repris le rosaire des sentiers fleuris, je me disais :
- Les moulins ont-ils une âme de poète, ou les poètes une âme de moulin ?"

Le texte reproduit dans l'Echo de Paris contient une omission. Il faut lire : "nous stagnons là depuis des temps et pour des temps encore" et non "depuis des temps encore". "Moulins" et "Message au Poète adolescent" furent composés lors du premier séjour camarétois de Saint-Pol-Roux. Il avait déjà, à deux reprises, séjourné en Bretagne, mais jamais dans ce port du bout-du-monde où il s'installera définitivement à partir de 1905. Camaret était une colonie estivale d'artistes : Cottet, Sauvaige, les Toudouze, André Antoine et Jean Ajalbert (encore lui) y villégiaturaient à cette époque. Le Magnifique rapporta de ce séjour plusieurs "tablettes" qui figureront dans le premier volume des Reposoirs de la Procession. J'en dirai un mot prochainement...

mardi 3 juillet 2007

De ma Bibliothèque (2) : "Poète ! scène dramatique en vers" (Ghio, 1883)


C'est une des plaquettes dramatiques dont parle Ajalbert dans ses Mémoires en vrac. "Scène dramatique en vers", in-16 de 22 pages, signée Paul Roux, éditée chez Auguste Ghio (Paris), à compte d'auteur, elle est sortie de chez l'imprimeur typographe et lithographe F. Guy, installé à Laigle, à la fin de l'été 1883. C'est la quatrième publication parisienne du jeune Provençal. Du même auteur, ont déjà paru :

- Maman ! naïveté en vers, dits par Mlle Marie HAMANN, de l'Opéra, in-18. (Ollendorff, éditeur).
- Garçon d'honneur ! odyssée en vers racontée par M. E. HOMERVILLE. (Dessins de Ricaud), in-18. (Ollendorff, éditeur).
- Un drôle de mort, saynète bouffe, interprétée par GALIPAUX, du Palais-Royal, in-8. (Auguste Ghio, éditeur).

Par ailleurs, une autre plaquette, intitulée Je t'aime ! couplets, est annoncée "sous presse". Cette dernière n'est pas conservée à la BNF. A-t-elle paru ? Voilà qui est bien difficile à déterminer. Dans Garçon d'honneur !, outre Maman ! et Poète !, étaient également donnés "du même auteur" : Le vieux chasseur, récit dramatique en vers, et Raphaëlo le pèlerin, drame en 5 actes (nouvelle édition). De cette pièce de jeunesse, composée par Paul Roux au cours de sa scolarité au Collège des Minimes de Fourvières (Lyon), il existait déjà deux éditions anciennes; la première (1879), issue des imprimeries de H. Olivier, reproduisant le manuscrit autographe en fac-simile, est conservée à la BNF; la seconde, copubliée par Josserand, à Lyon, et Pinet, à Marseille, date de 1880; mais aucun indice ne permet de conclure que le poète, une fois sur Paris, réédita son drame de collégien. Quant au Vieux chasseur, je n'en ai, pour l'heure, trouvé aucune trace, ni dans les bibliothèques, ni ailleurs. Pas plus que des autres titres signalés "sous presse" ou "pour paraître prochainement" dans Garçon d'honneur ! : La Manche, opérette (musique de Trave); Les Cloches de Tolède, drame en un acte; Un bain de mer, pièce en un acte; Hussards et Voltigeurs, opéra-comique; Zouave et Moricaud, bouffonnerie musicale.

A cette liste, il faut ajouter la plaquette citée par Ajalbert dans l'extrait que je reproduisais en un billet précédent : Rêve de Duchesse, ballade, dite par Mme Worms-Baretta, de la Comédie-Française (Ghio, 1884). La BNF n'en possède pas d'exemplaire, mais j'en ai, il y a quelque temps, retrouvé un compte rendu dans une revue de l'époque, qui prouve sa parution. La liste des publications de jeunesse certifiées est donc la suivante :

- Raphaëlo le pèlerin (1879-1880)
- Maman ! (1883)
- Garçon d'honneur ! (1883)
- Poète ! (1883)
- Un drôle de mort (1884)
- Rêve de duchesse (1884)

Mais cette liste reste ouverte...

Ce qui frappe à la lecture des descriptions qui précèdent, c'est l'intérêt, très tôt affirmé, de Paul Roux pour le théâtre et/ou la mise en voix du texte poétique. A l'exception de la première, toutes ces plaquettes sont des monologues; et si un mendiant intervient dans Poète !, c'est hors-scène, le protagoniste entendant son chant de la mansarde qu'il habite. Deux constantes de l'oeuvre future de Saint-Pol-Roux se dessinent donc déjà : l'ambition dramatique, dont La Dame à la Faulx, maintes fois remises sur le métier, constituera le symbole, et la conception du monodrame, dont les monologues de jeunesse forment les premières approches.

