mardi 24 juillet 2007

De ma Bibliothèque (5) : "Poètes d'aujourd'hui", l'anthologie de Van Bever et Léautaud

Entre 1900 et 1940, les anthologies - comme lieux de définition de la poésie - furent un genre à la mode. Elles apparaissent telles parce que leurs auteurs sont les contemporains des poètes qu'ils compilent et dont ils cherchent à dégager des points communs, quand ils ne sont pas eux-mêmes impliqués, par leur activité d'écrivain, dans le champ littéraire en évolution. Les anthologies peuvent alors répondre à une stratégie nécessaire, pour tel ou tel groupe, stratégie visant à affirmer ou à manifester l'existence d'une collectivité de poètes et son importance dans la République des Lettres. On sait que les symbolistes ont particulièrement prisé, probablement sur le modèle parnassien, les publications à caractère anthologique. Les petites revues nombreuses qui naissent aux alentours de 1886, comme Le Scapin, Le Décadent, La Vogue, La Pléiade, puis La Conque, Le Centaure et le premier Mercure de France, proposent essentiellement des poèmes des auteurs nouveaux, que les revues plus académiques n'accueillent pas. Le Mercure de France, tôt constitué en société puis en maison d'édition, finit par être considéré comme le centre de ralliement théorique et poétique des jeunes poètes symbolistes. Alfred Vallette, son directeur, publie des ouvrages collectifs qui rassemblent les meilleurs auteurs de la génération de 1886 et qui contribuent à créer, aux yeux du public et de la critique, un groupe cohérent; à l'occasion d'un hommage (le Tombeau d'Ephraïm Mikhaël) ou autour d'une pratique nouvelle, celle du vers libre, par exemple, telle que mise en valeur dans les trois Almanachs des poètes pour 1896, 1897 et 1898, où se retrouvent les signatures de Robert de Souza, André Fontainas, André Gide, André-Ferdinand Hérold, Albert Mockel, Francis Vielé-Griffin, Gustave Kahn, Saint-Pol-Roux, Henri de Régnier, Adolphe Retté, Charles Van Lerberghe, Emile Verhaeren, Stuart Merrill, Francis Jammes, Camille Mauclair, Henri Ghéon, Albert Saint-Paul, Georges Rodenbach et Tristan Klingsor. Il s'agit, on le voit, de réunir les meilleures plumes du mouvement afin d'imposer certains acquis du symbolisme - ici, le vers libre -, en impressionnant par le nombre de poètes qui usent du nouvel instrument métrique. Il s'agit également de redire la permanence et la vivacité du groupe, dans un temps où les valeurs symbolistes sont sévèrement critiquées de tous côtés.

En 1900, l'anthologie des Poètes d'aujourd'hui, qu'il convient de nommer ainsi malgré la prévention subtitulaire marquée par Van Bever et Léautaud qui lui préfèrent l'expression "Morceaux choisis", participe de la stratégie éditoriale du Mercure de France visant à redéfinir, dans un élargissement à la jeune génération, le symbolisme. A lire la liste des 34 poètes qui s'y trouvent compilés, on est d'abord frappé par l'éclectisme des noms, quelques-uns attendus, d'autres plus surprenants, réunis sous une même bannière.

"C'est ici un ouvrage didactique, annonçaient les deux auteurs, un guide de la poésie récente. Des livres des mieux connus d'entre les poètes qui participèrent au mouvement littéraire appelé "symboliste" nous avons extrait, non pas toutes les belles pièces, mais quelques-unes seulement des plus belles pièces, et sous le titre qu'on voit à ce travail nous les apportons au public comme un témoignage du parfait labeur d'art où se vouèrent ces écrivains."

L'appellation "symboliste", considérée ici dans un sens large, qualifie dès lors, grâce à l'anthologie, un certain nombre de poètes d'âges différents et dont quelques-uns s'étaient rapidement positionnés en marge du mouvement ou contre lui. Si les noms des maîtres reconnus, Corbière, Laforgue, Mallarmé, Rimbaud, Verlaine, des fondateurs, Fontainas, Kahn, Hérold, Maeterlinck, Merrill, Quillard, de Régnier, Retté, Rodenbach, Samain, Tailhade, Verhaeren, Vielé-Griffin, des membres de la seconde génération, Bataille, Fort, Guérin, Jammes, Louÿs, Mauclair, Valéry, n'étonnent pas ou peu, ceux des sécessionnistes, Ghil et Moréas, de La Tailhède, ceux de Barbusse, Gregh ou Magre, évolutifs-instrumentistes, romans, para-naturistes ou chefs d'école sans lendemain, peuvent surprendre. En réalité, le rapprochement anthologique permet d'effacer les dissensions, d'indiquer que le symbolisme possède des visages multiples, qu'il sait assimiler les reproches qui lui sont faits et que, se rénovant sans s'abolir dans l'oeuvre des jeunes poètes, il reste d'actualité; ce que confirme le titre Poètes d'aujourd'hui. On remarquera, en passant, qu'aucun naturiste déclaré, ni Saint-Georges de Bouhélier, ni Maurice Le Blond, ni Eugène Montfort, n'intègrent le recueil.