La Dame à la Faulx, cette "tragédie intérieure", le Magnifique voulait en faire l'Hernani du symbolisme, se référant à son premier maître, Victor Hugo. Poète ! lui est dédié : "A Victor Hugo/Au Maître,/le disciple reconnaissant,/Paul Roux." Le point d'exclamation du titre vaut cri, affirmation, revendication : avec cette plaquette, placée sous le signe tutélaire du grand romantique, Paul Roux se définit, une fois pour toutes, en tant que poète, délaissant toute dés-orientation de sa vocation - rappelons qu'il est alors étudiant en droit. La scène présente un poète en proie au manque d'inspiration, et à la misère. Il recherche, dans sa mansarde, un morceau de pain qu'il finit par trouver; mais, au moment de l'engloutir, il entend, venant de la rue, ses Stances aux Mendiants; il comprend alors qu'il est riche, sa poésie permettant au mendiant, à qui il cède son crouton, de gagner sa vie. Dès lors, oubliant sa souffrance, illuminé, il peut se remettre à écrire "avec vertige" :
"Un jour nouveau se fait... Je vois... Le dieu m'inspire...
Je prends un libre vol... C'est du feu ! du délire !
Dans mon cerveau brûlant un vin a fermenté.
Le soleil soit béni ! Ma lyre va chanter."
L'influence de Hugo est évidente, dans cette scène dramatique en vers, riche en antithèses, mais la philosophie de la charité, nazaréenne, qui s'en détache, annonce déjà, promesse de chant, les poèmes à venir.

lundi 2 juillet 2007

Une réédition du LIVRE DES MASQUES de Remy de Gourmont



Il a fallu attendre plus de quarante ans pour que soient à nouveau réunis, en un seul, les deux volumes des "portraits symbolistes / gloses et documents sur les écrivains d'hier et d'aujourd'hui", publiés en 1896 et 1898 par Remy de Gourmont, sous le titre : Le Livre des Masques. C'est le Mercure de France, l'éditeur originel, qui, en 1963, avait pris l'initiative d'agglomérer les deux ouvrages. Depuis longtemps épuisé, les Editions Manucius ont eu la bonne idée de demander à Daniel Grojnowski, éminent spécialiste de la littérature fin-de-siècle, de réitérer l'entreprise, en l'enrichissant d'un appareil scientifique (préface et notes).

Les recueils de portraits contemporains étaient à la mode à la fin du XIXe siècle et l'auteur de Sixtine ne fut pas le premier à s'illustrer dans ce genre. Il y eut, avant Le Livre des Masques, les Portraits du prochain siècle, argumentés par Paul-Napoléon Roinard et édités, à petit nombre, par le bibliophile et amateur éclairé de poésie, Edmond Girard. Mais c'était l'oeuvre de plusieurs et nombreux écrivains - dont Remy de Gourmont lui-même - et non d'un seul. Il y eut aussi, moins célèbre, les Figures contemporaines : ceux d'aujourd'hui, ceux de demain, de Bernard Lazare, qui présentait aux lecteurs des auteurs déjà connus, pour la plupart célèbres, en 1895, année de parution du volume.

Le projet de Remy de Gourmont se démarque nettement de ses prédécesseurs. En effet, il s'occupe assez peu des gloires littéraires de son temps et laisse toute place aux jeunes et à leurs maîtres (Mallarmé, Villiers de l'Isle-Adam, Verlaine, Rimbaud, Lautréamont, et d'une certaine manière, les Goncourt et Hello). Car, il s'agit avant tout d'approcher une définition du mouvement symboliste par l'étude des oeuvres de ceux qui s'y rattachent. Le symbolisme, qu'est-ce ? Remy de Gourmont y répond dès sa préface : "c'est, même excessive, même intempestive, même prétentieuse, l'expression de l'individualisme dans l'art". Et, si l'on trouve, au cours de la lecture, bien des points communs attendus entre tous ces poètes et romanciers : la recherche de musicalité, la prééminence de la suggestion sur l'analyse, le goût pour le symbole, etc., ce qui se dégage finalement et surtout de ces pages, c'est un intérêt partagé pour la liberté individuelle. Il n'existe pas de dogme symboliste, pas plus que d'école du même nom; le vers libre ne fut pas une règle nouvelle; Gustave Kahn, Henri de Régnier, A.-Ferdinand Herold ou Francis Vielé-Griffin l'employèrent différemment; Albert Samain, Ephraïm Mikhaël et Pierre Quillard n'usèrent que du vers classique; quand Paul Fort ou Saint-Pol-Roux préférèrent s'illustrer dans le poème en prose. Plus qu'à une libération de la forme poétique, c'est à une ouverture considérable du champ de la poésie, que nous convient les symbolistes. La poésie cesse d'être un genre littéraire réservé, elle est partout : dans le roman (Rachilde, Poictevin, Eeckoud), dans le théâtre (Materlinck, Claudel), autant que dans les recueils dits de poèmes. Et c'est bien cette unité qu'illustrent les masques dessinés par Vallotton : tous dissemblables, mais jouant des mêmes contrastes de noir et de blanc, ils se posent, sans la dissimuler, sur la même haute idée de la littérature, disons plutôt, de la poésie.

Parmi les nombreux portraits brossés par Remy de Gourmont, celui de Saint-Pol-Roux est resté célèbre, consacrant le poète, avant Breton et les surréalistes, "l'un des plus féconds et des plus étonnants inventeurs d'images et de métaphores", et dressant un catalogue amusant de quelques-unes de ses images, catalogue paresseusement repris par de nombreux commentateurs, à sa suite. Le masque du Magnifique a d'abord été publié dans le numéro du 15 septembre 1896 de la Revue des Revues de Jean Finot. A cette date, Saint-Pol-Roux a déjà fait paraître, sous son pseudonyme définitif, quatre oeuvres : trois pièces de théâtre (L'Ame noire du Prieur blanc, L'Epilogue des Saisons humaines, au Mercure de France, et Le Fumier dans trois livraisons de la Revue Blanche) et un recueil de poèmes en prose, Les Reposoirs de la Procession (Mercure de France, 1893). Remy de Gourmont, pour son étude, n'a retenu que ce dernier, passant sous silence l'oeuvre dramatique pourtant plus conséquente. Sans doute, l'unité du recueil, bien accueilli par les petites revues, lui aura-t-il permis de mieux cerner l'originalité et la manière du poète. Par ailleurs, l'auteur du Livre des Masques, contrairement à ce qui a longtemps été dit, n'inaugure pas une approche nouvelle de la poésie de Saint-Pol-Roux. Il reformule brillamment la lecture que nombre des contemporains avaient pu faire à l'époque de la parution des Reposoirs. Dans La Revue Blanche (février 1894), Lucien Muhlfeld avait déjà décrit le recueil : "Ce sont des images, des images riches. Même aux esquisses où il s'amuse, Saint-Pol-Roux met toute sa palette, et quelle palette !"; puis, Louis Lormel, dans l'Art littéraire (juin 1894) : "ces poèmes en prose sont d'une langue neuve et bigarrée où tout se traduit en images"; enfin, Marc Legrand, dans L'Ermitage (juin 1894), donna un compte rendu qui annonce, en bien des points, le masque, signé Remy de Gourmont :

"Ouvrez la Rhétorique du bon J.-V. Leclercq au chapitre des Figures, relisez les définitions de la métaphore, de l'allégorie, de la métonymie, de la synecdoque, de l'antonomase, de la catachrèse et de la périphrase, - de la première et de la dernière surtout, - et s'il vous prend envie d'en renouveler les exemples, puisez à loisir dans les Reposoirs de la Procession.
Là, en fait de métaphores, si les moulins ont des "ailes", les charrues ont des "nageoires"; une troupe de corbeaux est un "cimetière qui a des ailes"; (...) Une carafe d'eau pure n'est autre chose qu'une "mamelle de cristal affirmant la merveille de son eau candide".
[...] Ailleurs le mot serrure est remplacé par "nombril de fer de la porte". [...] "Le Sommeil" est tourné par : "l'Imagerie qui ne se voit que les yeux clos". [...] Point de moutons, mais des "quenouilles vivantes". [...] L'heure sonne-t-elle minuit ? "Les ecclésiastiques cyclopes de pierre, à l'oeil horaire, psalmodient l'alexandrin de bronze sur les choses." [...] Une demoiselle joue-t-elle du piano ? Elle "apprivoise avec ses doigts fuselés la mâchoire, cariée de bémols, d'une tarasque moderne".
[...] Un livre qui contient le Pèlerinage de Sainte-Anne, l'Autopsie de la vieille fille, les Sabliers, l'Arrosoir de larmes, etc., enchantera les âmes simples et satisfera les esprits curieux et plus avertis."

Que l'on compare, à présent, avec le masque de Saint-Pol-Roux, que brosse Remy de Gourmont :

"L'un des plus féconds et des plus étonnants inventeurs d'images et de métaphores. Pour trouver des expressions nouvelles, M. Huysmans matérialise le spirituel et l'intellectuel, ce qui donne à son style une précision un peu lourde et une clarté assez factice : des âmes cariées (comme des dents) et des cœurs lézardés (comme un vieux mur); c'est pittoresque et rien de plus. Le procédé inverse est plus conforme au vieux goût des hommes de prêter aux choses de vagues sentiments et une obscure conscience; il reste fidèle à la tradition panthéiste et animiste, sans laquelle il n'y aurait de possible ni art ni poésie : c'est la profonde source où viennent se remplir toutes les autres, eau pure que le moindre soleil transforme en pierreries vivantes comme les colliers des fées. D'autres « métaphoristes », tel que M. Jules Renard, se risquent à chercher l'image soit dans une vision réformatrice, un détail séparé de l'ensemble devenant la chose même, soit dans une transposition et une exagération, des métaphores en usage(1); enfin il y a la méthode analogique selon laquelle, sans que nous y coopérions volontairement, se modifie chaque jour la signification des mots usuels. M. Saint-Pol-Roux amalgame tous ces procédés et les fait tous concourir à la fabrication d'images qui, si elles sont toutes nouvelles, ne sont pas toutes belles. On en dresserait un catalogue ou un dictionnaire :

Sage-femme de la lumière veut dire : le coq
Lendemain de chenille en tenue de bal : papillon
Péché-qui-tette : enfant naturel
Quenouille vivante : mouton
La nageoire des charrues : le soc
Guêpe au dard de fouet : la diligence
Mamelle de cristal : une carafe
Le crabe des mains : main ouverte
Lettre de faire part : une pie
Cimetière qui a des ailes : un vol de corbeaux
Romance pour narine : le parfum des fleurs
Le ver à soie des cheminées : ?
Apprivoiser la mâchoire cariée de bémols d'une tarasque moderne : jouer du piano
Hargneuse breloque du portail : chien de garde
Limousine blasphémante : roulier
Psalmodier l'alexandrin de bronze : sonner minuit
Cognac du père Adam : le grand air pur
L'imagerie qui ne se voit que les yeux clos : les rêves
L'oméga: (...)
Feuilles de salade vivante : les grenouilles
Les bavardes vertes : les grenouilles
Coquelicot sonore : chant du coq

Le plus distrait, ayant lu cette liste, jugera que M. Saint-Pol-Roux est doué d'une imagination et d'un mauvais goût également exubérants. Si toutes ces images, dont quelques-unes sont ingénieuses, se suivaient à la file vers les Reposoirs de la Procession où les mène le poète, la lecture d'une telle oeuvre serait difficile et le sourire viendrait trop souvent tempérer l'émotion esthétique; mais semées çà et là, elles ne font que des taches et ne brisent pas toujours l'harmonie de poèmes richement colorés, ingénieux et graves. Le Pèlerinage de Sainte-Anne, écrit tout entier en images, est pur de toute souillure et les métaphores, comme le voulait Théophile Gautier, s'y déroulent multiples, mais logiques et liées entre elles : c'est le type et la merveille du poème en prose rythmée et assonancée. Dans le même tome, le Nocturne dédié à M. Huysmans n'est qu'un vain chapelet d'incohérentes catachrèses : les idées y sont dévorées par une troupe affreuse de bêtes. Mais l'Autopsie de la Vieille Fille, malgré une faute de ton, mais Calvaire immémorial, mais l'Ame saisissable sont des chefs-d'œuvre. M. Saint-Pol-Roux joue d'une cithare dont les cordes sont parfois trop tendues : il suffirait d'un tour de clef pour que nos oreilles soient toujours profondément réjouies.