Parmi les absents de cette première édition, il convient de citer également Saint-Pol-Roux. Etrange absence, à première vue, dont Léautaud lui-même s'étonnera lors de ses entretiens avec Robert Mallet : "Saint-Pol-Roux ne faisait pas partie du premier volume ?" Et non, Monsieur Léautaud, "il avait été oublié dans le premier, alors qu'il avait pourtant déjà publié des oeuvres au Mercure". L'omission ne sera corrigée qu'en 1908, lors de la deuxième édition revue et augmentée de plusieurs poètes. Cette absence trouve néanmoins son explication dans les choix formels et génériques effectués par Van Bever et Léautaud. L'anthologie ne reproduit, en effet, que des poèmes en vers, à l'exception des ballades de Paul Fort qui sont, peu ou prou, des vers mis en prose. Or, en 1900, s'il a donné de nombreux vers à ses débuts dans les revues, le Magnifique n'a publié, en volume, si l'on ignore les plaquettes, que trois drames et un recueil de poèmes en prose. A cette date, donc, la poésie se confond encore, sinon totalement dans l'esprit des auteurs de l'anthologie au moins dans celui du lectorat à qui elle est destinée, avec le vers et avec ce qui s'intitule explicitement "poème". Dans une lettre à sa femme, datée du 9 octobre 1907, Victor Segalen rapporte, confirmant cette idée, une conversation qu'il a eu avec Van Bever, "un petit homme serviable (...), le racoleur des Poètes qui a publié Poètes d'aujourd'hui que tu as vu au carré et qui a omis St-Pol" :

"Pourquoi avez-vous omis St-Pol dans vos poètes ?" questionnai-je, avec une nuance de menace. "Parce que St-Pol, comme beaucoup de symbolistes a peu écrit de vers, ou mauvais. On le fera paraître dans le 2e volume, mais surtout avec ses proses. C'est un admirable joaillier". (Victor Segalen - Correspondance (1893-1919), Fayard, Paris, 2004, tome I, p.714)

Aussi Saint-Pol-Roux finira par fissurer l'unité formelle de l'anthologie et entrer dans les Poètes d'aujourd'hui, avec deux poèmes en vers et six en prose, les seuls de tout le recueil; poèmes en prose dont il faut noter cependant qu'ils sont parmi les plus fortement rythmés et assonancés du poète : "Alouettes", "Aiguilles de cadran", "Cigales", "Chauves-Souris", "Soir de Brebis" et l'incontournable "Pèlerinage de Sainte-Anne" salué par Remy de Gourmont comme "le type et la merveille du poème en prose" dans son masque de Saint-Pol-Roux, que la notice des Poètes d'aujourd'hui reproduit d'ailleurs.(1)

Malgré ses défauts et ses omissions, l'anthologie de Van Bever et Léautaud fut un inattendu best-seller de la Belle Epoque. Rééditée, jusqu'en 1947, passant d'un volume en 1900, à deux en 1908, puis à trois en 1929, compilant finalement 73 poètes, dont, parmi les derniers venus, Apollinaire, Cocteau, Romains et Salmon, elle s'imposa comme un modèle du genre, matrice d'une fièvre anthologique qui n'est toujours pas tombée. Elle fut un livre de chevets pour nombre d'écrivains qui y découvrirent la poésie symboliste et ses meilleurs représentants; elle en fut aussi, parfois, un abrégé suffisant pour d'autres anthologistes, plus paresseux, qui n'allèrent pas chercher plus loin. Une preuve ? elle est dans une coquille des Poètes d'aujourd'hui qui intitulent le sonnet-liminaire des Reposoirs de la Procession (1893), originellement adressé au poète adolescent, "Message aux poètes adolescents" - coquille qui se retrouve, sans autre explication, dans deux anthologies ultérieures de 1971 et 1988. Rien de grave, bien sûr, mais il est significatif qu'une erreur puisse se retrouver d'un recueil à l'autre, indiquant que ces anthologistes se sont référés moins à l'oeuvre même de Saint-Pol-Roux qu'à sa sélection préalable - évitant ainsi de le lire vraiment.

Mais n'achevons pas ce billet sur une note négative. Laissons plutôt Robert Mallet et Paul Léautaud nous égayer et conclure :

"R.M. - Venons-en maintenant à Saint-Pol-Roux. Vous avez dit du bien de cet étonnant créateur d'images, alors que les images ne vous plaisent pas.
P.L. - Oui, mais il n'a pas son pareil.
R.M. - Pourtant, vous admettez que c'est un jeu un peu inutile, puisque vous aimez qu'on appelle les choses par leurs noms et non par ce qu'elles évoquent.
P.L. - On a affaire à des artistes. Moi je ne suis pas artiste pour deux sous, mais je dois avouer que, vraiment, il y a chez Saint-Pol-Roux des choses assez exceptionnelles : "Le coq, vivant petit clocher de plumes." Avouez que tout de même !
R.M. - C'est très joli. Et le grand air pur, savez-vous comment il le traduit ? C'est le "cognac du Père Adam". Et un papillon, il appelle ça "un lendemain de chenille en tenue de bal".
P.L. - Oui, oui. C'est étonnant. Enfin, n'est-ce pas, on peut penser que, pour trouver des définitions comme ça, il faut avoir un petit quelque chose de particulier dans la forme de son esprit." (Paul Léautaud, Entretiens avec Robert Mallet, Gallimard, Paris, 1951)

Voilà un hommage posthume qui excusera bien l'antique omission...

(1) Les premières lignes de ce billet sont extraites, après quelques remaniements, d'une mienne communication intitulée "Absences et présences de Saint-Pol-Roux dans les anthologies poétiques du symbolisme à nos jours. Situations d'une oeuvre dans l'histoire littéraire", faite à l'occasion de la journée d'étude du vendredi 28 mai 2004 consacrée, par l'Université de Toulouse le Mirail, à L'Anthologie poétique à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle. Le texte complet en sera bientôt mis à disposition, en téléchargement, sur le groupe de discussion "Les Amis de SPR".

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