(1) Dire, par exemple, joue en fruit, parce que l'on dit une joue en fleur, pour vermeille. Cf. Alfred Vallette, Notes d'esthétique : Jules Renard (Mercure de France, t. VIII, p. 161)."

Il revient donc à Remy de Gourmont d'avoir synthétisé la réception symboliste des Reposoirs de la Procession et d'avoir, pour longtemps, déterminé l'approche de la poésie idéoréaliste. Il faudra attendre 1925 et l'Introduction au discours sur le peu de réalité d'André Breton, pour que la lecture de l'oeuvre de Saint-Pol-Roux se modifie sensiblement. S'en prenant, sans le nommer à l'auteur du Livre des Masques, le fondateur du surréalisme imposait une nouvelle conception de la poésie, focalisée sur les pouvoirs de l'image, qui ne pouvait être une simple traduction de la réalité (Non, monsieur, ne veut pas dire...), mais sa transfiguration et le signe d'une surréalité.

Saint-Pol-Roux et l'Inconnu, par Gilles Jouault-Mouden

Lorsque France 3, il y a quelques années, programma "Un siècle d'écrivains" présenté par Bernard Rapp, le portrait de Saint-Pol-Roux manquait. Il y eut bien, à la fin des années 70 et dans les années 80, quelques émissions littéraires radio ou télédiffusées qui lui furent consacrées, mais aucun réalisateur ne s'était réellement intéressé à la vie et l'oeuvre du poète. Chose faite, désormais. La société "Candela productions" vient de faire paraître le DVD de Saint-Pol-Roux et l'Inconnu, film écrit et réalisé par Gilles Jouault-Mouden en 2006, qui fut projeté en Bretagne, surtout, et à Paris - me semble-t-il - à l'occasion du Printemps des Poètes.

J'attendais beaucoup de cet "essai" audiovisuel... et c'est déçu que j'éteins mon poste, après un second visionnage du DVD auquel je voulais laisser une chance nouvelle de me séduire. Malheureusement, ma première impression n'a fait que se renforcer : c'est un film brouillon, ni vraiment documentaire, ni vraiment fiction, mais mêlant les deux en un montage maladroit. Tout avait pourtant bien commencé, par les images rares d'un film amateur où l'on découvre Saint-Pol-Roux devant son manoir, en compagnie de Rose, Divine, et d'un visiteur, cueillant une fleur et la glissant à la boutonnière de ce dernier. Puis, - après d'heureuses interventions de MM. Yves Peyré, Jean-Pierre Siméon, Jacques Goorma et Alistair Whyte, servant de préface -, des plans du Manoir ruiné de Coecilian, de l'océan, des landes camarétoises, de barbelés, de feux d'artifice, alternent sur une bande-son censée rappeler la guerre et la fin tragique du Magnifique, et plongent le spectateur dans l'imagerie d'Epinal qui colle au poète depuis sa mort et qui, pour une grande part, est responsable de la maigre place que lui concèdent les historiens de la littérature : celle d'un gentil (sic) poète breton (resic), mort en martyr durant les premiers jours d'occupation, et qui se déguisa en Père Noël pour distribuer des joujoux, le matin du 25 décembre 1909, aux enfants de Camaret. Anecdote que ne nous épargne pas le film de Jouault-Mouden, ponctuant son montage de plans d'un vieillard (en 1909, Saint-Pol-Roux n'avait que 48 ans), tout de rouge vêtu (quand le poète portait, pour l'occasion, "une simmare d'astrologue azur" prêtée par Antoine), et s'approchant du port sur une barque. Mais, bien entendu, il faut comprendre ce "fil rouge" comme une métaphore cinématographique manifestant la modernité du Magnifique et son actualité toujours vivante! Et ce n'est pas là l'unique fil conducteur fictionnel de cet "essai". Après le kitsch, le glauque : un homme entre dans un wagon désafecté (des années 30-40) et trouve une malle, remplie d'une guirlande (encore le Père Noël) et des oeuvres rééditées chez Rougerie; il prend la Dame à la Faulx et lit. VOIX OFF. Dès lors, de nombreux extraits de la tragédie, interprétés, servent de lien sonore à la juxtaposition de plans dont la cohérence a dû sembler trop peu évidente à leur réalisateur même. Disons-le : la part de fiction et la part de l'essai audio-visuel n'apportent rien, tant les ficelles sont grosses, et font que le film manque son objectif qui, je veux le croire, était de donner à découvrir Saint-Pol-Roux. Les indications biographiques sont trop rares et diffuses pour cela; quant à l'univers idéoréaliste, que cherche à réinventer le film, je n'en ai retrouvé ni la couleur, ni la voix(1).

De cette drôle de réalisation, décevante relativement aux espoirs dont je l'avais préalablement investie, je ne voudrais retenir que les images furtives de ces petits films amateurs où l'on voit le poète vivre parmi les siens, et les interventions - trop brèves - déjà citées, auxquelles il faut ajouter celles, émouvantes et justes, de René Rougerie, dont le courage d'éditeur est à juste titre mis en avant par Saint-Pol-Roux et l'Inconnu. Saluons donc, malgré toutes les réserves émises sur son "essai", Gilles Jouault-Mouden. Le premier, il a donné au Magnifique une existence dans le monde audio-visuel contemporain. Et c'est déjà beaucoup.


Saint-Pol-Roux et l'Inconnu
envoyé par gill68

(1) Pour comprendre ce que j'entends par essai audiovisuel réussi, le lecteur visionnera de toute urgence le DVD indispensable qui vient de paraître : l'Ubu Roi, d'Alfred Jarry, réalisé pour la télévision, par Jean-Christophe Averty, suivi d'Un siècle d'écrivains : Alfred Jarry, par le même.

mercredi 27 juin 2007

De ma Bibliothèque (1) : les "Mémoires en vrac" de Jean Ajalbert


Jean Ajalbert (1863-1947) fut l'un des premiers amis "littéraires" de Saint-Pol-Roux. Ils se rencontrèrent, vers 1883, sur les bancs de la Faculté de Droit; le Magnifique ne s'appelait encore que Paul Roux, jeune homme fraîchement débarqué de sa Provence natale. Il ne se passionnait pas pour l'ambiance studieuse des amphithéâtres et lui préférait celle, plus enivrante, des théâtres parisiens. Aussi écrivait-il plus qu'il n'étudiait : des monologues, des vers, récités par de bons comédiens (Galipaux, Homerville, Marie Hamann), et publiés en fines plaquettes, chez Ghio ou Ollendorff, à compte d'auteur.

C'est un même intérêt pour la poésie qui rapprocha les deux étudiants. Il n'était pas alors question, pour l'un comme pour l'autre, de révolution décadente ou symboliste. Leurs goûts les portaient naturellement vers Victor Hugo et les parnassiens : Ajalbert, futur poète des faubourgs et de la vie populaire, préférait François Coppée, quand Roux trouvait en Léon Dierx, Catulle Mendès et Leconte de Lisle, les promesses d'un meilleur avenir. Quoi qu'il en fût de ces différences électives, leurs deux noms figurèrent, côte à côte, aux sommaires de quelques-unes des petites revues parnassiennes de l'époque. Puis vinrent la Pléiade et le symbolisme auquel les deux condisciples apportèrent leurs touches personnelles.

Quelques courtes années après le tonnerre poétique de 1886, Ajalbert abandonna les vers et, proche des Goncourt, se lança, avec un certain succès, dans une carrière romanesque. De la soixantaine de volumes qu'il publia, on ne trouve plus guère aujourd'hui en librairie que deux ou trois titres, ses romans exotiques : Sao van Di et Raffin Su-su, moeurs laotiennes, et ses Veillées d'Auvergne.

C'est en 1938 qu'ont paru, chez Albin Michel, ses Mémoires en vrac (au temps du symbolisme - 1880-1890). Bellement illustré, l'ouvrage retrace, sur plus de 400 pages, les premières années de son auteur, des prémices du symbolisme à l'enquête de Jules Huret sur l'évolution littéraire. On y passe de cafés en salons, on y feuillette des petites revues, on assiste à quelques duels célèbres, on y croise la plupart des protagonistes du mouvement dont Ajalbert brosse des portraits tour à tour émouvants ou amusés, souvent empreints de nostalgie, tel celui qu'il consacre à son vieil ami Saint-Pol-Roux (pp. 222-223) :


"Nous restons quelques-uns - et je veux envoyer le bonjour à mon condisciple de l'Ecole de Droit, Paul Roux, devenu Saint-Paul, puis Saint-Paul Roux, puis Saint-Pol-Roux-le-Magnifique! A quelques cours, je voisinais avec un magnifique garçon, à la barbe, aux cheveux noirs et drus, aux yeux larges, et doux, qui sortait de sa serviette des plaquettes, signait des dédicaces, des monologues, ("Rêve de Duchesse", dit par Mlle Bartet.) Tout-à-fait province! ne rêvant qu'Odéon et Comédie Française. Il devait succomber vite à la contagion du Symbolisme. Etudiant bien renté, à qui sa famille envoyait de saines victuailles, il ouvrait largement sa porte et nous révélait la cuisine méridionale. La "Pléiade" dispersée, le Provençal s'est retiré dans la lande sauvage de Camaret, où vont le saluer quelques articles, de plus en plus espacés, de juvéniles admirateurs de la "Dame à la Faulx"... Mais que peuvent lui importer ces suffrages tardifs, à lui qui, doucement et tout de suite, s'est auréolé de la sorte : Saint-Pol-Roux-le-Magnifique..."

vendredi 22 juin 2007

Le frisson esthétique

Le frisson esthétique fête avec son très achevé n°4 (printemps 2007) sa première année d'existence. Esther Flon(1) est en passe de gagner un pari, entre tous difficile, celui d'imposer une "petite revue" de haute tenue - dans la lignée de celles qui naquirent à l'époque symboliste et essaimèrent tout au long de la première moitié du XXe siècle. On ne peut s'empêcher, en effet, à la lecture sensuelle des quatre livraisons, de songer au beau papier et à la qualité des sommaires de La Plume, de la Revue Blanche, de l'Ermitage, du Mercure de France, ou de la Vogue de 1886. C'est d'ailleurs à cette dernière que le titre, soufflé par l'ombre tutélaire de Remy de Gourmont, renvoie. L'écrivain de la rue des Saints-Pères avait écrit, dans ses Promenades littéraires (4e série) : "J'étais resté assez étranger au mouvement dessiné par mes contemporains, vivant très solitaire, en de peu littéraires quartiers; ne connaissant que des noms qu'un écho parfois me renvoyait, ne lisant que des oeuvres anciennes, lorsque, tel après-midi, sous les galeries de l'Odéon, je me mis à feuilleter la Vogue, dont le premier numéro venait de paraître. A mesure, je sentais le petit frisson esthétique et cette impression exquise de nouveau, qui a tant de charme pour la jeunesse. Il me semble que je rêvai encore plus que je ne lus". Alors dirigée par Gustave Kahn et Félix Fénéon, la Vogue fut la plus révolutionnaire des premières "petites revues" symbolistes. Elle publia les Illuminations de Rimbaud, les premiers vers libres signés Laforgue et Kahn, le Thé chez Miranda de Jean Moréas et Paul Adam, mais aussi des textes capitaux de Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé et Villiers de l'Isle-Adam. Elle parvint à fédérer autour des grands aînés, contre la conception marmoréenne du Parnasse, toute une génération d'individualités assoiffées de modernité poétique. Si, aujourd'hui, il n'est plus à proprement parler de groupe ou de mouvement littéraire, des hommes et des femmes persistent toujours à maintenir l'exigence poétique à son plus haut période.

Poésie
Vivante - stop -
vagissement frisson
esthétique - non stop -

Et ils sont de plus en plus nombreux à répondre à l'appel d'air d'Esther Flon. Il suffit, pour s'en convaincre, d'ouvrir ce quatrième numéro "ferroviaire" : Hubert Haddad, G.-O. Châteaureynaud, trente-trois poètes (Bernard Noël, Michel Butor, Serge Pey, J.-P. Verheggen, Jude Stéfan, Bernard Heidsieck, Jacques Izoard, et Laurence Vielle et Valérie Rouzeau et Fabio Scotto et Gabriel Mwènè Okundji et Mireille Calle-Gruber et Julien Blaine et NIMROD et Hamid Tibouchi et Benoît Gréan et Alain Borer et Thierry Clermont et Dominique Dou et Antoine Emaz et François David et Gwenaëlle Stubbe et Jacques Demarcq et Gabrielle Althen et Abdellatif Laâbi et Jean Miniac et Franck Bouyssou et J.-P. Dubost et Marc Delouze et Joëlle Pagès-Pindon et Arianne Dreyfus et Pierre Caizergues) qui prennent le train - Arlette Albert-Birot CHEF DE GARE -, Geneviève Moll, Christian Buat (le ferroviaire intime se met en branle - dernier appel avant départ - montez en marche s'il le faut), etc., etc., etc., puis qui s'y mêlent - Rapide Passé-Présent, le temps s'éperd - Guy de Maupassant, Alphonse Allais, Gus Bofa, Lucie Delarue-Mardrus, et Saint-Pol-Roux...

...dont voici "L'OEil Goinfre" composé dans le train qui le ramenait, de Marseille, à Paris. C'est un des poèmes en prose de La Rose et les Epines du Chemin, premier tome des Reposoirs de la Procession, nouvelle série(2), qui parut au Mercure de France en 1901. Son écriture semble néanmoins bien antérieure à cette date et remonte probablement à juin ou juillet 1891, lors de son retour de Provence d'où, quelques semaines plus tôt, il avait lancé son Magnificisme, sous les espèces d'une épistole-manifeste à Jules Huret publiée à l'occasion de l'Enquête sur l'évolution littéraire; Saint-Pol-Roux y marquait ses distances par rapport au symbolisme et se positionnait à l'avant-garde poétique de son époque. Car "l'OEil Goinfre" apparaît bien comme une illustration virtuose de l'idéoréalisme proclamé dans la lettre à Huret, de cet "En avant !" dont, à l'instar de Rimbaud, le poète avait fait sa devise.

Un élément du paratexte pourrait néanmoins contredire cette datation : la dédicace à Henri Degron qui, en 1891, ne fréquentait pas les milieux littéraires parisiens. Né, vingt ans plus tôt au Japon, ce dernier ne se fit connaître des cénacles qu'en 1894, année où il créa, avec Tristan Klingsor une petite revue, Les Ibis, qui s'inscrivit, parmi les premières, dans le mouvement de réaction contre le symbolisme; auteur de recueils aujourd'hui introuvables (Corbeille ancienne, 1895; Pèlerinages vers l'automne, 1898), il devint, à partir de 1896, critique à la Plume, où il donna des "Paysageries littéraires". Le 15 mars 1900, il consacra, avec enthousiasme, sa chronique à "une oeuvre énorme, prodigieuse", La Dame à la Faulx de Saint-Pol-Roux; l'année suivante, il dédia au poète ses Poèmes de Chevreuse (La Plume, 15 mars 1901). Aussi, le Magnifique aura-t-il remercié Degron de son admiration en lui dédiant, à son tour, "l'OEil Goinfre" recueilli dans La Rose et les Epines du Chemin, volume imprimé en août 1901.

Il faut lire ce poème extraordinaire, émouvant, panique, futuriste avant la lettre, outrancier comme un poème de Benjamin Péret :

Ce pendant qu'on sable le champagne, roederer du jet d'eau des parterres aristocratiques, cliquot des pommes d'arrosoir et des lances de voirie, montebello des cascades chutant d'un roc à pic, savourons la chantilly de ce lavoir écumant, le sorbet des drapeaux de mairie, les gaufrettes des toits d'ardoise, les croquembouches des boues séchées, les mosaïques fruits-confits des vitraux de basilique, et gloutonnons l'éparpillé dessert des alentours...

Et il faut le lire, entouré des autres contributions de ce numéro ferroviaire qui prouve que dans le train de la poésie, les vibrations du Verbe, poursuivis malgré les aiguillages et les cahots, sont la vie même, un petit frisson esthétique parcourant l'échine des siècles.

(1) Esther Flon est la fondatrice et la directrice des "éditions du frisson esthétique". Elle a réédité il y a un peu plus d'un an, en un magnifique volume postfacé par Christian Buat, Sixtine de Remy de Gourmont, et nous annonce, comme imminente, la parution d'Un Coeur Virginal, du même auteur.
(2) Saint-Pol-Roux publia un premier tome de poèmes en prose, intitulé Les Reposoirs de la Procession, en 1893; le projet initial comptait déjà trois volumes - mais les deux suivants ne furent pas édités, faute d'argent. A partir de 1901, le Magnifique reprit ce titre générique sous lequel allaient être réunis trois nouveaux recueils : La Rose et les Epines du Chemin (1901), De la Colombe au Corbeau par le Paon (1904), Les Féeries intérieures (1907).

mercredi 20 juin 2007

Carlos Larronde (1888-1940) Poète des ondes, par Christopher Todd



La fin du XIXe et les premières années du XXe siècle furent si riches en mouvements poétiques et intellectuels, si agitées par des hommes et des femmes désireux de jouer un rôle actif dans la République des Lettres, que notre histoire littéraire, telle qu'elle s'écrit aujourd'hui, est inapte à rendre à chacun la place non usurpée qui lui revient. La longue théorie des oubliés, petits et grands, défile dans les lacunes de l'histoire, attendant qu'un chercheur ou qu'un amateur curieux les tire l'un après l'autre de l'obscurité pour les rendre au grand jour. Saint-Pol-Roux eut cette chance, dont l'oeuvre rencontra, dès la fin des années 1960, la presse à bras de l'éditeur René Rougerie. Et c'est aujourd'hui celle de Carlos Larronde, que les spécialistes ne connaissaient plus que comme père du poète Olivier Larronde; car sa monographie, signée Christopher Todd - professeur émérite à l'université de Leeds - vient de paraître, avec le concours de l'INA, aux éditions de L'Harmattan.

Carlos Larronde qui fut poète, critique littéraire, homme de théâtre, maître-verrier et l'un des pionniers de la radiodiffusion, eut le malheur de mourir à une époque où les menaces de l'actualité ne permettaient aux journaux de n'accorder aux poètes morts, en guise de nécrologie, que de minces entrefilets dont le temps ne tardait pas à effacer l'encre. Pourtant l'importance de Larronde, entre les deux avant-guerre, ne fut pas négligeable. Girondin, il avait cofondé, en 1911, avec son ami Olivier Hourcade, Les Marches du Sud-Ouest - revue régionaliste d'action d'art pour promouvoir le cubisme et les poètes qui poursuivaient les recherches du symbolisme. Car, l'un des rares en cette époque où il était déjà beaucoup question de classicisme, il avait compris combien la modernité poétique devait aux meilleurs d'entre les symbolistes. Aussi, en complément de la revue, Hourcade et Larronde organisèrent, à l'occasion du Salon d'Automne des Artistes Girondins de 1911, des festivals Claudel, Remy de Gourmont et Verhaeren, oeuvrant à la diffusion des meilleures productions théâtrales du temps auprès d'un public assez peu au fait de l'évolution littéraire; des manifestations Mallarmé, Ephraïm Mikhaël, Vielé-Griffin, Gide, Paul Fort et Saint-Pol-Roux avaient été planifiées pour l'année suivante. On voit que, dès ses débuts, Larronde n'envisageait pas la poésie sans sa mise en voix, et le théâtre, cette poésie vivante, revêtit pour lui, dès ses débuts, une importance considérable. Une conception qui devait naturellement le rapprocher des grands aînés admirés, et, parmi eux, de Saint-Pol-Roux dont il avait été question de monter La Dame à la Faulx à la Comédie Française quelques mois auparavant, et à laquelle devait s'intéresser, pour quelques semaines encore, Jacques Rouché, le directeur du Théâtre des Arts.

Il est bien difficile de dater avec exactitude les premiers contacts entre le jeune poète bordelais et le Magnifique, installé, depuis l'été 1898, en Bretagne; on peut néanmoins supposer que Larronde ne tarda pas, une fois arrivé sur Paris et pris ses habitudes à la Closerie des Lilas, à lui écrire. Il doit exister quelque part une abondante correspondance dont Jacques Goorma, qui en cite plusieurs extraits dans sa postface au Tragique dans l'Homme (Rougerie, 1984), nous a fait entrevoir l'importance. Restent quelques lettres conservées dans diverses bibliothèques (Doucet à Paris et BM de Brest) qui témoignent d'une amitié solide de près de trente ans entre les deux hommes, amitié qui naquit dans les premiers mois de 1912. Toujours avec l'ami Hourcade, Larronde avait lancé en février de cette année La Revue de France et des pays français, prolongement des Marches du Sud-Ouest. L'horizon de cette dernière s'en voyait élargi et un long article de Dorsennus (Jean Dorsenne) sur Saint-Pol-Roux "précurseur" parut dans la cinquième livraison de juin, alors que Larronde conférenciait à Bordeaux et donnait au public de la capitale girondine, avec le concours de Charles Léger, la lecture de scènes extraites de La Dame à la Faulx. Quelques semaines plus tard, le Magnifique recommandait chaleureusement à Antoine son "excellent camarade" Carlos Larronde. Durant les mois qui suivirent, le jeune poète tenta de convaincre Saint-Pol-Roux d'autoriser la représentation de sa grande tragédie par L'Astrée dont le but était de jouer des oeuvres modernes méconnues devant la critique et le public parisien. "Pardonnez à mon affection sa franchise, écrivit Larronde à son grand ami, le 15 janvier 1913 : Elle vous supplierait si une occasion éclatante se présentait de monter la Dame pour trois soirs, elle vous supplierait d'en profiter. Trois triomphes devant des salles de poètes sont tout. Vingt-sept demi-succès, demi-compréhensions devant la foule ne sont rien.", présentant comme illustration de ses dires la réception des récentes manifestations que ses compagnons et lui consacrèrent à Claudel : "Oui notre lecture de l'Otage a eu beau succès et les trois représentations de l'Annonce à l'OEuvre ont eu un effet retentissant et radieux, vanté par toute la presse (...). Je suis bien de votre avis sur le dogmatisme du merveilleux Claudel. Je préfère hautement votre philosophie lyrique du Divin dans l'Homme." (Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet, Ms-Ms 22936). Saint-Pol-Roux ne resta sans doute pas insensible devant une telle détermination. Et, si La Dame à la Faulx ne fut pas montée, Larronde fit représenter, le 23 mars 1914, par le Théâtre Idéaliste récemment créé, deux monodrames du poète : Les Personnages de l'Individu et L'Ame noire du Prieur blanc. Malheureusement, la guerre ne permit pas à l'entreprise dramatique de se développer et empêcha la publication, chez Figuière, en plusieurs volumes, de l'oeuvre théâtrale du Magnifique, sous le titre repris plus tard par Rougerie : Le Tragique dans l'Homme. Cette édition qui recueillait pièces anciennes et nouvelles était pourtant prête, et Carlos Larronde en avait, au cours d'une des meilleures études qui fut consacrée au poète, annoncé la parution dans un numéro de Vers et Prose (janvier-mars 1914).

Malgré la guerre, Larronde poursuivit son entreprise théâtrale, associé à Louise Lara et Edouard Autant, fondateurs du comité Art et Action. Dans une lettre du 28 janvier 1917, conservée à la Bibliothèque Municipale de Brest, il en exposa l'ambition à Saint-Pol-Roux : "Il faut qu'une génération solidaire (...) jaillisse de cette guerre pour nous refaire une France créatrice. Nous en voyons tous la nécessité et nous sommes en train, d'accord avec ceux qui combattent, de nous fédérer entre jeunes - et jeunes aînés! / Donnez-nous votre adhésion, ô vous le Juvénile. Notre titre : Art et Liberté. [...] Nous avons eu notre première séance dimanche dernier. Vielé-Griffin s'y est vu rendre hommage. Vous aurez le vôtre." Le poète idéoréaliste qui ne cessa d'encourager les innovations des jeunes, bien sûr, y adhéra, et des lectures de scènes extraites de La Dame à la Faulx furent programmées. Cette moderne initiative influença peut-être en retour le projet de Saint-Pol-Roux de créer une association dramatique, La Beauté Nouvelle, dont l'objet aurait été de "représenter les grandes oeuvres d'avant-garde" (lettre du 18 mars 1920 à Louise Marion, coll. HRHC); il espérait grouper autour de lui "de jeunes personnalités enthousiastes, telles que [s]on cher Larronde", à qui il comptait offrir "une direction de la scène". Il faut dire que ce dernier, aguerri au théâtre avant-gardiste, avait manifesté tant de soutien à son "Magnifique Ami", alors que revues et journaux ne parlaient plus guère de lui, qu'il devait naturellement s'imposer dans l'esprit de Saint-Pol-Roux comme le plus compétent pour mener à bien une telle entreprise, restée malheureusement à l'état de projet.

Aucun indice ne permet de préciser quelles furent exactement les relations entre les deux hommes entre 1921 et 1936. Ils semblent s'être rencontrés à plusieurs reprises, peut-être à Camaret où Larronde avait rendu une première visite à son aîné en septembre 1913, profitant de son voyage de noces, et lors des rares séjours parisiens de Saint-Pol-Roux. Aucune lettre, datant de cette période, n'est conservée dans les bibliothèques. Il est vrai que, de 1921 à 1929, Larronde s'était éloigné de la littérature pour devenir artisan, et apprendre avec acharnement le métier de maître-verrier auquel son intérêt pour l'alchimie ne devait pas être étranger. Lorsqu'il réapparut à Paris, au début des années 1930, son intérêt pour la poésie vivante n'avait pas décru. D'abord, critique radio à l'Intransigeant, puis radio-reporter, il organisa des causeries radiodiffusées de poètes et s'imposa comme l'un des premiers créateurs de théâtre radiophonique qui, par sa nouveauté et ses caractéristiques spécifiques, constitue l'un des théâtres les plus intéressants d'avant-guerre. Ce nouveau média, au succès croissant, Larronde l'employa au service de la poésie et des poètes. Par son entremise, Saint-Pol-Roux vint enregistrer, dans les studios de Radio-Paris, une causerie sur le symbolisme, en juin 1936, à l'occasion du cinquantenaire du mouvement. Des lectures de ses poèmes furent maintes fois diffusées; et La Dame à la Faulx ne dut pas être oubliée.

La mort seule mit un terme à cette poétique amitié ; les événements voulurent qu'ils disparaissent la même semaine d'octobre 1940, à quatre jours d'intervalle. Saint-Pol-Roux avait très tôt compris l'importance de la voix, de cette énergie poétique, créatrice de mondes nouveaux. Tout au long de sa vie, Larronde n'eut pas d'autre ambition que d'affirmer et d'illustrer cette conception essentielle de la poésie. Aussi faut-il saluer Christopher Todd pour le travail de longue haleine qu'il nous livre aujourd'hui; je me suis ici contenté de produire une glose de spécialiste qui ne rend pas compte de l'étendue de cette étude; car, en même temps qu'à celle du "Poète des ondes", c'est à une meilleure compréhension de la vie intellectuelle du premier demi-siècle que cette monographie nous convie.